L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Category: Pour de vrai (Page 2 of 4)

Le miroir de la mémoire

Il y a quatre ans exactement, j’ai entamé la rédaction d’une nouvelle, ce qui, vous le savez, n’est pas mon mode d’expression favori. Mais là, ça s’imposait, pour trois raisons.

Tout d’abord, la veille, une amie irremplaçable, née sur les flancs des Carpates, avait perdu quelqu’un qui lui était très cher, ce qui m’avait beaucoup touché. Ensuite, le 11 novembre, comme à chaque fois, je n’avais pu m’empêcher de penser à celui de mes deux grands-pères qui avait vécu toute la guerre. Et le soir même, j’avais enfin découvert le nom d’un morceau que j’avais toujours aimé, toujours trouvé très émouvant, et dont les harmonies poignantes m’avaient toujours paru liées au sacrifice inutile de toute cette génération.

Ce trop-plein d’émotions a donné ce qui suit :

41ai7ukqlrl

Ce texte, court, devrait logiquement s’inscrire dans une série de nouvelles. En fait, il pourrait même s’inscrire dans trois séries différentes. Une qui serait consacrée à la Première Guerre mondiale, projet qui m’obsède depuis quelque temps déjà. Une qui tournerait plus généralement autour du thème de la guerre sous toutes ses formes. Une qui serait dédiée à l’histoire de la Roumanie.

Et La Charge se trouverait au croisement, mini-passerelle entre trois points de vue sur une même chose. Ou pas. Peut-être n’en ferai-je rien, pour finir, car La Charge se suffit à elle-même.

Curieuse façon de rendre hommage à mon grand-père français (qui se sentait tout à fait français, et même gascon, malgré sa part de sang cubain), n’est-ce pas ? En évoquant le sacrifice de ces cavaliers à l’autre bout de l’Europe, dans des combats dont il n’eut sans doute jamais idée de son vivant.

Peut-être aurait-il compris. Ou pas. Je ne sais pas, je ne l’ai pas connu, il est mort un an avant ma naissance. Il n’a jamais pu me raconter sa guerre, qui fut terrible et le marqua à jamais. Il serait probablement surpris — lui dont la mère avait quitté son île pour un si grand voyage vers l’Est — de voir son petit-fils être lui-même attiré encore plus à l’Est.

Car pour moi, la guerre, c’est aussi celle des autres, ces autres que je considère comme les miens. Les Ukrainiens. Et les Roumains. De 1914 à 1917, les Ukrainiens furent emportés dans la tourmente au nom de l’empire russe, et ils furent fauchés par dizaines de milliers dans les vaines offensives tsaristes, pour le compte d’un pouvoir dont ils n’avaient jamais voulu.

Quant aux Roumains, à la fin du mois d’août dernier, ils ont célébré le centenaire de leur intervention dans la Première Guerre mondiale aux côtés des Alliés. Personne, ici, ne s’en soucie, évidemment. Pour la petite Roumanie (moitié moins grande à l’époque qu’aujourd’hui), cette décision eut des conséquences tragiques. Au mieux, la participation roumaine à la Grande Guerre a droit à une mention, une phrase en passant dans les écrits de nos historiens et de nos spécialistes qui, quand ils ne disent pas de sinistres bêtises, se contentent de signaler que le pays fut écrasé en quelques mois par les Allemands. Et c’est tout. Du reste, ils n’ont guère plus de temps et d’espace à accorder aux Russes, sinon pour dire qu’ils étaient incompétents et ont été battus, ce qui est très loin de la réalité. Ni aux Serbes, qui ont résisté seuls pendant près d’un an avant de succomber. Non, ils n’ont de mots que pour la Marne, Verdun, un peu de Somme, quand même, mais pas trop non plus, et puis les mutineries, et l’entrée en guerre des Américains, ah, les Américains…

En quelques phrases, la voici donc, cette guerre roumaine. Après de longues tractations, le roi de Roumanie, pourtant d’origine allemande, choisit de rejoindre le camp des Alliés, qui lui avaient fait maintes promesses. Londres et Paris lui avaient garanti deux choses : il pourrait récupérer la Transylvanie, majoritairement peuplée de Roumains, et eux-mêmes se chargeraient d’attaquer la Bulgarie pour empêcher cette dernière de le poignarder dans le dos. Quant aux Russes, ils avaient promis leur soutien. Alors, l’armée roumaine, mal préparée, s’élança avec enthousiasme, libéra les premières villes occupées depuis des siècles par les Autrichiens et les Hongrois. Puis le piège se referma. Les Russes n’intervinrent que mollement. L’offensive alliée contre la Bulgarie ne se matérialisa pas. Les Bulgares, épaulés par les Allemands et les Ottomans, passèrent à l’action. L’état-major roumain multiplia les erreurs, céda à la panique, les Austro-hongrois contre-attaquèrent. En novembre 1916, l’armée roumaine en était réduite à lancer sa cavalerie dans des charges inutiles pour tenter de retarder l’inévitable. Bucarest tomba en décembre. Durant toute l’année 1917, et jusqu’en mars 1918, les Roumains s’accrochèrent dans “leur” Moldavie, où la population fut en outre victime d’une monstrueuse épidémie de typhus. Encadrés par les Français de la mission du général Berthelot (encore aujourd’hui considéré comme un véritable héros national en Roumanie), ils rendirent coup pour coup aux Austro-hongrois et aux Allemands, qui ne progressèrent plus. Alors vint février 1918, l’empire russe s’effondra, il y eut Brest-Litovsk, et tandis que, de leur côté, les Ukrainiens se battaient déjà pour leur liberté, les Roumains, eux, encerclés, durent déposer les armes. Ils ne revinrent dans la guerre qu’en novembre, mais ceci est une autre histoire.

Ils finirent certes dans le camp des vainqueurs, mais à quel prix ? 750 000 des leurs, civils et militaires, avaient péri, soit 10 % de la population de l’époque.

Pour moi, c’est aussi cela, le 11 novembre. Passé depuis longtemps de l’autre côté du miroir, cette mémoire-là est désormais autant la mienne que la leur, et j’en suis fier, aussi fier que de la guerre de mon grand-père.

In memoriam. Puissent-ils tous être In paradisum.

Size matters…

Hier soir, trois sourds-muets se sont foutus de ma gueule.

À cause de ma taille.

Pas la première fois que l’on se fout de ma gueule pour ça. Mais de la part de sourds-muets, là, c’est une première.

Faut dire, j’exagérais, c’était de la provoc’ : j’étais en compagnie d’une grande et belle jeune femme. Et ça, outre que ça m’arrive souvent (toutes mes amies sont belles, et elles sont toutes plus grandes que moi), c’est un motif garanti de moquerie.

Voire d’agression.

Il y a longtemps, dans le métro, j’étais avec ma compagne (oui, belle, et plus grande que moi). Ce qui a dérangé un hurluberlu. Noir, varions les plaisirs. Qui, en gros, lui a demandé ce qu’elle faisait avec moi. Et quand je me suis révolté, il m’a répondu : “T’as vu comment tu es foutu ?”

Il s’est ensuite barré comme une merde, parce que j’étais prêt à me battre. Mais des moments comme ça, j’en ai vécu plus que ma part.

7966a08a8b27fdeb5c9813d715bdb749

Il dit quoi, l’échalas ?

On dit souvent que la petite taille des gens comme moi ne gêne que les grands. Ce n’est pas faux, mais ce sont les petits qui le disent. Les grands, eux, ne se cherchent même pas de raison.

Sur les petits, on peut taper, des deux mains et des deux pieds, c’est discrètement autorisé. Voyez comme on s’en prend à un ancien président, personnage du reste absolument exécrable. En ne négligeant jamais, quand on espère susciter l’hilarité à peu de frais, de jouer sur le fait qu’il est “petit”. Comme si cela justifiait les excès. Car si un petit veut le pouvoir, c’est forcément pour compenser. Alors qu’un grand, lui, aurait simplement vocation naturelle à commander ?

Oh, certes, le répugnant bonhomme compense à mort, à coups de talonnettes, de Rolex et de top-model refaite sur le retour.

Moi aussi, certains diront que je compense. À coups d’imaginaire, lequel est beaucoup trop grand pour moi, c’est clair. Grâce à cet imaginaire démesuré, je me suis entouré d’amis formidables, et j’ai rencontré celles qui sont parfois devenues mes compagnes, que ma taille n’a jamais dérangées, et qui m’ont énormément, immensément apporté.

Malgré tout, parfois, il m’arrive d’être encore confronté à cette cruauté particulière, dont j’ai été la cible délibérée toute mon enfance. Ainsi, avant les sourds-muets, un autre soir, il y a de cela quelques années, rentrant chez moi, j’ai croisé le chemin de deux gamins. M’avisant, le plus âgé a alors expliqué d’un ton docte à son cadet :

“Regarde, un petit nain…”

Je n’ose penser à ce que ce pauvre crétin, produit de l’éducation crétine de ses parents crétins, aurait dit s’il avait effectivement croisé un vrai nain.

Mais quand même, des sourds-muets, merde. Je les croyais un peu au-dessus de ça.

Ce qui m’aura enseigné deux choses.

D’une part, alors que, dans notre société dégoulinante d’angélisme, les handicapés sont censés être des personnes forcément exceptionnelles de par leur différence, en réalité, les sourds-muets sont des gens comme les autres. Ils sont largement aussi cons.

Et d’autre part, on est toujours le nain de quelqu’un.

theorie-tyrion-640x480

Chez les nains aussi, il doit y avoir des cons. Qui se moquent peut-être des sourds-muets. Peter Dinklage, en revanche, c’est la classe absolue. Nain, et fier de l’être. Moi qui ne suis pas du tout comme lui (je mesure 23 centimètres de plus que lui et je ne présente aucun des symptômes du nanisme, lequel, rappelons-le, est une maladie), vous voulez que je vous dise ? Voilà ce que j’appelle un grand monsieur.

Autres mondes, autres vies

Après une journée de travail, assis dans le RER, je me laisse bien souvent emporter dans mes mondes.

Je me coupe aisément de ce qui m’entoure, mes yeux se fixent sur le lointain, et je pars, durant les trente ou quarante minutes que dure mon déplacement, dans mes histoires.

Et c’est bien. Et utile, aussi.

Mais parfois, il m’arrive de sortir de mes explorations intérieures. Surtout quand les jours raccourcissent, comme en ce moment, et que, dans le crépuscule, les silhouettes dentelées des immeubles de ma banlieue se parent peu à peu de lumière.

img_9530

Les lumières de la nuit, fenêtres ouvertes sur d’autres mondes…

Alors me vient une question, tandis que je contemple, qui s’enfuient sur les côtés, ces lucarnes bleues et dorées, fragments d’intimités à jamais inaccessibles, petits pans de vie que je ne peux qu’entrevoir.

Cette question, la voilà :

combien sont-ils, combien sont-elles, par-delà ces lucarnes éclairées, à être “comme moi” ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, dans le confort relatif d’une chambre, d’un bout de bureau, d’un chez soi modeste mais bien réel, à vivre à moitié ici, à moitié ailleurs, dans d’autres mondes ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, à raconter d’autres vies, à vibrer et faire vibrer au rythme d’épopées et de mystères entièrement surgis de leurs imaginaires ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, à créer, en proie à cette fièvre qui nous anime quand nous viennent les images, les sons, les sens ?

Peut-être certaines et certains rêvent-ils, comme moi, de publier, de faire partager au plus grand nombre. Peut-être se satisfont-ils de la passion de leur entourage, puissant moteur du rêve. Peut-être certains et certaines ne créent-ils que pour eux-mêmes.

Et ainsi, tout en rentrant chez moi le soir, il m’arrive d’éprouver un étrange désir, mêlé d’envie, d’un peu de jalousie. Je voudrais les voir, je voudrais les connaître. Ah, que leurs proches, leurs amis, leurs aimés ont de la chance, eux qui sont aux premières loges quand ils leur font partager leurs créations !

Et souvent, le lendemain matin, en reprenant le train, je me dis : qui sait quelles merveilles je croise chaque jour sans jamais le savoir ?

La prochaine fois que vous serez perdus dans la foule, ou que, de loin, vous apercevrez de la lumière briller à la fenêtre d’un immeuble ou d’une maison inconnue, pensez-y. Pensez à tous ces mondes, toutes ces vies, qui se dissimulent en chacun de nous.

Pensez à toutes ces merveilles que vous croisez chaque jour sans jamais le savoir…

Bilan d’étape (2)

Je vous l’ai déjà dit, et redit : je trouve que la vie va trop vite pour moi, surtout depuis quelques temps.

C’est pour cette raison, et dans le seul but d’essayer de m’y retrouver moi-même un peu, que j’effectue régulièrement des “bilans d’étape”. Le dernier date du mois d’avril. Près de cinq mois plus tard, j’éprouve le besoin de me poser de nouveau quelques instants, histoire de faire le point.

Je rentre tout juste, vous le savez, de mon troisième voyage en Roumanie. À l’issue de cette troisième virée, je me dois de vous le confirmer : je crains fort d’être définitivement “perdu pour la France”. Sauf pour ma chère Dordogne, et un certain coin en Bretagne qui m’est également très cher.

14215165_10208402958286109_1708076942_o

© Yann Ollivier

Mais, oui, donc, je suis définitivement mordu, accro, contaminé. Ma roumanite est aiguë, et elle ne fait qu’empirer (enfin, tout est une question de point de vue, moi, je trouve qu’elle s’améliore) au fil des heures, et de mes voyages.

Reste que ces petits bilans servent surtout à vous parler de l’état d’avancement de mes travaux (j’ai la prétention de croire que si vous avez fait l’effort de venir jusque-là, c’est que ça vous intéresse).

Et de ce côté-là, ça a bougé, encore, un peu.

Tout d’abord, je suis rentré de ma vadrouille dans les Carpates avec la perspective de plus en plus précise d’une publication en roumain de La Fiancée noire, ce qui, après Tchorna naretchena en ukrainien, qui continue de faire ma fierté, donnerait Logodnica neagra, ce qui est pas mal non plus, dans le genre musicalité.

Je n’ai pas encore de date, j’attends la décision finale de mon éditeur, Bogdan Hrib, qui est aussi un ami, et un sacré auteur de polars. Mais s’il donne effectivement son feu vert au projet, je sais que je vais, une fois de plus, rester scotché au plafond pendant un petit moment (c’est que je suis un garçon émotif, voyez-vous).

Toujours sur le front roumain, aiguillonné par mes neuf jours oniriques sur place, je me suis enfin décidé à mettre le point final à la version longue de Terre promise. La genèse de l’aventure, vous l’avez suivie ici, je ne vais donc pas revenir dessus. Disons simplement que je suis encore sous le choc d’avoir bouclé ce texte, sans doute le plus personnel, le plus charnel, le plus sanglant que j’aie jamais écrit.

Qui, lui aussi, sera peut-être bientôt publié. En roumain. Là-bas. Par une amie que j’admire et respecte au plus haut point. Là, le plafond, je vais le crever.

Allons, allons, pas le temps de s’endormir ! Car avec tout ça, j’ai pris du retard sur la rédaction de la suite de la Fiancée noire, que mon éditrice et mon traducteur ukrainiens attendent. Par conséquent, une fois ce petit billet mis en ligne, je retournerai à mon métier à tisser, pour raconter la suite des exploits de la mystérieuse et terrible Telei dans les rues de Kiev en pleine révolution.

Toutefois, comme annoncé, je trouverai bien un peu de temps pour vous parler des gens merveilleux que j’ai rencontrés ou retrouvés dans ma Terre promise.

2006-12-31-23-00-00-609

Sur cette photo, une amie hors le temps et plusieurs nouvelles rencontres se croisent…

De celles et ceux, aussi, que je n’ai pas pu voir, mais que je reverrai sous peu, car, oui, j’y retourne bientôt.

Avant, sans doute, de vous proposer un troisième bilan d’étape.

Où ?

Voici un très joli et court poème écrit par Teodora Elena Matei.

Plus rien ne m’arrête, je me crois même autorisé à traduire des vers du roumain, maintenant.

Teodora, amie rencontrée à Tîrgu Mures, auteur de polars et de romans fantastiques dont le talent n’a d’égal que la modestie, m’a donné son accord. Pas sûr qu’elle ait bien fait.

En tout cas, moi j’ai craqué pour son texte, et voilà le résultat, plus ou moins heureux, en français.

shadow-4

Où ?

Où s’en vont-elles,

Toutes les paroles,

Quand elles s’éteignent ?

Ont-elles un Paradis,

Qu’elles gagnent à tire-d’aile ?

Ou ont-elles un Enfer,

Où sombrent leurs passions ?

Non, elles n’ont pas de couleur,

Pas plus que de saveur,

Elles n’ont ni « haut », ni « bas »,

Elles ne sont que des ombres

Que nous dressons

Quand nous nous trouvons seuls,

Et nus.

©Teodora Elena Matei

Plus vite que la musique…

Tout va trop vite.

Pour moi, en tout cas.

Je sais, je me répète, mais je ne peux m’empêcher de le constater, et de le dire, ou de l’écrire, comme pour tenter de conjurer le sort, cette sensation d’accélération, cette impression d’être de plus en plus entraîné dans une danse folle qui ne ralentira plus jamais.

Une danse qui ne me laisse plus le temps de rien, et surtout pas de vous conter mes histoires, mes voyages.

Plus de neuf mois déjà se sont écoulés depuis le jour où j’ai, pour la première fois, posé le pied sur ma Terre promise. Depuis ce jour magique où j’ai compris que je ne m’étais finalement pas trompé dans ma passion indestructible pour ce pays que j’aime chaque jour un peu plus.

Depuis, j’y suis retourné, deux fois. À la fin du mois de mars, et à la fin du mois d’août. J’en reviens tout juste, avec un sentiment de décalage plus aigu que jamais. J’en reviens tout juste et je n’ai qu’une envie, c’est de vous parler de tout ce que j’ai vu, goûté, senti, ressenti, entendu, écouté. Alors que je ne vous ai presque rien dit de mon deuxième voyage, qui avait été tout aussi intense, puissant, profond.

L’absurdité de cette situation, du fait qu’à chaque fois, je vis, vois, apprends et enregistre plus que je n’aurai jamais le temps de vous transmettre, me heurte aujourd’hui plus violemment qu’auparavant.

Oui, tout va trop vite. Je prépare déjà mon prochain voyage, dans deux mois. Que puis-je donc faire pour vous donner un peu de ce que j’ai reçu ? Les images peuvent-elles suffire à remplacer ces mots que je n’aurai jamais le temps d’écrire ?

Non, mais c’est tout ce que j’ai à vous offrir aujourd’hui.

Alors, si vous en avez la patience, feuilletez ce petit album qui vous montrera quelques fragments de ce qu’a été mon bonheur. Comme ça, j’aurai l’illusion de vous avoir emmenés avec moi.

Et comme je suis gentil, en fin de compte (mais si, je vous assure), voici une carte, pour que vous puissiez un peu vous y retrouver.

physical-map-of-Romania

Vous pouvez repérer toutes les villes où l’on m’a accueilli avec générosité depuis novembre 2015 : Bucarest, bien sûr, mais aussi Sibiu, Brasov, Tîrgu Mures, et Pitesti.

DSCN4142

Entre cette image d’une ville à laquelle je suis particulièrement lié…

2006-12-31 23.00.00-578

…et ce coucher de soleil sur les Carpates, cinq mois se sont écoulés. Cinq mois de manque et d’incertitude. Mais quelle récompense.

2006-12-31 23.00.00-570

Sur la grand-place de Tîrgu Mures, littérature et débats sont au programme.

2006-12-31 23.00.00-571

Au pied du théâtre, les tentes se dressent. Et le théâtre lui-même est la parfaite incarnation de l’étrange dualité de la ville, avec ses deux grandes affiches, l’une en roumain, l’autre en hongrois. Ici, les tensions entre les deux communautés sont présentes, en filigrane. L’envie de vivre ensemble, elle, est heureusement la plus forte.

2006-12-31 23.00.00-564

Sur le stand des éditions Tritonic, ça ne rigole plus…

2006-12-31 23.00.00-569

C’est qu’il y a du beau monde à exposer. Pour les curieux, Spada, de Bogdan Teodorescu, vient d’être publié en français chez mes amis d’Agullo Éditions.

DSCN3518

Pendant ce temps-là : “Prenons notre air sérieux, se disait l’auteur, comment ça va trop les impressionner !” © A. Ojica

DSCN3506

“Ah, ben non, tiens.” © A. Ojica

2006-12-31 23.00.00-579

Après toutes ces journées passées à pontifier comme un grand génie du journalisme, de la traduction et de l’écriture, il fut décidé d’embarquer l’auteur pour de nouvelles aventures, gustatives, dans les hauteurs par-delà le village de Bala.

2006-12-31 23.00.00-590

C’était inviter le loup dans la bergerie…

2006-12-31 23.00.00-595

Finalement chassé à coups de pierre pour avoir jeté son dévolu sur un peu trop de jolies brebis, le terrifiant prédateur n’eut d’autre choix que de se réfugier sur les terres d’une redoutable princesse dace de ses amies. Laquelle mériterait à elle seule au moins tout un livre. Ce qui sera le cas, d’ailleurs.

2006-12-31 23.00.00-608

Les vrais maîtres du pays, ce sont eux.

2006-12-31 23.00.00-613

Par les rues tortueuses de l’imposante Brasov, la princesse dace le mena…

2006-12-31 23.00.00-611

…jusqu’à cette plaque qui, elle le savait, le toucherait en plein cœur. Car il y est fait mention du compositeur qui, en ces terres, lui parle mieux qu’aucun autre. Et enfin, il eut, un court instant, la sensation que la vie n’allait pas plus vite que la musique…

Noces d’émeraude

emerald_many_gems_2

Deux lacs. Deux lacs d’émeraude pailletés d’or. Deux grands yeux qui me dévisagent, qui me disent tout, qui comprennent tout.

Et ce regard, je ne l’aurais jamais croisé si…

Un jour…

Ce moment étrange, impensable, presque idiot, symbole de la fragilité de nos existences, de nos destins, je l’ai déjà évoqué, ailleurs, et je ne tiens pas à ce que les lignes ci-dessous soient simplement une redite de ces premières réflexions.

Mais quand même, quand on y songe, à quoi tient l’orientation, l’envie, la logique de toute une vie ?

À rien ou presque. Quelques secondes suffisent. Et il suffit de repenser à tout ce qui aurait pu se conjuguer, si aisément, afin que tout cela ne soit jamais, pour en avoir le vertige. Un vertige terrifiant, car sans fin.

Qui sait à côté de quoi nous passons, sommes tous passés au moins une fois dans nos vies ? Moi pas, certes. Dois-je m’en féliciter, m’en réjouir pour autant ?

Non.

Je ne sais plus qui a dit que le fait de savoir dire non était le premier pas vers la véritable indépendance. En fait, peut-être personne ne l’a-t-il jamais dit, peut-être l’inventé-je, comme j’ai peut-être inventé tout le reste, toute cette histoire née il y a quarante ans, par accident, par une belle après-midi de juillet, en Angleterre, dans cette bourgade du Surrey où H. G. Wells avait décidé de faire débarquer ses Martiens.

Ce jour-là, les Martiens, ils étaient deux. Il y avait moi, dans un coin d’un canapé trop grand pour moi — de toute façon, tout est toujours trop grand pour moi, je m’y étais déjà habitué. L’autre Martien était une Martienne. Enfin, peut-être pas Martienne, mais assurément pas de ce monde, du moins du nôtre. Et pour cause.

Toute petite, mince, blanche et brune. Et dorée. Rapide, souple, gracieuse. C’est tout juste si je n’entends pas encore mon cœur faire un curieux bruit de verre brisé à son apparition, la première fois, à l’écran.

Pourquoi ? Voilà la question, toute simple, que je me pose aujourd’hui, quarante ans après. Et pour tout dire, je ne me la suis jamais posée avant. Avant le 21 novembre 2015. Autrement dit, je suis resté près de trente-neuf ans sans m’interroger, sans m’étonner de ce qui, somme toute, n’avait pourtant rien de « normal », d’habituel.

Ne brûlons pas les étapes, même dans ce pauvre petit texte.

19 juillet 1976.

À Montréal, loin là-bas de l’autre côté de l’océan, c’est le matin, et le début des épreuves de gymnastique. Un feu follet s’échauffe, sans se douter qu’il va bouleverser, dans quelques heures, et dans les trois jours qui vont suivre, sa propre existence, et celle de bien d’autres. Et la mienne, même s’il n’en sait évidemment rien, et du reste, pourquoi s’en soucierait-il ?

Les deux lacs d’émeraude me sourient, et se moquent de moi. Oh, gentiment bien sûr, mais ils se moquent de moi malgré tout. C’est que je suis un peu ridicule, à force, avec cette passion effrénée, inexplicable, impossible à assouvir.

Impossible à assouvir ? Oui, j’en suis maintenant douloureusement conscient, mais là encore, ne brûlons pas les étapes. Ridicule ? Peut-être suis-je un peu dur avec moi-même. Mais en même temps, si, j’ai parfois tant l’impression d’être à contre-courant, ou hors le temps et l’espace, dans ma passion, que je ne peux qu’être le premier à rire de moi. Avant même les grands yeux verts et leur pétillement ironique. Au moins, je les aurai pris de vitesse. Ou plutôt, je ne les aurai pas attendus. Enfin, là encore, je mens, ces deux yeux-là, je les ai attendus toute ma vie. Je les attends encore.

La télévision, qui me semble énorme, est posée à même la moquette (chez moi, elle trône sur une tablette à roulettes prévue à cet effet, et elle est deux fois plus petite). Elle est en couleurs (chez moi, en noir et blanc). Et toute la journée, en anglais, elle m’offre un spectacle totalement inhabituel pour moi. Des séries de science-fiction auxquelles on n’a toujours pas droit en France, allez savoir pourquoi. Et du sport. Des sports. Les Jeux Olympiques.

Les amis chez qui je réside pendant ces trois semaines sont de grands amoureux de toutes les activités sportives (chez moi, on n’aime que le rugby, et le Tour de France, en noir et blanc, imaginez un peu).

Tout est déjà un autre monde. Et là, assis dans mon coin de canapé trop grand pour moi, soudain, sur l’écran, apparaît donc une petite jeune fille brune, toute pâle, moulée dans un maillot blanc, aux bandes azur, or et feu. Avec une jolie queue de cheval — ce qui, de tout temps, avec les tresses et les chignons, m’a toujours fait craquer — et des yeux noirs, cernés, si graves, si tristes. Je ne comprends pas ce qu’elle va faire, je ne connais rien à sa discipline. Tout ce que je vois écrit, c’est son nom, si joliment étrange, et celui, indissociable, de son pays, simplifié, comme toujours dans ces compétitions internationales, en trois lettres : ROM.

Elle s’élance, bondit, m’entraîne avec elle.

Et je suis à tout jamais perdu. Pour la France. Pour l’Occident. Pour ce qu’il convient, sous nos latitudes, d’aimer ou de ne pas aimer, de défendre ou de ne pas défendre.

ROM. Je suis fichu.

Quarante ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Ce n’est pas la bonne question, pas du tout. Car je ne peux y répondre en disant qu’il en « reste » quelque chose. Ce n’est pas qu’il en « reste » quelque chose, c’est que c’est devenu pratiquement toute ma vie, à part égale, et entremêlée, avec ma passion inépuisable pour le fantastique, ce qui est évidemment lié.

Quoi ? Quarante ans plus tard, je suis encore amoureux d’une femme que je n’ai jamais rencontrée et que je n’ai quasiment vue que jeune fille, lors d’épreuves sportives retransmises à la télévision ?

Non.

Ce qui s’est passé, ce jour de juillet 1976, c’est que le feu follet m’a injecté un virus dont je ne me suis jamais remis. Le virus de sa Terre. Et c’est de cette dernière que je ne suis pas guéri, que je suis encore amoureux aujourd’hui, plus qu’hier, moins que demain, ce que j’ai d’ailleurs compris il y a quelques mois.

Et maintenant, il ne s’agit plus de brûler les étapes, mais de rentrer dans le vif du sujet.

En cette deuxième moitié de juillet 2016, je fête mes noces d’émeraude avec la Roumanie. Curieuses noces, en vérité, où la mariée ne saurait guère qu’il y a eu épousailles.

Toujours est-il qu’il y a quarante ans, grâce à un enchaînement de hasards frisant le miraculeux, je suis tombé éperdument amoureux d’une culture, d’une langue, d’une histoire, et d’un peuple.

Je l’ai dit, je l’ai déjà exprimé ailleurs, sans doute mieux, mon humeur était alors autre. Aujourd’hui, alors que je voulais rédiger un texte grandiose, poétique, pour célébrer cette liaison sans failles — car de cela au moins je suis sûr, je n’ai jamais faibli dans ma passion —, alors que je rêvais de brosser une sorte de fresque où je me serais mis en scène dans mon lien indestructible à la Terre, je m’en trouve incapable. Comme paralysé.

Qu’ajouter, en effet, à ce que j’ai déjà écrit, sinon que la Roumanie fait partie intégrante de ma vie, même si jamais je ne pourrai en parler convenablement la langue, même si les Roumains resteront à jamais perplexes face à ce que je ressens pour leur patrie.

Peut-être est-il satisfaisant de se dire qu’au bout de quarante ans, ladite passion est justement intacte. Non, pas intacte. Qu’elle a encore grandi. Et pour cela, il a fallu que j’y aille.

Mon amour pour la Roumanie se décompose en deux époques. Il y a eu le temps où je rêvais d’y aller, ces trente-neuf longues années où, malgré toutes mes lectures, toutes mes rencontres, je n’avais qu’une idée très imparfaite de ce que j’allais trouver le jour où j’y mettrais enfin les pieds. Cette longue période a été celle d’un manque imaginaire, celle de la patiente construction d’un désir, renforcé par les liens puissants que j’ai établis au fil du temps avec quelques paires d’yeux, fauves ou verts.

Et puis, il y a l’autre époque, celle que je vis maintenant. Car j’y suis allé, enfin. J’ai vu, goûté, écouté, entendu, regardé, observé, découvert, et lu, bien sûr. Puis je suis rentré en France, le ventre tordu par l’envie sauvage de repartir. Alors j’y suis retourné, plus longtemps, et j’ai voyagé, parcouru, et toujours regardé, écouté, appris, savouré, dégusté. Puis je suis revenu, toute mon âme incendiée par le désir brutal, animal, de reprendre aussitôt l’avion.

J’y retourne dans un mois. J’ai le cœur qui bat plus vite à mesure que passent les jours.

Et j’ai peur. Mon séjour sera, une fois encore, un peu plus long que le précédent, et ce sera le troisième en neuf mois. Je sais ce que je vais retrouver, ne sais pas, ce qui est merveilleux, ce que je vais trouver de nouveau.

Mais je sais aussi qu’à mon retour, la fusion de mon réacteur nucléaire atteindra de nouvelles proportions, encore plus cataclysmiques. C’est de cela que j’ai peur, car je sais aussi que je n’y peux rien.

Quarante ans plus tard, je devine, dans les deux grands lacs d’émeraude pailletés d’or qui me dévisagent, autre chose que de la moquerie. Il y a de la tendresse, quand même, dans ce regard qui m’a transpercé et me transperce encore, ce regard qui s’est joué et se joue de moi — ce petit Français vieillissant, avec sa passion infantile pour nous, il a quelque chose d’attendrissant, après tout. Mais j’y décèle de l’agacement aussi. De l’agacement à l’idée que plus je retourne dans ma Terre promise, plus je l’aime, et moins je suis capable d’expliquer pourquoi je l’aime, pourquoi je les aime.

 Hazel_EYEs_by_poetic09star

Tant pis, quitte à ne plus pouvoir un jour arriver à seulement en parler de façon intelligible, j’y retourne quand même. Et y retournerai, encore et encore.

Jusqu’à ce qu’amour s’en suive…

Nous sommes tous Caïn et Abel

Choqué, écœuré par la saturation d’images violentes qui se bousculent sur nos écrans, et profondément ébranlé par le dernier drame absurde et ignoble en date, l’assassinat de Jo Cox, j’ai cherché quelque chose à dire, à écrire.

Je sais que ce blog file un mauvais coton, que je ne publie plus ici que des textes tristes, qui vous invitent rarement à voyager dans d’autres mondes. Du reste, je sais aussi que l’on me reproche souvent de n’écrire que des histoires lourdes de chagrin et de sang. Mais en même temps, que voulez-vous, mon imaginaire se nourrit de ce qui l’entoure, et de ce qu’il sait de l’humanité.

Alors, oui, j’ai cherché quelque chose à dire, à écrire. Et je me suis aperçu que je l’avais déjà dit, déjà écrit. En mars 2015, la maison d’édition roumaine Adenium m’avait demandé (ainsi qu’à bien d’autres auteurs) de réfléchir aux attentats liés à Charlie Hebdo. J’avais donc rédigé un texte, paru en mai 2015 dans un recueil intitulé Je suis Charlie ?

Je vous le livre ici, c’est tout ce que je peux faire.

Plus d’un an plus tard, je pourrais ajouter aux horreurs que j’évoquais alors toutes celles que nous avons vécues depuis, des attentats du 13 novembre à la mort tragique de la malheureuse Jo Cox.

À quoi bon ?

 

567c-Palerme--Normanni--chapelle-palatine--Cain-tue-Abel

“Mal du siècle ou mal éternel ?

Le 7 janvier, deux imbéciles massacrent à la Kalachnikov toute une rédaction sans défense. Du reste, une rédaction est toujours sans défense, ce n’est pas un objectif militaire, pas plus qu’une université, un métro, une église ou deux tours à Manhattan.

C’est justement pour cette raison que ces deux crétins sinistres l’ont prise pour cible. Et qu’ils ont abattu sans merci tous ceux qui se trouvaient là. Le but était, purement et simplement, de faire le mal. Avant d’être tués à leur tour. Comme c’est généralement le cas des auteurs d’actes de ce genre. Mais pas tous. Qu’on se souvienne d’un autre imbécile, en Norvège, qui, à lui seul, a fait plus dégâts, plus de victimes innocentes que ses deux homologues. Et qui risque de passer encore de longues années derrière les barreaux.

Ses deux “homologues” ? Mais voyons, ils n’avaient pas la même cause, on ne saurait les mettre sur un même pied.

Bien sûr que si, on le saurait. Plus dur encore, il le faudrait. Car entre un fou furieux d’extrême droite qui mitraille des adolescents qui, à ses yeux, ont le tort de ne pas être du même parti et de promouvoir la tolérance, et deux abrutis prétendant tuer au nom d’un monothéisme, quel qu’il soit, personnellement, je ne vois pas de différence.

À chaque fois que se produit un drame de cet ordre — et il faut hélas reconnaître qu’ils sont de plus en plus fréquents, la médiatisation y est forcément pour quelque chose —, on ne peut échapper à la succession de « spécialistes » qui viennent alors se bousculer sur nos écrans et dans les pages de nos journaux. Spécialistes de l’islam, spécialistes du Moyen-Orient, spécialistes des néonazis, spécialistes des jeunes de banlieues, spécialistes de leurs parents, spécialistes de l’éducation, spécialistes de l’antisémitisme, spécialistes du terrorisme, spécialistes des Kalachnikov, spécialistes des spécialistes… Et tous de vouloir analyser à chaud ce que l’on ne comprend pas encore, ce que l’on ne peut évidemment pas encore comprendre.

En réalité, il n’y a rien à comprendre. Confronté à l’horreur, l’être humain invoque aujourd’hui les « spécialistes », dont il espère qu’ils lui expliqueront pourquoi a eu lieu telle ou telle tragédie, comme autrefois, c’était de ses prêtres et de ses prophètes et devineresses qu’il attendait des explications à la folie de son monde.

Si le terrorisme avait existé dans l’Antiquité, nul doute qu’il aurait eu un dieu à lui tout seul, et tout un clergé pour aller avec. De la même façon que nos sociétés ancestrales s’étaient dotées de divinités et de prêtres pour rendre un culte à la guerre. La guerre, ce mal inventé de toutes pièces par l’homme, et qui était incarné par un dieu ou une déesse, au même titre que la fécondité, les orages, la famine. La guerre, seule catastrophe naturelle totalement artificielle. Même dans nos sociétés judéo-chrétiennes, nous avons créé les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Et si trois d’entre eux sont des maux auxquels nous ne pouvons rien, la Famine, la Pestilence et la Mort (ou le Temps, selon les traditions), le quatrième, lui, n’est autre que la Guerre.

Aussi devons-nous l’admettre, le drame de Charlie n’est pas un mal du siècle. Pour plusieurs raisons. Ce qui en fait un mal du siècle, c’est un autre fléau de notre temps : les médias. Les médias, toujours en quête de réponses rapides à des événements qui, au maximum, ne doivent pas tenir plus d’une semaine à l’écran, qu’il s’agisse du massacre d’une rédaction, d’un carnage dans une université, ou d’un avion dont le pilote se suicide en entraînant avec lui tous ses passagers.

Alors que la question qu’il faut selon moi se poser, la question, en tout cas, que je me pose, n’est pas celle des motivations politiques ou religieuses des coupables. Immanquablement, outre le ballet des spécialistes que nous avons évoqué, nous avons aussi droit, à chaque attentat, à de grandes déclarations vibrantes de la classe politique, qui nous assure, sentencieuse, que les criminels, en fait, en veulent à notre « mode de vie ». À nos « libertés », aussi relatives soient-elles. À nos « valeurs », qui sont celles de la paix et de la démocratie. Le dire, c’est déjà leur faire trop d’honneur. Ce ne sont que des monstres, comme l’humanité en produit jour et nuit. À certaines époques, ils étaient inquisiteurs et brûlaient les femmes un peu trop libres sur le bûcher, en invoquant la justice divine. Ils étaient médecins, ingénieurs, techniciens, et faisaient mourir chaque jour dans les chambres à gaz des milliers de femmes, d’enfants et de vieillards en invoquant la pureté présumée de leur race. Ils étaient commissaires politiques ou simples membres de leurs pelotons d’exécution, et ils fusillaient à tours de bras dans les forêts de l’Est, en invoquant la dictature du prolétariat et des lendemains qui ne pourraient que chanter. Certains d’entre eux étaient prêtres de Tlaloc et sacrifiaient des milliers de victimes sur les autels ruisselants de sang de leurs temples pyramidaux. D’autres allaient garrotter les plus jeunes jolies filles de leur peuple sur les sommets des Andes pour plaire à d’autres dieux. D’autres encore étranglaient ou égorgeaient des hommes et des femmes dans les tourbières du nord de l’Europe. Toujours pour de bonnes raisons : des récoltes abondantes, la volonté des dieux, le bonheur absolu.

Alors, non, quand une horreur comme le massacre de la rédaction de Charlie survient, ce n’est pas la liberté d’expression qui est visée. Fondamentalement, quand des hommes armés ourdissent un complot qui doit se conclure par la mort de dizaines, de centaines ou de milliers de civils qui, eux, c’est le propre des civils, sont désarmés, c’est autre chose qui est à l’œuvre. Quelque chose de beaucoup plus ancien, d’ancestral. C’est notre pulsion de Caïn qui se cherche un Abel à martyriser. Tout le reste, tout le vernis politico-religieux, n’est qu’un prétexte. Le résultat final est de toute façon toujours le suivant : à un moment donné, un groupe d’hommes perd le contrôle de ce qui est censé faire notre humanité. Et ce groupe social se réunit alors (en secret, mais pas toujours) et décrète que tel ou tel autre groupe social doit mourir. Qu’il s’agisse de dignitaires nazis partageant une table luxueuse dans une villa à Wannsee, de jeunes de banlieue se préparant à « venger le Prophète » en fusillant des journalistes et des dessinateurs, ou du clergé d’une quelconque divinité qui affirme soudain que la divinité en question a un besoin urgent, et impérieux de sang, à l’origine, le déclencheur est une pulsion. Une pulsion de meurtre.

La seule différence, entre eux et nous, entre ceux qui passent à l’acte et la vaste, l’écrasante majorité d’entre nous, c’est ce qui fait qu’eux, justement, franchissent le pas. Et les spécialistes, toujours eux, de nous régaler de profondes réflexions sur ce qui peut pousser un homme, plutôt qu’un autre, à subitement se transformer en bombe humaine. Hélas, en réalité, je ne suis pas certain que l’on puisse le déterminer. Nous sommes tous capables des pires horreurs comme des gestes les plus altruistes, et rien ne permet de savoir ce qui fait que certains deviennent des tueurs en série, des tortionnaires ou des terroristes, alors que la plupart des autres, eux, continuent sagement de haïr leur prochain en silence. Les spécialistes — les revoilà — vous parleront alors du poids de l’éducation, du carcan social, du sentiment d’enfermement et d’échec. Une fois encore, tout cela est illusoire. Combien de gens qui ont l’impression d’échouer dans leur vie choisissent-ils de massacrer leurs semblables ?

Après le drame qui a coûté la vie à la rédaction de Charlie Hebdo, les médias occidentaux, français en premier lieu, se sont adonnés à une orgie, prévisible, de complaisance et de bons sentiments. Puis, inévitablement, il y a eu récupération, il y a eu cette floraison de « Je suis », sur les murs, dans les journaux, dans tous les pays. Pris pour cibles par les tirs aveugles et barbares des séparatistes russes deux semaines après le massacre de Charlie, les Ukrainiens ont tous dit « Je suis Volnovakha », ou « Je suis Marioupol », lieux de deux incidents particulièrement sanglants. D’autres diront aujourd’hui « Je suis Kenya ». La formule est lancée. Surmédiatisée, elle a perdu tout son sens, si même elle en a jamais eu un.

Personnellement, je ne suis pas Charlie, je ne peux pas l’être. Je ne me suis pas retrouvé, impuissant, face à la gueule noire et menaçante d’une Kalachnikov qui a craché ses balles sur moi, me fracassant la poitrine et le crâne, mettant soudainement fin à mes rêves, mes envies, mes désirs, m’arrachant violemment à mes proches au nom de prétendues idéologies, religieuses ou autres.

Non, personne n’est Charlie. La formule semble avoir jailli, toute prête, des bureaux d’un cabinet de consultants en publicité. Peu m’importe sa genèse, ce qui compte, c’est qu’elle a rempli son office à une vitesse foudroyante. En trois mots, il est devenu possible de symboliser la tragédie, d’en dénoncer les auteurs — il suffisait de prononcer ce mantra bien pratique pour faire comprendre qu’on ne les soutenait pas, ces assassins. À l’abri derrière cette formule magique, les politiques ont pu faire ce qu’ils aiment : de la politique. On a vu quelques personnages peu reluisants venir jouer des coudes pour se retrouver au premier rang de la « marche républicaine ». Puis ces messieurs-dames, après avoir marché quelques minutes, sont remontés dans leurs bus après avoir amusé la galerie, abandonnant la rue à un million et demi de gens qui croyaient, eux, qu’il était de leur devoir ce jour-là « d’être Charlie ».

Passé le choc de l’événement, je suis au regret de devoir vous dire que nous ne pouvons pas être Charlie. Parce qu’en y réfléchissant bien — une réflexion effrayante, j’en conviens —, nous portons tous aussi en nous le germe de ce malaise de l’humanité, de cette soif de massacre, cette volonté de détruire des vies innocentes tout simplement parce que c’est « facile ».

Interrogez-vous sur ce qu’a ressenti le copilote de l’Airbus de German Wings à l’approche des montagnes qu’il visait délibérément, alors que derrière lui, le pilote tentait désespérément d’ouvrir la porte de la cabine et que les passagers hurlaient leur terreur brute à l’idée de ce qui allait survenir. Interrogez-vous. Qu’a-t-il éprouvé ? De la joie ? Un sentiment de puissance quasi-divine ? Ou rien ? Si vous trouvez la réponse, si, pendant quelques fractions de secondes, vous entrez dans ses pensées malades, vous comprendrez alors qu’il a ressenti ce que les monstres qui ont massacré Charlie Hebdo et ceux qui ont assassiné des dizaines d’étudiants au Kenya ont dû ressentir eux aussi.

Car ce Mal est éternel, et nous le portons en chacun de nous. Il est atavique, et il n’a pas grand-chose à voir avec la liberté d’expression, ni même avec la politique.

Nous sommes tous Caïn et Abel.”

Un chant d’Ougarit

Pour la deuxième fois, un texte qui n’est pas de moi. Un texte qui, comme celui de Silvia Chindea sur le dor, m’a profondément touché. Il a été écrit par une merveilleuse amie syrienne, Marah, qui a gentiment accepté que je le publie ici.

Ce “chant d’Ougarit” (c’est moi qui l’ai intitulé comme ça) est une lamentation sur ce que vit son pays depuis des années, et il n’y a rien à ajouter. Il suffit de le lire :

anat

Anat, déesse ougaritique de la Guerre…

 

Aliénée dans des pensées
Que rien n’achève sinon soupir
Cherchant les mots
Pour dépeindre bien des dires
Où se perd la foi, dans un monde en délire
Quel sort a pu toucher ce pays en devenir ?
Pour incarner l’apocalypse dans la destinée de ses martyrs ?

Des femmes en larmes, des hommes en deuil

Des enfants oubliant le sourire
Les uns appellent : fuyez donc tous ces tirs !
Ici la mort est plus proche que l’avenir
Nous ne sommes plus que ruines
Et pour le Nord ligne de mire
Et par ici répètent d’autres
Résistance ! L’espoir est le dernier à mourir
C’est ici notre histoire, la mémoire
La guerre ne peut tuer le souvenir

Et deux amants s’étaient unis
Pour le meilleur et pour le pire
Se quittent soudain pour le mot « appartenir »
Laissant leurs rêves s’évanouir
Mais à quoi bon tuer l’amour et le désir ?
Pour l’allégeance au divin et à l’empire ?
Quand le sort s’acharne ici
Là-bas ne trouvent-ils qu’à en rire
C’est la couronne qui mène le jeu
La mort subite de tous les pions
Pour semer le silence, laisser le souffle s’endormir
Tant de vies arrachées
Pour le simple bien d’un émir !
À quand la fin de notre peine pour leur plaisir ?
Que rien ne comble sinon « souffrir »
Ils veulent de vous tant de sang
Comme le besoin des vampires
Et l’âme humaine ne peut d’horreur qu’en frémir

À l’outre-mer, certains dénient
Cette terre en voie de dépérir
Comme un refus de voir son mal et l’en guérir
Tel voir un invalide, le délaisser et partir
Mais que vaut la terre devant le diamant et le saphir !

De ma tribune à l’âme, par ce mal, affaiblie
Pour Damas, Alep et Ougarit
Pour tous les trésors
Qu’ils ne pourront guère démunir
Un grand salut à la patrie
Pourvu qu’elle puisse un jour nous réunir

© Marah Ibrahim

Et toi, quel est ton “dor” ?

Pour la première fois,  je publie ici un texte qui n’est pas de moi.

C’est une traduction, forcément médiocre, d’un cri, une réflexion, un poème en prose, écrit par Silvia Chindea, sur son blog. Un texte qui m’a profondément ému, parce qu’il est profondément roumain, et qu’en tant que tel, il correspond, douloureusement, magiquement, superbement, à ce que je ressens jour après jour depuis plus de quarante ans. Et de façon encore plus aiguë depuis quatre ans.

Silvia m’a donné son accord pour le traduire, et je l’en remercie, même si j’ai vite compris que je n’étais pas à la hauteur de la tâche. Comme m’a dit un jour une merveilleuse amie (oui, roumaine), dans les rues de Pitesti, sous la pluie, “le roumain est intraduisible”.

Silvia utilise le mot “dor”, que l’on pourrait, de façon simpliste, traduire par “manque”. Mais le “dor”, en roumain, c’est infiniment plus que le manque. Le dor, c’est le chagrin, la nostalgie, le mal du pays, et donc, oui, le manque, mais c’est aussi le désir, le souhait, l’envie, l’amour, et parfois, même, le sourire, la joie.

C’est tout cela à la fois, le “dor”, et c’est en cela que cette notion est si intrinsèquement roumaine. Une notion intraduisible, effectivement. D’où mon choix, dans la version française ci-dessous, de laisser le mot “dor”, plutôt que de le remplacer par un de nos mots qui ne lui correspondra jamais tout à fait.

J’espère avoir rendu justice au texte de Silvia. Mais je suis loin d’en être sûr, et ça aussi, voyez-vous, c’est un peu le dor.

 

Vendredi 13 mai, Jour du Dor. Avoir un jour du dor, c’est comme avoir un jour de l’amour. Pour moi, les deux sont étroitement liés. Je ne vois pas comment il serait possible de ressentir le dor de quoi que ce soit, ou de qui que ce soit, sans avoir d’abord un sentiment d’amour.

AB5S120WX7-1024x682

Pour moi, le dor est un sentiment sublime, qui te pousse à faire quelque chose pour le satisfaire. Tu as le dor d’une soirée à deux, de vacances au sommet des montagnes, du goût des cerises mûres, d’un café avec ta meilleure amie, tu as le dor des grasses matinées au lit par un week-end pluvieux, de la peau de l’autre.

Eh bien, alors, fais quelque chose pour l’apaiser, le dor ! Achète du vin rouge, planifie des congés, appelle-la, ta meilleure amie, envoie les enfants chez les grands-parents et surprends l’être aimé en lui volant un baiser.

E3JBUW2RYM-1024x683

Car si tu ne parviens pas à le satisfaire, le dor, tu ne le verras pas comme ce qu’il est, mais comme une pièce manquante de ton âme. Il faut la placer, cette pièce dont le manque te fait hurler, au milieu de la nuit, dans la solitude. Assieds-toi par terre, allume-toi une cigarette, même si tu sais qu’il ne faut pas, et contemple les étoiles en rêvant de pouvoir de nouveau parler avec ceux que tu as perdus pour toujours.

Je n’ai pas le dor de mon père… loin s’en faut. Parce que je ne peux rien changer, bien que je le souhaite plus que désespérément ! Pouvoir changer le cours de ce jour, en ralentir le rythme, considérer attentivement les rides autour de ses yeux, lui demander ce qui le fait sourire.

Je n’ai pas le dor de mon père… loin s’en faut. Même si deux ans et deux mois ont passé, même s’il est parti un vendredi, mais un vendredi 14, même si je rêve de lui quand me vient l’envie de hurler, même s’il est heureux pour l’éternité… Non, je n’ai pas encore le dor de lui.

Ah, mais comme je voudrais l’avoir, ce dor ! Et frapper toute la nuit à sa porte pour lui demander pourquoi il n’a pas sommeil, l’appeler pour lui demander s’il veut un bon café, et l’appeler aussi quand j’irais mal. Et maintenant, c’est dur, sans lui, et je ne comprends pas pourquoi il ne vient pas…

 

Les photos et leur agencement dans le texte sont tels que sur le blog de Silvia.

© Silvia Chindea

Page 2 of 4

Powered by WordPress & Theme by Anders Norén