L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Les contes de la Cerise

Une Cerise peut-elle (se) raconter des histoires ?

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Celle-ci, on peut légitimement se poser la question. Celle dont je vais vous parler, en revanche…

La Cerise est un personnage qui, dans mes mondes, est déjà apparue à quatre reprises. D’abord dans Le Sang du Calice, qui décrit plus ou moins (plutôt moins que plus) ses origines. Ensuite, dans Les sept trains de l’impératrice, où elle sème quelque peu le désordre. Puis dans L’Empire des mille mots, où elle se révèle un peu plus. Et enfin dans La Fiancée noire, où elle recommence à perturber tout ce qui bouge, parce que c’est plus fort qu’elle.

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Disponible uniquement en e-book, désolé…

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Celui-là, on en trouve encore, donc, pas désolé.

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Celui-là, il est désormais introuvable, re-désolé.

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Et celui-là, il est franchement beaucoup trop cher. Donc, archi-désolé…

Et figurez-vous que le hasard des rencontres (encore ? oui, mais d’un autre genre que celle évoquée dans le billet précédent) a fait que la belle va peut-être avoir droit à un autre livre qui lui sera presque entièrement, quoique indirectement, consacré.

Dans ce projet, intitulé pour l’instant Les contes de la Cerise, la diablesse, car c’en est une (elle est même bien pire que ça, en fait), entreprend de décrire à ses collègues, qui sont également ses frères et sœur (eux aussi plus qu’entraperçus dans les tomes précités), les arcanes de son métier.

Un métier qui, à l’en croire, a commencé là…

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…est passé par là…

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© HongNian Zhang

…et là… Tenochtitlan

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…et pour sauter quelques étapes, là…

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…mais aussi là…

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Oui, ça lui fait une sacrée carrière, à la Cerise, si bien qu’elle va en avoir, des choses à raconter: des bizarres, des sinistres, des rigolotes, des tristes et des belles.

Dès que j’aurai cinq minutes.

Où l’on reparle de l’Épouse…

Curieux comme l’imaginaire fonctionne.

Comme il veut, à vrai dire et surtout. Je ne peux, au mieux, que le stimuler et l’aiguiller, mais il n’en fait quand même qu’à sa tête.

Il suffit parfois d’une rencontre pour rouvrir tout un axe de réflexion. Ce qui vient de m’arriver. Depuis, sans lâcher pour autant ce que je fais par ailleurs sur L’Été de la Reine, Terre promise et L’Ombre du Lombric, je me suis donc aventuré de nouveau sur une voie périlleuse (pour ma santé mentale, et la vôtre aussi sans doute), celle de L’Épouse à somme nulle.

Comme je le disais à l’époque, cette histoire-là, si elle est très romantique — on ne se refait pas —, comporte aussi bien des passages sinistres, pour ne pas dire tout bonnement affreux, voire gore. Étrange, par conséquent, que le très beau moment vécu hier m’ait subitement engagé dans cette voie-là.

En réalité, non, c’est assez logique. Car aussi terrifiante que soit cette histoire, elle reste avant tout un récit où l’on croise des gens capables de sauver le protagoniste de l’enfer auquel il semble condamné. Des gens liés à cette fameuse rencontre.

Côté musique, pour conclure ce court billet, la playlist de L’Épouse a évidemment évolué. Elle faisait 2 H 40 et comptait 25 morceaux en juillet. Aujourd’hui, elle dure 3 H 22 et regroupe 33 morceaux. S’y sont rajoutés quelques titres supplémentaires de Carbon Based Lifeforms et la BO du film britannique Welcome to the Punch.

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Alors, voilà, je sais, il n’y a plus qu’à. Jusqu’à la prochaine rencontre…

Les Neuf Preuses (1)

Les Neuf Preuses

“Pilote”

C’est quoi, encore, ce machin ? allez-vous me dire, avec votre sempiternelle habitude de poser des questions qui m’agacent.

Eh bien, il y a quelques semaines, les Neuf Preuses sont sorties toutes casquées, toutes armées, toutes belles, de mon crâne certes déjà bien trop encombré d’idées qui s’y enchevêtrent depuis des années. Pour être honnête, je ne les avais pas vues venir, et elles ont été bien aidées par l’une d’entre elles, une amie merveilleuse, qui est littéralement la co-auteure (je n’aime pas trop ces féminins artificiels, mais là, quand même, hommage oblige) de l’idée originale et du principe qui en découle.

Les Neuf Preuses, ce sera donc une série de neuf romans relativement courts (200-250 pages, pour moi, c’est court), qui raconteront comment neuf femmes exceptionnelles vont s’employer, en se mettant au service d’un démon somme toute plutôt recommandable, à sauver le monde qui les entoure d’une horde de néfastes.

Au départ, le concept des Neuf Preuses remonte à la fin du XIVe siècle, et il avait pour vocation d’être un peu un catalogue de toutes les vertus des femmes d’action (de l’époque). Allez voir ici pour en savoir plus, par quelqu’un qui en parle mieux que moi.

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Version trouvée sur www.madmoizelle.com

Dans la version née de l’imaginaire de mon amie et moi, Les Neuf Preuses reste fidèle à l’idée de neuf femmes plus grandes que nature, neuf femmes formidables. Neuf femmes que j’ai la chance d’avoir connues et de connaître encore et qui ont exercé une influence majeure sur le cours de mon existence, chacune à sa façon.

J’ai utilisé le mot “hommage” tout à l’heure, je le répète ici : Les Neuf Preuses est un hommage à chacune d’entre elles et à tout ce qu’elles m’ont apporté.

Alors, qui sont-elles, ces Neuf Preuses d’un style un peu particulier ? Je ne vous donnerai pas leurs vrais noms, bien sûr, mais seulement quelques informations sur les personnages qu’elles nous ont inspirés.

Chacune vient d’un autre lieu, et d’un autre temps. Chacune y a été “récupérée” par le démon évoqué plus haut, dans un but qui ne sera révélé qu’à la fin. Et toutes vivent de nos jours, dans un Paris très proche du nôtre, parfaitement intégrées, semble-t-il.

Semble-t-il…

Les portraits ci-dessous ne sont ni vraiment exacts sur le plan historique, ni conformes à mes chers modèles. Ils ne sont là que pour vous donner une idée de ce à quoi ces dames ressemblaient “avant”.

Allez, c’est parti, dans l’ordre où les originales sont apparues dans ma vie :

Anglaise

Une bourgeoise anglaise du XVIIe siècle qui pratiquait des arts considérés comme compromettants…

Franque

Une dame franque du VIe siècle qui avait les mêmes intérêts discutables que sa camarade ci-dessus…

Sarmate

Une noble guerrière sarmate du IIe siècle av. J.C., connue pour couper littéralement court aux discussions…

Gasconne

Une châtelaine gasconne du XIIIe siècle qui avait les mêmes passions coupables que ses copines citées plus haut…

Dace

Une prêtresse dace du IIe siècle de notre ère, dont les activités n’ont guère plu à l’envahisseur romain…

Etrusque

Une guerrière étrusque du VIe siècle av. J.C. à qui il arriva bien souvent de se fourrer dans des situations épineuses…

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Une danseuse coréenne du XVIe siècle dont la chorégraphie n’était pas le seul talent…

Viking

Une guerrière viking du VIIIe siècle qui aimait tant les voyages qu’elle traversa le temps…

Courtisane

Et une courtisane versaillaise du XVIIIe siècle qui, sans en avoir l’air, venait en réalité des Carpates…

 

Voilà, vous n’en saurez pas plus sur elles aujourd’hui.

Mais dans un prochain article, et avec leur accord, je vous en dirai davantage sur ce qu’elles font dans le Paris de notre temps, et sur ce que le démon attend d’elles.

Le voyage du lieutenant Jouk (4)

 

DEUX POSSIBILITÉS — À BORD DU RIOURIK — UN RUSSE À SAINTE-HÉLÈNE

D’envoûtement il n’y eut guère, du moins pas avant que j’eusse atteint le but de notre voyage. Car je suis affligé d’un trait de caractère que j’ai, je crois, déjà évoqué, et qui aura hélas ! toute son importance par la suite : la mer s’accommode mal de ma présence sur son dos.

À l’origine, allez savoir pourquoi, mon père souhaitait me voir entrer dans la Marine Impériale. Peut-être s’agissait-il de la carrière dont il aurait rêvé pour lui-même, mais dont il avait dû se détourner pour devenir officier dans les dragons ? Peut-être souffrait-il de la même tare que moi, bien qu’il ne me l’eût évidemment jamais avoué ? Il est aujourd’hui trop tard pour l’interroger à ce sujet, il nous a quittés il y a si longtemps déjà. Toujours est-il qu’avant d’être placé dans une école de cadets à Moscou, mon impitoyable géniteur avait donc tenté de m’inscrire à l’École navale de Saint-Pétersbourg. Je ne m’y maintins que le temps de me couvrir de ridicule. Avant même d’avoir mis le pied sur quelque bateau que ce soit, il était clair que je ne comprenais rien aux choses de la mer. Et mon premier contact avec le dandinement nauséeux d’une barcasse suffit à convaincre mes instructeurs que j’étais assurément promis à un brillant avenir, ailleurs cependant qu’en présence de tout ce qui portait voiles et gréements. D’où mon entrée dans l’infanterie et les mésaventures militaires qui s’ensuivirent, lesquelles ne sont néanmoins plus le propos de ce récit.

Or, à l’époque de mon départ pour la Russie d’Amérique, il était presque impossible de ne pas, à un moment ou un autre, croiser le chemin d’un navire. À cette seule perspective, je me sentais déjà malade, mais il était trop tard, j’avais accepté l’offre de Bodroff et ne pouvais plus reculer.

Du moins le croyais-je. Tout bien réfléchi, je me dis que j’aurais aussi pu revenir sur mon acceptation de la veille. Je serais allé à Iekaterinoslav, y aurais récolté l’argent que je lui aurais donné. Le soir même, nous aurions mangé et bu plus que de raison, surtout lui, pour célébrer l’événement. Et le lendemain, je l’aurais vu disparaître au bout de mon allée de bouleaux, sans doute pour ne plus jamais le revoir. Mais alors, peut-être ne serais-je pas là pour vous raconter tout cela, car à force de moisir gentiment à l’ombre de ma saulaie, peut-être me serais-je fondu plus tôt que je n’en aurais eu envie dans son humus, donnant au moins au corps médical la satisfaction de ne s’être point trompé sur mon état, et aux Français celle de m’avoir quand même tué, avec quelques années de retardement, je le concède. Mon voyage a changé bien des choses, ouvert tant d’autres portes que parfois, je me dis que je suis bien mort à l’ombre d’un saule, il y a plus de trente ans, et que tout le reste n’a été que le rêve d’un défunt attendant poliment la Résurrection.

Rêve ou réalité, il me faut donc vous conter ce qui m’est arrivé.

Pour rallier Kodiak, notre première véritable étape en Alaska, il y avait, m’avait expliqué mon cousin, deux possibilités : l’une présentait l’indéniable avantage de me tenir le plus souvent possible éloigné de toute forme de houle. Il s’agissait de quitter la Petite Russie par Kharkoff, puis de se rendre jusqu’à Vladivostok (pour y prendre malgré tout un bateau) par voie de terre en traversant l’ensemble de la Sibérie. Seul inconvénient, en partant maintenant, c’est-à-dire en avril, nous ne parviendrions au grand port d’Extrême-Orient qu’en octobre, ce qui excluait que l’on puisse espérer atteindre Kodiak par la mer du fait de la présence de glaces flottantes qui rendaient aléatoire tout projet de traversée. Nous serions alors contraints de remonter jusqu’au nord du Kamtchatka, où il nous faudrait louer un équipage de chiens et des guides. Recette idéale pour finir perdus sur la banquise.

L’autre possibilité — que Bodroff préférait, soudain pressé de laisser derrière lui Vodiannoié — me donnait des sueurs froides. Car en dehors du premier tronçon de notre voyage, je serais condamné le reste du temps à vivre, ou plutôt tenter de survivre, sur des navires.

En partant dans les prochains jours, il nous faudrait remonter par Kieff jusqu’à Saint-Pétersbourg et Kronshtadt, où nous embarquerions pour un voyage de près de quatre mois qui nous permettrait d’arriver directement à Kodiak en septembre, bien avant les très grands froids qui rendaient toute navigation impossible. Une formidable traversée, qui nous entraînerait de la Baltique à l’Atlantique Sud en passant par la Manche et au large de la France, de l’Espagne, puis de l’Afrique. Ensuite, nous contournerions l’Amérique du Sud par le redoutable Cap Horn, et nous engouffrerions ensuite dans l’immense et sauvage Pacifique, si mal nommé, qui nous secouerait furieusement, à quelques rares escales près, jusqu’à ce que nous arrivions à bon port.

Face à cet incontestable gain de temps et d’énergie, je ne pus que me rendre à l’évidence, la mort dans l’âme. Il me faudrait donc passer plusieurs mois de ma vie sur cette surface mouvante et traîtresse qui n’avait apparemment de cesse de me faire rendre tripes et boyaux. Je me voyais déjà terminant mon odyssée, une main décharnée agrippée au bastingage de quelque méchante frégate au nom prédestiné tel Tempête ou Ouragan, vidé de tout sauf de mon fidèle poumon troué.

Démoralisé et épuisé avant même d’être parti, je regrettai amèrement ma folle décision, prise pour le souvenir absurde d’une danseuse onirique. Je ne sais si je suis seul dans ce cas — on entend si souvent parler d’aventuriers qui se lancent au péril de leur vie sur des routes inexplorées avec guère plus qu’un couteau et un sourire en guise d’équipement. Quand il est question de voyage, les gens ont toujours cet air enthousiaste, impatient, que je trouve personnellement inquiétant, voire dangereux. Qu’ont-ils donc tous à aimer bouger ? Moi, quand il me faut accepter de quitter ma tanière, je n’en dors plus. Le ventre noué, je perds l’appétit, ne parviens plus à penser à autre chose qu’au moment où je vais me retrouver emporté vers l’inconnu, même si l’inconnu en question n’est rien de plus que le domaine de mon irritant beau-frère, à Moscou. Je crains de laisser mes affaires derrière moi, redoute ce que je vais trouver à l’autre bout de mon périple, et plus encore ce que je retrouverai à mon retour, courrier empilé au fil des semaines et des mois — car c’est comme si tous vos correspondants, vos obligés et vos créanciers n’avaient attendu que votre départ pour requérir d’urgence votre présence —, bisbilles mesquines du personnel qui a lui aussi profité de votre absence pour entreprendre de régler des comptes d’une férocité dont vous n’aviez pas idée, voisins qui se sont appropriés telle ou telle infime parcelle de votre verger ou de vos champs en se disant que vous n’y verriez que du feu quand vous rentreriez. Oui, d’ordinaire, je n’aime pas les voyages. Vous pouvez alors imaginer quelle était ma fébrilité tout en préparant les bagages qui devaient m’accompagner tout autour de la terre, jusqu’à l’autre bout du monde, un bout du monde que je n’étais même pas sûr d’avoir envie de voir.

 

Nous ne quittâmes finalement Vodiannoié que le douze avril au matin, en l’an mille huit cent vingt-sept, et je n’y revins que beaucoup, beaucoup plus tard.

Après avoir été menés en calèche par Orekh jusqu’à Iekaterinoslav, nous y prîmes une malle à destination de Kiev. Sur la route cahoteuse qui remontait le cours large et puissant du Dniepr, je passai le plus clair de mon temps à somnoler. Mieux valait cela, car dès que j’étais éveillé, je regrettais, et regrettais encore ma décision, sans pouvoir m’arracher au charme vénéneux de cet apitoiement sur ma triste condition. Et puis, quand je dormais, ou prétendais dormir, je n’avais pas à supporter la joie de plus en plus manifeste de mon cousin, que chaque pas, chaque tour de roue, rapprochait un peu plus de son cher paradis au-delà de ces maudites mers.

À l’étape de Kieff, nous séjournâmes dans un excellent établissement dans le quartier du Podol, au pied des falaises de la ville, où est juché un chapelet de magnifiques monastères. Mais nous ne nous attardâmes pas. Nous devions arriver le plus vite possible à Saint-Pétersbourg, afin d’avoir le temps de trouver des places à bord d’un vaisseau en partance pour Kodiak. Ils étaient rares, il ne fallait donc pas les rater. Le surlendemain, nous étions déjà dans une autre malle qui filait vers le Nord. Quelques jours plus tard, je fis de moroses adieux à ma chère Petite Russie, pris désormais entre le désir d’y retourner bien vite et celui de la fuir encore plus vite, car entre-temps, je n’en doutais pas, Orekh avait dû juger bon d’avertir les miens de ma décision. Si je ne voulais finir lamentablement intercepté dans ma tentative tardive d’aventure par une sœur au comble de la colère, mieux valait effectivement ne plus musarder en route, à mon grand dam.

Ainsi, au bout d’un mois de voyage autant sans anicroche que peut l’être un voyage sur terre, nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg, bruyante et splendide capitale de l’Empire.

Mon cousin n’avait pas l’intention de goûter aux curiosités et aux plaisirs, pourtant nombreux, de la cité du tsar Pierre, et pour une fois, j’étais au moins aussi pressé que lui. Au fil de notre parcours routier entre Kieff et la Baltique, le spectre d’une irruption de ma famille dans mes plans maladroits avait pris de terribles proportions, si bien que je ne savais plus si j’avais l’estomac tourné à l’idée de prendre le bateau ou par peur de devoir rendre des comptes. En réalité, je n’avais pas lieu de m’en faire. Les documents que j’emportais avec moi portaient sur une somme qui, de fait, m’appartenait. J’étais certes affaibli, mais néanmoins majeur, et reconnu comme tel par tout mon entourage, aussi désespéré fût-il par mon comportement et mon incompétence. Malgré tout, je voyais fort bien ma sœur, bouillonnant de rage à la lecture du courrier d’Orekh, se hâter de me rejoindre à Saint-Pétersbourg afin de me ramener à la raison. D’autant plus que le vieux majordome n’avait probablement pas manqué de signaler que c’était avec un Bodroff que j’étais parti, un de ces infâmes coquins issus de cette branche de la famille dont nous évitions de parler. Bref, je pouvais entendre mon aînée s’emporter à mon encontre, disant qu’il était bien de moi de ne jamais rien faire des années durant, puis, sous le coup de quelque naïve impulsion, de risquer de compromettre ma fortune avec ce qui n’était à ses yeux qu’un escroc atavique.

Terré dans une hostellerie près du port, croyant reconnaître dans les piaillements des mouettes les cris vengeurs des miens, je passai encore quelques vilaines journées. Jusqu’à ce que mon cousin tambourine fièrement à la porte de ma chambre pour m’annoncer qu’il avait trouvé de quoi nous emporter loin de ces rives.

Et, trois jours après notre entrée à Saint-Pétersbourg, nous embarquâmes à bord d’un sloop armé par la Marine impériale, le Riourik, vétéran des traversées de l’Atlantique et du Pacifique.

Riourik, me répétais-je pour me rassurer, ce n’était pas là un nom de catastrophe. Pas un Typhon, pas un Maelström. Je ne m’en méfiais pas moins, non sans raison. Car Riourik avait été le nom d’un prince varègue, un de ces barbares sanguinaires descendus dans la Russie d’antan à bord de sinistres embarcations ornées de têtes de dragon. Un assassin nordique qui avait supplanté les antiques dynasties slaves qui avaient régné jusque-là en les passant au fil de l’épée. Un pillard dont nos empereurs s’enorgueillissaient d’être les descendants, ce qui ne devait être qu’un reflet très incertain de la réalité.

Quand je le vis, amarré à son quai, l’air patelin, je faillis me laisser prendre à son jeu de grand fauve en bois. Mais à peine eus-je posé le pied sur son pont que je sus qu’il me prenait en grippe, et j’éprouvai aussitôt pour cette brute des mers tout en mâts et voiles la plus profonde répugnance.

 

Le soir même, ayant pris à notre bord une dizaine de passagers supplémentaires, nous levâmes l’ancre, mettant définitivement assez de volumes d’eau salée entre mes proches et moi pour qu’au moins, je n’aie plus rien à craindre de ce côté-là.

Je ne sais si la Sibérie m’eut paru aussi ennuyeuse. Pour être honnête, je dois même reconnaître que certaines de nos étapes m’intéressèrent grandement. Mais entre chacune d’entre elles, il fallait remonter sur cette sale bête de Riourik et de nouveau endurer la torture d’un estomac supportant mal ces lois physiques différentes qui régissent le monde marin.

La proue effilée et avide du sloop fendait les flots, accumulant les milles dans son sillage écumant. Au début, en Baltique, tant que le temps le permettait, je restais dehors, sur le pont. Me tenant fermement agrippé à la lisse, je pouvais alors avoir l’illusion qu’en fin de compte, ce n’était pas une si grande épreuve de voyager par la mer. Le visage giflé par le vent et les embruns, je sentais mon poumon et demi se remplir d’un air tonique, vivifiant. De plus, je m’aperçus qu’en fixant mon attention sur un point très loin à l’horizon, je pouvais petit à petit me détacher de la mouvance traîtresse des vagues. Mais dès qu’un grain s’annonçait, ou que venait la nuit, il fallait que je me résigne à regagner les entrailles du monstre. Et là, l’horreur commençait. Cloîtré sur ma couchette après avoir rendu le peu que j’avais pris et plus encore, avec l’impression que mon cœur était remonté dans mon crâne pour se ficher quelque part derrière mes yeux et mes sinus, où il se mettait alors à battre avec fureur, je n’étais même plus capable de compter les heures qui semblaient d’ailleurs mettre un point d’honneur à durer chacune au moins un jour, chaque jour durant un mois, et ainsi de suite. À ce rythme-là, croyez-moi, il est facile d’avoir rapidement la sensation d’être un grand vieillard.

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Et là, l’horreur commençait.

Plus je m’étiolais, et plus Bodroff embellissait. L’air salin avait accentué son teint de cuivre chaud, et il semblait aussi à l’aise sur le plancher tanguant de notre cabine que quand il devisait sur le pont avec le capitaine. Il ne manquait pas un repas : petit-déjeuner, déjeuner, souper, tout y passait, et il s’ingéniait, le diable, à me les narrer par le menu quand il me rejoignait, ce qui ne faisait qu’accroître mon tourment. Il se lia bien vite avec la plupart des autres passagers, dont un seul, un jeune géographe de l’Académie impériale, eut la solidaire décence de rester cloué au lit comme moi. Tous les autres, y compris l’épouse d’un officier en poste à la Nouvelle-Arkhangelsk et sa fille de quinze ans, paraissaient être nés sur mer. Parmi les voyageurs se trouvaient pourtant quelques individualités passionnantes, dont une au moins serait appelée à jouer un rôle dans ce qui allait suivre. Tous m’avaient été présentés dès le premier jour, mais comme, dès la nuit suivante, j’avais succombé au malaise, et que je n’avais plus dès lors effectué que de fugaces apparitions, surtout au début du voyage, il m’aurait été aisé de les oublier ou de croire qu’ils n’avaient tous fait partie que du vaste cauchemar dont je me trouvais prisonnier. Fort heureusement, mon cher cousin qui, lui, les croisait régulièrement, ne cessait de me parler, de me vanter leurs mérites, et de me rapporter leurs exploits nautiques. À mes yeux, le seul fait qu’ils n’étaient pas malades était déjà une prouesse.

En dehors du géographe, dont je ne retins pas le nom, et Bodroff non plus, puisque le malheureux jeune homme fut lui aussi durablement piégé dans sa cabine, il y avait donc Madame la Capitaine Lavrentiéva et sa charmante fille Zinaïda. Charmante à en croire mon cousin, et je me souviens qu’en dépit de mon martyre, je n’avais pas trop aimé ce que j’avais cru lire dans son regard d’homme mûr quand il avait mentionné la beauté de la jeune fille. Ce n’était là qu’un premier indice sur un pan déplaisant de la personnalité de Pavel Artémovitch que j’allais peu à peu découvrir. En dehors de ces deux femmes, les seules à bord, le Riourik avait accueilli dans ses flancs un certain Piotr Efrémovitch Saltanine, historiographe, poète et dramaturge de renom. Un monsieur très digne, toujours selon Bodroff, et un véritable puits de science, intarissable tant sur la faune et la flore que sur les peuplades qui nous attendaient à notre arrivée. Il avait reçu une commission impériale le chargeant de dresser le catalogue des peuples de nos possessions en Amérique, disait-il. À cela s’ajoutait un trio de robustes marchands de Petite Russie, Kostiouk, Khvostenko et Podgoretz, qui tous espéraient profiter de la manne américaine et développer leurs activités dans le commerce des peaux de loutres de mer. Avec ces trois-là, mon cousin avait noué des liens de commensaux, car ils se tenaient apparemment au moins aussi bien que lui à table, tous s’activant désormais à faire subir aux réserves du capitaine ce que Bodroff à lui seul avait infligé aux miennes. Venaient ensuite deux scientifiques distingués, un savant polonais du nom de Tadeusz Lechowsky, personnage entre deux âges qui assurait, quand l’inépuisable Saltanine voulait bien se taire, qu’il ne partait en Alaska que pour y étudier de plus près une espèce particulière de saumon, et un mathématicien prussien, Konrad von Dahlehoffen, qui était si taciturne que personne ne savait exactement pourquoi il se rendait à Kodiak. Et enfin, Stépan Stépanovitch Marloff, un « collègue » de mon cousin, sur lequel il n’était d’ailleurs jamais avare de compliments, un Russe installé depuis déjà plus de vingt ans en Amérique, où il tenait une affaire florissante dont les ramifications s’étendaient, me souffla Bodroff, admiratif, jusqu’à la Chine. L’homme était austère et peu disert, et c’est sans doute pour cela, outre ses accointances avec la branche qui l’attirait tant, qu’il était à ce point apprécié de mon épuisant compagnon de voyage.

Ce cortège haut en couleurs me suivit donc tout du long, mais à l’exception d’un seul, cela n’a pas grande importance, comme vous l’allez voir.

 

Un mois après avoir fait nos adieux à la Russie d’Europe, nous fîmes halte à Madère, île sans aucun doute charmante, mais que mes intestins rétifs m’empêchèrent de visiter. Moins de trois semaines plus tard, après une courte escale dans les îles du Cap-Vert et une cérémonie d’un ridicule fascinant pour marquer notre passage de « la Ligne », nous mouillions au large de Sainte-Hélène. Cette fois, j’étais bien décidé à ne pas me laisser vaincre par les remous. Je tenais à descendre à terre. Après tout, n’était-ce pas sur cet îlot perdu en plein Atlantique Sud que dormait de son dernier sommeil celui qui avait fait trembler toute l’Europe et qui m’avait valu quelques ennuis de santé ? Je nous devais bien ça, à lui, à moi et à mon poumon.

À son arrivée, notre navire dut faire connaître les raisons de sa présence, ainsi que sa nationalité. Pour cela, le capitaine fit mettre la chaloupe à l’eau avec à son bord une modeste délégation, chargée d’expliquer au gouverneur britannique le but de notre halte. Quoi que longuette, l’affaire est des plus banales, et il est rare qu’un vaisseau se voie refuser l’accès à la rade, surtout quand il arbore le pavillon d’un allié des monarques anglais. Une fois obtenu l’accord des autorités, l’île nous le fit savoir par un signal. Le capitaine, en réponse, ordonna que soit tiré un coup de canon, auquel répliqua la puissante batterie de Ladder Hill, et l’écho de la salve se réverbéra sur les hauteurs environnantes.

Après cette prestigieuse entrée en matière, le Riourik jeta l’ancre à moins de trois encablures de la rade, laissant derrière lui une grosse balise qui se dandinait en tintant au gré des flots.

Un peu ragaillardi à la perspective de l’escapade que je projetais, je me trouvai, au petit matin, sur le pont, me saisissant aussitôt de la lisse de mes deux mains encore tremblantes. J’humai l’air, vif et salin et, pour la première fois depuis que j’avais embarqué sur le dos du monstre, j’appréciai l’écho berçant du ressac. Je sentais bien que sous mes pieds, le bateau n’avait qu’une envie, s’était de se mettre à danser plus vigoureusement, afin de m’expédier derechef dans ma cabine, mais je tins bon.

Je le reconnais, l’île en elle-même me fit forte impression ; elle était digne du rôle de tombeau impérial qu’elle jouait depuis six ans déjà. Ses hautes falaises brunes et ocrées, qui plongent abruptement dans une mer d’un gris acier, ressemblent aux contreforts de quelque forteresse interdite, balayée par les alizés qui ne cessent de faire danser la cime émeraude des arbres recouvrant ses vallées et collines. En émane la solennité d’un mausolée, un immense mausolée naturel, assez somptueux pour enserrer dans ses replis la dépouille d’un empereur, assez inaccessible pour dissimuler à la vue de tous, amis et ennemis, le mémorial d’un tyran déchu.

Je ne tardai pas à être rejoint par quelques-uns de ces gens mystérieux que je ne connaissais en fin de compte que par les récits de mon cousin. Ne m’ayant pour ainsi dire jamais vu, eux aussi semblaient fort curieux à mon égard. Le premier à m’aborder fut un grand homme sec affublé d’un énorme nez droit servant de monture à des besicles légèrement fumées, derrière lesquelles il contemplait le monde d’un regard perpétuellement las et méprisant sous des paupières lourdes. J’étais en présence de l’imposant et docte professeur Saltanine, celui que Saint-Pétersbourg avait dépêché en Amérique russe pour y cataloguer tous nos sauvages bons ou mauvais. Le bonhomme, je m’en rendis bien vite compte, était fort déplaisant, et il eut tôt fait de m’assommer par son discours pesant et pompeux. Laissant mes yeux vagabonder sur les hauteurs de l’île, j’eus une pensée émue pour tous ces malheureux indigènes qui, en dépit de la présence des trappeurs, fourreurs, soldats et marins de Son Impériale Majesté, avaient encore jusqu’à présent échappé au pire fléau qui faisait route vers leurs rivages : le professeur Saltanine.

Je fus sauvé de son emprise hypnotique par l’arrivée des trois marchands de Petite Russie, qui conversaient dans leur dialecte chaleureux et ponctué d’éclats de rire. À leur seule vue, le visage maigre du professeur se rembrunit et son long nez parut piquer vers le bas comme le rostre de quelque antique navire en perdition. Les trois hommes eurent l’exquise politesse de passer au russe pour s’entretenir avec moi, et j’appris ainsi qu’eux aussi comptaient descendre à terre, pour se dégourdir les jambes en poussant jusqu’à la tombe du défunt Empereur. Tous étaient à peu près du même âge que moi, et avaient fait la guerre dans l’infanterie. L’un d’eux, même, Podgoretz, je crois, portait à la nuque une hideuse estafilade, marque laissée là par la latte trop entreprenante d’un cuirassier français. Le brave avait bien failli y perdre la tête, et n’avait dû la vie qu’à l’épaisseur de son col et au fait que le cavalier ne l’avait atteint que de la pointe de sa lame.

Ayant fait la connaissance de ces sympathiques compagnons de voyage, je me pris à regretter les faiblesses de mon estomac, car il m’aurait été plaisant de deviser avec eux pendant la traversée de nos exploits rêvés ou avérés dans cette furieuse empoignade qui avait agité l’Europe quelques années plus tôt.

Nous souhaitions tous quatre profiter de notre séjour pour aller rendre visite à celui auquel nous devions qui un poumon en berne, qui une nuque balafrée, qui encore le mauvais souvenir de trop de proches à jamais perdus.

Tandis que l’équipage du Riourik mettait la chaloupe à l’eau, je remarquai, vers la poupe, mon cher cousin Bodroff en grande discussion avec un escogriffe de taille moyenne, vêtu d’un pardessus quelconque, le cheveu morne et plaqué en arrière, les joues barrées de maigres favoris, et qui jetait d’incessants coups d’œil autour de lui, comme s’il se sentait épié. J’en déduisis qu’il devait s’agir du fameux Stépan Stépanovitch Marloff, sur lequel mon cousin ne tarissait pas d’éloges. Je ne voyais d’ailleurs pas pourquoi, à en juger par l’aspect à la fois falot et sournois du personnage. Mais je fus détourné de mon observation du duo par mes nouveaux amis petits-russiens qui, avec force bourrades et coups de coude, m’indiquèrent que le moment était venu d’embarquer pour la rive.

 

Je passerai pudiquement sur l’embarras dans lequel je parvins à me mettre quand il s’agit pour nous de quitter le bord du Riourik pour descendre jusqu’à une barcasse qui nous attendait en ballottant contre la coque. Disons simplement que je ne suis pas plus doué pour jouer les singes avec une échelle de corde que pour supporter la plus infime houle, et que je n’évitai l’humiliation suprême d’un bain forcé que grâce aux bras vigoureux du brave trio de marchands, qui se précipitèrent pour me rattraper alors que j’entamai une chute tête la première, un de mes pieds restant emberlificoté dans les échelons tressés.

Quant à la chaloupe du sloop, elle m’appréciait à peu près autant que son maître, mais elle me déposa sans trop se faire prier dans ce qui tenait lieu de rade à la misérable bourgade de Jamestown.

Sainte-Hélène, je vous l’ai dit, est un site d’une majestueuse beauté. Jamestown tranche avec cette noblesse sauvage. Disons qu’il s’agit d’une rue, qui monte vers l’intérieur des terres, flanquée de part et d’autre des demeures plus ou moins riantes des officiers et fonctionnaires de sa britannique Majesté. Un peu partout se dressent des fortifications qui datent du temps où nos amis anglais craignaient que des Français mal intentionnés ne viennent tenter de délivrer leur encombrant pensionnaire. Jamestown se résume en fait à une sorte de coupure habitée fendant net une vallée encaissée qui descend vers l’océan. L’insupportable Saltanine qui, décidément, savait tout, nous asséna, tandis que nous étions accueillis sur la jetée par des représentants de la capitainerie, que du temps de son premier voyage dans ces parages, la ville avait alors été plus rieuse. « D’une blancheur immaculée ! » répéta-t-il à plusieurs reprises avant de se lancer dans un long descriptif des divers points fortifiés de la rade et de ses alentours, qu’il semblait connaître par cœur.

Mes compagnons petits-russiens et moi ne nous souciâmes même pas de cacher notre joie quand les jeunes officiers anglais, tout sourire, nous emmenèrent vers le centre de la bourgade, laissant derrière nous Saltanine pérorer devant un auditoire médusé composé de deux gaillards de la jetée, des trois hommes armant la chaloupe, et de Bodroff et Marloff, qui n’avaient pu s’extirper à temps du piège.

Nous fûmes reçus par le maire, le gouverneur ayant lui d’autres chats à fouetter. Après un déjeuner charmant au cours duquel nous devisâmes des temps troublés qu’avait connus l’Europe plus d’une décennie plus tôt, j’obtins des indications susceptibles de satisfaire ma curiosité. À près de cinq verstes de là en remontant la vallée vers l’intérieur se trouvait la tombe de Napoléon. La plupart des visiteurs ne manquaient pas d’y faire un détours et je comptais bien ne pas déroger à cette tradition. Comme nous ne devions repartir que le surlendemain, mes compagnons et moi nous arrangeâmes avec le maire, que cela ne surprenait pas, pour préparer notre petite balade dans les sous-bois vallonnés de Sainte-Hélène. Marloff et mon cher cousin, eux, manifestaient une impatience grandissante. La quête du souvenir bonapartiste n’était apparemment pas au nombre de leurs amusements et ils semblaient plus à l’aise quand l’infâme Riourik se dandinait sur les flots que quand il fallait se montrer agréable avec nos hôtes britanniques.

Le lendemain, donc, une petite troupe se mit en marche, guidée très aimablement par le maire en personne. En dehors de mes compagnons et moi, le professeur Saltanine crut bon de nous accompagner, ainsi qu’un officier du Riourik qui, en son temps, avait lui aussi combattu les Français. Marloff décréta que la promenade n’avait aucun attrait et qu’il préférait rester en ville. Mon cousin s’empressa de se joindre à lui. Son attitude me surprit un peu, lui qui avait paru si intéressé quand je lui avais narré par le menu quelques-unes de mes péripéties tout au long de la guerre. Mais, soit, il en est ainsi des hommes d’affaires : leurs soucis les rongent au point de leur faire oublier jusqu’à l’air qu’ils respirent.

N’étant pas de ceux-là, je goûtai pleinement notre plaisante escapade. Marcher entre les arbres et arpenter les hautes collines de l’île me réconcilia avec mon équilibre et mon estomac. Quant à mon poumon amoindri, il se montra tout aussi satisfait du changement de régime. J’attaquai par conséquent avec un bel appétit le déjeuner que nous avaient préparé les gens de Longwood House, la demeure de planteur où Napoléon avait fini ses jours, usé par la maladie et ses querelles incessantes avec le gouverneur Hudson Lowe. De là, après avoir contemplé les traits émaciés du masque mortuaire de l’Usurpateur, nous nous rendîmes à travers les bois jusqu’à l’emplacement de la tombe de l’Empereur déchu. Voir ainsi le visage même de celui qui nous avait tous tant fait courir une dizaine d’années plus tôt n’eut pas sur moi l’effet que j’escomptais. Ce n’était qu’une copie, comme ne put s’abstenir de nous le narrer Saltanine, dont on aurait presque pu croire qu’il avait été présent ce jour de mai de l’an mille huit cent vingt-et-un où l’empereur était passé de vie à trépas. La facture même du masque aurait été, ajouta l’importun, la source d’une vive querelle entre la veuve d’un maréchal français dont le nom m’échappe et le médecin anglais qui avait présidé à l’autopsie. Et pendant que le professeur continuait d’assommer l’entourage de ses commentaires, je ne pus que me dire que, finalement, à en juger par sa mine défaite, même le cadavre d’un despote impérial qui avait fait trembler tout un continent n’avait rien que de très humain. Un peu déçu — mais après tout, que m’étais-je attendu à trouver ? —, c’est sans regret que je suivis le groupe quand nous abandonnâmes Longwood House pour les bois.

Nous pénétrâmes dans un enchevêtrement de vallons blottis au pied de ce que les gens d’ici appellent le Mont de Halley, du nom de l’astronome qui donna son nom à la célèbre comète. Une fois encore, alors que nous en approchions et que nous nous émerveillions de la diversité des plantes, fleurs et fougères qui nous entouraient, l’intarissable Saltanine se crut obligé de nous révéler qu’encore tout jeune — il n’aurait été âgé que d’une vingtaine d’années —, l’astronome Edmund Haley serait venu sur l’île afin d’y cataloguer les astres de l’Hémisphère Sud.

Pour notre malheur, il y avait toujours quelque innocent pour commettre l’erreur de poser une question, que ce fût sur une hauteur, un bosquet, ou quelque oiseau traversant paisiblement le ciel. Et c’était aussitôt l’occasion, pour l’éreintant personnage, de monopoliser la parole. Jamais à court de salive, il était en outre d’une redoutable endurance, et aussi ardues qu’aient pu être les pentes que nous gravissions, elles ne suffisaient jamais à le réduire au silence.

Enfin, nous atteignîmes le but de notre charmante aventure, le Val des Géraniums, qui semble se trouver comme à la confluence de ces petites vallées qui s’entrecroisent à l’ombre du mont. Là, bien à l’abri sous les feuillages éternellement en berne de plusieurs saules pleureurs, Bonaparte reposait. Des sentinelles anglaises montaient la garde autour de ce curieux endroit, leurs tuniques rouges se détachant comme d’énormes coquelicots sur la verdure environnante. Les soldats nous gratifièrent de regards un peu las. Sans doute ne devaient-ils guère apprécier d’être de faction près de cette morne tombe, pas plus qu’ils ne devaient approuver l’idée que nous puissions venir jusqu’ici les déranger dans le seul but de satisfaire notre curiosité.

« Le Napoléon qui est aujourd’hui populaire est celui de la légende, non celui de l’histoire, » déclarait le comte Rostopchine deux ans après la disparition du Corse. Je ne sais si Son Excellence est jamais venue jusqu’à Sainte-Hélène, mais une fois en présence de la tombe, on n’y voit en effet plus grand-chose de légendaire. Le lieu a été choisi, dit-on, par Napoléon lui-même. On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés, avec pour tout ornement une petite dalle recouverte en partie de terre et ceinte d’une simple grille en fer forgé.

Napoleons_tomb

On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés…

Debout face à la pierre vide de toute inscription, je n’éprouvai pas, cette fois, ce sentiment de déception qui avait été le mien à la vue du masque mortuaire. Profitant du fait que, pendant quelques instants, Saltanine était occupé à débattre avec le maire de la raison pour laquelle le gouverneur, six ans plus tard, maintenait des hommes de garde sur place, je pus m’abîmer dans mes réflexions. Et je compris que cette tombe sans ornement était comme la dernière page, une lourde page de pierre, certes, qui refermait le livre de cette époque, tant pour l’empereur, qui dormait à tout jamais juste en dessous, que pour moi, qui n’avait été qu’un minuscule officier dans la myriade de guerriers qu’il avait affrontés. C’était fini, pour lui comme pour moi. Mais avec une notable différence ; contrairement à lui, j’étais encore en vie.

Ayant ainsi clos ce tome-là de mon existence, j’étais prêt à attaquer le suivant. Un tome dont je ne savais nullement où il me mènerait. Si j’avais su ce qu’il me réservait, c’est avec encore plus d’enthousiasme que je l’aurais attaqué.

Nous étant dûment recueillis, impressionnés par le dépouillement de la sépulture, nous repartîmes et regagnâmes Jamestown dans la soirée, où je retrouvais mon cousin passablement éméché après avoir trop fréquenté les rares estaminets du port avec son excellent ami Marloff, lequel, même ivre, avait l’air maussade. Tous deux avaient apparemment conclu quelque belle affaire, entre eux ou avec des gens du cru, et avaient fêté l’événement comme il convenait, mais je n’en sus pas plus. À peine remontés à bord du Riourik, je sentis mes intestins s’évertuer à inventer de nouveaux pas de danse. Quant à Bodroff, dès que nous fûmes dans notre cabine, il s’écroula sur sa couchette tout habillé et ronfla vigoureusement.

Aux premières heures du matin suivant, je replongeais dans mon cauchemar maritime.

Dans le chapitre V, notre héros franchit le Cap, à plus d’un titre.

Le voyage du lieutenant Jouk (3)

 

OÙ IL EST, HÉLAS ! QUESTION D’ARGENT — UNE DÉCISION SANS SURPRISE — L’OISIVETÉ, ÉTRANGE CONSEILLÈRE

 

Je trouvai mon cousin déjà attablé pour un copieux petit-déjeuner dans notre salle à manger. Il était à peine sept heures du matin, mais depuis que j’avais bien involontairement arpenté un certain glacier, je n’avais plus goût au sommeil.

Je n’avais plus goût à grand-chose, en fait, et le spectacle de Bodroff engloutissant pêle-mêle tranches de lard blanc, pain frais, bouillie de sarrasin baignée d’un beurre onctueux, le tout rincé à grandes lampées de thé au lait, acheva de me couper l’appétit. À croire que le malheureux n’avait plus rien avalé depuis qu’il avait quitté les terres inhospitalières de l’Amérique. Ce qui n’était pas le cas, j’en savais quelque chose, mon cellier commençant d’ailleurs à se ressentir de la présence du cher homme.

M’asseyant à ses côtés à la table, je me contentai d’une tasse de thé mouillée d’un peu de lait. Noué, le cœur serré comme par quelque inexplicable chagrin d’amour, je n’avais décidément pas faim.

Toutefois, je voyais bien qu’en dépit de la vigueur avec laquelle il puisait dans mes réserves, mon cousin était préoccupé. Il avait au front un pli soucieux que je ne lui avais pas vu ces jours-ci, aussi m’enquis-je de ce qui pouvait bien l’inquiéter.

À ma question, il ne répondit tout d’abord que par un hochement de tête accompagné d’un grognement. Mais, comme j’insistai, il finit par se décider à m’avouer la raison de son trouble.

— Ah, Andreï Borissovitch, les affaires, les affaires …

Et ce fut à peu près tout pendant quelques minutes, le temps pour lui de se resservir une généreuse portion de bouillie et de mettre un peu plus à mal notre bon lard paysan. Sirotant mon thé à petites gorgées, j’attendais poliment qu’il m’en dise plus.

— Vous savez, Andreï Borissovitch, l’Amérique n’est pas une contrée pour les cœurs fragiles, fit-il soudain en me lançant un curieux coup d’œil.

Ne voyant toujours pas où il voulait en venir, je ne pus que le laisser continuer à ce rythme que je jugeai peu à peu agaçant. Je dus supporter qu’il se verse une nouvelle tasse de thé, qu’il agrémenta de trois gros morceaux de sucre, avant d’avoir enfin le fin mot de l’histoire.

— Oui, il faut avoir un estomac de guerrier pour tenir là-bas, croyez-moi …

Pour ce qui était de son estomac, je ne m’inquiétais pas trop ; la nature, me semblait-il, l’avait convenablement doté dans ce domaine.

— Il faut que je vous en dise plus, mon cher, reprit-il, sur mes activités. Voyez-vous, notre Russie d’Amérique est un Eldorado, où tout homme doué de courage et de volonté peut espérer faire fortune, de façon tout à fait honorable, rassurez-vous. Mais comme toute terre d’aventure, elle accueille en son sein bien des aigrefins et des canailles, qui n’ont de cesse de détourner le fruit du dur labeur des honnêtes gens !

« Quand je me suis rendu pour la première fois dans ces contrées lointaines, et pour tout dire inexplorées, je ne savais trop ce que je comptais y trouver. Du côté de votre auguste mère, notre branche de la famille, je ne le nierai pas, n’a jamais été très appréciée. Aussi ne savez-vous pas qu’il est chez nous de tradition, pour les fils, de partir à l’aventure. Père, qui est le cousin germain de Madame votre mère, n’a que peu de tolérance pour les oisifs, et il a toujours tenu à ce que nous fassions nos preuves avant de consentir à nous tendre la main … »

Je ne voyais pas où il voulait en venir, d’autant plus que j’avais eu, par mes proches, un autre son de cloche, où il était davantage question d’opportunisme et d’affairisme que d’aventure, mais il aurait été inutile, et bien cruel, de l’interrompre pour lui faire part de ces petites mesquineries familiales.

— … Un de mes frères, poursuivit-il, avait ainsi poussé au-delà du pays des Évenques, loin au Nord-est, où vivent des sauvages qui n’ont rien à envier à leurs frères de l’autre côté du Détroit, et il s’y était établi dans le commerce des peaux. Il tient aujourd’hui une fort belle affaire, et on trouve de ses produits jusqu’à Irkoutsk et même Omsk ! C’est lui qui me parla de la Compagnie Russe Américaine, fondée à la fin du siècle dernier avec l’accord de notre Empereur, et qui est en son nom chargée de la gestion de tous nos comptoirs en Amérique. C’est cette compagnie qui administre véritablement nos possessions en Alaska. Le gouverneur Baranoff, mandaté par notre souverain, est également directeur de la compagnie. Il se dit d’ailleurs qu’il engrange depuis des années des profits considérables…

Baranov_Alexandr

Le gouverneur Baranoff, mandaté par notre souverain, est également directeur de la compagnie.

Bodroff prit soudain un air de conspirateur.

— … des profits dont la Couronne ne verrait que le sommet émergé, m’a-t-on certifié, ajouta-t-il avec un hochement de tête entendu. Mais enfin, après tout, Baranoff a tant fait pour la défense et l’agrandissement de nos terres américaines qu’il est légitime qu’il soit le premier à en tirer parti, ne pensez-vous pas ?

Je n’en pensais rien. Je ne connaissais pas ce Baranoff, et comme je ne savais rien de plus de l’Amérique russe que ce que mon cousin voulait bien m’en dire, je ne pouvais me prononcer sur la légitimité supposée de ses gains. Mais mon hôte, n’espérant pas de moi une réponse à cette question toute rhétorique, était déjà replongé dans son récit.

— Selon mon frère, la ressource principale de la Compagnie, et de la Russie d’Amérique, était la fourrure de la loutre de mer, qui pullule là-bas sur le littoral et dans les embouchures des cours d’eau. Et mon aîné de me proposer d’aller ouvrir un avant-poste pour sa propre entreprise ! Ayant, comme tous les Bodroff, l’esprit aventureux, vous pensez si j’étais enthousiaste à cette idée ! Muni d’un pécule qu’il voulut bien me confier, je fis donc, pour la première fois, le voyage jusque vers ces terres mystérieuses, et je ne le regrettais pas.

« Très vite, doté d’une lettre d’introduction de mon frère, qui connaissait personnellement le secrétaire du gouverneur Baranoff, je m’établis à la Nouvelle-Arkhangelsk, où j’ouvris rapidement une dépendance de la société de mon frère.

« Nos affaires connurent bientôt un franc succès. Je me liai avec de fins connaisseurs du pays, des voyageurs, des trappeurs, et même un pope venu évangéliser les Aléoutes, qui sont les sauvages les plus courants dans ces contrées. Grâce à ces relations, je pus développer nos activités, au point que mon frère envisagea l’ouverture d’une seconde officine, plus au Sud. »

Le visage de mon interlocuteur se rembrunit. Je compris qu’il allait, il était grand temps, en venir à ce qui avait paru contrarier son humeur à défaut de son appétit, et ouvris grand mes oreilles.

— Mais hélas ! Andreï Borissovitch, de retour dans notre Russie, où je souhaitais régler avec mon aîné les derniers détails de l’agrandissement de nos opérations, j’appris une bien triste nouvelle : notre père, Artem Igorovitch Bodroff, était décédé durant mon voyage. Et quelle fut notre stupeur, à mon frère et moi, quand nous nous aperçûmes que notre famille se retrouvait désormais démunie. Mon père, sur la fin de ses jours, avait passé des contrats viciés avec des personnages peu reluisants, et avait englouti toute notre épargne. Il ne nous reste que les murs qui nous abritaient, et encore. Mon frère se dit qu’il va devoir vendre son affaire, qui marchait si bien. Quant à moi, j’ai personnellement beaucoup investi dans notre commerce en Alaska, et je dois encore de l’argent à des associés potentiels sur place, des gens de qualité qui avaient foi en la santé de notre entreprise.

« Vous comprenez maintenant pourquoi je suis si soucieux ? Je brûle de retourner dans ce qui est aujourd’hui ma terre d’adoption, ne serait-ce que pour rembourser les dettes de notre société — car il ne sera pas dit qu’un Bodroff ne paie point ce qu’il doit ! Et je ne le peux pas. Quand la succession de notre père sera définitivement réglée, je pense que notre famille n’échappera aux Lombards[1] que parce qu’elle aura vendu tous ses biens ! C’en est fini de mes espoirs de réussite en Amérique russe, et de tout le reste.

« Ah, les affaires, les affaires … »

Il se tut. Gêné, je contemplai avec insistance le bout de ma petite cuiller, qui me renvoyait mon reflet ridiculement déformé. J’étais désolé pour lui, bien que ne comprenant pas vraiment pourquoi il m’avait fait part de tout cela, ni même pourquoi il était passé par la Petite Russie, alors que sa famille, déshéritée ou non, se trouvait plutôt éparpillée aux alentours de Moscou. Son désarroi me faisait mal au cœur, que cet homme si vif, si plein d’allant, se soit trouvé ainsi pieds et poings liés à l’aube d’un merveilleux bouleversement dans son existence, pour une misérable question matérielle, cela m’attristait.

Ce fut à cet instant que ma vie connut le premier des nombreux revirements qu’elle allait subir par la suite.

— Qu’à cela ne tienne, lui dis-je, mon cher Pavel Artémovitch, j’ai là des roubles dont je ne sais que faire, je puis bien vous les avancer.

 

Parfois, il suffit d’un peu d’argent pour faire le bonheur d’autrui. Passé le premier moment de surprise, sa joie fut à la hauteur du désespoir qui l’avait précédée.

Quand il eut saisi la portée de ce que je venais de lui proposer, il se dressa d’un bond, les favoris frémissant presque. Puis, se jetant sur moi, ce qui pour effet de faire trembler la porcelaine de notre petit-déjeuner, il me prit dans ses bras puissants et me serra contre lui.

Sans me lâcher, il recula d’un pas, comme pour mieux me considérer.

— Ah, Andreï Borissovitch, vous feriez cela ?

Ne sachant plus que dire, je me mis à bredouiller que oui, et pourquoi pas, que ce n’était rien, allons et autres billevesées d’homme qui n’était pas coutumier de toutes ces effusions.

— Vous le feriez ! Vous êtes un frère !

Ce qui, dans notre belle langue russe, prit toute sa saveur, dans la mesure où, la plupart du temps, nous utilisons le même mot tant pour frère que cousin. Après tout, frères ou cousins, nous l’étions déjà, et il ne lui en coûtait pas trop de le clamer aussi vigoureusement. Mais sur l’instant, j’étais transporté.

Presque honteux de ma propre générosité, je baissai la tête comme un petit garçon, rougissant d’aise et d’embarras à la fois.

Le reste de la journée se passa dans une atmosphère curieusement affairée. Nous passâmes dans l’étude, pièce où mon père aimait à travailler quand il séjournait dans la gentilhommière. Il y avait accumulé les souvenirs de ses propres exploits de jeunesse, à côté desquels les miens pâlissaient respectueusement. Il faut bien dire que même avec la meilleure volonté du monde et avec une nature plus énergique, il m’eût été difficile d’égaler les accomplissements paternels.

Dès que l’on entrait, on était accueilli, sur la droite, par un cabinet de verre haut sur pied où Père avait rangé toutes ses décorations, et Dieu sait qu’il y en avait ! Un superbe médaillon vermeil reposait dans un écran de velours noir, agrémenté d’un magnifique cordon de satin bleu ciel. On trouvait aussi là des barrettes et épingles d’or et d’argent, une dague de cadet dans son fourreau de cuir blanc, des broches, et des aiguillettes de fil d’or tressé. Si le visiteur n’était pas d’emblée aveuglé par le contenu du cabinet, il devait se mouvoir entre des piles d’encyclopédies et d’atlas qui composaient comme un défilé menant jusqu’au large bureau de marbre et d’acajou où Père se piquait d’écrire ses mémoires. Nul ne les avait jamais lus, ou vus, ni même entraperçus. Personnellement, je doutais de leur existence, mais c’eût été commettre un crime de lèse-majesté que d’oser proférer un tel soupçon, aussi n’en disais-je jamais rien. Mais depuis que j’étais agréablement reclus ici, j’avais fouillé plus d’une fois l’étude, au début dans l’intention fort honnête d’en apprendre plus sur le glorieux passé de mon père, ensuite, parce que je commençai à me dire qu’il y avait peut-être habilement dissimulé son œuvre. Au bout de quelques années de recherche, j’avais renoncé, et étais désormais persuadé que quand mon père s’enfermait pendant des journées entières dans cette pièce, c’était pour y somnoler quiètement sans craindre d’être dérangé tout en rêvant aux riches heures de sa jeunesse enfuie.

Au-dessus du grand poêle de faïence bleu et blanc orné de scènes de chasse, un immense tableau représentait mon père en jeune officier des dragons d’Élisabeth. C’était sous les couleurs de ce régiment qu’il avait sabré Turcs et Tartares, ce qui lui avait valu toutes les médailles qui scintillaient maintenant dans son cabinet de verre. Il avait fière allure, main gauche négligemment posée sur la garde de son sabre, main droite tournée vers le cadre, doigt pointé vers d’hypothétiques positions ennemies, le regard altier fiché dans celui du malheureux visiteur.

January_Suchodolski_-_Ochakiv_siege

C’était sous les couleurs de ce régiment qu’il avait sabré Turcs et Tartares… Le siège d’Otchakov, 1788, par January Suchodolski.

Sous sa surveillance impassible, nous nous étions installés à son bureau, où j’avais étalé les livres de comptes du domaine que j’avais réclamés à Orekh, étant bien en peine de les retrouver par moi-même. Les chiffres, rangés en colonnes bien nettes, montaient implacablement à l’assaut de mon cerveau encore enfiévré, plus par un certain rêve que par une quelconque fatigue de son propriétaire. Tout me semblait en ordre, rien ne s’opposait à ce que je prélevasse un quantième de la somme qui se trouvait ici pour la prêter au cousin Bodroff. Il valait mieux, bien sûr, que cette transaction restât secrète. D’ailleurs, je tremblais à la seule idée que mon ogresse de sœur en eût vent.

Je m’en ouvris à mon hôte, qui reprit cet air de conspirateur qui était le sien dès qu’il était apparemment question d’argent qui n’était pas encore à lui. Il me jura que cela resterait évidemment entre nous.

Aussi, sous le regard réprobateur du jeune dragon qu’avait été mon père, et sous celui soudain plus brillant de Bodroff, je convoquai Orekh et lui ordonnai de veiller au plus vite à mettre à ma disposition ladite somme. Le vieil homme eut une expression indéchiffrable, hocha la tête, et s’en fut.

Une heure plus tard, toujours assis au bureau, mon cousin et moi dégustions un petit verre d’eau-de-vie accompagné de concombres en saumure et de poisson fumé, histoire de fêter comme il se devait cette joyeuse transaction, symbolisée par la présence sur le marbre froid du meuble d’une jolie liasse de feuillets aux armes de notre notaire, tout le trésor que je comptais sacrifier à l’avenir de la Russie d’Amérique.

 

Le lendemain, nous fûmes levés avec le soleil. Un curieux pressentiment me nouait la gorge et, une fois de plus, je ne pus que contempler mon cousin tandis qu’il faisait honneur à la table de notre petit-déjeuner, n’étant quant à moi capable d’avaler qu’une modeste tasse de thé.

Un peu plus tard, repu, il jeta sa serviette chiffonnée sur la nappe et me regarda droit dans les yeux. Il nous restait encore quelques formalités à considérer, et il semblait ne pas avoir l’intention de perdre du temps. Aussi reprîmes-nous notre conversation de la veille en lui conférant un tour plus technique afin de répondre à diverses questions. Une, surtout, le préoccupait : quelles seraient les modalités de remboursement (ce qui, à vrai dire, ne m’intéressait guère) ?

Il est vrai que j’étais sur le point de le laisser partir avec une portion non négligeable de ce qui devait être mon héritage, mais ne l’était pas encore, argent dont je jouais comme bon me semblait alors que je n’en avais théoriquement pas le droit.

Nous commençâmes à discuter d’un étalement de la dette sur une année à compter du moment où il serait rentré. Mais tout cela était fort compliqué. Même si je lui confiais les documents que j’avais rassemblés la veille, et que j’y joignais une lettre lui donnant tout pouvoir sur la somme qu’ils représentaient, il risquait de connaître de sérieuses difficultés pour convertir ces papiers en monnaie.

Une autre solution aurait été pour moi de me rendre à Iekaterinoslav, où se trouvait sise notre banque locale, et d’y procéder au retrait correspondant aux besoins de mon cousin. Ensuite, je n’avais plus qu’à lui confier l’argent, et à Dieu vat. Toutefois, et malgré ma grande naïveté, quelque chose, dans cette idée, me mettait mal à l’aise. Je n’aurais évidemment jamais osé lui avouer, mais je ne lui faisais tout simplement pas assez confiance. Après tout, je ne le connaissais pas si bien que cela, en dépit de ses vigoureuses affirmations du contraire.

Bodroff dut sentir ma gêne, car soudain, il me dévisagea d’un air étrange, avant de poser sa grosse main sur mon bras et de dire :

— Andreï Borissovitch, pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi ?

Je restai sans voix. Fébrilement, je me mis en quête de la première excuse qui me viendrait à l’esprit, mais il ne me laissa pas le temps de réfléchir.

— Je sais que c’est beaucoup demander, mais en même temps, songez-y : si vous m’accompagnez jusqu’à la Nouvelle-Arkhangelsk, où j’ai mon affaire, il nous sera bien plus simple, et sûr, d’aller ensemble au comptoir de la Compagnie Russe Américaine, qui convertira en bon argent comme il convient tout document que vous voudrez bien lui présenter !

Je continuais mentalement à passer en revue tous les prétextes pour ne pas quitter la gentilhommière parentale. En fait, un seul semblait valide : je ne me sentais pas l’âme d’un voyageur.

C’était insuffisant face à la force de conviction de Bodroff, qui ne me lâchait plus :

— Et puis, Andreï Borissovitch, le séjour là-bas ne pourra que vous êtes profitable, vu votre état de santé ! L’air est si pur ! Vous verrez, vous serez requinqué en quelques semaines, alors qu’ici, vous vous traînez, l’atmosphère est trop lourde, même les hivers ne sont pas assez rudes.

« Et, pardonnez mon impudence, mais vous n’êtes plus tout jeune. Quand aurez-vous l’occasion d’effectuer un tel périple ? Après tout, ce ne serait pas en terre étrangère que vous partiriez, mais bien en Russie, un bout de notre Russie, simplement situé sur d’autres rives ! »

La tête brusquement pleine de la cadence syncopée d’un tambour dont les échos ricochaient sur les flancs puissants d’un glacier que je n’avais vu qu’en rêve, j’eus le sentiment de ne plus être moi-même. Était-ce là ce que j’avais toujours cherché, sans jamais le savoir ? Mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine au rythme du tambour, les contours grossiers de la silhouette de Bodroff se diluèrent tandis que le mirage scintillant de neiges éternelles m’aveuglait. Quand je crus entrevoir une grande ombre se mettre à onduler gracieusement dans le lointain, je perdis tout contact avec la réalité. Au point que je ne m’entendis même pas dire oui, ce que je fis pourtant.

Et c’est ainsi qu’à l’âge de trente-huit ans, votre serviteur, le trop impressionnable lieutenant en retraite Andreï Borissovitch Jouk, fit le premier pas vers une nouvelle carrière d’explorateur et répondit à l’appel curieusement envoûtant de l’Amérique russe.

 

Dans le chapitre IV, le peu aventureux Jouk prend le bateau. Pour son malheur.

 

[1] Équivalent russe du mont-de-piété.

Le voyage du lieutenant Jouk (2)

 

UN FILS INDIGNE – UN COUSIN D’AMÉRIQUE – UN SONGE PRÉMONITOIRE ?

 

Je me dois de vous l’avouer, j’ai toujours fait le désespoir de mes parents. Ils ne sont plus de ce monde aujourd’hui, mais s’ils me voyaient écrire ces mots, et s’ils savaient ce qu’ils dissimulent quant à mes intentions, ils n’en seraient que plus désespérés.

Ce n’est pas faute d’avoir voulu être le fils qu’ils souhaitaient. On peut même dire que je n’ai jamais ménagé mes efforts en ce sens, du moins jusqu’à cette malencontreuse affaire du Père-Lachaise. Durant plus de vingt ans, je m’efforçai de les satisfaire. Sans grand succès, il est vrai.

Ma sœur aînée a toujours été pour eux un objet de fierté. Forte, vigoureuse, elle est devenue la maîtresse femme qu’ils attendaient, et ils ont vécu assez longtemps pour la voir tenir d’une main de fer dans un gantelet d’acier les domaines de son avoué de mari. Un excellent mariage, qui a allié notre nom, issu de la petite noblesse toujours inquiète d’être désargentée, à celui d’une famille de puissants bourgeois de Moscou, des gens qui possèdent des terres vers Orel ainsi qu’à Pskov et dont il se murmure qu’ils pourraient fort bien se voir anoblis un jour.

Personnellement, les épousailles de ma sœur ne m’ont ni contrarié ni réjoui. Je ne l’ai jamais considérée que comme le tyran que ma mère ne sut être envers moi. Ma sœur, au cours de mon enfance, se chargea mieux que personne de faire de moi ce personnage craintif et effacé que je suis encore aujourd’hui. Dragon de mes premières années, elle se fit plus distante quand il commença à être question de la marier. Mais depuis que je suis seul sur le domaine de Vodiannoié, ma chère Gorgone effectue un retour en force dans mon quotidien. Je sais bien ce qu’elle veut, que je décampe pour pouvoir ajouter la gentilhommière à la dot de son troisième et dernier fils. Et je ne sais comment l’empêcher de parvenir à ses fins.

De mes parents, donc, je faisais le désespoir. Je m’appliquais avec une grande constance à être médiocre en tout, parvenant à exaspérer chacun des précepteurs qui se succédèrent au chevet de mon éducation branlante. J’appris néanmoins le français, que je parle sans trop de difficultés mais avec un accent si marqué qu’il fait grincer des dents et hausser les sourcils dans les salons pétersbourgeois et moscovites, les rares fois où je m’y aventure. Je perçai également les mystères du calcul, mais dès qu’il fallut passer de l’arithmétique à l’algèbre, je me fis plus borné qu’un âne, et maintenant encore, je ne comprends toujours pas quel intérêt il y a à écrire des chiffres en lettres et vice-versa. Chacun chez soi, voyez-vous, et les vaches seront logiquement bien gardées. De l’histoire et de la géographie j’ai plus appris au fil de mes voyages plus ou moins involontaires qu’en ces longues heures perdues à répéter les noms de cours d’eau lointains et de montagnes que je soupçonnais parfois mon professeur d’inventer au fur et à mesure dans le seul but de me tourmenter. Quant à l’art de la rhétorique, je ne m’étendrais pas à son sujet, tant il me fut donné l’occasion de faire honte en public à mes maîtres par mon incurable timidité.

Élève moyen, du moins ne me distinguais-je pas par ma tendance à chercher les ennuis. Là où les garçons de mon âge grimpaient aux arbres, sautaient dans les torrents et couraient toutes sortes de risques pour le seul plaisir de se rompre le cou, je m’arrangeais toujours pour mettre une distance respectueuse entre arbres, rochers, rivières et ma petite personne.

Vint le temps de me placer dans un lycée, où je ne brillais guère plus qu’avec mes précepteurs. Je me retrouvais donc en pension dans un établissement prestigieux de Saint-Pétersbourg, d’où mes camarades et moi suivions avec une ferveur fébrile les bouleversements qui secouaient le reste du continent. Tous, nous vibrions aux exploits de l’excentrique maréchal Souvoroff, qui avait si glorieusement bousculé les révolutionnaires français dans les Alpes, et nous brûlions, même moi, de prendre une part active aux guerres des multiples coalitions qui, depuis plus de quinze ans, tentaient de ramener la France à plus de raison.

Sorti du lycée un médiocre diplôme en poche, me trouvant comme toujours dans la partie inférieure du classement, sans être non plus parmi les cancres, je ne savais trop que faire, mais mon père, ce parangon de volonté, se chargea bien vite de prendre la décision pour moi. Je serais cadet.

Je ne mis pas longtemps à comprendre que l’école militaire n’était pas plus faite pour moi que moi pour elle. C’est d’ailleurs à cette époque que les médecins s’aperçurent que j’avais fort mauvaise vue. Mais mon père fit des pieds et des mains pour m’éviter la réforme, et je restais à souffrir silencieusement le martyre lors des exercices de tir et d’ordre serré, tandis qu’en Europe, l’ouragan napoléonien continuait de tout balayer sur son passage.

Là encore, je fus le désespoir des miens. Compte tenu de mes piètres prestations à l’école, je me retrouvai à vingt ans sous-lieutenant dans un régiment d’infanterie de province, et je fus affecté à la garnison de Smolensk, où la vie ne fut finalement pas très différente de ce qu’elle avait été jusque-là, alternant entre exercices de tir, marches forcées, parades et soirées dansantes où j’excellais peut-être moins encore que sur le champ de manœuvre. Mes parents avaient rêvé pour moi de commandements, d’une commission sur un navire impérial, du prestige que l’on acquiert d’ordinaire si sûrement par quelque fait d’armes. À la moindre de mes permissions, on ne manquait jamais de me rappeler que mon beau-frère, l’avoué, avait rang de capitaine dans un régiment de hussards de Moscou. C’est que l’importun, non content d’être riche et promis à un brillant avenir, montait à cheval comme un dieu. Alors que moi, bien sûr, je n’entretenais avec la gent équine que des relations de neutralité armée. Tant que je ne leur montais pas dessus, ils me laissaient tranquille. Ce qui, pour un officier, était assez ennuyeux, puisque j’étais régulièrement appelé à chevaucher, pour porter un pli au colonel du régiment voisin, ou pour suivre mon propre état-major lors de ces maudites marches qui firent que je connus bientôt mieux la campagne autour de Smolensk que le dos de ma propre main.

Mais les champs et les marigots de Smolensk étaient une meilleure solution que s’il m’avait fallu servir sur un vaisseau de ligne en Baltique ou sur la Mer Noire. Car, comme vous allez bientôt vous en apercevoir, j’ai avec les choses de l’océan un léger différend. Alors, m’acquittant tant bien que mal de ma tâche d’officier subalterne, je regardais le temps passer en attendant que la guerre se décide à me rattraper.

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Je ne tardai pas à me rendre compte que je n’étais pas plus fait pour elle que pour la paix.

Ce qu’elle fit, et j’en fus finalement fort marri. Car je ne tardai pas à me rendre compte que je n’étais pas plus fait pour elle que pour la paix. Non que je sois un couard. En mon temps, je pris part à de somptueuses batailles qui sont encore dans toutes les mémoires, et à quelques affaires plus piteuses que les chroniqueurs se sont, on les comprend, empressés d’oublier. J’y pris part et y jouai mon rôle avec tout l’allant et l’entrain dont je peux être capable. Et c’est là que le bât blesse, car je suis capable de bien peu. Doué d’une voix faible, je peinais à me faire entendre de mes hommes. De taille moyenne, on ne me distinguait guère quand je marchais avec ma compagnie, sabre au clair. Et du fait de ma mauvaise vue, je devais constamment garder un œil sur mes homologues au sein de notre régiment pour ne pas risquer de m’égarer quand nous avancions sur le champ de bataille.

Vint le jour où l’Usurpateur, à la tête de son immense armée issue de tous les coins de l’Europe, s’enfonça sur nos terres avec une fureur et une fougue dignes des barbares d’antan. Notre généralissime, le vieux borgne Koutouzoff, se mit en tête de lui échapper, ce qui en crispa plus d’un à la cour. Nous autres, ses soldats, nous comprenions. Il voulait épuiser l’adversaire, qu’il savait trop fort, avant de lui porter le coup décisif et le chasser de la mère patrie.

Fuyant l’avancée du despote, nous abandonnâmes Smolensk, laissant à d’autres le soin de la défendre, et nous nous repliâmes, toujours vers l’Est, avalant plus de poussière que nous ne buvions d’eau, bien vite aussi épuisés que nos poursuivants, que nous savions sur nos talons.

Un jour de septembre, peu avant Moscou, Koutouzoff finit par céder aux pressions de l’entourage du tsar et accepta de livrer bataille. Mon régiment se retrouva déployé au sud du dispositif, loin de la Grande Redoute où, quelques heures plus tard, tout allait se jouer. Toute la journée durant, nous entendîmes rouler la canonnade. Les Français et leurs alliés ne ménagèrent pas leurs efforts, persuadés qu’ils tenaient enfin le combat d’anéantissement qu’ils espéraient depuis qu’ils avaient franchi les frontières de l’Empire. De ce qui resta plus tard dans les mémoires sous le nom de Borodino, que les Français appellent, eux, la Moskova, je ne vis pour ainsi dire rien. Le soir tombé, une estafette vint nous transmettre un ordre de marche. Nous nous repliâmes de nouveau, signe que, ne nous en déplaise, nous n’avions pas dû sortir vainqueurs de l’affrontement.

Vint l’hiver, et avec lui d’autres malheurs. Moscou brûla, l’ennemi s’en fut dans la neige et le froid, avec nos forces avides de vengeance dans son sillage. Il y eut d’autres combats, comme à Maloyaroslavets ou lors du passage de la Bérézina, mais je paraissais avoir un don pour y échapper. Pourtant, je rêvais de m’illustrer, comme mon maudit beau-frère, rentré au bercail la poitrine élégamment barrée d’un coup de latte de cuirassier, et bardée de décorations, faisant le ravissement tant de ma sœur que de mes parents. Mais non, décidément, c’était à croire que même la guerre ne tenait pas particulièrement à faire ma connaissance, s’estimant satisfaite de me savoir souffrir mille maux sur les routes et dans les camps.

L’année suivante, emportant tout sur son passage, notre armée entra en Allemagne, où elle fut rejointe par une nouvelle et puissante coalition. En octobre, alors que nous pourchassions ces diables de Français depuis près d’un an, il sembla possible, en une grande manœuvre d’enveloppement, d’abattre enfin la Bête. C’était près de la cité de Leipzig, et toutes les nations furent conviées à la fête.

Au bout de trois jours de carnage, cent mille hommes ne se relevèrent pas ; des généraux, des maréchaux et des princes y avaient laissé des bras, des jambes, la vie. Jamais notre vieux continent n’avait connu pareille frénésie de sang, l’Empereur était en repli, les restes de son armée fondaient comme neige au soleil et pourtant, il ne cédait toujours pas. Quant à moi, cloué au lit par une forte fièvre contractée à la suite d’une patrouille bien inutile dans des marais, je ratai une fois encore l’essentiel des réjouissances.

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Au bout de trois jours de carnage, cent mille hommes ne se relevèrent pas ; des généraux, des maréchaux et des princes y avaient laissé des bras, des jambes, la vie.

Mais nos chefs ne comptaient pas en rester là. Ils tenaient le fauve au collet et entendaient bien lui faire rendre gorge. Alors nos forces se lancèrent à sa poursuite, traversant toute l’Allemagne et s’engouffrant dans le nord de la France sans prendre le temps d’une halte. Régulièrement, l’animal blessé se retournait et frappait, et ses griffes traçaient alors des sillons sanglants dans nos rangs. C’est à partir de là que la partie guerrière de la guerre se mit à me rattraper. Un jour, ce fut une balle qui me siffla aux oreilles, aux environs de la ville de Laon. Un autre, mes soldats échangèrent des tirs avec les Marie-Louise, ces jeunes conscrits qui ne défendaient plus l’empire, mais leur sol. Et puis, enfin, vint ce mois de mars fatidique et notre avancée sur Paris, mon régiment fonçant droit sur le nord-est de la capitale, dont l’accès nous était barré par un cimetière, le Père-Lachaise.

Vous connaissez la suite. Mais je n’eus point droit au retour du héros quand je fus revenu dans le foyer familial, avant que Sobakoff m’envoie agoniser, disait-il, dans la saulaie de Vodiannoié. Passées les salutations d’usage — même mon beau-frère et ma sœur avaient fait le déplacement pour m’accueillir, mais je les soupçonne d’avoir surtout voulu m’exhiber les décorations de monsieur l’avoué car, quant à moi, je rentrai sans breloque, ayant réussi à ne rien accomplir de particulier en deux ans de campagne —, mon père me prit à part et m’annonça que, vraiment, il était de fort mauvais goût de ma part d’arriver ainsi, presque mourant. Ne savais-je donc pas que j’étais son seul fils ? Et si je décédais prématurément, comme tous les médecins me le promettaient, à qui reviendraient nos titres et nos biens, qui porterait notre nom, puisque entre autres incompétences, j’avais trouvé le moyen de ne pas non plus me fiancer ?

La mort dans l’âme, et plus seulement dans le poumon, ce fut presque à regret que je descendis dans le Sud.

Où je végète encore ce jour, plus de treize ans après les faits, continuant avec constance d’être le désespoir de mes proches. De constitution trop faible, je ne peux reprendre les affaires de mon père. Cloîtré dans la gentilhommière, il m’est difficile de fréquenter le beau monde de Moscou et Saint-Pétersbourg, et par conséquent d’y trouver épouse convenable. Mais en même temps, je m’obstine à ne pas quitter ce monde, qui me plaît de plus en plus, je le concède, et je ne facilite donc pas non plus la tâche de ma chère sœur, elle qui rêve secrètement de mettre la main sur l’ensemble de notre patrimoine.

 

La providence me sourit en venant m’extirper de la gangue oisive de mon exil, mais elle prit une forme des plus inattendues. Du côté de ma mère, la famille comptait une branche dont nous ne parlions pas, ou peu. Il était question de mésalliance, de querelles jamais vidées pour de pitoyables affaires d’argent, de trahison même. Ces gens-là avaient pour nom Bodroff, et la plupart vivaient loin, à l’Est. Ils avaient la sombre réputation d’être des aventuriers, il se murmurait que le patriarche Bodroff avait réservé fort bon accueil aux officiers français cantonnés sur son domaine dans les faubourgs de Moscou, tandis que deux de ses fils, eux, avaient profité de l’incendie de la ville pour s’enrichir aussi rapidement que scandaleusement.

C’est le benjamin de ces deux-là qui prêta pourtant ses traits à la fameuse providence.

Un matin, j’achevais de prendre mon petit-déjeuner quand le vieil Orekh, tout en inébranlable onctuosité, m’annonça la présence d’un visiteur à l’entrée du domaine. Intrigué, je passai une robe de chambre et le suivis jusqu’au vestibule, où je reçus l’inconnu.

Et c’est ainsi que je rencontrai mon cousin, Pavel Artémovitch Bodroff.

Le cousin Pavel, plus âgé que moi d’une poignée d’années, était aussi excessif en tout que j’étais moyen. Il me dominait de deux bonnes têtes au moins, et devait bien peser une trentaine de livres de plus. Le teint vif et cuivré par le soleil d’étranges latitudes dont je ne savais encore rien, il avait un rire aussi prompt qu’homérique. Avec cela, des mains énormes, puissantes et velues, des joues rebondies mangées par de gigantesques rouflaquettes, et un appétit d’ogre. Il ne cessait d’affirmer que nous nous étions connus enfants, rappelant en outre que je n’avais pas beaucoup changé depuis, ce dont je doutais personnellement. Mais j’avais beau sonder jusqu’aux tréfonds de ma mémoire, je ne me souvenais pas de lui, ni de l’un ou l’autre de ses frères, puisque j’étais à peu près sûr que ma chère mère, et surtout mon noble père, ne voulaient jamais entendre parler de ces « Bodroff de l’Est ».

Cet homme remarquable avait vécu la plus grande partie de sa tumultueuse existence loin des événements qui avaient secoué l’Europe. Je ne tardai pas à être fasciné par sa personnalité bonhomme. Lui ne demandait pas mieux que de me raconter ses aventures. Ainsi nous retrouvâmes nous souvent, après un bon souper, à deviser au coin du feu. Je lui racontai dans les moindres détails les péripéties de la bataille de Borodino, l’incendie de Moscou, les trois jours de Leipzig, que sais-je encore, ce qui semblait beaucoup l’amuser, le brave homme. À son tour, il me régalait de ses voyages en Orient. Mais avec lui, l’Orient, c’était l’Ouest. Je vois bien la confusion que cela peut semer dans vos esprits, mais je m’explique : le cousin Bodroff avait longtemps travaillé comme agent commercial d’une compagnie de fourrures à la Nouvelle-Arkhangelsk. Ce nom ne vous dit rien ? Bientôt, il vous sera aussi familier que Paris, Londres, ou Saint-Pétersbourg.

La Nouvelle-Arkhangelsk était alors la capitale de ce que l’on appelait l’Amérique russe, soit toutes les possessions de Sa Majesté Impériale le Tsar de Toutes les Russies de l’autre côté du détroit de Béring. À l’époque, bien qu’ignorée, voire dédaignée par la plupart des grands de la cour, cette « Russie d’Amérique » était en pleine expansion, à un point que j’étais d’ailleurs bien loin d’imaginer.

Un soir, en particulier, il me narra par le menu une de ses équipées dans ce monde lointain dont jamais nous n’entendions parler. Il avait dû, me rapporta-t-il, se rendre sur le littoral au large de l’île de Sitka, où est sise la Nouvelle-Arkhangelsk, afin d’y effectuer une tournée des comptoirs de fourreurs, surtout ceux qui tenaient commerce à quelques pas du Canada. Comme, dans la région, les frontières avaient tendance à bouger à la fonte des glaces, Anglais et Russes avaient l’habitude d’envoyer des administrateurs comme lui vérifier que les trappeurs ne s’égaraient pas trop. D’autant plus qu’il fallait compter, ajouta-t-il d’un air mystérieux, avec les redoutables indigènes.

À cette seule mention, curieusement, mon sang s’échauffa. Nous étions nous-mêmes au début du printemps et la Petite Russie se défaisait tout juste de sa pelisse de neige, mais il faisait déjà doux, comme toujours en nos contrées, et un vent lourd de parfums chauds et sucrés nous arrivait de la steppe. Nous devisions tous deux dans mon salon, celui où, d’ordinaire, je contemplais le monde par ma fenêtre, laquelle, comme à l’accoutumée, était ouverte. Mon hôte poursuivit son récit tandis qu’au loin sur l’horizon, le soleil disparaissait peu à peu derrière des volutes de nuages effilochés.

Il se trouve que les comptoirs qu’il devait visiter lors de cette tournée-là étaient précisément situés en lisière du territoire des plus féroces de ces sauvages, ceux contre lesquels notre glorieux empire avait dû mener deux guerres. Le sort des armes, me rassura mon cousin, nous avait été favorable, évidemment, mais quand même, l’affaire avait été chaude, ces barbares hurlants étant parvenus un temps à assiéger la Nouvelle-Arkhangelsk elle-même ! Dieu, me disais-je en l’écoutant, et nous n’en savions rien. À cette époque, nous, ici, en Russie d’Europe, nous nous préparions à aller porter le fer jusqu’en Bohême dans l’espoir de sauver Vienne des griffes de Napoléon. Comme le destin est étrange, penser que des soldats et des marins russes étaient morts en ces contrées si éloignées de nous, mais au nom du même empereur, de la même foi et, somme toute, pour les mêmes raisons que nos soldats le feraient à Austerlitz quelques mois plus tard. Sans toutefois la reconnaissance dont bénéficiaient leurs camarades tombés en Occident.

De plus en plus pris par le récit de Bodroff, ma vue se troubla tandis que le vent soufflait de plus belle, faisant vibrer les carreaux de ma fenêtre et tinter les porcelaines suspendues au-dessus du manteau de la cheminée.

— Il vous faut savoir, mon cher, continua mon cousin, que ces gens-là, sous bien des aspects, n’ont rien de mortels ordinaires. Ils sont capables de passer plusieurs jours sans manger ni boire, à se sustenter seulement de neige. Ils peuvent rester des jours durant à l’affût, immobiles près d’un trou dans la glace pour y capturer un phoque ou un gros saumon, ou sous les arbres en embuscade pour surprendre un élan ou un trappeur égaré. Et malheur à qui finit entre leurs mains ! Leurs tortures sont d’un infini raffinement, aussi complexes que les motifs dont ils ornent leurs étoffes, leurs casques et les statues de leurs divinités primitives ! J’ai entendu dire, d’un chasseur canadien qui le tenait lui-même d’un métis aléoute qui en avait été témoin, qu’un homme avait survécu dans un de leurs campements pendant trois jours et trois nuits, lentement et patiemment dépecé par leurs chamanes, des vieillards bêlants et édentés qui font peur à voir, croyez-moi …

Ce que je ne demandais qu’à faire, les sens déjà ébranlés par la furie du vent de la steppe, qui me semblait soudain porter comme l’écho d’étranges mélopées.

— Et leurs femmes, mon cher, leurs femmes … continuait Bodroff, décidément intarissable sur ces mystérieux Indiens. Des beautés ! Mais plus féroces encore que leurs hommes. Des visages de statues, nobles et hautaines. Des yeux de jais, qui vous dévisagent avec un culot et une froideur que l’on n’imaginerait pas ici. Des cheveux qui sont comme des rivières d’obsidienne, longs, noirs, lisses et luisants. Et je ne vous dis rien de certains de leurs autres talents, sachez seulement qu’elles sont réputées dans toute la région pour ne craindre rien, ni personne. À l’opposé des braves petites Aléoutes avec lesquelles il arrive bien souvent à nos trappeurs, si longtemps isolés, de frayer plus que de raison, et c’est pourquoi toute notre Russie d’Amérique est à ce point infestée de métis, vilains bâtards qui s’avèrent malgré tout fort utiles quand …

Je ne l’écoutais plus. Le vent me susurrait maintenant, d’une voix de femme grave et douce, dans la musique d’une langue inconnue, les promesses de mille joies et d’à peu près autant de morts, et, affolé par l’odeur animale de nos propres terres sauvages, j’appelais secrètement les unes et les autres de mes vœux.

 

Vous vous en doutez, je passai une nuit des plus agitées. Prétextant une fatigue qui n’avait rien de feinte, tant il y avait longtemps que je n’avais veillé si tard et que je ne m’étais à ce point passionné, je me couchai, la tête pleine de vent, de chants guerriers et de visions bariolées de peuplades assassines. Et de femmes, évidemment.

La question de mes relations avec le beau sexe fut, jusqu’à leur trépas, une raison de désespoir supplémentaire pour mes parents. Moi qui portais le nom de la famille et qui aurait dû le transmettre à une horde de fils vigoureux susceptibles de gonfler de fierté la poitrine de leur vénérable grand-père, je m’arrangeais, dès que je fus en en âge, pour méticuleusement me prendre les pieds dans tous les tapis de ce domaine déjà naturellement traître.

Je l’ai déjà évoqué, du temps où j’étais jeune officier, je ne brillais que rarement dans les salons où mes camarades et moi étions immanquablement invités. Car, pour les familles bourgeoises de Smolensk, rien n’était plus souhaitable que d’agencer une union entre une de leurs filles et un futur général, ou à tout le moins, un futur éminent représentant de l’élite impériale. Je vécus mon content de soirées interminables où je faisais le pied de grue, voire, pire encore, je tenais la chandelle tandis que mes fiers compagnons entraînaient de blanches oisonnes dans de folles valses et des gavottes endiablées. Or, aussi doué en danse qu’en équitation, contraint de plus de toujours porter des lorgnons sur le bout de mon nez rond, ce qui accentuait encore mon air gauche et timide, je n’avais que peu d’espoir d’attirer l’attention de ces demoiselles. Non que cela m’eût alors manqué. Vexé, incontestablement, mais manqué, point. Car qu’en aurais-je fait ? J’aurais maladroitement balbutié trois phrases convenues, avant de m’en aller piétiner quelques orteils aussi charmants qu’innocents. Puis, déjà rouge de honte, j’aurais approché un peu plus du cramoisi de l’apoplexie quand il m’aurait fallu présenter mes hommages à madame la mère, redoutable bouledogue empanaché veillant jalousement sur la vertu de ses héritières, pour ne rien dire de mes bafouillages à l’approche du père, qui aurait sûrement voulu m’entretenir de tout ce qu’il savait de mon propre père, à la si lumineuse réputation. Non, en fin de compte, j’étais aussi bien seul dans un coin chichement éclairé de la salle de bal, à attendre que tout cela prenne fin, et préférant après tout la quiétude austère de ma chambrée aux ors et aux feux de ces fêtes éreintantes.

Plus tard, officier en campagne commandant quelques dizaines de soudards vulgaires et dessalés, j’avais été confronté à d’autres exemples de cette civilisation inconnue qu’est la femme, des exemples fort différents de ce que j’avais entrevu jusque-là. Une Saxonne aussi peu farouche qu’elle était bon marché me laissa d’ailleurs, à la veille de Leipzig, un souvenir embarrassant qui fut longtemps mon seul souci en matière de santé jusqu’à ce que mon poumon éclipse tout le reste quelque six mois plus tard.

Puis, à mon retour de campagne, mes parents avaient cru bon de relancer l’incessant carrousel des prétendantes. La nièce Untel était des plus charmantes, entends-je encore ma mère m’expliquer alors que je débarquais à peine du lazaret, et depuis le décès de son malheureux tuteur, elle est bien seule, la chère enfant. De plus, les Untel détenaient quelques fort belles parcelles aux environs de Kiev, avait ajouté mon père, ce ne qui ne gâtait rien, il fallait avoir l’honnêteté de le reconnaître. Et que dire de la fille Chose, que j’étais censé avoir croisée quand elle n’était encore qu’une fillette. C’était désormais une fort jolie femme, m’assénait encore ma mère quelques mois après mon installation ici. Et son père était l’heureux gérant d’une puissante fonderie à Iekaterinoslav, s’était empressé de préciser le mien, de père.

Petit à petit, on m’avait moins souvent évoqué les charmes de l’héritière Ceci et de la pupille Cela. Jusqu’à ce que, de guerre lasse, mes pauvres parents abandonnent définitivement tout espoir de m’apparier un jour. Ma sœur avait bien tenté de prendre le relais, mais elle avait trop à faire avec le gouvernement de sa propre maisonnée. À Vodiannoié, j’étais hors de portée de ses griffes marieuses et réorganisatrices. Et puis, elle n’avait pas tardé à se faire une raison et à voir qu’il était dans son intérêt que je ne produise pas de rejeton susceptible de prétendre au patrimoine familial. Elle avait ses propres princes du sang à placer.

C’était donc tourneboulé que je m’étais couché cette nuit-là, le cerveau enflammé par le vent de la steppe, et les sens tout cuisants encore des descriptions des terribles sauvageonnes du cousin Bodroff.

Quand je sombrai enfin dans le sommeil, ce fut pour me retrouver environné de congères immenses et effilées comme des lames, sous un ciel d’un bleu aveuglant, tandis que rôdaient autour de moi les ombres menaçantes d’élans trop grands et de loups grondant leur faim. Je devinais au loin des chants hoquetants et syncopés de sorciers impatients de me découper en lanières pour décorer les idoles de leurs divinités païennes, et sentais sur mes traces l’haleine puante et avide d’êtres hybrides, mi-hommes, mi-bêtes, qui hantaient des forêts de troncs immenses et lisses où j’errais dans ma fuite.

Sans savoir où j’allais dans ce monde inconnu, j’avançais à pas de plus en plus lents dans un champ de neige infini qui montait à l’assaut du flanc d’une haute montagne, dont le pic cruel se découpait sur l’azur cru. Je vis des aigles, ou d’autres rapaces affamés, tournoyer au-dessus de moi. Mon souffle se fit court, douloureux, alors que mes jambes s’appesantissaient du poids de la neige accumulée.

Je me crus perdu. Dans mon rêve ou dans la réalité, je ne sais, mon poumon blessé s’était réveillé, me rendant chaque inspiration d’autant plus pénible que c’était désormais un air glacé, presque tranchant qui s’engouffrait dans ma gorge et ma poitrine. Mais toujours, je grimpais, comme si la solution à tous mes malheurs se trouvait quelque part au sommet de ce mont maudit.

Ce fut là que je la vis. Et aujourd’hui, avec la sagesse que me donne le temps qui s’est écoulé, je m’aperçois que ce rêve, sur le moment, m’en avait dit bien plus que je n’étais évidemment en mesure de comprendre.

Elle était là, grande, souple et mince. Et je me souviens avoir été surpris par le fait qu’elle était nue. Rassurez-vous, ma pudibonderie savait quelle était sa place dans mes rêves, ce n’est donc pas cela qui m’avait gêné, bien au contraire. Je pense même qu’en dépit de la situation difficile dans laquelle je me trouvais, une partie de mon esprit typiquement masculin avait apprécié le spectacle à sa juste valeur. Non, ce qui m’avait choqué, c’est qu’elle avait paru insensible au froid. Elle était là, grande, souple et mince, avec ces fameux cheveux noirs, cette rivière d’obsidienne chaud que m’avait vantée mon hôte, qui descendait en luisant sur ses épaules brunes jusqu’à ses hanches d’une rondeur envoûtante.

Elle dansait, avec pour seul vêtement ce que je crus être une ceinture faite de fragments scintillants du glacier sur lequel nous nous tenions. Elle dansait, et des tambours oubliés se mirent à vibrer entre mes tempes, dans mon ventre et sans doute même un peu plus bas. Je ne pouvais détacher mon regard de sa silhouette magnifique, de la sublime barbarie de la scène, elle dansait encore et encore, les paupières closes, tout entière offerte à la montagne et aux glaces, et je ne souhaitais plus qu’une chose : la rejoindre.

D’une grâce animale, elle tournoyait, ses pieds nus et bronzés frappant les lèvres de crevasses sans fond au rythme des pulsations qui agitaient tout mon être. Au bout de quelques pas lourds et maladroits, je fus près d’elle, sentant le souffle frais de ses mouvements quand ses mains passaient tout près de mon visage brûlant. Alors, comme si elle avait deviné ma présence sacrilège, elle ouvrit les yeux, et je me réveillai en sursaut, baigné de sueur. Dehors, le vent redoubla de hargne, s’en prenant aux bouleaux bien sages de notre allée.

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C’était en de tels lieux que le lieutenant Jouk et son pauvre poumon semblaient impatiemment attendus…

Et le lendemain matin, sans trop comprendre pourquoi, j’allais prendre une décision qui n’avait probablement que peu à voir avec mon goût modéré pour les voyages, et beaucoup plus avec mon désir infantile de n’être jamais sorti de ce rêve.

Dans le chapitre III, l’ami Jouk va se dire qu’il est allé trop loin, trop vite.

L’Été de la Reine

Et si, alors que l’hiver tarde, comme toujours, à s’installer chez nous, nous parlions d’été. Un été en particulier. L’été 1944.

Encore ? Oui. Parce que je crois que nous n’en aurons jamais fini de revenir sur cette guerre-là. Si seulement cela pouvait nous éviter de nous jeter tête baissée dans la prochaine. Mais je n’y crois pas. Vous me connaissez, pessimiste en diable (oui, j’ai bien dit en diable, et je l’ai fait exprès).

Au lieu de tirer les leçons des guerres précédentes, nous nous en servons au contraire pour justifier les suivantes.

Donc, si je choisis cet été-là, c’est d’une part, je le répète, parce que nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question, et d’autre part parce que l’été en question a été riche en événements un peu partout en Europe et dans le monde, et pas seulement en Normandie…

Tout avait en réalité commencé au printemps de cette même année. À l’époque, la Roumanie faisait encore partie de l’Axe, une erreur de calcul (mais avait-elle vraiment le choix ?) qu’elle a chèrement payée, des années durant.

Et pour Bucarest, le 4 avril 1944, tout avait commencé comme ça :

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Résultat, après le passage des bombardiers américains, la capitale roumaine déplorait, pour la seul journée du 4 avril, 2 942 tués et 2 411 blessés.

La 15th Air Force américaine et la RAF étaient ensuite revenues frapper les grandes villes du pays, ses infrastructures et, bien sûr, les installations pétrolières de Ploesti.

C’est en lisant un article à ce propos dans l’excellente revue Historia (la version roumaine, évidemment, vous imaginez un sujet comme ça traité par l’un ou l’autre de nos magazines historiques ?) que je suis tombé sur ce petit passage tragicomique : “Ceux qui étaient en âge d’être scolarisés entrèrent alors sans le vouloir dans la plus longue période de vacances de leur vie, qui dura d’avril à octobre. Beaucoup durent secrètement remercier les Américains pour ces bombardements à l’origine de leurs vacances.”

Les habitants des grandes villes, en effet, quand ils le purent, décidèrent d’envoyer leurs enfants se réfugier à la campagne.

Et c’est ainsi qu’au bout de mon trajet de RER matinal, je me suis retrouvé avec une histoire toute neuve, dont je vais vous donner maintenant quelques éléments.

 

L’Été de la Reine

Roumanie, région de l’Arges, juin 1944.

Ion a 6 ans, et il passe, il en est sûr, les plus belles vacances de sa vie. Avec sa mère, ils ont quitté Bucarest dès la mi-avril, alors que les bombardements alliés se multipliaient, pour se réfugier dans le village de ses grands-parents maternels, blotti dans les contreforts sud des Carpates.

Et depuis qu’il est là, il mène une existence paisible, pleine d’aventures et de rêves. Bien sûr, il y a les diverses corvées qu’il n’est déjà plus trop petit pour accomplir, et dont son bunicul (son grand-père), un peu sévère, ne manque jamais de le charger. Il y a aussi les devoirs que sa mère, désespérée, tente de lui imposer : un peu de lecture, un peu de calcul. Jamais rien de bien méchant, jamais assez, en tout cas, pour l’empêcher de s’éclipser dans la chaleur de ce mois de juin crucial pour toute l’Europe.

Et quand le petit Ion s’éclipse, c’est pour retrouver sa chère, nouvelle amie : la grande Rodica.

Rodica est une vraie grande. Pensez, elle a 12 ans. Rodica sait des choses, beaucoup de choses, ce qui impressionne le petit Ion. Et puis, elle a ces yeux noirs qui semblent vous transpercer quand elle n’est pas contente, et qui s’illuminent dès qu’elle sourit. Heureusement, elle sourit plus souvent qu’elle n’est en colère. Et de longs cheveux châtain coiffés en une longue tresse qui danse derrière elle quand elle court, à laquelle Ion aimerait s’accrocher pour se laisser emporter à sa suite.

Rodica habite chez sa grand-mère, à deux maisons de chez ses grands-parents, et dès qu’il est libre, c’est chez elle qu’il accourt, le cœur battant.

Il est un peu amoureux, Ion, même s’il ne sait pas que ça s’appelle comme ça.

Pour Ion, les journées d’été se suivent et, à cause des corvées du grand-père, se ressemblent, mais grâce à Rodica, elles ne ressemblent jamais complètement non plus.

Car si elle sait des choses, Rodica a aussi des idées. Et elle a décidé, elle qui vient de la vilaine ville de Ploesti, si souvent bombardée par les Alliés à cause de tout le pétrole que l’on y trouve, qu’elle ne rentrerait jamais chez elle, et qu’elle consacrerait toute sa vie à découvrir les secrets des montagnes.

Et Ion, fidèle assistant de la grande exploratrice, est ravi de prendre part à l’aventure.

Leurs expéditions se déroulent le plus souvent en deux temps. Ils se retrouvent un peu avant le déjeuner, moment où Rodica lui annonce le programme de la journée. Puis, une fois que tout le village, bêtes et hommes, s’assoupit dans la chaleur écrasante de l’après-midi, ils s’élancent.

Parfois, ils ne vont pas bien loin. Juste au bout d’un champ ou à l’orée d’une clairière. Là, ils s’allongent et contemplent le ciel, voient passer les vagues de points noirs grondant qui s’en vont porter la mort et le feu de l’autre côté des montagnes, laissant derrière eux la résille mouvante de leurs traînées de condensation.

Par deux fois, ils assistent même à des combats aériens, et suivent, fascinés, le ballet fou des chasseurs qui se poursuivent, ne sachant plus trop pour qui ils sont.

Dogfight

Mais parfois, la grande exploratrice décrète qu’il leur faut s’enfoncer dans les forêts qui couvrent les flancs des montagnes. Et Ion la suit, même si, secrètement, il a toujours un peu peur.

PADURE

C’est qu’elles sont pleines de légendes, ces forêts, et que les vieux du village, même le redoutable bunicul de Ion, racontent bien des choses terribles à leur sujet. Des choses terribles que Rodica veut voir de ses yeux. Pour y croire. Ou en rire. Elle est comme ça, Rodica.

Ainsi, un jour, dans le creux d’une étrange vallée un peu sombre, et alors qu’ils sont déjà en retard et savent l’un et l’autre qu’ils vont se faire sérieusement gronder à leur retour, ils aperçoivent une vieille tour à demi en ruine.

C’est là que commencera véritablement leur aventure, là que débutera l’Été de la Reine.

Et, non, en dépit des apparences, ce n’est pas un conte pour enfants…

Le voyage du lieutenant Jouk (1)

I.

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE

 

Mon nom est Jouk. Lieutenant Andréi Borissovitch Jouk. Ne vous attachez point à mon grade, il n’a plus guère de valeur aujourd’hui. Si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fut un temps, bien sûr, où de ma voix je faisais avancer cent soldats et où tous ensemble nous marchions en beuglant quelque chant martial jusqu’à ce que la mitraille vienne nous ramener à plus de discrétion. Mais ces temps-là sont bien loin. Et pour tout vous avouer, je ne les regrette pas. Il en est d’autres, en revanche, qui me manquent encore en ces instants où, vieillard près de sa fin, je me tourne vers mon passé pour trouver une once de raison à ma piètre existence. Des temps différents, qui m’entraînèrent vers d’autres lieux, loin du fracas des armes et des vains espoirs de nations tout aussi vaines. Des temps que je vais m’efforcer de vous narrer, tout en ne vous promettant pas de vous les restituer avec la justesse d’un historien, d’un savant ou d’un lettré.

Le départ de l’affaire, en fait, est fort simple. Quand l’Europe eut retrouvé la paix, autant que faire se peut, je dormais du sommeil du juste, un juste un rien troué, il est vrai, bref, je dormais dans un lazaret quelque part dans un faubourg au nord de la belle ville de Paris, un faubourg dont je crains d’avoir oublié le nom.

Quand j’ouvrai enfin les yeux, au bout de trois mois de repos forcé, un médecin, un certain Sobakoff, me fit savoir qu’il valait mieux pour moi retrouver l’air pur de nos forêts de bouleaux si je voulais avoir quelque espoir de connaître une poignée de printemps de plus.

Ayant repris des forces, et m’ennuyant considérablement, je décidai de rentrer chez moi, dans un village que vous connaissez peut-être et qui répond au curieux toponyme de Vodiannoié. Il est situé en plein cœur de la province que nous autres Russes appelons, non sans affection, la Petite Russie.

Non loin de Vodiannoié, donc, mes parents possédaient une gentilhommière où nous avions coutume de passer les étés. Et c’était là que le bon docteur Sobakoff me conseillait de me retirer en attendant de pousser mon dernier soupir. Ce qui, selon lui, n’aurait su tarder, puisqu’une vilaine balle de mousquet français avait cru bon de me perforer un poumon et de me lacérer d’autres organes dont je ne dirai rien, ne sachant point avec certitude s’ils font véritablement partie de mon organisme ou s’ils sont nés de l’imagination fertile de ces braves serviteurs du respecté Hippocrate.

Les années passèrent. Et ne mourant toujours pas, en dépit des prédictions du docteur, je commençai à me laisser gagner par le désœuvrement. D’autant plus que je sentais mes forces revenir au fil des jours et que, ayant épuisé tous les plaisirs de la chasse et de la pêche dans la saulaie en contrebas de la gentilhommière familiale, je ne voyais guère d’autre carrière que de peut-être repartir en guerre, contre les Turcs, par exemple. Car quand un Russe s’ennuie, il lui reste toujours la possibilité de s’inventer des hostilités avec ses voisins du Sud. Ce que personne ne viendra lui disputer. Après tout, qui s’en soucie ?

Je passais le plus clair de mes journées assis dans un bon fauteuil à haut dossier capitonné, près d’une fenêtre ouverte au premier étage de notre demeure. De là, j’avais vue sur le chemin terrassé qui, entre deux rangées de bouleaux, partait rejoindre la route reliant Iekaterinoslav au nord à Nikopol au sud-ouest.

Pour tuer le temps, c’était là que je lisais livre sur livre, dévorant récits de voyageurs, mémoires d’explorateurs, carnets d’anciens soldats qui rapportaient des faits glorieux qui me paraissaient bien loin de ce que j’avais personnellement vécu. Ceux-ci me parlaient de charges épiques, de galopades effrénées sous la canonnade, de guerriers dépoitraillés parfumés à la poudre et au sang dont le rire clair sonnait comme les trompettes des dieux au-dessus de la mitraille. Pour ces messieurs, la guerre avait été plaisante, belle même, et ils n’avaient pas un moment dans leurs journaux pour ces mornes heures englouties par des marches sans fin, ces tristes bivouacs sous la pluie où tout, jusqu’à notre pauvre gruau, avait saveur de boue. Pas une de leur page ou la plus modeste de leurs phrases ne s’attardait sur le sort malheureux des malades, de ceux qui s’en allaient d’une poitrine ravagée par la toux, de ceux qui s’étiolaient en se vidant de leur eau au fil de fièvres féroces, de ceux qui, stupidement blessés en l’exercice de quelque corvée, mouraient tout aussi sûrement de la gangrène que ceux, plus héroïques, qui s’étaient fait ouvrir le ventre ou le crâne d’un éclat ou d’une lame.

J’avoue en ce temps-là leur avoir préféré les histoires de voyages, même si leurs auteurs me semblaient eux aussi avoir une certaine propension à l’embellissement tant de ce qu’ils avaient vu que des événements qu’ils avaient vécus et du rôle qu’ils avaient pu y jouer.

Ce que j’aimais avant tout, c’était me plonger dans leurs descriptions de tons et de sons qui m’étaient inconnus. Tout en me régalant du spectacle de nos campagnes vertes et dorées sous leur ciel d’un bleu limpide, je me laissais emporter sur leurs traces vers de hautes montagnes aux cimes acérées et aux neiges scintillantes, vers des sentes sinueuses montant à l’assaut de roches arides, des landes mauves et brunes qui dansaient sous des vents dont jamais je ne sentirais le souffle. Je visitais à leur suite des citadelles orgueilleuses aux noms barbares, des villes étranges aux senteurs épicées, des ports aux quais de basalte où de puissants phares de granit tenaient lieu de sentinelles. Je les accompagnais à bord de caravanes ondulantes dans des plaines brûlées par le soleil, apercevais comme eux au loin des ruines blanchies environnées de légendes menaçantes. Je côtoyais des marchands et des voleurs, des négriers obscènes et des danseuses à la peau de satin, des conquérants et des conquis.

Ainsi fuyais-je tant bien que mal ma morose condition de moribond en sursis, tout en me disant que, somme toute, le sursis en question était plus long que ne me l’avaient promis les médecins. Ce dont je me plaignais guère.

Parfois, quand j’avais tant lu que les yeux me cuisaient, je me décidais à me hisser péniblement hors de mon fauteuil. Puis, aidé du vieil Orekh, qui avait été majordome et était déjà âgé quand mon grand-père maternel était encore le jeune maître du domaine, je m’habillais, passant un habit simple sur une chemise et des chausses épaisses, ainsi que des bottes de marche. Je me munissais d’une robuste canne et, enfin, je sortais.

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Une famille paysanne, Taras Chevtchenko, 1843.

Jour après jour, je suivais consciencieusement le même parcours dans ma lente promenade d’éternel convalescent. J’empruntais notre chemin terrassé pour me retrouver sur la fameuse route de Iekaterinoslav, et là, m’engageais vers le Sud. Au bout d’une verste à peine, j’obliquais sur la droite, vers l’Ouest, et m’enfonçais dans les champs au tracé inégal par de petits sentiers herbeux. J’écoutais triller les alouettes, les voyais virevolter au-dessus des tournesols et des blés, et toujours mes pas me ramenaient au fleuve, puissant, gigantesque et impassible, qui descendait vers la mer. Ici, dans nos contrées, il se hâtait bien plus qu’au nord-ouest, vers Kiev. C’est qu’il se remettait tout juste d’avoir franchi les rudes cataractes de Zaporojié, et que, tout ému encore, il se divisait en plusieurs bras plus vigoureux, alimentés de surcroît par plusieurs petites rivières qui en avaient assez d’irriguer seules les steppes.

Là s’étendait la saulaie que j’affectionnais tant, divisée par la résille des cours d’eau, ponctuée de minuscules villages aux murs d’un blanc éclatant quand le soleil donnait, et qui se paraient d’ombres et d’ardoise quand venaient les pluies.

Je pouvais rester des heures assis sous un saule, à contempler les hochements chevelus de ses confrères au-dessus des rives boueuses de la Konka, cet affluent qui nous venait de l’Ouest par le port de Nikopol, dont les paysans disaient en plaisantant que la peinture en était encore fraîche, la ville n’ayant été fondée que quelques décennies avant que le destin ne m’envoie presque mourir dans un cimetière parisien.

Je goûtais au chant des feuillages, qui murmuraient en contrepoint du chuintement de la rivière, emplissant mon poumon et demi d’un air chaud, riche et humide qui ne devait pas m’être si profitable que cela, après tout.

Certains jours, ceux où je me sentais plus fringant, j’emportais avec moi une gaule, quelques vers et une large épuisette. Je me postais alors sous mon saule favori, trempais ma ligne en veillant à ne pas m’emmêler dans les branchages de mon cher abri, et laissais mes yeux courir au gré de l’onde, suivant le dodelinement du bouchon d’argile et de plume au milieu du miroitement argenté de l’eau. Il n’était pas rare que je sois rejoins par des garnements des bourgades voisines, venus eux aussi taquiner brèmes et gardons. Les poissons étaient gras et la rivière n’en était pas avare, elle abritait en son sein de quoi tous nous contenter. Les enfants et moi commentions mutuellement nos prises, nos succès et nos échecs, les miens, plus fréquents que les leurs, provoquant particulièrement leurs rires. Puis, quand la douceur tournait à la fraîcheur et que le ciel commençait gentiment à rosir vers l’Est, chacun pliait bagage et rentrait dans ses pénates avec son butin, eux certains que leurs mères trouveraient moyen de l’accommoder, voire le mettraient à fumer pour le vendre ensuite sur les marchés du coin. Quant à moi, je confiais ma récolte à Macha, seconde fille d’Orekh et notre cuisinière, qui savait toujours qu’en faire pour contenter mon palais.

D’autres jours, je venais les mains vides. Je retrouvais mon saule, m’y installais pour l’après-midi et laissais filer le temps comme les eaux du Dniepr et de la Konka, attentif aux bruits de la campagne. Régulièrement, le clocher de la petite église perdue parmi les peupliers à deux ou trois verstes de là me donnait l’heure. J’entendais aussi les voix de tête des femmes qui allaient ou rentraient des champs, ou encore battaient le linge en aval. Tantôt elles cancanaient et s’esclaffaient, tantôt elles chantaient, de vieilles ritournelles idiotes où des paysans se plaignaient toujours de leurs épouses tandis qu’à l’ombre des chênes, même les rossignols ne pépiaient plus. Quand le vent était à l’Ouest, je devinais les rumeurs du port et les appels des bateliers sur les chemins de halage.

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Les lavandières, vues par Sergueï Vassilkovsky (1880-1890).

Ainsi m’ennuyais-je donc délicieusement, tout en me disant que c’était en fin de compte une bien agréable façon d’agoniser que de traîner saison après saison à savourer les plaisirs bucoliques des campagnes de Petite Russie, à peine gêné par un souffle un peu court de temps à autre, quand mon demi-poumon se mettait à faire des siennes.

Mais c’est alors que, treize paisibles années après qu’un voltigeur français m’eut tiré comme un lapin entre deux pierres tombales, je fus pris pour cible par un chasseur d’un tout autre genre, et c’en fut à jamais fini de ma tranquille convalescence.

 

Dans le chapitre II, l’ex-lieutenant Jouk fait la connaissance d’un cousin surgi de nulle part.

Le voyage du lieutenant Jouk

Ci-dessous, le prologue d’un autre récit de voyage, imaginaire, celui-là. Et pourtant, comme vous allez le voir, tout est lié.

Le projet n’ayant, une fois de plus, pas intéressé les éditeurs, et ayant pris assez la poussière, je me décide à le sortir de sa malle et à vous le proposer à la lecture ici.

Bon voyage, donc…

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LE VOYAGE DU LIEUTENANT JOUK

OU

RÉCIT D’UN APAISANT PÉRIPLE EN AMÉRIQUE RUSSE

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Prologue

 

Une balle entre les tombes

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Est-il convenable de mourir dans un cimetière ?

La réponse peut paraître évidente, car se trouve-t-il en effet de meilleur endroit où rendre son dernier soupir, à part peut-être, dans une église. Toutefois, la question méritait d’être posée, surtout pour ces quelques milliers d’hommes qui, pour le compte de généraux obscurs et de maréchaux qui présidaient à leurs destinées du haut de collines confortablement sises une poignée de lieues en arrière, se fusillaient allègrement entre les tombes du Père-Lachaise.

Ce jour-là, en ce pluvieux mois de mars de l’année mille huit cent quatorze, un empereur avait décrété que l’heure était venue de faire la peau à un autre, de préférence dans les faubourgs de la capitale de ce dernier, afin de mettre un terme à près de vingt-cinq ans de guerre.

Aussi des hommes en bleu et blanc avaient-ils attendu dès le matin, fusils pointés baïonnette au canon, que d’autres, en vert et blanc ceux-là, se décidassent à avancer.

Depuis l’aube, c’était chose faite, et l’on s’entretuait avec ferveur entre bustes de marbre et cénotaphes de pierre moussue. Le crépitement de la mousqueterie roulait d’une pente ombragée à l’autre. L’on se pourchassait vigoureusement entre de dignes caveaux de familles, se perçait le flanc à la commissure des lèvres avides de fosses communes boueuses, se sabrait au détour d’angelots qui souriaient de tant d’ardeur mise à rejoindre au plus vite le Créateur.

L’Histoire garda de l’affaire le souvenir d’une sinistre petite bataille, et ce fut à peu près tout. Il ne se trouva pas de chroniqueur de renom pour brosser le tableau vibrant de cette épopée guerrière, il n’y eut point de chant pour immortaliser les guerriers tombés au champ d’honneur, tués parmi les morts. Très vite, nul ne se soucia plus de ces soldats qui, pour certains, avaient traversé toute l’Europe à pied pour venir rendre l’âme à l’ombre de tombes anonymes déjà défigurées par les ans avant que leurs balles n’achèvent de les enlaidir.

Ce matin-là, dans les vallons et au pied des arbres du cimetière du Père-Lachaise, ils furent, dit-on, près de trois mille à perdre la vie, ultime et inutile sacrifice, qui n’eut d’autre effet que de permettre à Paris d’ouvrir ses portes à l’ennemi avec le sentiment du devoir accompli, tandis que l’Usurpateur abdiquait et que ses vainqueurs se disposaient bientôt à bivouaquer dans ses palais.

Aujourd’hui, pas un monument, fût-ce une modeste plaque, n’est là pour nous rappeler que si ce sont les grands qui mènent les guerres, ce sont toujours les petits qui livrent les combats, et qu’il est bien rare qu’ils sachent pourquoi ils se battent, ou quel est le nom du lieu où beaucoup vont perdre ce qu’ils ont de plus précieux : la vie.

Il suffit de quelques années pour que soit effacé jusqu’à l’écho des coups de feu et des hurlements de douleur et de rage. Puis la paix revient, et avec elle, bien vite, l’envie d’en découdre à nouveau, pour des souverains et des chefs d’État qui ne manquent jamais de raisons de se sauter mutuellement à la gorge. Il en va ainsi depuis des générations. Depuis des millénaires, l’homme égorge son prochain, dans les déserts et sur les mers, dans les forêts et les steppes, dans les villes et les temples. Et quand il en vient à tuer dans les cimetières, la boucle enfin se boucle, pour mieux recommencer…

 

Vous lirez bientôt le premier chapitre des aventures du lieutenant Jouk :

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE

Les contes du Bourreau

Oui, je sais, rien que le titre, déjà…

Et pourtant.

C’est à la fois une longue et une courte histoire, qui commence par ça :

“Le Bourreau passe,

de villes en villages.

Toujours absent,

quand tombe la sentence,

Toujours présent,

pour dresser la potence.

Quand un par un,

chacun il dévisage,

Voyez les tous,

comme ils refluent, tremblants.

Besogne faite,

il repart d’un pas lent,

Mais nul n’oublie

le feu de son regard sans âge.”

Les contes du Bourreau font partie de ce que j’appelle les récits-passerelles, autrement dit, les histoires qui décrivent comment certains personnages passent, accidentellement ou non, d’une réalité à l’autre. C’est dans cette même catégorie que se trouvent Cireasa ou le Sang du calice, Thâ, une énorme épopée en un seul volume qui raconte la vie de la plus grande guerrière de tous les temps, ou encore La Fiancée noire, dont je vous ai déjà parlé ci-dessous.

Dans Les contes du Bourreau, on suit, justement, un personnage solitaire qui vient directement de la série Chemins de croix. Non, je ne vous dis pas lequel, il faudra que vous lisiez la série en question (deux tomes sont déjà écrits, un troisième est bien avancé, sur un total de six).

L’homme parcourt des terres dévastées en compagnie de deux chiens et d’un chat, une grande épée sur les épaules, plus quelques autres moyens divers de faire passer promptement son prochain de vie à trépas, et pour gagner sa pitance, il vend dans les villages miséreux ses compétences d’exécuteur de sentences la plupart du temps prononcées par d’autres. Il ne juge pas, ne prend pas partie. Il tue, c’est tout. Mais il le fait bien, très bien, même, au point d’être devenu une des légendes des terres dévastées.

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Élégance et sobriété, c’est à l’odachi que le Bourreau travaille.

Le récit se décompose en neuf textes d’inégale longueur, et décrit son périple depuis les ruines de son ancienne existence jusqu’à une nouvelle cité flamboyante où il ira se perdre pour devenir l’un des nombreux héros des Contes de l’Auberge.

Le premier, Le chant du bourreau, vous l’avez lu en introduction. Le deuxième, La chanson, parle de ce qui lui manque de son ancienne vie. Le troisième, Maladroits, est une sorte de mode d’emploi pour quiconque serait amené à le croiser. Dans le quatrième, D’un désert l’autre, on le voit se souvenir de ses désolations, et de celles des autres. Dans le cinquième, Une tour sans clé, il découvre une tour fermée et s’interroge.

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Cette tour-là m’a déjà joué bien des tours, et ce n’est pas fini.

Dans le sixième, Les risques du métier, il arrive dans un village où il exécute une sentence mais personne n’est content. Le septième, La guerre des clowns, raconte comment un ancien cirque s’est trompé de public. Le huitième, Une partie de pêche, dépeint sa rencontre avec le propriétaire de la tour sans clé, un certain enchanteur qui cherche sa reine des fées.

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Dans la calme fraîcheur du petit matin, un bourreau et un enchanteur posent leurs lignes et devisent…

Et dans le neuvième et dernier, La cité sans mémoire, on assiste à son arrivée, et à son nouveau départ.

Énigmatique ? Bien sûr, vous savez bien que c’est là un de mes nombreux défauts. Une fois encore, il n’y a donc plus qu’à les écrire, ces fameux contes, marmonneront les éternels cancres du dernier rang.

Et une fois encore, ils auront raison, les cancres.

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