L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Author: admin (Page 1 of 6)

Le Val, Zone 51 ?

trentmac1Il se passe des choses bizarres par chez nous, et ça fait un moment que ça dure. Pas besoin d’être abonné au Guetteur pour le savoir ! Même si ça aide sacrément !

Oui, des années que le “Beau Val”, comme ils disent, les zombies décervelés de l’Office de Tourisme, des années qu’il est le théâtre de trucs pas clairs ; et je ne suis pas le seul à le dire, ni même le premier.

Tiens, pour ce que j’en sais, après avoir fouillé dans les archives de la gendarmerie locale — les gendarmes sont chargés de récupérer toutes les dépositions de témoins qui disent avoir vu des ovnis, vous le savez —, je me suis aperçu que la première fois qu’un paysan du coin disait avoir vu quelque chose, c’était en 1957. Jean Baraud, propriétaire de la ferme du même nom, avait rapporté avoir vu une boule de lumière flotter au-dessus de ses champs, en pleine nuit. À l’époque, la presse locale en avait parlé, c’était la grande vague d’observation, qui a traumatisé le pays dans les années 50-60. Le père Baraud avait donc dûment déposé à la gendarmerie de Carbanton.

Avec le réseau du Guetteur, ça fait quelques années, qu’on a décidé de chercher en savoir plus. Et c’est là que les ennuis ont commencé. Que des inconnus ont commencé à affluer dans le Val, et que les gens, même s’ils continuaient à “voir des choses”, ont préféré ne plus rien dire. Les témoignages dans les gendarmeries ont commencé à devenir de plus en plus rares.

Et pourtant, les observations continuent !

Vous qui me lisez et me soutenez depuis des années, vous savez très bien quelle est ma théorie là-dessus. J’ai d’ailleurs écrit plusieurs livres sur le sujet, que vous pouvez vous procurer sur ce site, et auprès du site du Guetteur.

À partir des années 70, à part lors de l’affaire du lieudit des Champs brûlés, en 1973, il n’y a plus eu que les ufologues pour venir encore s’intéresser au Val. Car les spécialistes de la question le savent, la région les attire ! Comme le dit le professeur Edmond Morquin, ancien spécialiste qui a travaillé au SERA, le service d’étude des rentrées atmosphériques, dans son ouvrage, La France visitée, également disponible à partir de notre site, “le Val d’Enzêches semble constituer, en particulier un quadrilatère précis, un espace particulièrement propice aux observations”.

Bien dit, professeur ! C’est sûr ! Et pour cause !

Ils viennent si souvent dans le coin qu’il n’y a qu’une explication : ils ont une base, dans la région, et j’ai même une petite idée d’où elle se trouve…

Il suffit de consulter cette bonne vieille carte de l’Office de Tourisme, justement, annotée par votre serviteur, pour s’en apercevoir au premier coup d’œil !

SCAN0003bisOui, vous voyez tous ces petits “x” rouges ? Vous voyez où ils sont concentrés ? C’est là que la plupart des gens continuent à en voir. À voir quoi ?

Mais ça :

flying-saucerDes preuves ?

Les gens du Guetteur et moi, les preuves, on ne sait plus où les mettre. Abonnez-vous à leur publication en ligne, vous verrez ! Et lisez mes livres, vous comprendrez !

Ils sont là ! Nous sommes plusieurs, dans la région, à le savoir, parce qu’on les a vus. Si vous contactez le Guetteur, ils ont même des vidéos !

Mais qui ça, ils ?

Mais eux :

imageproxyAh oui, on se croirait dans X-Files… Mais saviez-vous que Chris Carter, l’auteur de la série mondialement connue, avait été mandaté par la NSA pour à la fois habituer le grand public à la question de la présence des Gris sur notre planète, et pour brouiller les pistes ?

Il ne faut pas croire que le fait de savoir tout ça est de tout repos. Ça a un prix, et même un gros. Plus de vie, plus possible de sortir sans être “accompagné”, traqué, pisté, suivi. Et pour ceux et celles d’entre-vous qui habitez, comme moi, dans le Val, ne me dites pas que vous n’avez pas constaté la multiplication de vans noirs mystérieux qui se sont mis à sillonner la région depuis quelques années ?

Alors, il vous en faut plus ?

Ils sont là, et il se trame des choses pas nettes sous les hauteurs du Val, avec la complicité des autorités !!!

De toute façon, je crois que ça ne va pas tarder à bouger dans les environs. À la fin de l’an dernier, un randonneur qui remontait le GRVE en direction de la trouée, en hiver, a signalé au Guetteur — il a eu le bon réflexe — avoir observé, dans la nuit, quelque chose qui ressemblait à ça :

maxresdefaultIl y a du lourd qui se prépare.

D’ailleurs, restez à l’écoute. Les gens du Guetteur et moi, on est sur le point de balancer une grosse info, sur nos sites. Le mois prochain. Avec des vidéos, des photos.

Ils sont là, et on va vous les montrer !!!

JPL, 17/03

 

 

 

 

 

L’anti-Messiaen

ou

la face cachée du mystère Borand

Par Théophile de Saint-Valet

Ancien élève du conservatoire de Courbevoie, Théophile de Saint-Valet, après avoir sérieusement envisagé une carrière de pianiste concertiste, puis de ténor, puis de chef d’orchestre, est aujourd’hui professeur émérite de solfège au conservatoire de Courbevoie et chroniqueur dans la revue L’Aurore Musicale. Il est l’auteur de Pour une approche structuraliste de l’heuristique préromantique dans la musique allemande et Droit LGBT et Opéra à travers les siècles, qui a été couronné par le grand prix de la critique musicale classique.

 

L’un des multiples mystères qui entourent le personnage de Louis-Félicien Borand (1910-1957) tient au fait que jusqu’à présent, personne n’ait tenté de confronter malgré leur proximité générationnelle la vie et l’œuvre de ce compositeur avec celles du grand maître Olivier Messiaen (1908–1992). Ceci tient selon nous à trois facteurs majeurs :

- Tout d’abord, l’histoire de la musique récente n’a pas promis les deux compositeurs à une même postérité, faisant de Messiaen un véritable phare de la musique du XXème siècle, là où Louis-Félicien Borand (que nous appellerons parfois affectueusement et par souci de concision LFB) reste un compositeur aussi ignoré que « maudit ».

- D’autre part, Olivier Messiaen a vécu bien plus longtemps que Borand, et a continué de composer près de 35 années après la disparition de son quasi contemporain, accédant à une renommée internationale de plus en plus large au fil des décennies qui suivirent la disparition de son concurrent.

- Cela tient aussi surtout à la carrière très iconoclaste du « petit maître de Bourges » (comme l’a surnommé Adam-Philâtre du Rozier dans une des rares tentatives de biographie de LFB) et surtout antithétique, qui fait que presque personne n’a de vision globale du compositeur : il y a ceux qui s’intéressent au jeune compositeur d’avant-guerre, à vrai dire bien fade, au point que son père lui-même musicien l’avait qualifié de “pâle copie du pourtant insipide Poulenc”, et ceux qui observent avec circonspection et prudence les bribes de musique et d’informations que nous avons sur l’œuvre du Borand d’après-guerre, qui ferait plus penser à un “Pierre Henry qui aurait passé les portes de l’enfer sans la moindre intention d’en revenir”. (John Starver : The influence of Borand’s music on Death Metal genesis)

- Enfin, rien n’attestait jusqu’à maintenant d’une quelconque relation, d’un quelconque lien entre les deux musiciens.

Pourtant, lorsqu’on jette un regard un peu attentif à la biographie des deux compositeurs, de nombreuses concordances de dates sautent aux yeux. Et de troublants parallèles et oppositions naissent de ces concordances.

Borand et Messiaen se sont-ils connus? Ignorés? Nul ne le savait, nul ne s’était peut-être encore posé la question. La révélation récente d’une correspondance inconnue entre Borand et un ami d’enfance vient pourtant jeter une lumière nouvelle et troublante sur cette problématique. Découverte en ce début d’année lors d’une vente aux enchères qui suivit la liquidation judiciaire de la « Maison de Repos des Lilas » dans les environs de Bourges, il s’agit d’un échange épistolaire (dont ne demeurent que les missives de LFB) entre le compositeur méconnu et Ernest-Antoine Panassieux, ancien directeur de l’établissement à l’époque où la maison de repos était encore une clinique psychiatrique, ancien camarade de collège de LFB, décédé en 2005 à l’âge vénérable de 95 ans. Ces nouvelles informations que nous avons pu réunir en compulsant avec passion cette correspondance malheureusement incomplète nous permettent de dresser aujourd’hui un portrait contrasté des compositeurs. Les zones d’ombre demeurent importantes, encore plus qu’auparavant sans doute puisqu’alors on ne se doutait encore de rien. Elles permettent néanmoins de se demander si pendant toutes ces années, Borand ne se révélerait pas comme étant plutôt le négatif parfait d’Olivier Messiaen, son opposé en toute chose. Là où Messiaen insufflait dans sa musique sa foi catholique, son amour des couleurs (il était sujet à la synesthésie) et des oiseaux (il était fier d’être un véritable ornithologue), LFB ne fut-il pas le chantre du noir et blanc – en évitant le blanc -, de l’obscur et du sépulcral? Là où l’un brillait par son génie et irradiait toute une génération par son enseignement, (https://www.youtube.com/watch?v=GSWatsiBErU) l’autre fut un pâle professeur de province sans talent, puis un misanthrope solitaire et inquiétant. Pourtant, nous commençons maintenant seulement à comprendre que ces deux-là furent liés par un étrange destin, et ce justement parce qu’ils étaient opposés, à moins que ce ne fut ce destin qui les opposât.

 

Des apprentissages aux antipodes

 

Un parallèle sur le début des vies d’Olivier Messiaen et Louis-Félicien Borand est terrible et accablant pour ce dernier : Messiaen naît en 1908 à Avignon, Borand en 1910 à Bourges. Son père est professeur de musique et tyrannique, celui de Messiaen est un intellectuel catholique professeur d’anglais et sa mère est poétesse. On dirait que tout est déjà dit : Messiaen a grandi dans une famille ouverte, JLB resta sous le joug d’un père dominateur, aigri et cruel. L’un allait s’épanouir dans la musique, l’autre serait contraint de s’y résigner.

Alain et Olivier (à droite) Messiaen, en 1914 (coll. Olivier Messiaen).

Alain et Olivier (à droite) Messiaen, en 1914 (coll. Olivier Messiaen).

La guerre voit cette fois les deux pères s’opposer dans leurs destins respectifs : Marcel Messiaen est enrôlé en 1914 alors que le père de FLB, pourtant volontaire, est réformé pour raison de santé et ne sera mobilisé que brièvement en octobre 1918.

À la fin de la guerre, Olivier Messiaen fait son entrée au conservatoire de Paris pour des études qui vont s’avérer brillantes et culminer en 1930 avec un premier prix de composition. Borand entre à l’Ecole Nationale de Musique de Bourges en 1921, poussé par un père qui l’oblige depuis 1905 à travailler laborieusement son piano.

Puis c’est l’heure des premières compositions et des émois. FLB écrit son Élégie de Printemps, Messiaen la met en pratique et épouse en 1932 la violoniste Claire Delbos et se lance dans sa prémonitoire Ascension pour orchestre. A cette époque, nulle mention de Messiaen dans la correspondance naissante du jeune Borand avec son copain de collège Panassieux : il ne s’intéresse sans doute pas assez à son futur métier pour avoir entendu parler de son condisciple.

1936

1936 est un tournant : Les deux hommes deviennent professeurs, Borand à l’Ecole Nationale de Musique de Bourges où il enseigne le piano, et Messiaen à l’Ecole Normale de Musique. Ce dernier crée le groupe de musiciens “Jeune France” avec Yves Baudrier, André Jolivet et Daniel-Lesur.

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Ce mouvement est soutenu par de nombreux artistes établis, dont Francis Poulenc. L’acte public fondateur de « Jeune France » est le concert événement du 3 juin 1936, Salle Gaveau, avec l’Orchestre de Paris et le pianiste vedette de l’époque, Ricardo Vines. Le programme inclut deux œuvres du jeune Olivier Messiaen : Les Offrandes Oubliées et L’Hymne du Saint-Sacrement.

Fin mai 1936, au lendemain du triomphe de Léon Blum et de ses alliés du Front Populaire aux élections législatives, JLB, qui n’entend rien à la politique, monte à Paris dans le but de rencontrer Francis Poulenc. On ne sait pas grand-chose quant au contact effectif ou non entre Borand et le vieux maître. La correspondance de LFB est confuse et incomplète à ce sujet. Mais il semble que Poulenc conseille (directement ou indirectement) au jeune provincial de se joindre au mouvement “Jeune France”. Borand s’y refuse-t-il ou est-il poliment éconduit, le fait est qu’il n’y participera jamais.

Ce qui est avéré par contre, car il le relate avec moult détails dans sa correspondance, c’est qu’il assiste à ce premier concert à Gaveau lors de son séjour parisien. Arrivé Salle Gaveau avec enthousiasme, il en repartira profondément perturbé et circonspect. Nous savons par ses lettres à Panassieux qu’il y rencontre en particulier une jeune femme “silencieuse et mélancolique” dont il tombe immédiatement amoureux. Il lui parle ce soir-là, sans que sa lettre enfiévrée à Panassieux ne révèle la teneur de leur discussion. Mais ce n’est que bien plus tard dans la soirée ou même le lendemain matin que LFB comprend que la fascinante inconnue n’est autre que l’épouse d’Olivier Messiaen, la violoniste Claire Delbos.

C’est de cette soirée que date une haine inextinguible et jalouse de Louis-Félicien Borand pour Olivier Messiaen et son œuvre !

Une affaire de stalags

Le lieu suivant de rencontre entre les deux hommes sera beaucoup moins festif. Bouleversé bien plus par son expérience personnelle que par son expérience musicale, Borand repart rapidement pour Bourges et reprend son existence déjà routinière. Il n’oublie néanmoins pas Claire qui revient régulièrement dans ses lettres à Panassieux. Il semble même qu’une tentative de correspondance entre les deux se soit esquissée, à l’initiative du jeune professeur de piano bien sûr, mais LFB ne reçoit manifestement aucune réponse aux missives enflammées qu’il envoie à l’épouse de son concurrent et rival. 1937 réunit à distance autant qu’elle ne les oppose les deux compositeurs de par leurs créations : Borand écrit sa Symphonie dite “du Père”, exécutée (les plus médisants affirmèrent que le mot était d’ailleurs parfaitement choisi pour la circonstance) fin juin de la même année par les élèves du conservatoire de Bourges en première partie de leur gala de fin de saison. Cela reste la seule exécution publique de l’unique symphonie de son compositeur à ce jour. On raconte d’ailleurs que Borand père quitta ostensiblement la salle avant la fin du deuxième mouvement. Quelques jours auparavant, le 4 juin, venaient d’être créés toujours Salle Gaveau les Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen, une œuvre dédiée à son épouse Claire dont Mi était le surnom affectueux. Le père professeur versus l’épouse violoniste : on ne s’étonnera finalement pas d’apprendre début 1938 les fiançailles de LFB avec Marie Lerault, elle-même violoniste de son état et enseignante au conservatoire de Bourges. C’est aussi l’année où Borand publie à compte d’auteur ses roboratives Pièces pour le Clavecin ainsi que ses Faunes, trop visiblement inspirés par le vocabulaire orchestral de Claude Debussy.

La rage de Borand père à l’annonce de fiançailles qu’il juge de par trop médiocres ne pourra s’exprimer directement que quelques mois, car son fils Louis-Félicien est mobilisé en août 1939 dans le 95eme régiment d’infanterie. Ses missives, devenues plus rares, apprennent qu’il continue néanmoins de composer.

Le 19 mai 1940, Borand est fait prisonnier par les Allemands. À partir de cette date, sa correspondance devient encore plus sporadique avant de s’interrompre définitivement en 1942. Il prétend avoir été interné au Stalag VI-K en Westphalie, bien qu’on en ait jamais eu confirmation officielle.

Stalag VI-K

Stalag VI-K

Olivier Messiaen quant à lui est bien emprisonné le 20 juin 1940 au Stalag VIII-A à Gorlitz. C’est là qu’il entreprend la composition d’une de ses œuvres majeures, le sublime Quatuor pour la Fin du Temps (inspiré par l’Apocalypse selon Saint-Jean et composé en hommage à l’ange annonciateur de la fin des temps).

Olivier Messiaen — à gauche — au Stalag VIII-A.

Olivier Messiaen — à gauche — au Stalag VIII-A.

C’est un quatuor écrit pour piano, violon, violoncelle et clarinette, effectif déterminé par la présence de ces pupitres dans l’effectif des prisonniers. Le 15 janvier 1941, le Quatuor pour la Fin du Temps est exécuté au Stalag VIII-A devant un public d’environ 400 personnes.

300px-Quatuor_pour_la_fin_du_TempsOlivier Messiaen est au piano. Même si sa correspondance est très incomplète et commence à devenir sibylline, il est à peu près certain que Borand est dans le public. On n’en saura pas plus, mais il semblerait qu’il soit venu du VI-K au VIII-A sur décision d’un personnage peut-être encore plus mystérieux, le sulfureux Harald Suttner, qui aurait lui aussi assisté à la création du Quatuor, et qui aurait ainsi amené Borand “dans ses bagages”. Tout ce que l’on sait de Suttner, c’est qu’il écume alors les stalags en quête non d’interprètes, mais de compositeurs. Toutefois, il est apparemment reparti du Stalag VIII-A après la représentation, toujours en compagnie de Borand, et sans avoir cherché à entrer en contact avec Messiaen.

En mars 1941, Messiaen est libéré et rentre à Paris. Il ne le sut jamais mais cette libération rapide le sauva d’un destin funeste, car trois jours à peine après son départ parvint une demande de transfert pour le Stalag VI-K de Westphalie. Mais le compositeur n’était plus là, et l’officier en charge du Stalag VIII-A, qui avait assisté à la création du quatuor, ne donna pas suite à la demande, qui resta lettre morte jusqu’à la libération où elle fut archivée parmi tant d’autres.

Borand 2, ou l’antithétique hérétique

On perd toute trace de Louis-Félicien Borand à partir de 1942. Sa présence antérieure dans le Stalag VI-K n’a d’ailleurs jamais été véritablement démontrée. Sa correspondance avec Panassieux s’interrompt également brusquement et définitivement à la même date. C’est aussi à ce moment qu’en France, la vie d’Olivier Messiaen connaît un profond bouleversement. Il est d’abord nommé professeur au Conservatoire de Paris. La même année, il rencontre la jeune pianiste Yvonne Loriod, alors âgée de dix-neuf ans, dont le jeu virtuose et puissant et la capacité de déchiffrage hors normes vont aussitôt fasciner le jeune professeur. Yvonne Loriod devient immédiatement l’interprète de ses compositions de piano, et on peut aussi affirmer que c’est cette rencontre qui va pousser Messiaen à désormais composer beaucoup plus pour cet instrument. Claire Delbos a probablement du mal à vivre le succès grandissant de son mari, où elle ne tient finalement pas une grande place si ce n’est de spectatrice privilégiée, ainsi que cette nouvelle concurrence féminine qui a par opposition un gros impact sur la musique du compositeur.

A Bourges, en 1943, Marie Lerault enterre définitivement ses médiocres fiançailles avec Borand en épousant un collègue du conservatoire, accessoirement professeur de violoncelle. Il n’y aura plus aucune trace de correspondance ni de relation entre elle et LFB. En 1943 toujours, le 10 mai, Olivier Messiaen et Yvonne Loriod créent côte à côte les Visions de l’Amen, magnifique œuvre de piano à quatre mains. (https://www.youtube.com/watch?v=IB4pk5nMEVY). Sans vouloir suggérer le moindre lien de cause à effet, c’est néanmoins autour de cette date qu’apparaissent les premiers signes du déclin mental et physique de Claire Dubos.

1945 voit encore les destins s’entrechoquer et basculer à distance : cette année-là, Borand est récupéré par des soldats canadiens, alors qu’il est en train d’errer sur les routes de Westphalie. Son état mental semble fragile. En France, Claire Delbos, à la suite d’une opération, commence à souffrir de troubles de la mémoire puis d’enfermement mental. Elle est diagnostiquée comme étant victime d’une atrophie cérébrale irréversible. Elle entrera d’abord dans un sanatorium, puis visitera de nombreuses cliniques avant d’entrer en asile psychiatrique.

La lecture des archives ouvertes au même moment que fut révélée la correspondance de Borand semble suggérer qu’un de ces lieux de soins fut la « Clinique des Lilas », située dans les environs de Bourges, et tenue par le Docteur Parnassieux (l’ami de collège et correspondant de LFB). On ne sait rien de ce supposé bref séjour de trois semaines. Mais la consultation des archives révèle que c’est à cette époque que le docteur Parnassieux fit procéder à l’acquisition d’un matériel hi-fi dispendieux pour en équiper son cabinet. La santé de Claire Delbos déclina encore plus vite au sortir de la Clinique des Lilas. Au fil des semaines, des mois puis des années, on raconte qu’elle perdit successivement l’usage de la vue, puis de l’ouïe, puis la faculté de se mouvoir avant de se paralyser peu à peu.

Olivier Messiaen resta tout au long de sa vie extrêmement discret sur cette terrible période. Il sembla la vivre sur le mode du déchirement, de la mauvaise conscience et de l’immersion dans la religion. Selon ceux qui l’ont alors côtoyé, il adopta peu à peu un vocabulaire proche de celui qu’on utilise pour qualifier les saints en parlant de Claire Delbos, comme s’il associait le terrible destin de son épouse à celui d’une martyre. Et si l’attirance pour Yvonne Loriod était évidente, sa profonde foi catholique lui interdisait de céder à cet amour, surtout en ces circonstances et même si la santé déclinante de sa femme les séparait et signait aussi en quelque sorte la mort de leur couple. Souvent les plus belles œuvres surgissent des plus grands déchirements, et il en conçut un triptyque sur le thème du mythe de Tristan et Iseult, de l’amour et de la mort, avec Harawi (cycle de mélodies), la Turangalîla Symphonie et les Cinq Rechants pour chœur à capella, des œuvres qui vont rythmer l’étrange avancée parallèle à distance des deux compositeurs.

Harawi est d’abord créé le 27 juin 1946 à Bruxelles.

A peine deux mois plus tard, Borand semble répliquer à distance avec Hamadryas 38, jouée dans la Kleine Zaal du Concertgebouw d’Amsterdam. Première surprise, c’est la première (et dernière) fois qu’une œuvre de Borand est donnée dans une institution aussi prestigieuse, fût-ce dans sa petite salle. Nous ne connaissons pas d’explication à la chose, si ce n’est qu’il s’agit d’un concert financé par des fonds privés, mais dont l’origine reste encore inconnue. Mais d’autre part, et surtout, il s’agit là de la première œuvre de Borand dans un style totalement iconoclaste par rapport aux exécutions précédentes. La création de l’œuvre laisse les quelques auditeurs présents stupéfiés, certains (pour reprendre leurs dires) terrifiés par ce qu’ils viennent d’entendre.

LFB récidive dès l’année suivante à Paris avec Chants de Colère et de Métal crée Salle Colonne.

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Cette œuvre est à ce jour la plus connue, ou plutôt la moins méconnue de son auteur : elle fit en effet l’objet d’une captation radiophonique pour le Programme National de la RDF. Le concert ne fut jamais diffusé à la radio, le scandale de son audition fut bien trop grand, un septuagénaire s’effondrant en particulier aux deux tiers de l’œuvre, victime d’une crise cardiaque qui s’avéra fatale. Par contre la bande fut utilisée pour la parution en 1948 d’un microsillon 33 tours vendu “sous le manteau”, édité par un label totalement confidentiel du nom de Lontano, dont Chants de Colère et de Métal fut la première et dernière sortie. Du premier pressage, Lontano ne vendit qu’une trentaine d’exemplaires avant de passer le reste du stock au pilon l’année suivante, ce qui fait de ce vinyle méconnu l’un des plus recherchés et des plus chers au monde. Il est donc possible (à défaut d’être aisé ou courant) de pouvoir écouter l’enregistrement de cette œuvre, une expérience faite par votre serviteur et qui ne laisse pas de plonger l’auditeur dans la perplexité puis l’angoisse la plus sourde.

En 1949, coup sur coup, on assiste à la création à Seattle du Lamento di Zêta de Borand puis en décembre de la même année à celle de la monumentale Turangalîla Symphonie de Messiaen par Léonard Bernstein à la tête de l’Orchestre Symphonique de Boston et Yvonne Loriod au piano. De l’avis unanime des rares exégètes à s’être intéressés à l’époque à Borand, il est évident que l’œuvre de Messiaen a totalement éclipsé celle de Borand! C’est à cette époque que Borand se livre d’ailleurs à son unique déclaration publique sur son contemporain, déclarant dans un des trois entretiens radiophoniques qu’il ait jamais accordés : “Messiaen croit toucher à la vérité, mais il en a peur”, ce qui en dit long sur son acrimonie envers lui, mais ne manque pas de relancer les spéculations sur la véritable nature de leur antagonisme. En tout cas, FLB répliquera l’année suivante en donnant de nouveau à Bruxelles la première de In a XiXi Glass. Cette fois, il n’eut pas besoin de Messiaen pour passer inaperçu, tant son œuvre déconcerta et troubla le maigre public et les rares critiques qui s’étaient aventurés à venir l’écouter. C’est à partir de cette œuvre que commença à se diffuser la rumeur au sujet d’un “sentiment de malaise” qui gagnait et poursuivait les auditeurs des œuvres “maudites” de Borand. Il fut en tout cas vite oublié car en juin de la même année, Messiaen acheva son triptyque en donnant les Cinq Rechants dans l’Amphithéâtre de La Sorbonne. Si les dimensions de l’œuvre étaient bien plus modestes que celles de la Turangalîla, ces Rechants concentrèrent pourtant l’attention de tout le petit monde contemporain, par l’utilisation de cette étrange langue inconnue, écrite par Messiaen en “moitié français surréaliste, moitié langue inventée”.

L’étouffement du noir Borand, que nous devrions qualifier plutôt d’obscur dans tous les sens du terme, se poursuivit les années suivantes avec une régularité de thèse complotiste : le 6 juin 1951 furent créées à Tunis les 4 Études de Rythmes de Messiaen – nous mentionnons ce fait dans ces biographies comparées de par la place primordiale que tient cette œuvre (relativement atypique dans la production du maître catholico-ornithologue) dans l’histoire de la musique contemporaine – n’est-ce point elle qui amena le jeune Boulez à suivre la classe de composition de son aîné, pendant une (seule!) année? Mais sa véritable date importante de diffusion internationale fut sa création française à Toulouse le 7 juin 1951. Là aussi, la première audition du mystérieux Fractured View de Borand fit les frais de l’aura de la nouvelle œuvre de son concurrent.

La chute précipitée de l’ange noir

Borand disparaît à nouveau de 1952 à 1955, cette fois aux Etats-Unis. Son statut de compositeur maudit (on parla de vagues – limitées par la maigreur des audiences – de suicides après certaines de ses créations) qui commençait à frémir en Europe se dissout dans le silence médiatique de son absence et l’omission prudente de reprises de ses œuvres sur scènes. Mais il réapparaît en 1956, dans ce qu’on pourrait appeler une ultime course à l’abîme.

De son côté, Messiaen, plongé au cœur du drame intime de la lente agonie de son épouse (à laquelle il continue de rendre de régulières visites, conduit en voiture par Yvonne Loriod), se lance dans un long cycle d’œuvres consacrées aux oiseaux, que nous nous risquerons en la circonstance à qualifier d’animaux de la rédemption. Les destins des deux hommes vont s’entrechoquer une dernière fois.

Le 10 mars 1956, les Oiseaux Exotiques de Messiaen, pour piano et petit orchestre, sont donnés en avant-première au Théâtre du Petit Marigny, siège du fameux “Domaine Musical” lancé par l’impétueux Pierre Boulez. C’est cette même année que sont données (chacune dans un hangar désaffecté) à New York puis à Paris les deux seules exécutions de La Forêt par-delà le Bleu de Borand. Malgré notre ténacité, il nous a été impossible de retrouver un témoin direct de l’une de ces deux seules exécutions, de ce qui a été un des plus grands et méconnus scandales de la musique de la seconde partie du XXe siècle. Ne pouvant qu’extrapoler sur une absence de description du contenu musical, nous émettrons juste l’hypothèse (néanmoins solide) que la forêt demeure le domaine de prédilection des oiseaux, même sans doute chez Borand – peut-être s’agit-il ensuite d’un problème d’espèce ovipare pour caractériser chaque œuvre…

Puisque mention est faite du Domaine Musical, nous sommes obligés de mentionner à ce stade de l’analyse, avec toutes les réserves d’usage pour ce que nous considérerions en d’autres circonstances comme une “fake news”, pour reprendre un vocable pitoyablement en vogue, une anecdote qui serait loin d’en être une si elle était avérée. Nous ne revenons pas sur le Domaine Musical, cette société de concerts crée par Pierre Boulez en 1954 et qui a fait découvrir toute l’œuvre de l’avant-garde du XXe siècle à un public encore néophyte, même mélomane. L’une des anecdotes étonnantes et détonantes liées au Domaine Musical est liée à la mort du célèbre peintre Nicolas de Staël. On sait que Nicolas de Staël s’est suicidé à Antibes le 16 mars 1955 à l’âge de 41 ans en se jetant de la terrasse de l’immeuble où il avait son atelier. Ce qu’on sait moins, ce que durant ses derniers jours, Nicolas de Staël, assista à un concert du Domaine Musical dirigé par Pierre Boulez le 5 mars 1955 au Théâtre Marigny. De retour à Antibes, il entama de ce qui allait être son ultime œuvre, un tableau fascinant resté inachevé qui s’appelle Le Concert et qui semble directement inspiré de son expérience au Petit Marigny.

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On attribue généralement le suicide du peintre à son amour contrarié pour une jeune femme prénommée Jeanne. Bien entendu, certains critiques ne manquèrent pas également d’ironiser par pure médisance sur la relation de cause à effet entre ce concert de musique contemporaine et la fin tragique du peintre. Mais ce qu’on sait encore moins, c’est que, l’ironie ou la médisance faisant mécaniquement place à une forme de paranoïa hystérique et collective, le bruit courut brièvement en 1955 que Nicolas de Staël avait été également l’auditeur d’une œuvre (à ce jour non identifiée) de Borand. LFB n’a jamais été programmé ni dans le cadre du Domaine Musical, ni au festival de Donaueschingen ni dans le moindre festival de musique contemporaine digne (?) de ce nom. Il n’est bien sûr pas fait mention de ce compositeur dans le programme de l’ultime concert officiel auquel de Staël assista. On raconte par contre qu’une fois Boulez et certains musiciens partis, cette nuit-là, le Petit Marigny rouvrit pour un bref happening consacré à l’audition de cette œuvre mystérieuse de Borand pour un petit public d’initiés. On ignore si Borand était déjà rentré des Etats-Unis, on suppute que pour une raison ou une autre, de Staël fut présent. De source officieuse, on sait que la soirée se prolongea ensuite jusqu’au petit matin dans les catacombes de Paris, mais sans Borand ni de Staël, cela a été vérifié paraît-il grâce à une série de clichés pris sur place à laquelle votre serviteur n’a malheureusement pas eu accès. Une fois de plus, aucune preuve formelle n’atteste ni du deuxième concert, ni de la présence de NDS à ce second concert. Seule la soirée cérémoniale des catacombes est avérée, mais elle peut tout à fait avoir eu lieu sans aucun concert préalable. L’honnêteté et le souci d’une exhaustivité toujours vaine nous ont poussé néanmoins à témoigner de cette rumeur ensuite vite étouffée.

En Octobre 1956, Messiaen entame la composition de son vaste cycle pianistique du Catalogue d’Oiseaux, qui le tiendra occupé jusqu’en 1956. En 1957, Borand crée Huit. On sait juste que Théodore Adrenasky, le célèbre critique du Défi à l’époque, victime en 1958 d’une chute malencontreuse sous une rame de métro, dira en guise d’unique commentaire qu’il regretterait “tout le reste de sa vie” d’avoir assisté à ce concert, qu’il refusa à l’époque de chroniquer dans les colonnes de son quotidien. Parallèlement, on sait de source aussi sûre qu’obscure qu’à la même époque, LFB a commencé à travailler sur son grand œuvre, Longue Mort au Roi. Personne ne semble avoir entendu cette œuvre, les rumeurs les plus folles circulent néanmoins sous le manteau du mystère et de la peur dans les cercles les plus initiés. Il y serait question de lugubres chants d’oiseaux, à nouveau et forcément, ainsi que d’une mystérieuse cloche. Nous ferons peut-être une communication ultérieure consacrée à ce sujet unique.

Puis les choses se précipitent. En un ultime clin d’œil maléfique du destin, Olivier Messiaen perd son père le 26 juin 1957. Le 12 novembre de la même année, Borand meurt renversé par une voiture avenue d’Italie.

Les spécialistes ne cessent de s’interroger sur les circonstances encore aujourd’hui mystérieuses de ce décès, qui ne manque pas d’évoquer par prémonition celui de Roland Barthes en mars 1980 suite à un accident similaire de la circulation parisienne le 25 février 1980. N’oublions d’ailleurs pas qu’un chapitre des fameuses Mythologies de Barthes, rédigées entre 1954 et 1956 et parues faut-il le rappeler en 1957 aux éditions du Seuil, devait initialement s’intituler Borand l’Américain, ange maudit.

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Ce texte, connu par les exégètes comme le “54e mythe” du philosophe, fut mystérieusement retiré de l’édition finale du Seuil à quelques semaines de la publication de l’ouvrage, sans qu’il soit aujourd’hui possible d’en retrouver la trace tant dans les archives de l’écrivain que dans celles de l’éditeur. On raconte aussi qu’en octobre 1979, sur France Musique, invité de la célèbre émission de Claude Maupomé Comment l’entendez-vous ? pour parler de Robert Schumann, Roland Barthes fit une courte digression sur l’influence du “dernier Schumann” sur le “Borand d’après-guerre”, ce qui ne manque pas de sel (ni de poivre s’agissant de Borand) lorsque l’on sait que le dernier Schumann est mort en 1856, interné dans l’asile du Dr Richarz à Endenich, près de Bonn, donc dans le sud de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie » (mes neveux — le destin et la volonté nous ayant heureusement épargné une descendance directe — ajouteraient : “Moi je dis ça je dis rien” !).

Pourtant, il est impossible de retrouver cet extrait de la conversation, manifestement coupé au montage du Podcast actuellement consultable sur le site de l’INA. Il n’en est pas plus fait mention lors des fameux colloques Barthes et la Musique des 3, 4 et 5 juin 2015 à Singer Polignac, consultables sur le site de la fondation, et dont deux des conférences étaient consacrées à Barthes et Schumann.

Votre serviteur s’est longuement interrogé lui aussi sur la disparition aussi brutale que mystérieuse de Borand, d’autant plus à l’aune des récentes découvertes dites de Bourges. Après vérification, Olivier Messiaen ne se trouvait pas à Paris ce jour-là, il est prouvé qu’il était dans sa région grenobloise en train de composer. Une zone d’ombre demeure sur l’emploi du temps d’Yvonne Loriod sur le jour de l’accident et celui qui précède, nous sommes en cours de vérification et ne manquerons pas d’amender ultérieurement cette publication si nécessaire.

In memoriam LFB

Borand disparu, c’est comme si le destin devait achever son œuvre et Messiaen poursuivre la sienne : le 15 avril 1959, Yvonne Loriod crée son monumental (plus de 2h40 de musique) Catalogue d’Oiseaux salle Gaveau. La semaine suivante, Claire Delbos décède dans un hôtel psychiatrique des Hauts-de-Seine. Après les obsèques de son épouse, Olivier Messiaen retourne immédiatement s’enfermer dans son travail.

En 1961, Olivier Messiaen épouse Yvonne Loriod.

Il est inutile de poursuivre là la narration du destin extraordinaire du grand maître du XXème siècle, en tout cas cette narration n’a pas sa place ici : Les Couleurs de la Cité Céleste (1964) une nouvelle fois en référence à l’Apocalypse,

Et Expecto Resurrectionem Mortuorum (1965) qui célèbre les morts des deux guerres mondiales,

ou l’inattendu Des Canyons aux Étoiles (1974) et son étonnant mouvement Appel Interstellaire, ou son monumental opéra Saint-François d’Assise en 1975 sont aujourd’hui considérés comme des chefs d’œuvre et des jalons incontournable de l’histoire de la musique.

Olivier Messiaen s’éteint le 27 avril 1992 à l’Hôpital Beaujon de Clichy. Yvonne Loriod n’aura de cesse d’entretenir la mémoire et la postérité de son époux, tant par son enseignement que par ses concerts. Elle décède à son tour le 17 mai 2010 à Saint-Denis.

Le négatif de l’autre

Nous avons finalement le sentiment qu’encore plus de questions se posent au sortir de cette analyse qu’avant que nous ne prenions connaissance des découvertes conséquentes à la liquidation judiciaire de la Maison de Repos des Lilas. Plusieurs voix essentielles nous manquent bien sûr : Borand a laissé très peu de témoignages, Olivier Messiaen n’a jamais fait mention du “petit maître de Bourges”, Yvonne Loriod (que nous avons bien connue, mais malheureusement avant la publication de la correspondance de Borand et Parnassieux) non plus.

Car une question fondamentale demeure, elle reste sans fondement aucun, mais une des réponses possibles pourrait faire basculer le cours de l’analyse de l’histoire de la Musique : Messiaen a-t-il ignoré jusqu’au dernier jour l’existence de ce médiocre puis ténébreux concurrent, comme tout le laisse à penser, ou au contraire le connaissait-il parfaitement ? Cette question est fondamentale car tout oppose les musiques de Borand et de Messiaen. Qui est l’antithèse, qui est le négatif de l’autre ? Borand a-t-il développé son œuvre en fonction de l’acrimonie conçue à l’encontre de l’époux de Claire Delbos dès 1936 ? Ou Olivier Messiaen a-t-il sciemment développé une œuvre faite de lumière, de couleurs, de chants d’oiseau et de foi catholique pour conjurer la noirceur et la désespérance de son concurrent ?

C’est comme si dans la galaxie de la musique humaine ou créée par l’homme, deux puissances fondamentales s’affrontaient : l’astre puissamment solaire d’Olivier Messiaen, et le ténébreux et terrible trou noir crée par Borand, fait d’anti-matière et de douleur. Et répondre aux questions que nous nous posons encore permettraient peut-être d’anticiper l’avenir de cette galaxie : poursuivra-t-elle son expansion lumineuse ou sidérale, où sera-t-elle inéluctablement aspirée vers le néant ?

Théophile de Saint-Valet

 

Le raconteur raconté — La prequel

Vous vous souvenez d’Anca ?

Je vous ai parlé d’elle, et de ce qu’elle a écrit sur une de mes histoires, ici.

Anca fait bien plus que cela, puisqu’elle est aussi en train de traduire ladite histoire vers le roumain. Je ne trouverai jamais les mots pour exprimer ce que je ressens à l’idée d’être publié, bientôt, dans ma Terre promise.

Mais, les hasards de la vie étant ce qu’ils sont (vous savez que je n’y crois pas), il y a peu, une amie m’a retrouvé, après quelques années d’absence. Une amie qui, avant Anca, avait été la première à rédiger un texte sur mes livres. Cet article, je vous le livre ci-dessous, pour celles et ceux à qui je ne l’ai pas encore fait lire.

Le plus agréable, avec ce diable de hasard, c’est qu’ainsi, mes histoires servent de pont entre deux âmes magnifiques, formidables incarnations de ce que leurs deux nations ont à offrir au reste du monde.

Oui, j’ai bien dit pont. Or, n’est-ce pas ce que j’ai toujours voulu être ?

Je suis un gros pont, et fier de l’être !

Un immense merci à Olha et Anca.

Romania-vs-Ukraine

Dr. Romanova Olha

(Institut de Littérature Taras Chevtchenko, Académie des Sciences d’Ukraine)

La perception de l’Ukraine dans la première moitié du XXe siècle dans les romans de Roman Rijka, Vasyl Barka et Mikhaïl Boulgakov. L’écologie de la conscience.

 

Essayer de comparer la vision du monde de différents écrivains est un travail ardu. Chaque auteur a sa personnalité propre, sa propre vision du monde, et aura donc une perception propre de tous les événements. Comment peut-on parler aujourd’hui d’événements qui ont été passés sous silence lorsqu’ils se sont produits ? Quels accents et quelles priorités faut-il mettre dans une telle étude ? Faut-il classer les écrivains selon leur origine, leur année de naissance. Ou leurs points de vue politiques ? Quel doit être le critère de présentation du tableau objectif du monde et de l’histoire de l’État (si l’objectivité en général est atteignable dans la littérature).

L’Ukraine du début du XXe siècle a été le théâtre d’un affrontement politique et moral. Elle a connu deux guerres mondiales, la guerre civile, la déportation, la famine, la répression et une tentative de dénationalisation complète du territoire.

Ce fut une période difficile, car au même moment se constituait en réalité une nouvelle culture (soviétique).

L’impossibilité (ajoutée à la mauvaise volonté) de mettre en relief et de séparer les fondements idéologiques de l’œuvre elle-même a abouti à la formation d’un système canonique de l’analyse du texte dès l’entrée à l’école. (Ce que je peux dire avec certitude, car j’ai moi-même été élève dans le système scolaire soviétique.) Ensuite est arrivée la période de l’indépendance et de « la chasse aux sorcières » dans la littérature. Cette chasse se poursuit encore aujourd’hui. Ce critère de sélection a davantage tenu à la position politique des auteurs qu’à la qualité de leur œuvres, comme cela se passait auparavant sous le régime soviétique.

Je pense que la question de la formation de l’image historique de l’Ukraine dans la littérature reste d’actualité. L’analyse des textes doit se faire en dehors de toute considération idéologique.

Cela est nécessaire, parce qu’une telle approche permet de jeter un coup d’oeil différent sur la situation littéraire. Elle permet de se dégager des idoles et des mythes, de redonner du mouvement, de se décomplexer et d’avoir enfin une vision nouvelle sur la littérature nationale. La littérature comparée en Ukraine n’est officiellement reconnue en tant que discipline que depuis quinze ans. Et il peut paraître déraisonnable de comparer trois auteurs aussi éloignés les uns des autres : leur seul point commun est la description des mêmes événements. Roman Rijka est la figure la plus contradictoire dans cette optique, mais aussi la plus intéressante. Son regard est privé de cet esprit de la nation que l’on retrouve dans les œuvres de Boulgakov et Barka.

Quelles sont les idées essentielles de ces trois œuvres?

L’auteur le plus célèbre des trois est Mikhaïl Boulgakov, russophone né en Ukraine. Son roman La Garde Blanche[1] embrasse les événements de 1917-1918 à Kiev : le pouvoir dans la ville et le pays a changé précipitamment. Il est passé de main en main : des troupes impériales aux Allemands, des Allemands à l’Hetman, de l’Hetman aux anarchistes, des anarchistes aux bolcheviks. Dix-huit fois en une année. Au centre des événements, il y a la famille Tourbine. Cette famille été née dans l’Empire russe et reste fidèle à ce pays qui n’existe plus.

Le roman de V. Barka Le Prince jaune[2] est aussi l’histoire d’une année : l’année de la famine (1932-33) et de la destruction artificielle de la paysannerie, en tant que porteuse de l’esprit du peuple. C’est durant cette période qu’ont disparu les joueurs de kobza : c’étaient des bardes nationaux, le plus souvent aveugles, qui passaient de ville en ville, de village en villagepour y chanter des chansons. V. Barka décrit la famine, décrétée par Staline. Ses héros sont la famille des Katrannik, qui ont tous disparu, sauf leur petit garçon. À cette époque, ce sont des milliers de personnes qui ont connu le même sort. Barka a dû émigrer aux États-Unis car il était menagé par les Soviétiques comme Ukrainien ayant travaillé pour les Allemands. C’est aux États-Unis qu’il a écrit Le Prince jaune.

Roman Rijka (Raymond Clarinard) parle de ces deux périodes dans sa trilogie[3] sur l’Ukraine et en ajoute une troisième : le temps de la Deuxième Guerre mondiale. R. Rijka au XXIe siècle tâche de traiter ces faits avec impartialité. Son héroïne principale est une journaliste française, qui travaille pour un journal français. Elle vient en Russie enquêter, car en France, comme dans toute l’Europe, personne ne croit aux informations sur l’exécution de l’ensemble de la famille royale par les bolcheviks. Tatiana Duchesne, la journaliste, réussit non seulement à sauver une des princesses qui a survécu – Olga, mais encore à l’accompagner partout. La valeur de cette œuvre se situe non seulement dans les péripéties de l’histoire mais aussi dans les émotions, dans l’amour et les vies de Tatiana et Olga. Ainsi que dans les événements auxquels elles ont participé ; les pays, les villes et les villages qu’elles ont visités. Rijka écrit une fantasmagorie. Dans ses romans, les toponymes sont autres, mais ce sont des conventions : Kyï, Masva, Parzh (Kiev, Moscou, Paris). Mais le personnage de la princesse royale est à sa place. Historiquement réinventée, elle s’intègre parfaitement dans le roman. Néanmoins, Rijka prend des précautions pour que l’on ne puisse faire une interprétation politique erronée de la présence de ce personnage.

Donc, quelle vision générale de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle faut il retenir ? Quel est le facteur motivant pour chacun de ces écrivains ? On peut reprendre la chronologie de ces évènements : la fin de la Première Guerre mondiale, la guerre civile, la famine de 1932-1933, le commencement du nouveau régime politique, la Deuxième Guerre mondiale. Boulgakov et Barka ont été les témoins des événements. Ce n’est pas un hasard si leurs romans se sont trouvés interdits. Le noyau idéologique traduit seulement les problèmes humains. Il est actuel de tout temps. Ici, il a été perçu comme antinational. Il s’agissait de replacer les sujets de ces œuvres dans leur contexte : la tragédie de la famille décrite représente en fait la tragédie humaine de la déception, l’angoisse de la disparition de l’ordre ancien et celle liée à l’apparition d’un ordre nouveau et donc inconnu. C’est pourquoi Rijka a écrit une trilogie, il a déposé comme une mosaïque les trois étapes : 1917, 1933 et 1941. Presque cinquante ans de bouleversements sur la carte géographique, historique, spirituelle et culturelle de l’Ukraine.

M. Boulgakov, par son intuition, a prédit de tels changements. En effet, dans la famille Tourbine, ils ont eu lieu encore plus vite : la trahison, l’amitié, la vie et, certes, l’amour. Barka mit plus l’accent sur le désespoir, la mémoire courte, qui conduit le peuple a oublier une partie de son histoire.

L’évolution de l’esprit avec en toile de fond l’évolution de l’histoire est l’un des sujets éternels dans la littérature. Il se manifeste symptomatiquement comme la réaction aux changements radicaux : La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Màrquez. Ces sujets sont aussi traités dans les romans de M. Boulgakov, V. Barka et R. Rijka : il faut s’inspirer du passé et ne pas l’occulter pour en tirer les leçons pour le présent et le futur. Pour rester dans la réalité, chacun de ces écrivains a pris un point d’appui : la maison des Tourbine chez Boulgakov, la terre chez Barka, « l’état de la personne survivante » chez Rijka. Ces points fixes deviennent des valeurs inébranlables qui résistent donc aux changements. C’est l’une des réponses à la question : comment les gens ont-ils survécu dans des conditions pareilles ? En chaque personne réside une constante, éternelle : il faut lutter pour vivre. Ces notions, la « maison » et la « terre », s’étendent au pays entier, car le pays est formé par de millions de maisons et de terres. Rijka, en tant qu’étranger, ne comprend pas comment le peuple a pu réussir à survivre dans des conditions pareilles. Olga, on le peut dire, est le symbole d’une telle survie. Plus d’une fois dans les deux premiers volumes de la trilogie, il souligne que la guerre a changé la marche de la vie dans le pays, mais que la vie a continué même dans des conditions très difficiles. L’impression d’un manque de l’État a engendré la foi dans « le règne de Dieu sur la Terre ». Les motifs religieux éclatent avec une nouvelle force dans la littérature et l’art, mais le nouveau régime coupe vite la source de cette inspiration : il supprime tout simplement les églises. Les gens cachent dans leurs maisons des vestiges et des reliques, attributs des églises détruites, comme cela est montré dans le roman de Barka. Cette période a été particulièrement douloureuse pour les villageois, non seulement en raison du décret qui proclamait la confiscation de toutes leurs récoltes, mais aussi par l’interdiction de toute vie spirituelle.

L’homme, avec ses idées, peut changer l’espace. La force du désir de façonner un monde meilleur, sans violer les lois de la nature, se transforme en chaos. Si l’on jette un coup d’œil sur la carte de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle et d’aujourd’hui, nous pouvons remarquer que les traces de la division des terres sont toujours vivaces. M. Boulgakov est médecin : son regard sur la vie, sur sa partie physiologique, ne comporte pas de composante spirituelle, mais souligne au contraire la valeur de la vie, sa divinité. Vasyl Barka est né dans une famille croyante, l’un de ses frères est devenu prêtre. Barka a traduit la Bible pour le Vatican. La foi occupe une grande place dans son œuvre. Son roman se situe sur deux plans : terrestre et divin. L’Ukraine existe en effet dans trois plans : géographique, historique et spirituel. Souvent, ces plans sont divisés dans le temps et dans l’espace. Ils peuvent se croiser et engendrer sous l’effet de circonstances définies l’unité nationale, qui rassemble le peuple. C’est ce que l’on retrouve dans les romans de Boulgakov, de Rijka et Barka. Si l’un de ces éléments disparait, alors l’unité du peuple n’a pas le temps de donner sa mesure. Les écrivains posent la question de l’origine de cette force, une force qui ne porte pas de couleur nationale.

Dans le roman de Boulgakov, les gens se réunissent sur la place à côté de la plus vieille église de Kiev – Sainte-Sophie ; chez Barkale centre du village est supprimé – l’église est détruite. Chez Rijka,un tel aspect religieux est absent. Mais les gens croient que le tsar est nommé par Dieu. Le tsar a donc un pouvoir mystique pour sauver le peuple. Les héros des trois histoires attendent le Messie, ou au moins – un signe de Dieu, qui leur apportera l’espoir : chez Boulgakov, c’est la guérison admirable de l’aîné des Tourbine ; chez Barka, c’est le fils, seul rescapé de toute la famille, et la récolte surprenante de 1933 ; chez Rijka, c’est l’histoire de la survie de la princesse Olga.

Le temps ne sera jamais tel qui il était. Le rythme devient plus rapide. Le temps dans deux des romans est évoqué avec une perception typique slave chez Boulgakov et Barka. Rijkaimite cette tradition. Mais si chez Boulgakov et Barka, la relation au temps est dissimulée dans le texte des romans, au niveau des archétypes, Rijka, lui, donne aux chapitres de son deuxième volume, Les Champs cannibales, les noms des mois de l’année, et en langue ukrainienne. Ces mois ukrainiens reflètent directement ce qui se passe dans la nature : par exemple, « kviten’ » – qui signifie «fleurissant» —, ou « traven’ » – le mois des herbes, etc. Cette tradition d’appeler ainsi les mois de l’année remonte aux Slaves orientaux, avant l’acceptation de la réforme du calendrier de Pierre le Grand. Rijka tente de rétablir cette liaison entre les générations vivant sur la terre d’Ukraine et les événements qui se sont déroulés sur ce territoire.

La réponse à la question de ce lien, Rijka l’a cherchée dans les documents sur l’histoire et la géographie de l’Ukraine. C’est le pays qui était pour lui terra incognita. Pour comprendre l’Ukraine, il a dû bâtir une quête (comme un jeu) avec des héros inventés, pour franchir avec eux tous les cercles de l’enfer.

V.Barka a écrit sa thèse sur La divine Comédie de Dante, et la composante religieuse de son œuvre est évidente. De même, le caractère cyclique des événements est visible : l’enfer, le purgatoire et le paradis. M. Boulgakov aussi a écrit sa version du thème biblique, où l’on retrouve sa propre conception du Bien et du Mal. Par conséquent, à des époques différentes, dans des conditions différentes, ces trois écrivains posent la question de la lutte du Bien et du Mal. Leurs romans proposent plusieurs visions de ce sujet : la question du mal social (la calomnie, le vol) jusqu’au mal à une échelle universelle (la destruction du pays et son peuple, la destruction de l’âme du peuple). Certes, on peut dire que tous les événements historiques conduisent à aborder de telles questions. Or, il me semble que l’apparition de ces thèmes dans une littérature correspond à l’apparition de la composante nationale. L’apparition de ces problèmes clés, fondamentaux, est caractéristique des débuts de la littérature ukrainienne à proprement parler. C’est le sujet éternel de la littérature ukrainienne – la lutte entre le Mal et le Bien. Subissant des métamorphoses, ce thème se retrouve néanmoins en pointillé tout au long de l’histoire de la littérature ukrainienne. Par exemple, c’est l’un des motifs de l’oeuvre de Taras Chevtchenko.

Dans la littérature ukrainienne, l’image du pays est traditionnellement perçue à travers l’image de la famille, comme ici avec les Tourbine, les Katrannik, ou les Romanov. La famille, c’est le vecteur des valeurs traditionnelles, de la mémoire nationale. Comme souvent dans la littérature, la famille est en symbiose avec l’histoire du pays, il suffit de se rappeler La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, Les Rougon-Macquart d’Émile Zola, La Saga des Forsyte de John Galsworthy. Une telle forme permet souvent à l’écrivain non seulement de dépeindre la famille idéale, mais aussi de parler de sa propre famille, comme chez Boulgakov dans La Garde blanche ou dans Le Prince jaune de Barka.

Rijka s’est limité au vagabondage de l’orpheline royale, obligée de cacher ses origines au nom « de la justice supérieure ». Si Rijka écrit un récit fantasmagorique, la justice doit quand même triompher ?!

Paradoxalement, l’écrivain français, probablement malgré lui, s’est trouvé sous l’influence directe des faits. Traditionnellement, dans la littérature ukrainienne, le sujet du « petit homme » est indissolublement lié au thème de la Patrie. La vie du héros se dissout immanquablement dans la vie de la Patrie. L’élément essentiel, c’est la vie emportée par le tourbillon de la nature, mais en harmonie avec elle. Dès que l’harmonie est violée dans la nature, automatiquement, l’harmonie est violée dans la vie de l’homme. Dans le roman de V. Barka, la violation de cette harmonie est montré très nettement : quand dans la terre, où traditionnellement on semait le blé, les bolcheviques obligent les paysans à enterrer leurs voisins du même village. Ce qui se traduit par la disparition presque complète du village. Cela explique pourquoi tant de villages et de fermes ont disparu cette année-là, alors que la terre a produit une récolte sans précédent.

Rijka, curieusement, a su saisir la tendance de la littérature critique de la période des années 20 et 30, époque d’un dialogue entre la littérature de l’émigration et la littérature des temps nouveaux. Dans sa trilogie, on observe nettement l’impuissance de l’émigration, son absence de relations avec les événements en Ukraine. Son activité culturelle ne trouve pas d’écho, ni dans ses pays d’adoption, ni en Ukraine. Ainsi Olga vit à Paris, mais elle se fait du souci pour le destin du peuple resté à l’Est. Or, ses émotions n’ont plus de sens, au fond, puisque ce « peuple » de l’empire royal est déjà absent. Dans La Garde blanche de Boulgakov, on le voyait déjà avec précision, mais le roman de V. Barka s’attaque lui à l’étape suivante : la famine et ses conséquences.

Dans les romans de Boulgakov et Rijka, le théâtre occupe une place importante. C’est symbolique et symptomatique. Dans La Garde blanche, les Tourbine changent d’aspect – ils arrachent leurs épaulettes pour ne plus apparaitre comme des officiers russes. Tous les militaires de Kiev de la période 1917-1918 firent de même afin qu’on ne sache plus à quelle armée ils appartenaient. Cela n’est pas sans rappeler la farce théâtrale, avec ses changements de décor fréquents, les substitutions et les quiproquos des personnages, comme s’ils échappaient au contrôle du metteur en scène. Les officiers russes sont obligés de mettre des masques et de les porter, afin d’échapper au « nettoyage stalinien ». Le paradoxe est que pour vivre dans le pays, que l’on aime et protège, il faut porter un masque, seule condition autorisant la survie. Chez Rijka, le rôle du personnage négatif est joué notamment par une actrice de théâtre qui semble naturellement programmée pour la fourberie. Elle est l’antagoniste d’Olga, qui est candide et ouverte.

Autre sujet commun aux trois romans : l’esclavage institué par Catherine II et qui a duré jusqu’en 1864. L’esclavage reste d’actualité dans la littérature ukrainienne. Il faut se rappeller que jusqu’à Catherine II, l’Ukraine n’avait jamais connu l’esclavage. La vérité et l’iniquité, l’esclavage et la liberté, la piété et le manque de spiritualité sont des questions éternelles : quels péchés ont commis les Ukrainiens pour subir cela ? Boulgakov s’interroge : pourquoi Kiev, centre spirituel pendant des millénaires, centre de la Vieille Russie, a dû subir de tels bouleversements en 1917-1918.

Il est difficile de rapprocher ces trois romans de la Divine Comédie de Dante. Mais les personnages des trois auteurs suivent eux aussi leur chemin de croix pour parvenir à Dieu : les « tortures » purifient l’âme et permettent ainsi d’entrer au paradis. Je pense que Rijka a choisi d’écrire une trilogie pour cette raison : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Cela rejoint les textes de Dante dans la recherche de la chrétienté.

 

[1]Mikhaïl Boulgakov, La Garde blanche, Poche, 1993.

[2]Barka W,Le prince jaune / Transl. O. Jaworskyj /, Paris: Monde entier,1981.

[3] Roman Rijka, Les sept trains de l’impératrice, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2007 ; Les Champs cannibales, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2008; L’Empire des mille mots, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009.

 

Un pont trop loin ?

hmmeABwz4MWH3eelrMpq97dU6BwNon, pas comme ça, même si cette image-là est pour moi lourde de sens et que j’y reviendrai sans doute un jour.

Mais plutôt comme ça :

200px-Bridge_in_kiev_1056-1Ou comme ça :

Бессарабский_мостBref.

Tout ça pour dire qu’au fil des rencontres, au fil des passions, un jour, je me suis dit que je me verrais bien en pont. Va donc, eh, tête de pont.

Certes.

Oui, un temps, je me suis rêvé en passerelle entre les deux terres qui comptent le plus pour moi, entre les deux peuples qui sont comme des frères que je ne comprends pas forcément tout le temps, mais pour qui je serai toujours prêt à tout donner.

Un temps, j’ai rêvé d’être un lien entre l’Ukraine et la Roumanie. Entre ma plus vieille et si chère amie, et l’amour de ma vie.

Quand je suis en Roumanie, outre le fait que je passe mon temps à dire aux Roumains à quel point je les aime et je les admire, à quel point je ne suis parmi eux que pour écouter et apprendre, j’aime à leur parler de l’Ukraine. Ce qui n’est pas si simple, car les Roumains n’aiment aucun de leurs voisins, ou presque. Il y a à cela des raisons historiques, et je ne leur jetterai pas la pierre. Mais en même temps, je décèle en eux, quand il s’agit de cette pauvre Ukraine, martyre éternelle, comme une certaine tendresse. Alors, je persévère.

La preuve ? Cette année devrait être publié en roumain, aux éditions Libris de Brasov, le premier tome de ma trilogie « Vosminih », qui se déroule en Ukraine, de nos jours.

Et quand je suis en Ukraine, outre le fait que je passe mon temps à dire aux Ukrainiens à quel point je les aime et je les admire, à quel point je ne suis parmi eux que pour écouter et apprendre, j’aime à leur parler de la Roumanie. Ce qui n’est pas si simple, car les Ukrainiens ont souvent, hélas, de leurs voisins, une vision absurde héritée de cet empire qui, tout en les écrasant, leur a appris à mépriser tout ce qui n’était pas impérial. Mais en même temps, je décèle en eux, quand il s’agit de cette étrange Roumanie, pétillante et si proche, un indéniable intérêt. Alors, je persévère.

La preuve ? Dans Le Roi de soufre — Révolution, qui doit sortir cette année traduit en ukrainien, un flic roumain, l’inspecteur-chef Sorescu, est mentionné.

Tout comme je m’entête à vouloir parler de ma plus vieille amie et de l’amour de ma vie aux Français qui m’entourent. Quelques-uns me suivent, d’autres s’en lassent, la plupart s’en moquent.

Et pourtant, je persévère.

Serait-ce là la vocation d’un pont ?

De ne jamais céder ?

 

 

La Diatonie maladive — mode d’emploi

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Faisons une (courte) pause.

J’ai quelque chose à vous proposer. Après ce bref prologue en deux parties, que diriez-vous de participer plus activement au développement de l’histoire de La Diatonie maladive ?

Je sais parfaitement où je vais, et qui va faire quoi, aussi pourrais-je me contenter de poursuivre mon récit comme je l’ai entamé. Mais je me dis qu’il serait plus amusant, pour vous comme pour moi, que je continue à vous présenter cette histoire sous une forme différente.

Comme si, par exemple, je vous la racontais autour d’une table, après un bon repas, ou, pour mes chers vieux fidèles, en faisant rouler quelques dés. Dans l’un ou l’autre cas, vous interviendriez, poseriez des questions, voire, pour celles et ceux qui joueraient un rôle, vous prendriez des décisions.

Et tout cela contribuerait à donner encore plus de vie à l’histoire, non ?

Si cela vous tente (et j’aimerais beaucoup que cela vous tente, je vous l’avoue), je vous propose, dans un premier temps, de rejoindre cette nouvelle page consacrée à La Diatonie maladive sur Facebook.

Vous pouvez aussi bien sûr réagir ici. Mais je pense qu’il nous sera plus facile d’interagir sur cette page FB.

Dans un premier temps, je vais continuer à vous raconter cette ténébreuse affaire ici. Puis nous verrons, ensemble, s’il vaut mieux que je transfère le récit sur notre lieu de rendez-vous sur Facebook. Ou pas.

Votre avis, à toutes et tous, compte énormément pour moi. Vous êtes même le moteur de mon envie de raconter des histoires.

Alors, n’hésitez pas, et venez m’aider (et Figuier aussi par la même occasion) à découvrir ce qui se cache derrière l’œuvre de Louis-Félicien Borand…

La Diatonie maladive (2)

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Yves Figuier a profité de son voyage en TGV pour éplucher tout ce qu’il a pu trouver sur Louis-Félicien Borand, compositeur dont deux œuvres ont été citées par Julien Dérimet, le SDF qui a avoué le meurtre de l’ingénieur Thierry Filioux.

Ce simple fait est déjà assez étrange, estime le détective, car même dans le milieu de la musique classique, Borand n’est connu que des amateurs, lesquels se divisent en deux camps : ceux qui considèrent qu’il a donné toute sa mesure avant la guerre et qu’il s’est ensuite perdu dans des expérimentations qui ne méritent même pas le nom de musique, et ceux qui, au contraire, soutiennent que c’est après la guerre que son talent a véritablement explosé, offrant alors au monde des œuvres uniques et formidablement avant-gardistes.

Figuier, dont les goûts musicaux ont souvent tendance à exaspérer son vieil ami et ancien partenaire Robert Trombonard [1], penche plutôt pour la deuxième école. Quoi qu’il en soit, il suffit d’un coup d’œil à la biographie de Borand pour admettre une évidence : la guerre, pour l’artiste, a été synonyme de rupture stylistique majeure…

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Louis-Félicien Borand est né à Bourges en 1910, dans une famille bourgeoise. Son père, Marcel, lui-même compositeur (pour l’essentiel d’oratorios et de pièces à caractère religieux d’un classicisme assumé), est pour le jeune Louis-Félicien, fils unique, un véritable tyran. Il l’oblige à étudier le piano et le chant dès l’âge de 5 ans (réformé pour raisons de santé, Marcel Borand, bien que s’étant porté volontaire, ne sera finalement mobilisé qu’en octobre 1918). Il l’inscrit à l’école nationale de musique de Bourges dès sa fondation en 1921, où le père devient d’ailleurs professeur de solfège et de musicographie, et où le fils donnera plus tard des cours de piano.

C’est donc malgré lui que Louis-Félicien Borand devient musicien professionnel. Il compose et publie ses premiers travaux dans l’indifférence générale, comme Élégie du printemps, poème symphonique, en 1934, et Nisus et Euryale, opéra en un acte, en 1935. La critique l’ignore, même après sa montée à Paris, où il semble qu’il ait tenté de rencontrer Francis Poulenc. Pire encore, son père rédige au sujet de Nisus et Euryale un billet incendiaire dans La portée biturige, revue trimestrielle réservée aux amateurs de musique classique et qui paraît à Bourges de 1899 à 1942.

Borand le jeune s’entête et s’essaie à tous les styles : après son unique symphonie, dite « du Père » (1937), qu’il dirige lui-même (« maladroitement, » d’après son géniteur, dans La portée biturige), et qui semble calquée sur Berlioz, il produit l’année suivante des Pièces pour clavecin dont on jurerait qu’elles ont été écrites par Rameau. Peu à peu, Louis-Félicien se taille la réputation, dans le milieu fermé des compositeurs, de n’avoir qu’un don, celui d’imiter. Ce que confirme la création de son deuxième poème symphonique, Les faunes, en 1938, parfaite réplique des premières œuvres de Debussy.

Jusque-là, toute son œuvre n’a apparemment eu d’autre but que de se concilier un père hautain et manifestement peu soucieux d’encourager son fils. En vain. C’est alors qu’en septembre 1939, Louis-Félicien Borand est mobilisé au sein du 95e régiment d’infanterie. Tout au long de la drôle de guerre, il continue à composer, et écrit régulièrement à ses parents. Seule sa mère lui répond.

Le 19 mai 1940, il est fait prisonnier par les Allemands dans le nord de la France, avec les débris de son unité. Un temps cantonné dans un Stalag en Westphalie, c’est là que l’on perd sa trace. Après la guerre, il affirme avoir simplement fait partie de l’orchestre de chambre formé par certains des prisonniers, ce que confirment les témoignages de quelques anciens du camp où il a été interné en juin 1940, le Stalag VI-K. Mais d’autres anciens disent ne l’avoir jamais vu.

De retour en France, c’est un homme amaigri et distant qui s’installe à Paris. Il rompt tout contact avec sa famille (il ne viendra même pas assister aux obsèques de son père, en 1949), et se met au travail sur des œuvres d’un genre résolument différent. Si, dès la première d’Hamadryas 38, en 1946, d’aucuns vont vouloir y retrouver sa tendance au « mimétisme musical », l’accusant entre autres de plagier Varèse et son Ionisation, à la sortie de son deuxième opus de l’après-guerre, Chants de colère et de métal, les détracteurs se taisent. Ce que propose en effet Borand est désormais si « autre » que la majorité des critiques préfèrent se désintéresser de lui, ne voyant en lui qu’un « faiseur de bruit » (Paul-Marie d’Entrelais, in Cahiers musicologiques, XLVIII, 17, 323-335, 1947).

Avant-guerre, sans doute toujours mû par son désir d’être reconnu par son père, Borand le jeune s’était également essayé à la critique. Il avait publié dans diverses revues, dont La portée biturige, s’en prenant par exemple avec virulence à l’ensemble de l’œuvre et au personnage même d’Albéric Magnard. À son retour en France, il ne semble vouloir se consacrer qu’à la composition. Ses œuvres sont données à Stuttgart, New York et Paris, et saluées par une critique élitiste absolument médusée. L’artiste lui-même se montre peu et communique encore moins. En 1949, il se rend à Seattle pour la première de Lamento di Zêta. En 1950, In a XiXi Glass, « pièce pour objets de verres », n’est jouée qu’une seule fois, à Bruxelles, et tétanise littéralement le public.

Après Fractured View, en 1951, le compositeur français part en tournée aux États-Unis de 1952 à 1955. Rentré en France, il produit coup sur coup deux autres œuvres encore plus inclassables, La Forêt par-delà le bleu, en 1956, et Huit, en 1957. C’est alors qu’il travaille à un opéra-fleuve intitulé Longue mort au Roi (qui débutait par un interminable et terrifiant solo de cloche grave) qu’il meurt, renversé par une voiture avenue d’Italie, le 12 novembre 1957.

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Figuier en est encore à ruminer tout ça quand il descend du car, sur la place de la mairie d’Enzêches. Là, il est accueilli par un Morvandec à la mine déconfite.

— Eh ben, cache ta joie… lui déclare-t-il après avoir récupéré sa valise dans la soute. T’en tires, une tronche.

— Tu vas pas me croire, lui répond le commissaire. Y a une nana d’Europol qui vient juste de débarquer.

— Europol ?

— Apparemment, Dérimet serait un tueur en série. Ou un copycat, comme elle a dit…

 

[1] Qui n’apparaît pas dans cette histoire. Depuis quelques années, Trombonard s’est installé à Bucarest où il exerce lui aussi le métier (qui l’ennuie), de détective privé. Certaines de ses enquêtes feront elles aussi l’objet de romans, comme expliqué ici.

 

La Diatonie maladive (1)

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Un TGV file en direction du sud-est, vers Valence.

À son bord, un personnage que certaines et certains d’entre-vous connaissent bien, puisqu’il s’agit d’Yves Figuier, détective privé de son état [1].

Il est loin d’avoir atteint sa destination. Une fois arrivé à la gare de Valence-TGV, il devra prendre une navette qui, après une heure de route, le déposera devant la mairie d’Enzèches, chef-lieu de canton du célèbre Val d’Enzèches.

Il y est attendu par un vieux camarade, le commissaire Morvandec, patron de la police de ce gros bourg d’une vingtaine de milliers d’habitants, réputé pour la beauté de ses panoramas touristiques, sa gastronomie (comme la célèbre “fillette d’Enzèches”, une saucisse sèche, ou encore la garrotée, ou potée enzéchoise) et son industrie gantière.

Réputé aussi pour son calme, théoriquement. Sauf que là, la paisible cité bourgeoise sise sur les rives de l’Alaune vient de vivre de terribles journées. En effet, un jeune ingénieur lyonnais de 27 ans, Thierry Filioux, y a été retrouvé mort, gisant dans les fourrés du Parc Mesnard, un bel espace vert situé en plein centre-ville.

Filioux a été violenté et massacré dans des conditions abominables.

Il n’a pas fallu longtemps à la police de la région pour identifier le suspect, tant ce dernier n’avait pris aucune précaution. Très vite, elle a interpellé un certain Julien Dérimet, déjà connu des services de police pour vagabondage, menus larcins et attentat à la pudeur.

Au bout de dix heures de garde-à-vue, Dérimet a tout avoué. L’enquête a donc officiellement pris fin, l’assassin attend maintenant de passer devant les juges, l’affaire est réglée.

Mais pas pour Morvandec. Les enquêteurs départementaux repartis, il s’est retrouvé seul dans son modeste commissariat. Seul avec ses questions, auxquelles ses collègues n’ont prêté aucune attention.

Car, quand Dérimet est passé aux aveux, il a également donné la raison de son crime : s’il a tué Filioux, a-t-il affirmé, c’était “à cause de la musique”. Morvandec a bien essayé d’en savoir plus, mais la machine judiciaire était déjà marche, elle avait un coupable, des aveux, des preuves solides, pourquoi traîner davantage. Tout ce que le commissaire d’Enzêches a pu glaner, ce sont les noms de deux œuvres, dont il s’est aussitôt demandé comment un paumé comme Dérimet pouvait en avoir entendu parler, et même prétendre que ces morceaux résonnaient “dans sa tête”, au point de le pousser à massacrer un jeune homme de passage.

Hamadryas 38 et Chants de colère et de métal. Deux cantates étranges, composées par un auteur méconnu du grand public, Louis-Félicien Borand.

Dérimet étant derrière les barreaux, l’affaire était résolue, Morvandec n’avait plus aucune raison de continuer à s’y intéresser. Mais cette histoire de musique l’a perturbé. Il s’est d’abord contenté de chercher le nom de Borand sur Google, est tombé sur la page Wikipédia qui lui est consacrée, et en a déduit qu’il était tout à fait anormal que Dérimet ait pu citer ces deux œuvres.

Il s’est alors tourné vers la seule personne qui, parmi ses amis, s’y connaissait suffisamment en musique classique pour l’éclairer : Yves Figuier, détective privé en cessation d’activités, replié en Bretagne. Qui, stimulé par l’énigme du lien entre Borand et Dérimet, a accepté de sortir de sa retraite.

D’où sa présence à bord du TGV qui file vers Valence…

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Dans un prochain billet, je vous en dirai plus sur l’étonnante carrière de Louis-Félicien Borand, compositeur né à Bourges en 1910, mort à Paris en 1957.

 

[1] Pour celles et ceux qui ne connaissent pas ce cher Figuier, je renouvelle mon offre, déjà formulée dans un billet précédent : si vous voulez en savoir plus sur les aventures de Figuier et de son associé Robert Trombonard, je tiens à votre disposition, sous forme de fichiers Word, les deux premiers tomes de leurs enquêtes. Contactez-moi ici, ou en message privé sur Facebook, et je me ferai une joie de vous les envoyer.

Oh, mais quel beau parcours !

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Ah, oui, vraiment.

Quel chemin parcouru, que de réalisations, que de réussites, vous pouvez être fier de…

Non, mais vous rigolez, ou quoi ?

Il y a vingt ans ce mois-ci, je publiais mon premier roman. Et j’accomplissais ainsi ce qui était mon premier pas dans un milieu aussi fascinant que merveilleux : le monde de l’édition.

Le machin en question, sur le contenu duquel je n’épiloguerai pas, était un travail presque de commande, lié à une rencontre. Du reste, n’en déplaise à ceux qui veulent encore y croire, tous les livres que j’ai publiés ne l’ont été que suite à des rencontres, jamais, absolument jamais grâce à de courageux et fébriles envois de manuscrits par la poste. Peut-être que ça existe, peut-être que ça marche, mais pas pour moi.

Un travail de commande, donc, pour une collection de science-fiction. Un bazar à quatre mains, pas trop mal ficelé, sans grande originalité. Du space opera sans ambition.

Qui m’a valu la haine inextinguible de l’univers de la science-fiction française, que je ne connaissais pas. “Ce livre est une merde,” a ainsi lancé un grand critique et auteur a priori réputé et dont je découvrais le nom pour la première fois. Haine inextinguible parce que, quinze ans plus tard, au titre de mon vrai travail, j’ai eu l’outrecuidance d’orchestrer, avec un excellent collègue, un petit supplément à l’hebdomadaire qui me permet de manger et de rester propre messieurs-dames, consacré à la science-fiction. Aussitôt, sur les forums, la communauté de la SF française de s’interroger : de quoi ? Un titre généraliste ose toucher à notre temple sacré ? Et là, le grand critique et auteur, ayant vu mon nom en bas de l’éditorial qui introduisait le supplément, de déclarer (de mémoire) : “Je ne sais pas ce que vaut ce truc, mais l’un des rédacteurs n’est autre que Bidule (moi), qui avait écrit un bouquin qui était une véritable merde.”

Tenace, le milieu français de la science-fiction. Du reste, sans doute ce premier livre était-il, effectivement, de la merde. Après tout, je n’aime pas la science-fiction, c’est le hasard de la rencontre qui a fait que j’ai publié ce petit texte sans prétention.

Bref, voilà pour mes premières aventures dans le milieu de l’édition.

Vingt ans plus tard, on pourrait croire que ça va mieux. Pas vraiment, à vrai dire. Des livres, j’en ai publié dix de plus, dont quatre dont je suis particulièrement fier. J’ai pris un pseudo, ce qui a permis à un de mes ouvrages d’être salué par un site spécialiste de science-fiction (on se demande bien de quoi ils se mêlaient, ceux-là, sachant que la chose est en réalité parue en littérature générale), lequel site ne s’était pas privé pour taxer mes précédentes tentatives, toujours parées de ce vernis de science-fiction particulièrement déplaisant, d’échecs absolus. Là, sous un autre nom et avec la caution d’un éditeur de renom, j’étais soudain presque doué.

Ce qui est assez savoureux.

Et des rencontres, j’en ai fait. J’en ai croisé, des éditeurs et des éditrices, des indifférents et des passionnés, des polis et des impolis, des menteurs et des sincères. La plupart m’ont baladé et me baladent encore. À chaque fois, j’ai dû montrer patte blanche, refaire mes preuves.

Avec le temps, je dois bien avouer que l’exercice en vient à me lasser.

J’ai également publié des nouvelles, puis des essais, en roumain, ceux d’entre-vous qui me lisent ici (vous n’êtes pas nombreux, rassurez-vous) savent tout ce que cela a d’ailleurs déclenché.

Et justement, cette année, je dois bientôt publier un inédit en Roumanie, et un nouveau roman en France. Puis, en 2018, logiquement, un polar.

À chaque fois, je fais mine de m’enthousiasmer, de m’en réjouir, mais en réalité, je n’y crois plus.

Pourquoi ? Je vous l’ai expliqué dans un billet précédent : des histoires, j’en aurais en réalité plus d’une centaine à vous raconter, aussi dois-je faire un choix et décréter que certaines sont plus importantes que d’autres, parce que le temps m’est forcément compté, comme à chacun d’entre-nous, et que l’écriture non seulement me coûte plus qu’elle ne m’amuse, mais qu’en outre, elle ne me nourrit pas.

Sur les livres publiés ou à paraître, cinq seulement font partie de la liste de mes “essentiels”. Il m’en reste vingt-cinq à écrire, et je suis à peu près sûr de n’en publier qu’un sur le tas.

Encore l’édition en question sera-t-elle confidentielle, même s’il est ensuite traduit en ukrainien et en roumain, ce qui me touche plus que je ne peux l’exprimer.

Alors, vous voyez, il ne faut pas se fier aux apparences. Le chemin parcouru n’est rien par rapport à celui qu’il me reste à parcourir.

En courant.

Contre la montre…

Trop petit pour une si grande guerre…

Trop petit pour une si grande guerre. C’est le titre d’un film roumain de 1969.

À vrai dire, je n’aime que le titre, qui m’a toujours fasciné, parce qu’il résume formidablement l’histoire de cette terre dont je suis éperdument amoureux.

Et parce qu’il résume aussi à lui seul ce que je ressens la plupart du temps.

Dernier exemple en date ?

Il y a environ une semaine, un ami artiste et poète, orfèvre des mots, m’a simplement, gentiment, invité à me joindre à une sorte de farandole de créateurs. Comme il a invité d’autres poètes, musiciens, auteurs.

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Mais je me suis retrouvé, littéralement, paralysé.

Incapable de me prendre au jeu, de participer. Soudain confronté à l’impossibilité de faire ce qu’il me demandait, et que tout le monde, pourtant, trouvait simple (à juste titre).

Et j’ai fini par comprendre pourquoi.

Ce que je fais, en tant qu’“auteur”, frise le n’importe quoi absolu. Sa modeste requête m’a mis face à l’absurdité de mon entreprise. Ce que je fais est trop vaste, d’une immensité délirante. À tel point que je suis le premier à ne pas être fichu, désormais, d’en extraire quelques éléments pour les présenter sobrement.

Je suis trop petit pour la si grande guerre que je me suis imposée, tout seul. Personne ne m’a jamais rien demandé.

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Ce cher ami ne savait pas ce qu’il allait déclencher en me proposant de me joindre à la farandole. Je suis resté sur le bord de la piste, à les regarder danser. Désormais, à tout jamais, pris au piège d’un machin trop énorme que je n’arrive même plus à maîtriser.

J’espère ne pas avoir gâché la fête.

Le raconteur raconté

Étrange. Et beau.

Ce sont les deux premiers mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai lu ce que vous allez lire aussi, je l’espère.

Étrange, en effet. Étrange de se savoir ainsi analysé, décortiqué, dévoilé.

Et en même temps si beau, car Elle a tout compris, et je ne sais pas ce qui est le plus beau. Le fait qu’Elle ait tout compris, le fait qu’on soit amis, ou le fait qu’on soit amis depuis si peu de temps et qu’elle ait déjà si parfaitement compris ce que je tente de raconter.

Elle ?

Oui, Elle. Croisée au détour d’un hasard, par une belle journée d’été, magique, dans la charmante et attachante ville de Târgu-Mures. Elle n’aurait pas dû être là, m’a-t-elle avoué plus tard. Ce qui ne m’a même pas étonné

Nous sommes devenus amis. Elle s’appelle Anca, et sa force, son courage et son intelligence me stupéfient. Quand nous nous sommes revus, par une grise journée de fin d’automne, dans l’étonnante et lointaine cité de Târgu-Mures, nous avons eu le sentiment qu’en réalité, nous nous connaissions depuis des siècles, des millénaires, et plus encore.

Anca enseigne (magnifiquement) le français à l’université. Anca est également spécialiste de littérature fantastique. Mais surtout, Anca est mon amie.

Et voici ce qu’elle a écrit sur un de mes romans.

Anca est mon amie, et j’ai beaucoup de chance.

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Il a beau faire, Anca n’a pas peur de lui…

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Pour ceux qui n’arriveraient pas à télécharger le texte ci-dessus, le voici, en direct :

Étranges univers, inquiétantes entités

dans La Fiancée noire de Raymond Clarinard

Anca Murar

Abstract

In a changing Ukraine, captain Kalenko has the task to solve the mystery of a horrible crime. But it takes only a slightly imperceptible phase shift to make our hero cross an invisible frontier and to suddenly find himself in a parallel universe with indefinite traits, yet able to reveal the flaws of a society on the edge of losing its values and expose the profound social inadequacies. Kalenko wanders through these parallel worlds built on coordinates taken both from his oniric experiences and prosaic routine, in search of a fragile balance able to make some sense of a deceiving reality. Thus, the police investigation is constantly doubled by the initiatic journey of the hero and the reader, once entered into these universes inhabite by troubling entities, is looking for a lost essential enveloped in a perfume of eternity that urges him to complete his recreation.

Keywords: mutation, mystery, parallel universes, onirism, initiation.

 

On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas.

Guy de Maupassant

 

Parue en 2012, La Fiancée noire[1] de Raymond Clarinard a toutes les coordonnées d’un « roman à suspense »[2] réussi, pour reprendre la formule de Tzvetan Todorov : dans une Ukraine en pleine mutation, le capitaine Danilo Kalenko a la mission de résoudre le mystère d’un triple meurtre. En poursuivant l’histoire de l’enquête, le lecteur se laisse entraîner par la multiplicité des récits enchâssés et des digressions, formule des hypothèses, poursuit, avec les agents FBI, les suspects et revient incessamment, avec Kalenko, sur les événements passés pour vérifier les moindres détails, afin de découvrir la vérité sur l’histoire initiale.

Cependant, place est faite au mystère, car d’épouvantables meurtres sont accomplis presque sous nos yeux terrifiés, mais on n’en connaît pas les véritables agents, ni les vrais mobiles. Et lorsqu’on apprend que l’enquête n’est que le cadre d’événements encore plus inquiétants : « L’arrêter, réussir enfin à la faire parler, et mettre un terme à ce massacre, tout cela, il le comprenait soudain, n’était qu’un prétexte, vague vernis masquant des pulsions presque animales qu’il ne cherchait même plus à s’expliquer. » (FN, 276), on décide de prendre « l’entrée du souterrain », on concède à s’égarer dans les labyrinthes oniriques du héros, à vivre ses délires, à sonder l’inconnu, dans le but d’y trouver un supplément de sens, sans savoir que l’on finira par tomber de Charybde en Scylla.

Il suffit alors d’un déphasage presque imperceptible (« Comme à chaque fois qu’il était chargé d’une affaire criminelle, il se sentait décalé. […] Et, comme à chaque fois, il sentait qu’il n’était plus en phase avec ce qui faisait la réalité du commun des Kiéviens. » (FN, 60-61) pour que nous passions avec Kalenko une frontière invisible et nous nous retrouvions dans des univers étranges aux repères flous mais révélateurs des fissures d’une société en perte des valeurs et d’inadéquations sociales profondes :

Un quadruple carnage comme celui dont il avait écopé, on n’en aurait pas vu sous le règne du Parti, voilà ce que disaient les plus nostalgiques, ceux qui avaient l’impression que leur monde avait perdu tout sens et tous ses repères.

Sauf qu’ils se trompaient, ou qu’ils se mentaient, vieille habitude qui permettait de rendre le quotidien plus supportable. (FN, 63)

 

Kalenko erre dans ces mondes parallèles puisant leurs coordonnées à la fois de ses univers oniriques et du banal quotidien, en quête d’un équilibre fragile qui puisse resignifier une réalité décevante :

[I]l estimait avoir de nouveau sa place, son rôle à jouer. Oui, un flic pouvait être un rouage parfaitement sain de la société, même une société aussi fissurée et bizarrement fichue que l’Ukraine indépendante. […] Il n’était pas très sûr d’y croire lui-même, mais le simple fait de le prétendre suffisait à lui donner l’illusion qu’une certaine forme de bonheur ne lui était pas interdite. Un bonheur modeste, où les grands projets et les grandes joies n’avaient pas leur place, mais un bonheur malgré tout, fait d’un gentil petit équilibre, d’une quiétude tranquille liée à la simple satisfaction de se tirer correctement de sa mission. (FN, 73)

 

L’enquête policière se double donc constamment du cheminement initiatique du héros et le lecteur, une fois plongé dans ces univers peuplés d’inquiétantes entités, va lui aussi à la recherche d’un essentiel perdu, remet en question les rouages sociaux, réfléchit avec Kalenko à la mission de l’être dans la société, dans l’univers et aboutit à l’atroce vérité finale.

C’est notamment cette épouvantable quête émotionnelle du héros qui nous conduira à         l’« auberge » (lieu de passage par excellence) et nous amènera à la rencontre avec des entités surnaturelles : deux thèmes fantastiques classiques. La poursuite des délires de Kalenko, le passage dans les univers intercalaires équivalent à la mise en relief d’autant de thèmes de prédilection de la littérature de l’étrange qui nous permettront de rendre compte de la spécificité de l’effet du fantastique dans le roman de Raymond Clarinard.

 

Du rêve éveillé à l’« horreur cosmique »

C’est lors des rêves éveillés ou des délires oniriques que le quotidien rassurant et raisonnable se déconstruit, se dissout, les repères spatio-temporels s’effacent pour qu’une autre réalité surgisse dont le but est la cristallisation des peurs ancestrales :

Toute capacité de réflexion totalement déconnectée par la terreur primale qui l’engloutissait, il ferma les yeux, en quête de quelque prière à même de le protéger de ce qu’il sentait se glisser et enfler autour de lui, alors que les battements de son cœur ressemblaient de plus en plus aux roulements de tambours sacrificiels ricochant sur les gradins de pyramides perdues dans les ténèbres. (FN, 204)

 

Une des sources essentielles du fantastique de Raymond Clarinard est justement cette       « horreur cosmique » formulée par Lovecraft qui dérive d’abord de la perception d’un ailleurs ténébreux et indicible constituant à la fois le cadre de manifestation des entités surnaturelles et l’espace des tribulations d’êtres en proie à la folie, car les inconcevables univers parallèles sont appréhendés comme des éléments hétérogènes à la normalité et constituent donc la source d’une expérience dysphorique :

Quand il comprit ce qui était en train de se passer, un frisson d’horreur lui remonta le long de l’échine et sa nuque se hérissa : ça recommençait, comme sur la place quelques nuits plus tôt ! […]

Son thorax lui donna l’impression de se comprimer, la douleur devint insupportable. Je vais crever ici ! hurla-t-il intérieurement. Je suis en train de crever d’un infarctus, face à ces deux fumiers qui me regardent claquer […] (FN, 154)

 

Incapable d’agir ou de se soustraire à cette frayeur déchirante, Danilo Kalenko ne fait que subir ce supplice inexplicable dont le crescendo ténébreux sème au cœur du capitaine l’angoisse de la finitude :

Il tenta d’ouvrir la bouche pour mieux respirer, mais ses mâchoires, vibrant de la même douleur lancinante que sa poitrine, ne se desserrèrent pas.

Non ! Pas comme ça ! Je ne veux pas finir comme ça ! […]

La souffrance se fit plus diffuse, plus générale, et il lui sembla qu’il s’enfonçait lentement dans une brume ouateuse et collante. (FN, 154-155)

 

Cet ailleurs inhospitalier se manifeste parfois comme une masse informe qui enveloppe le héros afin de le perdre dans les ténèbres de l’enfer : « Il était en train de se noyer, de perdre pied ; il le savait, tout comme il savait qu’il n’y pouvait rien. Et c’était peut-être cette lucidité qui rendait la situation encore plus pénible. » (FN, 151) D’ailleurs, dans le Prologue du roman, le Dniepr qui n’est autre que l’incarnation de Thanatos coule impassible et indifférent à la volonté des humains, tout en scandant leur dépérissement et en jetant un mauvais augure sur la destinée du héros :

Aujourd’hui comme autrefois, et comme dans les siècles à venir, le fleuve scintillait sous la lune, elle aussi là depuis toujours. Sur ses rives s’ourdissaient de sinistres complots, et comme si souvent au fil des générations précédentes, le sang ne manquerait pas de couler, sacrifices qu’ils lui consentaient dans le vain espoir de se concilier ses bonnes grâces.

Mais il s’en moquait. (FN, 4)

 

Enfermé dans ces étranges réalités hostiles, Kalenko contemple impuissant le sabbat vertigineux des horreurs et est souvent sur le point de succomber à la folie : « Il lui suffisait de repenser à son errance affolée sur la place Sainte-Sophie pour ne plus avoir envie de déambuler dans l’atmosphère enivrante et parfumée de la capitale une fois le soleil couché. » (FN, 191) Pour lui, la seule issue possible réside en l’acceptation de la tragique destinée de Sisyphe.

 

Lieux de passage et univers parallèles

Si les univers parallèles dans lesquels Kalenko pénètre le plus souvent à son insu, sont plutôt sombres, c’est qu’ils sont aussi à l’image de ce monde intérieur « peuplé de tensions et d’images, de puissances et de matière qui grandissent et s’émeuvent autour de la mort. »[3] Et, comme le souligne Jad Hatem, c’est essentiellement de ce monde intérieur éminemment duel que « se nourrissent la rêverie, le rêve et la fantaisie »[4] :

Où son imaginaire était-il allé chercher tout ça ? Dans un livre ? Un film qu’il aurait vu, et dont il n’aurait aucun souvenir précis, mais que son subconscient lui resservirait maintenant en guise d’arrière-plan pour ses petits cauchemars personnels ? Si c’était le cas, se dit-il avec un humour qu’il fut le premier à juger déplacé, il ne s’était offert que l’image, sans le son. (FN, 154-155)

 

Vacuité, silence et obscurité telles sont les composantes essentielles de ces réalités faites d’éléments hétéroclites, en perpétuelle métamorphose :

Appuyé à la barrière de fonte qui encerclait le socle de granit de la statue, entouré de la foule silencieuse qui savourait toujours ce concert sans musique, il sortit son portable de sa poche et en consulta l’écran bleuté.

- C A C O M M E N C E

ZHOVTYYRAB. […]

Quand les feuillages des arbres se mirent à chanter à l’unisson au rythme de la lourde cloche, l’assistance immobile acheva de se dissiper dans les ténèbres.

Et le bourdon, sombre, solennel, implacable, sonnait toujours au-dessus de la place déserte, où ne se trouvait plus qu’un seul être vivant, une seule âme humaine, il le savait, car il était cette âme. Perdue, délaissée, à jamais condamnée, comme toute cette pauvre humanité dont le destin, lui promettait le lourd tympan de bronze de la cloche, appartenait désormais à d’autres, qui en jouaient comme ils l’entendaient. (FN, 130-131)

 

Qu’il s’agisse d’un simple message angoissant ou d’une voix retentissant de l’au-delà, le passage au monde intercalaire est annoncé par un élément déclencheur qui bouleverse l’être en quête désespérée d’une échappatoire : « Il ne pensait plus qu’à une chose : fuir, fuir le beffroi de la place Sainte-Sophie, le plus loin possible. » (FN, 132)

Parfois, c’est une entité surnaturelle en expansion qui se fait espace et donne ainsi naissance à une autre réalité, fondée sur l’incorporation des débris de la ville, apparemment rassurante, de Kiev :

Tout autour de lui, il sentait enfler une présence d’une insurmontable volonté ; elle s’insinuait entre les pavés réguliers de la place, coulait lentement des fenêtres du beffroi, se répandait par vagues sans cesse plus épaisses vers les rues. Elle allait engloutir la ville, sa ville, et avec elle tous ceux qui lui étaient chers, et il n’y pouvait rien. C’en serait fini de son monde avant même qu’il ait atteint sa voiture. (FN, 132)

 

Et, tandis que l’hyperbole finit par attester la naissance du nouveau monde, les lumières s’obscurcissent et la vie bat au rythme sinistre du spectre souterrain : « Au-dessus des bulbes dont l’or lui parut soudain terne, des nuages s’amoncelaient, mouvants, animés d’une vie propre qui semblait gonfler et respirer au rythme de la sinistre cloche géante dont il pouvait entendre grincer le joug. » (FN, 132)

En poursuivant la mystérieuse suspecte des meurtres à travers des « lieux auréolés de mystères où les légendes disaient toujours que le démon guettait le voyageur égaré » (FN, 255), le capitaine Danilo Kalenko a la sensation de remonter le temps pour se retrouver « au beau milieu de ce succédané d’Ukraine rurale des siècles passés » (FN, 255) où il va découvrir un lieu aussi mystérieux qu’inquiétant :

Sa main gauche effleura le bois mal raboté de la porte. Son regard ausculta le chambranle peint en bleu vif, jusqu’à ce que, au-dessus du linteau, il découvre un écriteau sur lequel avait été gravé un seul mot : AUBERGE. (FN, 257)

Lieu de passage par excellence, situé au carrefour de deux « réalités », l’endroit révèle au pauvre égaré son côté luciférien :

À peine eut-il franchi le seuil qu’il sut qu’il était perdu.

Tout commença par la sensation, étrange et fugace, de rater une marche, une impression trompeuse de faux-pas, comme de chuter dans un trou d’air le temps d’une longue seconde.

Dans cet instant contracté, ramassé sur lui-même, il fut assailli par ses sens en ébullition, qui lui transmirent des informations qui, sur le moment, lui parurent normales, et pourtant inexplicablement inquiétantes. Une forte odeur de poussière lui monta au nez, une poussière ancienne, ancestrale même, qui recouvrait des lieux qui n’avaient plus connu la caresse du balai depuis des millénaires. (FN, 258)

 

Et, c’est dans cette auberge dont l’intérieur est plus vaste que l’extérieur et dont la clientèle est habillée comme pour le carnaval que la comédie dont le héros a vécu quelques actes au cours de ses délires passés va tourner à la tragédie. Danilo Kalenko sera désormais à la merci des créatures cruelles de cette réalité épouvantable.

Inquiétantes entités ou l’épreuve de l’altérité

Dans La Fiancée Noire, la proximité des entités inquiétantes produit chez le héros le dérèglement de tous les sens. Source de fascination et de terreur à la fois, ces créatures surgies à l’improviste d’un Ailleurs invraisemblable, s’offre au regard ébloui des personnages comme un mystère à déchiffrer :

Il la suivait parce que c’était ce qu’il avait eu une furieuse envie de faire. Parce qu’il avait surtout envie de la revoir, de croiser de nouveau son regard de jais indéchiffrable, envie de s’imaginer qu’il était le seul à pouvoir percer cette énigme vivante. (FN, 254-255)

 

Cette étrange inconnue « au mutisme inébranlable », au regard blanc qui terrorise tout le commissariat et réussit à échapper au FBI, deviendra la source de l’équilibre improbable du capitaine :

Bohdan était partagé. D’un côté, il se disait que l’arrestation éventuelle de cette fille était le seul moyen d’aider son chef à retrouver son équilibre. Surtout si, ensuite, ils s’en débarrassaient en l’abandonnant à Nesterenko et au FBI. Mais de l’autre, il n’était pas persuadé que le fait de recroiser sa route leur soit particulièrement salutaire. Ni pour Danilo, ni même pour lui. (FN, 160)

C’est la seule quête de cette femme aux yeux et cheveux noirs qui donnera dorénavant un sens à l’existence de Kalenko. Et, au moment où notre héros retrouvera cette inconnue dans l’auberge, il découvrira l’identité de cette créature à la « grâce meurtrière » (« elle s’appelle Telei » (FN, 277) à laquelle il vouera sa vie : « Elle referait surface quand elle le jugerait bon, pour accomplir son devoir, quel qu’il ait pu être, et lui, Kalenko, n’avait rien à espérer, à part se trouver là quand elle frapperait, pour la revoir, car c’était tout ce qui comptait pour lui en cet instant. » (FN, 280-281)

Si le plus souvent les créatures des univers parallèles prennent une apparence humaine, il arrive que l’épouvante se matérialise, à l’aide des métonymies, sous la forme d’une ombre, ou mieux encore, sous l’aspect d’une voix dont le murmure déconcerte l’esprit :

Perplexe, il commençait à s’inquiéter de cette nouvelle énigme quand il avait perçu comme un murmure lointain, chuchotis confus mais qui semblait le viser, lui. La voix étouffée, d’une douceur inquiétante, résonna à son oreille gauche, puis passa à la droite, et s’il n’en saisit pas un mot, il devina néanmoins qu’elle lui parlait, qu’elle lui proposait de continuer, de descendre encore sur l’avenue, jusqu’à la place qui s’étendait au sud. (FN, 155)

 

Ce « chuchotis envahissant et hypnotique » qui n’est pas sans rappeler Celui qui chuchotait dans les ténèbres (Lovecraft) tout comme les « ombres jaunes » qui finissent par transformer tout en chimère, ou bien cette vendeuse « à l’étroit dans sa tunique d’un jaune si agressif » ressemblant fatalement au Roi en jaune de Chambers ne sont que les manifestations d’une entité obscure et maléfique se nourrissant des frayeurs humaines.

On a finalement un autre type d’entités surnaturelles qui se montrent dans le roman et se présentent comme un personnage collectif : cette « foule muette applaudissant en silence un concert aphone » (FN, 128), ou ces « mannequins aux contorsions absurdes » (FN, 48) que Kalenko retrouvera dans l’auberge intemporel :

Comme si la fille allait effectivement se pointer dans cette foule de rupins endimanchés qui avaient d’ailleurs tous l’air fascinés par une chose qu’il ne pouvait pas voir. Il peinait toujours autant à les discerner dans le halo d’or rouge de l’éclairage, mais il lui sembla que toute cette assistance sagement assise, du premier au dernier rang, avait le visage tourné vers un point qui lui échappait, peut-être la porte d’entrée du beffroi. (FN, 127)

Bien sûr, pensa-t-il, tout cela est si logique, chère Madame. Elle se « change » en pleine nuit dans une auberge factice dans un musée à ciel ouvert, auberge qui déborde d’une bruyante clientèle habillée comme pour le carnaval, et dont l’intérieur est plus vaste que l’intérieur. Bien sûr. (FN, 263)

Loin d’offrir un support au héros perdu dans les obscurs labyrinthes des réalités parallèles, ces entités aussi cruelles qu’indifférentes ne font que jalonner les étapes de sa descente aux enfers et constituent une réminiscence obsessionnelle du memento mori antique.

Savoir interdit et fin inébranlable

Dans la Fiancée Noire, l’enquête de Danilo Kalenko se double toujours des monologues intérieurs du héros dans lesquels il réfléchit, en bon logicien, à sa mission de policier :

Il lui restait un semblant de dignité policière, assez pour continuer à se raconter qu’en réalité, il était sur les traces d’une meurtrière présumée, et que s’il la pistait ainsi, seul dans le noir, c’était pour être sûr de repérer le lieu où elle ne manquerait pas d’entrer en contact avec ses complices. (FN, 254)

Pourtant les vestiges de cette conscience professionnelle vont se dissoudre et le capitaine se rendra à l’évidence : « Il n’y croyait pas lui-même. […] Il la suivait, oui, parce qu’il voulait savoir où elle allait, parce qu’il voulait entrevoir ce qui la poussait à agir comme elle le faisait depuis qu’elle avait violemment croisé sa route il y avait plus de trois semaines. » (FN, 254-255) Tombé sous l’ascension de la mystérieuse meurtrière, Kalenko fera de sa poursuite un but en soi : « dans sa tête, ses questions et ses angoisses se confondaient en un magma informe auquel il s’efforçait de ne plus prêter attention. » (FN, 259) et sera amené à découvrir le lugubre lieu de passage qu’il n’aurait peut-être pas dû repérer.

Si les pensées de Danilo sont, le plus souvent hantées par la créature mystérieuse rencontrée à l’endroit du meurtre, le lecteur découvre également qu’il est un être de conscience : il formule des hypothèses, il se pose des questions afin de mieux connaître la société dans laquelle il vit et les mobiles des agissements humains dans le but de bien se tirer de sa mission de policier. Mais il avoue ne rien comprendre de la vie familiale et sociale et reconnaît n’être qu’un inadapté en quête d’un fragile équilibre : « Ce n’est pas ma faute, je ne comprends pas, je n’ai rien fait pour mériter ça. Oui, parfois, l’homme, ou la femme, se réfugiait dans une fausse incompréhension, on feignait l’innocence, pour mieux justifier sa position, ses choix de vie. » (FN, 280)

Et, au moment où il décidé de fonder son bonheur à venir sur les constantes de ce nouveau monde découvert, il se rendra compte de son incapacité à saisir cette réalité toujours fuyante et donc de l’inutilité de ce dernier exploit :

Il se devait d’admettre qu’il n’était plus rien qu’un fétu de paille ballotté par le vent, un brin de cette « herbe arrachée par le galop » de chevaux sur la steppe.

Pour la première fois de sa vie, toute sa vie, aussi loin qu’il ait pu s’en souvenir, il savait qu’il ne savait absolument rien, et que cette ignorance était et serait à jamais sans rémission. Était-ce cela, la folie ? L’esprit humain cédait-il quand il comprenait qu’il ne valait guère plus qu’une touffe de gazon sur un terrain de football ? (FN, 279-280)

Une fois pénétré dans l’auberge intemporelle, il subira la révélation finale de l’insignifiance de la vie humaine :

Mon petit capitaine, fit-elle, et sa voix prit alors des accents sombres, presque rauques, qui le glacèrent. Peu m’importe ta vie d’avant, si nous nous rencontrons maintenant, c’est que ce que tu as vécu jusque-là est pour nous sans importance. Mais cela fait quelques jours, quelques semaines même que ton existence, qui te semblait manquer singulièrement de logique, t’échappe tout à fait. Tu t’y noies, n’est-ce pas ? Tu ne comprends plus rien, si tant est que tu aies jamais compris quoi que ce soit à cette vie, comme vous tous…

Son aspiration initiale à « ce bonheur modeste » à même de signifier sa vie se ruinera et le capitaine Kalenko devra se ressourcer aux souvenirs d’une quiétude passée n’offrant au héros qu’un asile temporaire :

La dernière fois qu’il y avait mis les pieds, il était encore marié. Une sortie en famille, avec son épouse, et sa fille chérie. La gamine avait couru à perdre haleine dans les prairies, joué à la maîtresse dans les reconstitutions d’écoles villageoises du XIXe siècle, s’était cachée parmi les curieuses ruches en bois taillées dans des troncs et surmontées de petits toits. Une belle journée d’été, chaude et radieuse, comme le serait sans doute celle qui suivrait cette triste nuit passée à courir derrière son inconnue. (FN, 253)

Fasciné par Telei, il ne vivra désormais que pour la revoir, même si pour elle, comme pour les puissances des univers parallèles, « cette misérable réalité n’était qu’une étape, comme s’en apercevraient bientôt ceux qui avaient commis l’erreur de faire appel à lui dans le vain espoir de quémander un pouvoir éphémère dans un univers qui ne l’était pas moins. » (FN, 283)

Dans les romans de Raymond Clarinard, la réalité humaine et les mondes parallèles sont intimement liés, les destins des terriens croisent le devenir tumultueux des entités surnaturelles, comme si le réel et l’ailleurs étaient les composantes complémentaires d’un même univers. Aussi, son fantastique procède-t-il moins d’une hésitation, mais plutôt d’une adhésion à l’esprit ensorcelant de la lettre.

Si les distorsions spatio-temporelles sont inscrites depuis toujours dans les gênes narratives de l’auteur, celles-ci entraînent des distensions d’un esprit humain incapable de comprendre ou d’expliquer cet inquiétant inconnu recelant du familier et le héros se dévoile comme le jouet des puissances aussi ténébreuses qu’impassibles. Mais si tout savoir est nié à l’humain, si son espoir de bonheur n’est qu’une illusion, le lecteur est convié à imaginer Sisyphe heureux.

 

Bibliographie :

Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012.

Bouvet, Rachel, Étranges récits, étranges lectures, Essai sur l’effet fantastique, Presses de l’Université du Québec, 1998.

Hatem, Jad, La génèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008.

Maupassant, Guy de, Contes fantastiques complets, édition établie, présentée et annotée par Anne Richter, Marabout, 1993.

Todorov, Tzvetan, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980.

 

 

[1]Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012. Toutes nos références renverront dorénavant au sigle FN, suivi du numéro de la page.

[2]Tzvetan Todorov, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980, p. 16.

[3]Jad Hatem, La genèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008, p. 8.

[4]Ibid.

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