L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Category: Histoire

L’anti-Messiaen

ou

la face cachée du mystère Borand

Par Théophile de Saint-Valet

Ancien élève du conservatoire de Courbevoie, Théophile de Saint-Valet, après avoir sérieusement envisagé une carrière de pianiste concertiste, puis de ténor, puis de chef d’orchestre, est aujourd’hui professeur émérite de solfège au conservatoire de Courbevoie et chroniqueur dans la revue L’Aurore Musicale. Il est l’auteur de Pour une approche structuraliste de l’heuristique préromantique dans la musique allemande et Droit LGBT et Opéra à travers les siècles, qui a été couronné par le grand prix de la critique musicale classique.

 

L’un des multiples mystères qui entourent le personnage de Louis-Félicien Borand (1910-1957) tient au fait que jusqu’à présent, personne n’ait tenté de confronter malgré leur proximité générationnelle la vie et l’œuvre de ce compositeur avec celles du grand maître Olivier Messiaen (1908–1992). Ceci tient selon nous à trois facteurs majeurs :

- Tout d’abord, l’histoire de la musique récente n’a pas promis les deux compositeurs à une même postérité, faisant de Messiaen un véritable phare de la musique du XXème siècle, là où Louis-Félicien Borand (que nous appellerons parfois affectueusement et par souci de concision LFB) reste un compositeur aussi ignoré que « maudit ».

- D’autre part, Olivier Messiaen a vécu bien plus longtemps que Borand, et a continué de composer près de 35 années après la disparition de son quasi contemporain, accédant à une renommée internationale de plus en plus large au fil des décennies qui suivirent la disparition de son concurrent.

- Cela tient aussi surtout à la carrière très iconoclaste du « petit maître de Bourges » (comme l’a surnommé Adam-Philâtre du Rozier dans une des rares tentatives de biographie de LFB) et surtout antithétique, qui fait que presque personne n’a de vision globale du compositeur : il y a ceux qui s’intéressent au jeune compositeur d’avant-guerre, à vrai dire bien fade, au point que son père lui-même musicien l’avait qualifié de “pâle copie du pourtant insipide Poulenc”, et ceux qui observent avec circonspection et prudence les bribes de musique et d’informations que nous avons sur l’œuvre du Borand d’après-guerre, qui ferait plus penser à un “Pierre Henry qui aurait passé les portes de l’enfer sans la moindre intention d’en revenir”. (John Starver : The influence of Borand’s music on Death Metal genesis)

- Enfin, rien n’attestait jusqu’à maintenant d’une quelconque relation, d’un quelconque lien entre les deux musiciens.

Pourtant, lorsqu’on jette un regard un peu attentif à la biographie des deux compositeurs, de nombreuses concordances de dates sautent aux yeux. Et de troublants parallèles et oppositions naissent de ces concordances.

Borand et Messiaen se sont-ils connus? Ignorés? Nul ne le savait, nul ne s’était peut-être encore posé la question. La révélation récente d’une correspondance inconnue entre Borand et un ami d’enfance vient pourtant jeter une lumière nouvelle et troublante sur cette problématique. Découverte en ce début d’année lors d’une vente aux enchères qui suivit la liquidation judiciaire de la « Maison de Repos des Lilas » dans les environs de Bourges, il s’agit d’un échange épistolaire (dont ne demeurent que les missives de LFB) entre le compositeur méconnu et Ernest-Antoine Panassieux, ancien directeur de l’établissement à l’époque où la maison de repos était encore une clinique psychiatrique, ancien camarade de collège de LFB, décédé en 2005 à l’âge vénérable de 95 ans. Ces nouvelles informations que nous avons pu réunir en compulsant avec passion cette correspondance malheureusement incomplète nous permettent de dresser aujourd’hui un portrait contrasté des compositeurs. Les zones d’ombre demeurent importantes, encore plus qu’auparavant sans doute puisqu’alors on ne se doutait encore de rien. Elles permettent néanmoins de se demander si pendant toutes ces années, Borand ne se révélerait pas comme étant plutôt le négatif parfait d’Olivier Messiaen, son opposé en toute chose. Là où Messiaen insufflait dans sa musique sa foi catholique, son amour des couleurs (il était sujet à la synesthésie) et des oiseaux (il était fier d’être un véritable ornithologue), LFB ne fut-il pas le chantre du noir et blanc – en évitant le blanc -, de l’obscur et du sépulcral? Là où l’un brillait par son génie et irradiait toute une génération par son enseignement, (https://www.youtube.com/watch?v=GSWatsiBErU) l’autre fut un pâle professeur de province sans talent, puis un misanthrope solitaire et inquiétant. Pourtant, nous commençons maintenant seulement à comprendre que ces deux-là furent liés par un étrange destin, et ce justement parce qu’ils étaient opposés, à moins que ce ne fut ce destin qui les opposât.

 

Des apprentissages aux antipodes

 

Un parallèle sur le début des vies d’Olivier Messiaen et Louis-Félicien Borand est terrible et accablant pour ce dernier : Messiaen naît en 1908 à Avignon, Borand en 1910 à Bourges. Son père est professeur de musique et tyrannique, celui de Messiaen est un intellectuel catholique professeur d’anglais et sa mère est poétesse. On dirait que tout est déjà dit : Messiaen a grandi dans une famille ouverte, JLB resta sous le joug d’un père dominateur, aigri et cruel. L’un allait s’épanouir dans la musique, l’autre serait contraint de s’y résigner.

Alain et Olivier (à droite) Messiaen, en 1914 (coll. Olivier Messiaen).

Alain et Olivier (à droite) Messiaen, en 1914 (coll. Olivier Messiaen).

La guerre voit cette fois les deux pères s’opposer dans leurs destins respectifs : Marcel Messiaen est enrôlé en 1914 alors que le père de FLB, pourtant volontaire, est réformé pour raison de santé et ne sera mobilisé que brièvement en octobre 1918.

À la fin de la guerre, Olivier Messiaen fait son entrée au conservatoire de Paris pour des études qui vont s’avérer brillantes et culminer en 1930 avec un premier prix de composition. Borand entre à l’Ecole Nationale de Musique de Bourges en 1921, poussé par un père qui l’oblige depuis 1905 à travailler laborieusement son piano.

Puis c’est l’heure des premières compositions et des émois. FLB écrit son Élégie de Printemps, Messiaen la met en pratique et épouse en 1932 la violoniste Claire Delbos et se lance dans sa prémonitoire Ascension pour orchestre. A cette époque, nulle mention de Messiaen dans la correspondance naissante du jeune Borand avec son copain de collège Panassieux : il ne s’intéresse sans doute pas assez à son futur métier pour avoir entendu parler de son condisciple.

1936

1936 est un tournant : Les deux hommes deviennent professeurs, Borand à l’Ecole Nationale de Musique de Bourges où il enseigne le piano, et Messiaen à l’Ecole Normale de Musique. Ce dernier crée le groupe de musiciens “Jeune France” avec Yves Baudrier, André Jolivet et Daniel-Lesur.

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Ce mouvement est soutenu par de nombreux artistes établis, dont Francis Poulenc. L’acte public fondateur de « Jeune France » est le concert événement du 3 juin 1936, Salle Gaveau, avec l’Orchestre de Paris et le pianiste vedette de l’époque, Ricardo Vines. Le programme inclut deux œuvres du jeune Olivier Messiaen : Les Offrandes Oubliées et L’Hymne du Saint-Sacrement.

Fin mai 1936, au lendemain du triomphe de Léon Blum et de ses alliés du Front Populaire aux élections législatives, JLB, qui n’entend rien à la politique, monte à Paris dans le but de rencontrer Francis Poulenc. On ne sait pas grand-chose quant au contact effectif ou non entre Borand et le vieux maître. La correspondance de LFB est confuse et incomplète à ce sujet. Mais il semble que Poulenc conseille (directement ou indirectement) au jeune provincial de se joindre au mouvement “Jeune France”. Borand s’y refuse-t-il ou est-il poliment éconduit, le fait est qu’il n’y participera jamais.

Ce qui est avéré par contre, car il le relate avec moult détails dans sa correspondance, c’est qu’il assiste à ce premier concert à Gaveau lors de son séjour parisien. Arrivé Salle Gaveau avec enthousiasme, il en repartira profondément perturbé et circonspect. Nous savons par ses lettres à Panassieux qu’il y rencontre en particulier une jeune femme “silencieuse et mélancolique” dont il tombe immédiatement amoureux. Il lui parle ce soir-là, sans que sa lettre enfiévrée à Panassieux ne révèle la teneur de leur discussion. Mais ce n’est que bien plus tard dans la soirée ou même le lendemain matin que LFB comprend que la fascinante inconnue n’est autre que l’épouse d’Olivier Messiaen, la violoniste Claire Delbos.

C’est de cette soirée que date une haine inextinguible et jalouse de Louis-Félicien Borand pour Olivier Messiaen et son œuvre !

Une affaire de stalags

Le lieu suivant de rencontre entre les deux hommes sera beaucoup moins festif. Bouleversé bien plus par son expérience personnelle que par son expérience musicale, Borand repart rapidement pour Bourges et reprend son existence déjà routinière. Il n’oublie néanmoins pas Claire qui revient régulièrement dans ses lettres à Panassieux. Il semble même qu’une tentative de correspondance entre les deux se soit esquissée, à l’initiative du jeune professeur de piano bien sûr, mais LFB ne reçoit manifestement aucune réponse aux missives enflammées qu’il envoie à l’épouse de son concurrent et rival. 1937 réunit à distance autant qu’elle ne les oppose les deux compositeurs de par leurs créations : Borand écrit sa Symphonie dite “du Père”, exécutée (les plus médisants affirmèrent que le mot était d’ailleurs parfaitement choisi pour la circonstance) fin juin de la même année par les élèves du conservatoire de Bourges en première partie de leur gala de fin de saison. Cela reste la seule exécution publique de l’unique symphonie de son compositeur à ce jour. On raconte d’ailleurs que Borand père quitta ostensiblement la salle avant la fin du deuxième mouvement. Quelques jours auparavant, le 4 juin, venaient d’être créés toujours Salle Gaveau les Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen, une œuvre dédiée à son épouse Claire dont Mi était le surnom affectueux. Le père professeur versus l’épouse violoniste : on ne s’étonnera finalement pas d’apprendre début 1938 les fiançailles de LFB avec Marie Lerault, elle-même violoniste de son état et enseignante au conservatoire de Bourges. C’est aussi l’année où Borand publie à compte d’auteur ses roboratives Pièces pour le Clavecin ainsi que ses Faunes, trop visiblement inspirés par le vocabulaire orchestral de Claude Debussy.

La rage de Borand père à l’annonce de fiançailles qu’il juge de par trop médiocres ne pourra s’exprimer directement que quelques mois, car son fils Louis-Félicien est mobilisé en août 1939 dans le 95eme régiment d’infanterie. Ses missives, devenues plus rares, apprennent qu’il continue néanmoins de composer.

Le 19 mai 1940, Borand est fait prisonnier par les Allemands. À partir de cette date, sa correspondance devient encore plus sporadique avant de s’interrompre définitivement en 1942. Il prétend avoir été interné au Stalag VI-K en Westphalie, bien qu’on en ait jamais eu confirmation officielle.

Stalag VI-K

Stalag VI-K

Olivier Messiaen quant à lui est bien emprisonné le 20 juin 1940 au Stalag VIII-A à Gorlitz. C’est là qu’il entreprend la composition d’une de ses œuvres majeures, le sublime Quatuor pour la Fin du Temps (inspiré par l’Apocalypse selon Saint-Jean et composé en hommage à l’ange annonciateur de la fin des temps).

Olivier Messiaen — à gauche — au Stalag VIII-A.

Olivier Messiaen — à gauche — au Stalag VIII-A.

C’est un quatuor écrit pour piano, violon, violoncelle et clarinette, effectif déterminé par la présence de ces pupitres dans l’effectif des prisonniers. Le 15 janvier 1941, le Quatuor pour la Fin du Temps est exécuté au Stalag VIII-A devant un public d’environ 400 personnes.

300px-Quatuor_pour_la_fin_du_TempsOlivier Messiaen est au piano. Même si sa correspondance est très incomplète et commence à devenir sibylline, il est à peu près certain que Borand est dans le public. On n’en saura pas plus, mais il semblerait qu’il soit venu du VI-K au VIII-A sur décision d’un personnage peut-être encore plus mystérieux, le sulfureux Harald Suttner, qui aurait lui aussi assisté à la création du Quatuor, et qui aurait ainsi amené Borand “dans ses bagages”. Tout ce que l’on sait de Suttner, c’est qu’il écume alors les stalags en quête non d’interprètes, mais de compositeurs. Toutefois, il est apparemment reparti du Stalag VIII-A après la représentation, toujours en compagnie de Borand, et sans avoir cherché à entrer en contact avec Messiaen.

En mars 1941, Messiaen est libéré et rentre à Paris. Il ne le sut jamais mais cette libération rapide le sauva d’un destin funeste, car trois jours à peine après son départ parvint une demande de transfert pour le Stalag VI-K de Westphalie. Mais le compositeur n’était plus là, et l’officier en charge du Stalag VIII-A, qui avait assisté à la création du quatuor, ne donna pas suite à la demande, qui resta lettre morte jusqu’à la libération où elle fut archivée parmi tant d’autres.

Borand 2, ou l’antithétique hérétique

On perd toute trace de Louis-Félicien Borand à partir de 1942. Sa présence antérieure dans le Stalag VI-K n’a d’ailleurs jamais été véritablement démontrée. Sa correspondance avec Panassieux s’interrompt également brusquement et définitivement à la même date. C’est aussi à ce moment qu’en France, la vie d’Olivier Messiaen connaît un profond bouleversement. Il est d’abord nommé professeur au Conservatoire de Paris. La même année, il rencontre la jeune pianiste Yvonne Loriod, alors âgée de dix-neuf ans, dont le jeu virtuose et puissant et la capacité de déchiffrage hors normes vont aussitôt fasciner le jeune professeur. Yvonne Loriod devient immédiatement l’interprète de ses compositions de piano, et on peut aussi affirmer que c’est cette rencontre qui va pousser Messiaen à désormais composer beaucoup plus pour cet instrument. Claire Delbos a probablement du mal à vivre le succès grandissant de son mari, où elle ne tient finalement pas une grande place si ce n’est de spectatrice privilégiée, ainsi que cette nouvelle concurrence féminine qui a par opposition un gros impact sur la musique du compositeur.

A Bourges, en 1943, Marie Lerault enterre définitivement ses médiocres fiançailles avec Borand en épousant un collègue du conservatoire, accessoirement professeur de violoncelle. Il n’y aura plus aucune trace de correspondance ni de relation entre elle et LFB. En 1943 toujours, le 10 mai, Olivier Messiaen et Yvonne Loriod créent côte à côte les Visions de l’Amen, magnifique œuvre de piano à quatre mains. (https://www.youtube.com/watch?v=IB4pk5nMEVY). Sans vouloir suggérer le moindre lien de cause à effet, c’est néanmoins autour de cette date qu’apparaissent les premiers signes du déclin mental et physique de Claire Dubos.

1945 voit encore les destins s’entrechoquer et basculer à distance : cette année-là, Borand est récupéré par des soldats canadiens, alors qu’il est en train d’errer sur les routes de Westphalie. Son état mental semble fragile. En France, Claire Delbos, à la suite d’une opération, commence à souffrir de troubles de la mémoire puis d’enfermement mental. Elle est diagnostiquée comme étant victime d’une atrophie cérébrale irréversible. Elle entrera d’abord dans un sanatorium, puis visitera de nombreuses cliniques avant d’entrer en asile psychiatrique.

La lecture des archives ouvertes au même moment que fut révélée la correspondance de Borand semble suggérer qu’un de ces lieux de soins fut la « Clinique des Lilas », située dans les environs de Bourges, et tenue par le Docteur Parnassieux (l’ami de collège et correspondant de LFB). On ne sait rien de ce supposé bref séjour de trois semaines. Mais la consultation des archives révèle que c’est à cette époque que le docteur Parnassieux fit procéder à l’acquisition d’un matériel hi-fi dispendieux pour en équiper son cabinet. La santé de Claire Delbos déclina encore plus vite au sortir de la Clinique des Lilas. Au fil des semaines, des mois puis des années, on raconte qu’elle perdit successivement l’usage de la vue, puis de l’ouïe, puis la faculté de se mouvoir avant de se paralyser peu à peu.

Olivier Messiaen resta tout au long de sa vie extrêmement discret sur cette terrible période. Il sembla la vivre sur le mode du déchirement, de la mauvaise conscience et de l’immersion dans la religion. Selon ceux qui l’ont alors côtoyé, il adopta peu à peu un vocabulaire proche de celui qu’on utilise pour qualifier les saints en parlant de Claire Delbos, comme s’il associait le terrible destin de son épouse à celui d’une martyre. Et si l’attirance pour Yvonne Loriod était évidente, sa profonde foi catholique lui interdisait de céder à cet amour, surtout en ces circonstances et même si la santé déclinante de sa femme les séparait et signait aussi en quelque sorte la mort de leur couple. Souvent les plus belles œuvres surgissent des plus grands déchirements, et il en conçut un triptyque sur le thème du mythe de Tristan et Iseult, de l’amour et de la mort, avec Harawi (cycle de mélodies), la Turangalîla Symphonie et les Cinq Rechants pour chœur à capella, des œuvres qui vont rythmer l’étrange avancée parallèle à distance des deux compositeurs.

Harawi est d’abord créé le 27 juin 1946 à Bruxelles.

A peine deux mois plus tard, Borand semble répliquer à distance avec Hamadryas 38, jouée dans la Kleine Zaal du Concertgebouw d’Amsterdam. Première surprise, c’est la première (et dernière) fois qu’une œuvre de Borand est donnée dans une institution aussi prestigieuse, fût-ce dans sa petite salle. Nous ne connaissons pas d’explication à la chose, si ce n’est qu’il s’agit d’un concert financé par des fonds privés, mais dont l’origine reste encore inconnue. Mais d’autre part, et surtout, il s’agit là de la première œuvre de Borand dans un style totalement iconoclaste par rapport aux exécutions précédentes. La création de l’œuvre laisse les quelques auditeurs présents stupéfiés, certains (pour reprendre leurs dires) terrifiés par ce qu’ils viennent d’entendre.

LFB récidive dès l’année suivante à Paris avec Chants de Colère et de Métal crée Salle Colonne.

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Cette œuvre est à ce jour la plus connue, ou plutôt la moins méconnue de son auteur : elle fit en effet l’objet d’une captation radiophonique pour le Programme National de la RDF. Le concert ne fut jamais diffusé à la radio, le scandale de son audition fut bien trop grand, un septuagénaire s’effondrant en particulier aux deux tiers de l’œuvre, victime d’une crise cardiaque qui s’avéra fatale. Par contre la bande fut utilisée pour la parution en 1948 d’un microsillon 33 tours vendu “sous le manteau”, édité par un label totalement confidentiel du nom de Lontano, dont Chants de Colère et de Métal fut la première et dernière sortie. Du premier pressage, Lontano ne vendit qu’une trentaine d’exemplaires avant de passer le reste du stock au pilon l’année suivante, ce qui fait de ce vinyle méconnu l’un des plus recherchés et des plus chers au monde. Il est donc possible (à défaut d’être aisé ou courant) de pouvoir écouter l’enregistrement de cette œuvre, une expérience faite par votre serviteur et qui ne laisse pas de plonger l’auditeur dans la perplexité puis l’angoisse la plus sourde.

En 1949, coup sur coup, on assiste à la création à Seattle du Lamento di Zêta de Borand puis en décembre de la même année à celle de la monumentale Turangalîla Symphonie de Messiaen par Léonard Bernstein à la tête de l’Orchestre Symphonique de Boston et Yvonne Loriod au piano. De l’avis unanime des rares exégètes à s’être intéressés à l’époque à Borand, il est évident que l’œuvre de Messiaen a totalement éclipsé celle de Borand! C’est à cette époque que Borand se livre d’ailleurs à son unique déclaration publique sur son contemporain, déclarant dans un des trois entretiens radiophoniques qu’il ait jamais accordés : “Messiaen croit toucher à la vérité, mais il en a peur”, ce qui en dit long sur son acrimonie envers lui, mais ne manque pas de relancer les spéculations sur la véritable nature de leur antagonisme. En tout cas, FLB répliquera l’année suivante en donnant de nouveau à Bruxelles la première de In a XiXi Glass. Cette fois, il n’eut pas besoin de Messiaen pour passer inaperçu, tant son œuvre déconcerta et troubla le maigre public et les rares critiques qui s’étaient aventurés à venir l’écouter. C’est à partir de cette œuvre que commença à se diffuser la rumeur au sujet d’un “sentiment de malaise” qui gagnait et poursuivait les auditeurs des œuvres “maudites” de Borand. Il fut en tout cas vite oublié car en juin de la même année, Messiaen acheva son triptyque en donnant les Cinq Rechants dans l’Amphithéâtre de La Sorbonne. Si les dimensions de l’œuvre étaient bien plus modestes que celles de la Turangalîla, ces Rechants concentrèrent pourtant l’attention de tout le petit monde contemporain, par l’utilisation de cette étrange langue inconnue, écrite par Messiaen en “moitié français surréaliste, moitié langue inventée”.

L’étouffement du noir Borand, que nous devrions qualifier plutôt d’obscur dans tous les sens du terme, se poursuivit les années suivantes avec une régularité de thèse complotiste : le 6 juin 1951 furent créées à Tunis les 4 Études de Rythmes de Messiaen – nous mentionnons ce fait dans ces biographies comparées de par la place primordiale que tient cette œuvre (relativement atypique dans la production du maître catholico-ornithologue) dans l’histoire de la musique contemporaine – n’est-ce point elle qui amena le jeune Boulez à suivre la classe de composition de son aîné, pendant une (seule!) année? Mais sa véritable date importante de diffusion internationale fut sa création française à Toulouse le 7 juin 1951. Là aussi, la première audition du mystérieux Fractured View de Borand fit les frais de l’aura de la nouvelle œuvre de son concurrent.

La chute précipitée de l’ange noir

Borand disparaît à nouveau de 1952 à 1955, cette fois aux Etats-Unis. Son statut de compositeur maudit (on parla de vagues – limitées par la maigreur des audiences – de suicides après certaines de ses créations) qui commençait à frémir en Europe se dissout dans le silence médiatique de son absence et l’omission prudente de reprises de ses œuvres sur scènes. Mais il réapparaît en 1956, dans ce qu’on pourrait appeler une ultime course à l’abîme.

De son côté, Messiaen, plongé au cœur du drame intime de la lente agonie de son épouse (à laquelle il continue de rendre de régulières visites, conduit en voiture par Yvonne Loriod), se lance dans un long cycle d’œuvres consacrées aux oiseaux, que nous nous risquerons en la circonstance à qualifier d’animaux de la rédemption. Les destins des deux hommes vont s’entrechoquer une dernière fois.

Le 10 mars 1956, les Oiseaux Exotiques de Messiaen, pour piano et petit orchestre, sont donnés en avant-première au Théâtre du Petit Marigny, siège du fameux “Domaine Musical” lancé par l’impétueux Pierre Boulez. C’est cette même année que sont données (chacune dans un hangar désaffecté) à New York puis à Paris les deux seules exécutions de La Forêt par-delà le Bleu de Borand. Malgré notre ténacité, il nous a été impossible de retrouver un témoin direct de l’une de ces deux seules exécutions, de ce qui a été un des plus grands et méconnus scandales de la musique de la seconde partie du XXe siècle. Ne pouvant qu’extrapoler sur une absence de description du contenu musical, nous émettrons juste l’hypothèse (néanmoins solide) que la forêt demeure le domaine de prédilection des oiseaux, même sans doute chez Borand – peut-être s’agit-il ensuite d’un problème d’espèce ovipare pour caractériser chaque œuvre…

Puisque mention est faite du Domaine Musical, nous sommes obligés de mentionner à ce stade de l’analyse, avec toutes les réserves d’usage pour ce que nous considérerions en d’autres circonstances comme une “fake news”, pour reprendre un vocable pitoyablement en vogue, une anecdote qui serait loin d’en être une si elle était avérée. Nous ne revenons pas sur le Domaine Musical, cette société de concerts crée par Pierre Boulez en 1954 et qui a fait découvrir toute l’œuvre de l’avant-garde du XXe siècle à un public encore néophyte, même mélomane. L’une des anecdotes étonnantes et détonantes liées au Domaine Musical est liée à la mort du célèbre peintre Nicolas de Staël. On sait que Nicolas de Staël s’est suicidé à Antibes le 16 mars 1955 à l’âge de 41 ans en se jetant de la terrasse de l’immeuble où il avait son atelier. Ce qu’on sait moins, ce que durant ses derniers jours, Nicolas de Staël, assista à un concert du Domaine Musical dirigé par Pierre Boulez le 5 mars 1955 au Théâtre Marigny. De retour à Antibes, il entama de ce qui allait être son ultime œuvre, un tableau fascinant resté inachevé qui s’appelle Le Concert et qui semble directement inspiré de son expérience au Petit Marigny.

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On attribue généralement le suicide du peintre à son amour contrarié pour une jeune femme prénommée Jeanne. Bien entendu, certains critiques ne manquèrent pas également d’ironiser par pure médisance sur la relation de cause à effet entre ce concert de musique contemporaine et la fin tragique du peintre. Mais ce qu’on sait encore moins, c’est que, l’ironie ou la médisance faisant mécaniquement place à une forme de paranoïa hystérique et collective, le bruit courut brièvement en 1955 que Nicolas de Staël avait été également l’auditeur d’une œuvre (à ce jour non identifiée) de Borand. LFB n’a jamais été programmé ni dans le cadre du Domaine Musical, ni au festival de Donaueschingen ni dans le moindre festival de musique contemporaine digne (?) de ce nom. Il n’est bien sûr pas fait mention de ce compositeur dans le programme de l’ultime concert officiel auquel de Staël assista. On raconte par contre qu’une fois Boulez et certains musiciens partis, cette nuit-là, le Petit Marigny rouvrit pour un bref happening consacré à l’audition de cette œuvre mystérieuse de Borand pour un petit public d’initiés. On ignore si Borand était déjà rentré des Etats-Unis, on suppute que pour une raison ou une autre, de Staël fut présent. De source officieuse, on sait que la soirée se prolongea ensuite jusqu’au petit matin dans les catacombes de Paris, mais sans Borand ni de Staël, cela a été vérifié paraît-il grâce à une série de clichés pris sur place à laquelle votre serviteur n’a malheureusement pas eu accès. Une fois de plus, aucune preuve formelle n’atteste ni du deuxième concert, ni de la présence de NDS à ce second concert. Seule la soirée cérémoniale des catacombes est avérée, mais elle peut tout à fait avoir eu lieu sans aucun concert préalable. L’honnêteté et le souci d’une exhaustivité toujours vaine nous ont poussé néanmoins à témoigner de cette rumeur ensuite vite étouffée.

En Octobre 1956, Messiaen entame la composition de son vaste cycle pianistique du Catalogue d’Oiseaux, qui le tiendra occupé jusqu’en 1956. En 1957, Borand crée Huit. On sait juste que Théodore Adrenasky, le célèbre critique du Défi à l’époque, victime en 1958 d’une chute malencontreuse sous une rame de métro, dira en guise d’unique commentaire qu’il regretterait “tout le reste de sa vie” d’avoir assisté à ce concert, qu’il refusa à l’époque de chroniquer dans les colonnes de son quotidien. Parallèlement, on sait de source aussi sûre qu’obscure qu’à la même époque, LFB a commencé à travailler sur son grand œuvre, Longue Mort au Roi. Personne ne semble avoir entendu cette œuvre, les rumeurs les plus folles circulent néanmoins sous le manteau du mystère et de la peur dans les cercles les plus initiés. Il y serait question de lugubres chants d’oiseaux, à nouveau et forcément, ainsi que d’une mystérieuse cloche. Nous ferons peut-être une communication ultérieure consacrée à ce sujet unique.

Puis les choses se précipitent. En un ultime clin d’œil maléfique du destin, Olivier Messiaen perd son père le 26 juin 1957. Le 12 novembre de la même année, Borand meurt renversé par une voiture avenue d’Italie.

Les spécialistes ne cessent de s’interroger sur les circonstances encore aujourd’hui mystérieuses de ce décès, qui ne manque pas d’évoquer par prémonition celui de Roland Barthes en mars 1980 suite à un accident similaire de la circulation parisienne le 25 février 1980. N’oublions d’ailleurs pas qu’un chapitre des fameuses Mythologies de Barthes, rédigées entre 1954 et 1956 et parues faut-il le rappeler en 1957 aux éditions du Seuil, devait initialement s’intituler Borand l’Américain, ange maudit.

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Ce texte, connu par les exégètes comme le “54e mythe” du philosophe, fut mystérieusement retiré de l’édition finale du Seuil à quelques semaines de la publication de l’ouvrage, sans qu’il soit aujourd’hui possible d’en retrouver la trace tant dans les archives de l’écrivain que dans celles de l’éditeur. On raconte aussi qu’en octobre 1979, sur France Musique, invité de la célèbre émission de Claude Maupomé Comment l’entendez-vous ? pour parler de Robert Schumann, Roland Barthes fit une courte digression sur l’influence du “dernier Schumann” sur le “Borand d’après-guerre”, ce qui ne manque pas de sel (ni de poivre s’agissant de Borand) lorsque l’on sait que le dernier Schumann est mort en 1856, interné dans l’asile du Dr Richarz à Endenich, près de Bonn, donc dans le sud de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie » (mes neveux — le destin et la volonté nous ayant heureusement épargné une descendance directe — ajouteraient : “Moi je dis ça je dis rien” !).

Pourtant, il est impossible de retrouver cet extrait de la conversation, manifestement coupé au montage du Podcast actuellement consultable sur le site de l’INA. Il n’en est pas plus fait mention lors des fameux colloques Barthes et la Musique des 3, 4 et 5 juin 2015 à Singer Polignac, consultables sur le site de la fondation, et dont deux des conférences étaient consacrées à Barthes et Schumann.

Votre serviteur s’est longuement interrogé lui aussi sur la disparition aussi brutale que mystérieuse de Borand, d’autant plus à l’aune des récentes découvertes dites de Bourges. Après vérification, Olivier Messiaen ne se trouvait pas à Paris ce jour-là, il est prouvé qu’il était dans sa région grenobloise en train de composer. Une zone d’ombre demeure sur l’emploi du temps d’Yvonne Loriod sur le jour de l’accident et celui qui précède, nous sommes en cours de vérification et ne manquerons pas d’amender ultérieurement cette publication si nécessaire.

In memoriam LFB

Borand disparu, c’est comme si le destin devait achever son œuvre et Messiaen poursuivre la sienne : le 15 avril 1959, Yvonne Loriod crée son monumental (plus de 2h40 de musique) Catalogue d’Oiseaux salle Gaveau. La semaine suivante, Claire Delbos décède dans un hôtel psychiatrique des Hauts-de-Seine. Après les obsèques de son épouse, Olivier Messiaen retourne immédiatement s’enfermer dans son travail.

En 1961, Olivier Messiaen épouse Yvonne Loriod.

Il est inutile de poursuivre là la narration du destin extraordinaire du grand maître du XXème siècle, en tout cas cette narration n’a pas sa place ici : Les Couleurs de la Cité Céleste (1964) une nouvelle fois en référence à l’Apocalypse,

Et Expecto Resurrectionem Mortuorum (1965) qui célèbre les morts des deux guerres mondiales,

ou l’inattendu Des Canyons aux Étoiles (1974) et son étonnant mouvement Appel Interstellaire, ou son monumental opéra Saint-François d’Assise en 1975 sont aujourd’hui considérés comme des chefs d’œuvre et des jalons incontournable de l’histoire de la musique.

Olivier Messiaen s’éteint le 27 avril 1992 à l’Hôpital Beaujon de Clichy. Yvonne Loriod n’aura de cesse d’entretenir la mémoire et la postérité de son époux, tant par son enseignement que par ses concerts. Elle décède à son tour le 17 mai 2010 à Saint-Denis.

Le négatif de l’autre

Nous avons finalement le sentiment qu’encore plus de questions se posent au sortir de cette analyse qu’avant que nous ne prenions connaissance des découvertes conséquentes à la liquidation judiciaire de la Maison de Repos des Lilas. Plusieurs voix essentielles nous manquent bien sûr : Borand a laissé très peu de témoignages, Olivier Messiaen n’a jamais fait mention du “petit maître de Bourges”, Yvonne Loriod (que nous avons bien connue, mais malheureusement avant la publication de la correspondance de Borand et Parnassieux) non plus.

Car une question fondamentale demeure, elle reste sans fondement aucun, mais une des réponses possibles pourrait faire basculer le cours de l’analyse de l’histoire de la Musique : Messiaen a-t-il ignoré jusqu’au dernier jour l’existence de ce médiocre puis ténébreux concurrent, comme tout le laisse à penser, ou au contraire le connaissait-il parfaitement ? Cette question est fondamentale car tout oppose les musiques de Borand et de Messiaen. Qui est l’antithèse, qui est le négatif de l’autre ? Borand a-t-il développé son œuvre en fonction de l’acrimonie conçue à l’encontre de l’époux de Claire Delbos dès 1936 ? Ou Olivier Messiaen a-t-il sciemment développé une œuvre faite de lumière, de couleurs, de chants d’oiseau et de foi catholique pour conjurer la noirceur et la désespérance de son concurrent ?

C’est comme si dans la galaxie de la musique humaine ou créée par l’homme, deux puissances fondamentales s’affrontaient : l’astre puissamment solaire d’Olivier Messiaen, et le ténébreux et terrible trou noir crée par Borand, fait d’anti-matière et de douleur. Et répondre aux questions que nous nous posons encore permettraient peut-être d’anticiper l’avenir de cette galaxie : poursuivra-t-elle son expansion lumineuse ou sidérale, où sera-t-elle inéluctablement aspirée vers le néant ?

Théophile de Saint-Valet

 

Le miroir de la mémoire

Il y a quatre ans exactement, j’ai entamé la rédaction d’une nouvelle, ce qui, vous le savez, n’est pas mon mode d’expression favori. Mais là, ça s’imposait, pour trois raisons.

Tout d’abord, la veille, une amie irremplaçable, née sur les flancs des Carpates, avait perdu quelqu’un qui lui était très cher, ce qui m’avait beaucoup touché. Ensuite, le 11 novembre, comme à chaque fois, je n’avais pu m’empêcher de penser à celui de mes deux grands-pères qui avait vécu toute la guerre. Et le soir même, j’avais enfin découvert le nom d’un morceau que j’avais toujours aimé, toujours trouvé très émouvant, et dont les harmonies poignantes m’avaient toujours paru liées au sacrifice inutile de toute cette génération.

Ce trop-plein d’émotions a donné ce qui suit :

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Ce texte, court, devrait logiquement s’inscrire dans une série de nouvelles. En fait, il pourrait même s’inscrire dans trois séries différentes. Une qui serait consacrée à la Première Guerre mondiale, projet qui m’obsède depuis quelque temps déjà. Une qui tournerait plus généralement autour du thème de la guerre sous toutes ses formes. Une qui serait dédiée à l’histoire de la Roumanie.

Et La Charge se trouverait au croisement, mini-passerelle entre trois points de vue sur une même chose. Ou pas. Peut-être n’en ferai-je rien, pour finir, car La Charge se suffit à elle-même.

Curieuse façon de rendre hommage à mon grand-père français (qui se sentait tout à fait français, et même gascon, malgré sa part de sang cubain), n’est-ce pas ? En évoquant le sacrifice de ces cavaliers à l’autre bout de l’Europe, dans des combats dont il n’eut sans doute jamais idée de son vivant.

Peut-être aurait-il compris. Ou pas. Je ne sais pas, je ne l’ai pas connu, il est mort un an avant ma naissance. Il n’a jamais pu me raconter sa guerre, qui fut terrible et le marqua à jamais. Il serait probablement surpris — lui dont la mère avait quitté son île pour un si grand voyage vers l’Est — de voir son petit-fils être lui-même attiré encore plus à l’Est.

Car pour moi, la guerre, c’est aussi celle des autres, ces autres que je considère comme les miens. Les Ukrainiens. Et les Roumains. De 1914 à 1917, les Ukrainiens furent emportés dans la tourmente au nom de l’empire russe, et ils furent fauchés par dizaines de milliers dans les vaines offensives tsaristes, pour le compte d’un pouvoir dont ils n’avaient jamais voulu.

Quant aux Roumains, à la fin du mois d’août dernier, ils ont célébré le centenaire de leur intervention dans la Première Guerre mondiale aux côtés des Alliés. Personne, ici, ne s’en soucie, évidemment. Pour la petite Roumanie (moitié moins grande à l’époque qu’aujourd’hui), cette décision eut des conséquences tragiques. Au mieux, la participation roumaine à la Grande Guerre a droit à une mention, une phrase en passant dans les écrits de nos historiens et de nos spécialistes qui, quand ils ne disent pas de sinistres bêtises, se contentent de signaler que le pays fut écrasé en quelques mois par les Allemands. Et c’est tout. Du reste, ils n’ont guère plus de temps et d’espace à accorder aux Russes, sinon pour dire qu’ils étaient incompétents et ont été battus, ce qui est très loin de la réalité. Ni aux Serbes, qui ont résisté seuls pendant près d’un an avant de succomber. Non, ils n’ont de mots que pour la Marne, Verdun, un peu de Somme, quand même, mais pas trop non plus, et puis les mutineries, et l’entrée en guerre des Américains, ah, les Américains…

En quelques phrases, la voici donc, cette guerre roumaine. Après de longues tractations, le roi de Roumanie, pourtant d’origine allemande, choisit de rejoindre le camp des Alliés, qui lui avaient fait maintes promesses. Londres et Paris lui avaient garanti deux choses : il pourrait récupérer la Transylvanie, majoritairement peuplée de Roumains, et eux-mêmes se chargeraient d’attaquer la Bulgarie pour empêcher cette dernière de le poignarder dans le dos. Quant aux Russes, ils avaient promis leur soutien. Alors, l’armée roumaine, mal préparée, s’élança avec enthousiasme, libéra les premières villes occupées depuis des siècles par les Autrichiens et les Hongrois. Puis le piège se referma. Les Russes n’intervinrent que mollement. L’offensive alliée contre la Bulgarie ne se matérialisa pas. Les Bulgares, épaulés par les Allemands et les Ottomans, passèrent à l’action. L’état-major roumain multiplia les erreurs, céda à la panique, les Austro-hongrois contre-attaquèrent. En novembre 1916, l’armée roumaine en était réduite à lancer sa cavalerie dans des charges inutiles pour tenter de retarder l’inévitable. Bucarest tomba en décembre. Durant toute l’année 1917, et jusqu’en mars 1918, les Roumains s’accrochèrent dans “leur” Moldavie, où la population fut en outre victime d’une monstrueuse épidémie de typhus. Encadrés par les Français de la mission du général Berthelot (encore aujourd’hui considéré comme un véritable héros national en Roumanie), ils rendirent coup pour coup aux Austro-hongrois et aux Allemands, qui ne progressèrent plus. Alors vint février 1918, l’empire russe s’effondra, il y eut Brest-Litovsk, et tandis que, de leur côté, les Ukrainiens se battaient déjà pour leur liberté, les Roumains, eux, encerclés, durent déposer les armes. Ils ne revinrent dans la guerre qu’en novembre, mais ceci est une autre histoire.

Ils finirent certes dans le camp des vainqueurs, mais à quel prix ? 750 000 des leurs, civils et militaires, avaient péri, soit 10 % de la population de l’époque.

Pour moi, c’est aussi cela, le 11 novembre. Passé depuis longtemps de l’autre côté du miroir, cette mémoire-là est désormais autant la mienne que la leur, et j’en suis fier, aussi fier que de la guerre de mon grand-père.

In memoriam. Puissent-ils tous être In paradisum.

Une brève histoire de l’Œil (2)

Empires et démons

Nous entrons donc dans l’histoire écrite de l’Œil de Saphir.

Écrite, et pourtant, il est bien difficile, dans les premiers âges, de distinguer entre légende et réalité.

C’est en ces temps déjà immémoriaux qu’Andamius, une des plus belles villes de la planète, est fondée et que s’érige lentement le Premier Empire nibdéen (d’Anibda, le continent de l’Ouest).

Le Premier Empereur, légendaire, aurait eu pour nom Andamérius, et il aurait été le général en chef de toutes les forces “impies” qui avaient fini par triompher des Thâ. Que ce personnage ait ou non existé, la dynastie régnante du Premier Empire est dite “andaméride”. C’est sous la dynastie andaméride que l’empire devient à proprement parler “nibdéen”, soumettant à sa loi toutes les populations du continent.

Dans le même temps, à l’est, l’autre continent, Imtaol, assiste à l’avènement d’une autre grande puissance, l’empire avanjide, fondé par les hiérarques de la cité de Dîr. Rapidement, les Avanjides prennent le contrôle de tout le nord-ouest du continent, seulement bloqués dans leur expansion par les Monts Orroks au sud et les Monts Tarna à l’est.

Loin de s’affronter, les deux grands empires de cette époque antique s’entendent pour partager l’Œil de Saphir en deux zones d’influence. Le premier traité de l’histoire de l’Œil remonte à ces temps à la lisière entre légende et réalité, et aurait été signé entre Tomerius II pour l’empire nibdéen et Sûr-Margâ pour l’empire avanjide. Un fragment en est d’ailleurs conservé dans les archives de la bibliothèque impériale d’Andamius.

Vers 2000 av. J.-C. [datation terrienne], les deux empires sont à leur apogée. C’est alors que se situe un événement qui prouve que mythes et histoire restent indémêlables sur l’Œil. Selon les diverses traditions populaires des deux continents, quatre créatures font brutalement leur apparition en divers points de la planète. Trois dieux et un démon qui, dès lors, vont imprimer leur marque à l’histoire du monde. Il s’agit de Rakar-Than, le Dieu-momie, qui surgit au cœur des Montagnes d’Anibda, où il s’installe dans le Sanctuaire de l’Effroi, un ancien champs de ruines thâ. Shaggotha, le Dieu-aveugle-et-sourd, force brute qui se répand dans les sous-sols des deux continents et dont l’influence néfaste se fait aussitôt sentir parmi les populations, en particulier chez les orques, les gobelins et les ogres, qui se mettent à déferler sur les États humains. Et Yil’tha, l’Ailé, qui prend possession d’une île au sud-est d’Anibda, d’où il peut contrôler les mers. Quant au démon, il a pour nom Gork, et il apparaît dans les terres du nord d’Anibda.

Que ce soit sous l’influence de ces êtres mythiques, ou pour d’autres raisons, la situation devient instable dans les deux grands empires qui se partageaient le monde. En -1250, un coup d’État fomenté par plusieurs généraux impériaux entraîne l’extermination de toute la famille impériale. Avec l’avènement de la deuxième dynastie, dite “mazéride” [du nom de la famille Mazeri, qui existe toujours et compte parmi les sept grandes familles de l'empire actuel. De réputation douteuse, elle préfère aujourd'hui se contenter de tirer les ficelles dans l'ombre plutôt que de tenter un retour officiel sur le devant de la scène], démarre la période du Deuxième Empire.

Sur Imtaol, les Avanjides sont renversés et chassés par leurs vassaux les Tarán og Taziran. L’empire avanjide se morcelle en une multitude de potentats qui entrent en concurrence.

Le Deuxième Empire nibdéen ne se porte guère mieux et, vers -1000, il ne contrôle plus que la moitié occidentale du territoire. Le nord est désormais occupé par un royaume indépendant, et l’est par une confédération relativement lâche de cités-États.

Dans les siècles qui suivent, la stabilité qu’avait connue l’Œil n’est plus qu’un lointain souvenir. Sur Anibda, les trois Dieux et Gork, qui a rassemblé une armée d’orques et d’hommes-lézards, déclenchent des guerres de conquête. Sur Imtaol, le royaume de Spanthâ Mandu, gouverné par une secte, les Grands-Teugs, qui se disent les héritiers des Thâ, franchit les Monts Tarna et asservit quiconque tente de lui résister.

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Man’Thâ, concubine de S’rakkil, vers 1000 av. J.C. © Fonds royal d’Olhim

Vers -500, sans que l’on sache exactement pourquoi, Gork interrompt ses opérations militaires contre l’empire nibdéen, désormais réduit au quart sud-ouest du continent. À la tête de ses forces, il débarque sur Imtaol et, en une campagne fulgurante, détruit le royaume de Spanthâ Mandu et les Grands-Teugs.

Sur Anibda, les guerres incessantes finissent par avoir raison du royaume du Nord et de la Confédération de l’Est. Vers l’an 200 de notre ère, la Confédération se disloque, laissant la place aux Onze Cités, association fragile de cités-États. Quant au royaume du Nord, il se divise en trois potentats qui existent encore de nos jours : Oktin, Asraw et Idriss.

Vers l’an 600, la situation géopolitique de l’Œil est la suivante. Sur Anibda, le Deuxième Empire de la dynastie mazéride vit replié sur le sud-ouest, dans la crainte permanente d’une reprise de la guerre contre Gork, qui tient toutes les terres dites du Grand-Lac. Mais en dehors de ces tensions, et malgré la menace perpétuelle d’attaques menées par les forces de Rakar-Than et Yil’tha, le continent connaît une période de prospérité relative grâce aux échanges commerciaux entres les Trois Royaumes au nord, les Onze Cités à l’est, et l’empire mazéride.

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Sur cette vieille carte de l’ouest d’Anibda, on distingue les Onze Cités, en rouge, et l’île de Tsher-Tokhod, au sud, occupée par Yil’tha, l’Ailé. © Bibliothèque des Édiles, Busan

Sur Imtaol, les Tarán og Taziran ont fondé leur propre empire, le Sultanat taránog, qui contrôle toute la moitié septentrionale du continent. Cet immense État, bien que toujours tenté par des aventures militaires, reste le garant d’une certaine stabilité, même s’il se heurte, au sud, à de nouvelles puissances régionales, comme les principautés de Stradom et Olhim, et le royaume acène.

Mais Stradom et Olhim, justement, se fédèreront, en 759, pour constituer un nouveau contre-pouvoir face à l’empire taránog. Bientôt, la guerre éclatera entre les deux grandes puissances d’Imatol. Elle durera près de neuf siècles, et bouleversera à jamais la physionomie de l’Œil de Saphir.

 

À suivre :

Une brève histoire de l’Œil (3)

De l’hégémonie podolienne aux premiers Terriens

Une brève histoire de l’Œil (1)

Le temps des Dieux

 

Quand notre campagne, intitulée “Reconquête”, débutera, nous serons en l’année fictive 2040, dans une chronologie parallèle à la nôtre.

Mais tant pour les vétérans du monde de l’Œil que pour les nouveaux (bien)venus, un rappel historique, je pense, s’impose.

Car l’histoire des civilisations humaines et autres qui se sont succédé, et souvent bousculées, sur cette lune remonte à bien plus loin que leurs équivalents terrestres.

Tout commence il y a cent mille ans. C’est à cette époque préhistorique que les Odrrons, peuple vivant alors sur Kéron, auraient vu “s’ouvrir l’Œil de Saphir”. Mais les Odrrons (sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir) sont les seuls à entretenir ce mythe.

Pour la plupart des peuples de l’Œil, leur monde a toujours existé, tout comme l’immense planète autour de laquelle il tourne. La tradition populaire fait généralement remonter l’avènement des civilisations que nous connaissons actuellement sur l’Œil de Saphir à l’an 5000 avant notre ère. À en croire les archives du plus ancien État de notre lune, l’empire du Sud-Nibda, c’est à peu près à cette date que se situe la fondation du Premier Empire.

Pour savoir ce qui a pu se passer, on ne peut s’appuyer que sur les mythes, les légendes et les religions des divers peuples de ce monde.

Selon les multiples croyances, l’univers aurait été créé par Moz, en lutte éternelle contre son antithèse, NSO. Un des fils de Moz, Shaddaï, aurait donné naissance à une race d’être si puissants qu’ils maniaient la pierre comme l’homme le fait des métaux, et qu’ils maîtrisaient toutes les énergies, en faisant armes et vaisseaux. Les Shaddaïtes, plus connus sous le nom de “Dieux-serpents”, se lancèrent à la conquête des étoiles depuis leur monde d’origine, dont nul ne sait où il se trouvait. Cette race conquérante était crainte de tous, et il est dit que même NSO les redoutait.

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Tentative de reconstitution d’une Shaddaïte, d’après les témoignages, balbutiants et incohérents, de voyageurs qui prétendent l’avoir croisée dans les montagnes du centre d’Anibda. Ce qui est évidemment impossible, tout le monde sait que les Dieux-serpents ont disparu. Si même ils ont jamais existé… © Archives impériales, Andamius-la-Souterraine.

Ils régnèrent sur l’univers pendant des millénaires, colonisant des milliers de mondes, y compris Kéron, Mars, et même la Terre. Mais en secret, NSO préparait sa riposte. Et c’est ainsi, rapporte-t-on, que le Seigneur du Chaos finit par maudire les Dieux-serpents. Dès lors, ces féroces créatures n’eurent pire adversaire qu’elles-mêmes. À l’apogée de leur domination, leur plus puissant souverain, resté dans les légendes sous le nom d’Empereur Fou, entama la lente mais méthodique destruction de ses propres sujets. Jusqu’à ce que l’ultime survivante de ce peuple mythique, une jeune guerrière, soit blessée et disparaisse ici, sur nos rives.

C’était, assurent les chroniqueurs odrrons, il y a plus de quinze mille ans.

En disparaissant, les Dieux-serpents auraient laissé un monde désemparé. En particulier sur l’Œil de Saphir qui, au fil du temps, était devenu leur capitale, ou leur centre de commandement pour leurs grandes expéditions à la conquête de l’univers.

Là, les peuples se divisaient en trois catégories : les Intendants (ou Rûn), des humains formés par les dieux à gérer leurs immenses propriétés et leurs troupeaux ; les Serviteurs (ou Thâ), des humains qui tenaient les maisonnées des dieux ; et les Esclaves, autrement dit, toutes les autres races (humains, nains, gnomes, gobelins, orques, ogres et centaures, pour ne citer que les plus connus).

Les Rûn et les Thâ ne purent se résoudre à la disparition de leurs maîtres. Se considérant comme les héritiers légitimes des dieux, ils entreprirent d’une part d’en préserver le domaine et d’autre part de tout faire pour qu’ils reviennent. En sacrifiant les Esclaves par dizaines de milliers sur leurs autels. Mais les dieux ne revinrent jamais.

Une guerre éclata entre Rûn et Thâ, et ce furent ces derniers qui l’emportèrent, chassant leurs frères ennemis de la surface du monde. Bien des légendes racontent que les Rûn se seraient réfugiés dans les entrailles de l’Œil où, abâtardis et pervertis, ils ourdiraient encore de nos jours de sinistres complots contre l’humanité.

Le règne des Thâ fut sans pitié, à tel point que toutes les races qu’ils avaient asservies finirent un jour par se révolter. Et les Thâ, à leur tour, disparurent, engloutis par les horreurs qu’ils avaient provoquées, balayés par une immense révolution planétaire.

Quand le dernier des Thâ eut été anéanti, les vainqueurs et nouveaux maîtres de l’Œil, hommes, nains, gnomes, gobelins, orques, ogres et centaures, se partagèrent le monde. Des royaumes se firent et se défirent, et c’est là que commence l’histoire officielle de notre monde, il y a près de sept mille ans.

 

Vous en saurez plus dans le prochain chapitre :

Une brève histoire de l’Œil (2)

Empires et démons

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