L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Category: Équilibre

L’anti-Messiaen

ou

la face cachée du mystère Borand

Par Théophile de Saint-Valet

Ancien élève du conservatoire de Courbevoie, Théophile de Saint-Valet, après avoir sérieusement envisagé une carrière de pianiste concertiste, puis de ténor, puis de chef d’orchestre, est aujourd’hui professeur émérite de solfège au conservatoire de Courbevoie et chroniqueur dans la revue L’Aurore Musicale. Il est l’auteur de Pour une approche structuraliste de l’heuristique préromantique dans la musique allemande et Droit LGBT et Opéra à travers les siècles, qui a été couronné par le grand prix de la critique musicale classique.

 

L’un des multiples mystères qui entourent le personnage de Louis-Félicien Borand (1910-1957) tient au fait que jusqu’à présent, personne n’ait tenté de confronter malgré leur proximité générationnelle la vie et l’œuvre de ce compositeur avec celles du grand maître Olivier Messiaen (1908–1992). Ceci tient selon nous à trois facteurs majeurs :

- Tout d’abord, l’histoire de la musique récente n’a pas promis les deux compositeurs à une même postérité, faisant de Messiaen un véritable phare de la musique du XXème siècle, là où Louis-Félicien Borand (que nous appellerons parfois affectueusement et par souci de concision LFB) reste un compositeur aussi ignoré que « maudit ».

- D’autre part, Olivier Messiaen a vécu bien plus longtemps que Borand, et a continué de composer près de 35 années après la disparition de son quasi contemporain, accédant à une renommée internationale de plus en plus large au fil des décennies qui suivirent la disparition de son concurrent.

- Cela tient aussi surtout à la carrière très iconoclaste du « petit maître de Bourges » (comme l’a surnommé Adam-Philâtre du Rozier dans une des rares tentatives de biographie de LFB) et surtout antithétique, qui fait que presque personne n’a de vision globale du compositeur : il y a ceux qui s’intéressent au jeune compositeur d’avant-guerre, à vrai dire bien fade, au point que son père lui-même musicien l’avait qualifié de “pâle copie du pourtant insipide Poulenc”, et ceux qui observent avec circonspection et prudence les bribes de musique et d’informations que nous avons sur l’œuvre du Borand d’après-guerre, qui ferait plus penser à un “Pierre Henry qui aurait passé les portes de l’enfer sans la moindre intention d’en revenir”. (John Starver : The influence of Borand’s music on Death Metal genesis)

- Enfin, rien n’attestait jusqu’à maintenant d’une quelconque relation, d’un quelconque lien entre les deux musiciens.

Pourtant, lorsqu’on jette un regard un peu attentif à la biographie des deux compositeurs, de nombreuses concordances de dates sautent aux yeux. Et de troublants parallèles et oppositions naissent de ces concordances.

Borand et Messiaen se sont-ils connus? Ignorés? Nul ne le savait, nul ne s’était peut-être encore posé la question. La révélation récente d’une correspondance inconnue entre Borand et un ami d’enfance vient pourtant jeter une lumière nouvelle et troublante sur cette problématique. Découverte en ce début d’année lors d’une vente aux enchères qui suivit la liquidation judiciaire de la « Maison de Repos des Lilas » dans les environs de Bourges, il s’agit d’un échange épistolaire (dont ne demeurent que les missives de LFB) entre le compositeur méconnu et Ernest-Antoine Panassieux, ancien directeur de l’établissement à l’époque où la maison de repos était encore une clinique psychiatrique, ancien camarade de collège de LFB, décédé en 2005 à l’âge vénérable de 95 ans. Ces nouvelles informations que nous avons pu réunir en compulsant avec passion cette correspondance malheureusement incomplète nous permettent de dresser aujourd’hui un portrait contrasté des compositeurs. Les zones d’ombre demeurent importantes, encore plus qu’auparavant sans doute puisqu’alors on ne se doutait encore de rien. Elles permettent néanmoins de se demander si pendant toutes ces années, Borand ne se révélerait pas comme étant plutôt le négatif parfait d’Olivier Messiaen, son opposé en toute chose. Là où Messiaen insufflait dans sa musique sa foi catholique, son amour des couleurs (il était sujet à la synesthésie) et des oiseaux (il était fier d’être un véritable ornithologue), LFB ne fut-il pas le chantre du noir et blanc – en évitant le blanc -, de l’obscur et du sépulcral? Là où l’un brillait par son génie et irradiait toute une génération par son enseignement, (https://www.youtube.com/watch?v=GSWatsiBErU) l’autre fut un pâle professeur de province sans talent, puis un misanthrope solitaire et inquiétant. Pourtant, nous commençons maintenant seulement à comprendre que ces deux-là furent liés par un étrange destin, et ce justement parce qu’ils étaient opposés, à moins que ce ne fut ce destin qui les opposât.

 

Des apprentissages aux antipodes

 

Un parallèle sur le début des vies d’Olivier Messiaen et Louis-Félicien Borand est terrible et accablant pour ce dernier : Messiaen naît en 1908 à Avignon, Borand en 1910 à Bourges. Son père est professeur de musique et tyrannique, celui de Messiaen est un intellectuel catholique professeur d’anglais et sa mère est poétesse. On dirait que tout est déjà dit : Messiaen a grandi dans une famille ouverte, JLB resta sous le joug d’un père dominateur, aigri et cruel. L’un allait s’épanouir dans la musique, l’autre serait contraint de s’y résigner.

Alain et Olivier (à droite) Messiaen, en 1914 (coll. Olivier Messiaen).

Alain et Olivier (à droite) Messiaen, en 1914 (coll. Olivier Messiaen).

La guerre voit cette fois les deux pères s’opposer dans leurs destins respectifs : Marcel Messiaen est enrôlé en 1914 alors que le père de FLB, pourtant volontaire, est réformé pour raison de santé et ne sera mobilisé que brièvement en octobre 1918.

À la fin de la guerre, Olivier Messiaen fait son entrée au conservatoire de Paris pour des études qui vont s’avérer brillantes et culminer en 1930 avec un premier prix de composition. Borand entre à l’Ecole Nationale de Musique de Bourges en 1921, poussé par un père qui l’oblige depuis 1905 à travailler laborieusement son piano.

Puis c’est l’heure des premières compositions et des émois. FLB écrit son Élégie de Printemps, Messiaen la met en pratique et épouse en 1932 la violoniste Claire Delbos et se lance dans sa prémonitoire Ascension pour orchestre. A cette époque, nulle mention de Messiaen dans la correspondance naissante du jeune Borand avec son copain de collège Panassieux : il ne s’intéresse sans doute pas assez à son futur métier pour avoir entendu parler de son condisciple.

1936

1936 est un tournant : Les deux hommes deviennent professeurs, Borand à l’Ecole Nationale de Musique de Bourges où il enseigne le piano, et Messiaen à l’Ecole Normale de Musique. Ce dernier crée le groupe de musiciens “Jeune France” avec Yves Baudrier, André Jolivet et Daniel-Lesur.

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Ce mouvement est soutenu par de nombreux artistes établis, dont Francis Poulenc. L’acte public fondateur de « Jeune France » est le concert événement du 3 juin 1936, Salle Gaveau, avec l’Orchestre de Paris et le pianiste vedette de l’époque, Ricardo Vines. Le programme inclut deux œuvres du jeune Olivier Messiaen : Les Offrandes Oubliées et L’Hymne du Saint-Sacrement.

Fin mai 1936, au lendemain du triomphe de Léon Blum et de ses alliés du Front Populaire aux élections législatives, JLB, qui n’entend rien à la politique, monte à Paris dans le but de rencontrer Francis Poulenc. On ne sait pas grand-chose quant au contact effectif ou non entre Borand et le vieux maître. La correspondance de LFB est confuse et incomplète à ce sujet. Mais il semble que Poulenc conseille (directement ou indirectement) au jeune provincial de se joindre au mouvement “Jeune France”. Borand s’y refuse-t-il ou est-il poliment éconduit, le fait est qu’il n’y participera jamais.

Ce qui est avéré par contre, car il le relate avec moult détails dans sa correspondance, c’est qu’il assiste à ce premier concert à Gaveau lors de son séjour parisien. Arrivé Salle Gaveau avec enthousiasme, il en repartira profondément perturbé et circonspect. Nous savons par ses lettres à Panassieux qu’il y rencontre en particulier une jeune femme “silencieuse et mélancolique” dont il tombe immédiatement amoureux. Il lui parle ce soir-là, sans que sa lettre enfiévrée à Panassieux ne révèle la teneur de leur discussion. Mais ce n’est que bien plus tard dans la soirée ou même le lendemain matin que LFB comprend que la fascinante inconnue n’est autre que l’épouse d’Olivier Messiaen, la violoniste Claire Delbos.

C’est de cette soirée que date une haine inextinguible et jalouse de Louis-Félicien Borand pour Olivier Messiaen et son œuvre !

Une affaire de stalags

Le lieu suivant de rencontre entre les deux hommes sera beaucoup moins festif. Bouleversé bien plus par son expérience personnelle que par son expérience musicale, Borand repart rapidement pour Bourges et reprend son existence déjà routinière. Il n’oublie néanmoins pas Claire qui revient régulièrement dans ses lettres à Panassieux. Il semble même qu’une tentative de correspondance entre les deux se soit esquissée, à l’initiative du jeune professeur de piano bien sûr, mais LFB ne reçoit manifestement aucune réponse aux missives enflammées qu’il envoie à l’épouse de son concurrent et rival. 1937 réunit à distance autant qu’elle ne les oppose les deux compositeurs de par leurs créations : Borand écrit sa Symphonie dite “du Père”, exécutée (les plus médisants affirmèrent que le mot était d’ailleurs parfaitement choisi pour la circonstance) fin juin de la même année par les élèves du conservatoire de Bourges en première partie de leur gala de fin de saison. Cela reste la seule exécution publique de l’unique symphonie de son compositeur à ce jour. On raconte d’ailleurs que Borand père quitta ostensiblement la salle avant la fin du deuxième mouvement. Quelques jours auparavant, le 4 juin, venaient d’être créés toujours Salle Gaveau les Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen, une œuvre dédiée à son épouse Claire dont Mi était le surnom affectueux. Le père professeur versus l’épouse violoniste : on ne s’étonnera finalement pas d’apprendre début 1938 les fiançailles de LFB avec Marie Lerault, elle-même violoniste de son état et enseignante au conservatoire de Bourges. C’est aussi l’année où Borand publie à compte d’auteur ses roboratives Pièces pour le Clavecin ainsi que ses Faunes, trop visiblement inspirés par le vocabulaire orchestral de Claude Debussy.

La rage de Borand père à l’annonce de fiançailles qu’il juge de par trop médiocres ne pourra s’exprimer directement que quelques mois, car son fils Louis-Félicien est mobilisé en août 1939 dans le 95eme régiment d’infanterie. Ses missives, devenues plus rares, apprennent qu’il continue néanmoins de composer.

Le 19 mai 1940, Borand est fait prisonnier par les Allemands. À partir de cette date, sa correspondance devient encore plus sporadique avant de s’interrompre définitivement en 1942. Il prétend avoir été interné au Stalag VI-K en Westphalie, bien qu’on en ait jamais eu confirmation officielle.

Stalag VI-K

Stalag VI-K

Olivier Messiaen quant à lui est bien emprisonné le 20 juin 1940 au Stalag VIII-A à Gorlitz. C’est là qu’il entreprend la composition d’une de ses œuvres majeures, le sublime Quatuor pour la Fin du Temps (inspiré par l’Apocalypse selon Saint-Jean et composé en hommage à l’ange annonciateur de la fin des temps).

Olivier Messiaen — à gauche — au Stalag VIII-A.

Olivier Messiaen — à gauche — au Stalag VIII-A.

C’est un quatuor écrit pour piano, violon, violoncelle et clarinette, effectif déterminé par la présence de ces pupitres dans l’effectif des prisonniers. Le 15 janvier 1941, le Quatuor pour la Fin du Temps est exécuté au Stalag VIII-A devant un public d’environ 400 personnes.

300px-Quatuor_pour_la_fin_du_TempsOlivier Messiaen est au piano. Même si sa correspondance est très incomplète et commence à devenir sibylline, il est à peu près certain que Borand est dans le public. On n’en saura pas plus, mais il semblerait qu’il soit venu du VI-K au VIII-A sur décision d’un personnage peut-être encore plus mystérieux, le sulfureux Harald Suttner, qui aurait lui aussi assisté à la création du Quatuor, et qui aurait ainsi amené Borand “dans ses bagages”. Tout ce que l’on sait de Suttner, c’est qu’il écume alors les stalags en quête non d’interprètes, mais de compositeurs. Toutefois, il est apparemment reparti du Stalag VIII-A après la représentation, toujours en compagnie de Borand, et sans avoir cherché à entrer en contact avec Messiaen.

En mars 1941, Messiaen est libéré et rentre à Paris. Il ne le sut jamais mais cette libération rapide le sauva d’un destin funeste, car trois jours à peine après son départ parvint une demande de transfert pour le Stalag VI-K de Westphalie. Mais le compositeur n’était plus là, et l’officier en charge du Stalag VIII-A, qui avait assisté à la création du quatuor, ne donna pas suite à la demande, qui resta lettre morte jusqu’à la libération où elle fut archivée parmi tant d’autres.

Borand 2, ou l’antithétique hérétique

On perd toute trace de Louis-Félicien Borand à partir de 1942. Sa présence antérieure dans le Stalag VI-K n’a d’ailleurs jamais été véritablement démontrée. Sa correspondance avec Panassieux s’interrompt également brusquement et définitivement à la même date. C’est aussi à ce moment qu’en France, la vie d’Olivier Messiaen connaît un profond bouleversement. Il est d’abord nommé professeur au Conservatoire de Paris. La même année, il rencontre la jeune pianiste Yvonne Loriod, alors âgée de dix-neuf ans, dont le jeu virtuose et puissant et la capacité de déchiffrage hors normes vont aussitôt fasciner le jeune professeur. Yvonne Loriod devient immédiatement l’interprète de ses compositions de piano, et on peut aussi affirmer que c’est cette rencontre qui va pousser Messiaen à désormais composer beaucoup plus pour cet instrument. Claire Delbos a probablement du mal à vivre le succès grandissant de son mari, où elle ne tient finalement pas une grande place si ce n’est de spectatrice privilégiée, ainsi que cette nouvelle concurrence féminine qui a par opposition un gros impact sur la musique du compositeur.

A Bourges, en 1943, Marie Lerault enterre définitivement ses médiocres fiançailles avec Borand en épousant un collègue du conservatoire, accessoirement professeur de violoncelle. Il n’y aura plus aucune trace de correspondance ni de relation entre elle et LFB. En 1943 toujours, le 10 mai, Olivier Messiaen et Yvonne Loriod créent côte à côte les Visions de l’Amen, magnifique œuvre de piano à quatre mains. (https://www.youtube.com/watch?v=IB4pk5nMEVY). Sans vouloir suggérer le moindre lien de cause à effet, c’est néanmoins autour de cette date qu’apparaissent les premiers signes du déclin mental et physique de Claire Dubos.

1945 voit encore les destins s’entrechoquer et basculer à distance : cette année-là, Borand est récupéré par des soldats canadiens, alors qu’il est en train d’errer sur les routes de Westphalie. Son état mental semble fragile. En France, Claire Delbos, à la suite d’une opération, commence à souffrir de troubles de la mémoire puis d’enfermement mental. Elle est diagnostiquée comme étant victime d’une atrophie cérébrale irréversible. Elle entrera d’abord dans un sanatorium, puis visitera de nombreuses cliniques avant d’entrer en asile psychiatrique.

La lecture des archives ouvertes au même moment que fut révélée la correspondance de Borand semble suggérer qu’un de ces lieux de soins fut la « Clinique des Lilas », située dans les environs de Bourges, et tenue par le Docteur Parnassieux (l’ami de collège et correspondant de LFB). On ne sait rien de ce supposé bref séjour de trois semaines. Mais la consultation des archives révèle que c’est à cette époque que le docteur Parnassieux fit procéder à l’acquisition d’un matériel hi-fi dispendieux pour en équiper son cabinet. La santé de Claire Delbos déclina encore plus vite au sortir de la Clinique des Lilas. Au fil des semaines, des mois puis des années, on raconte qu’elle perdit successivement l’usage de la vue, puis de l’ouïe, puis la faculté de se mouvoir avant de se paralyser peu à peu.

Olivier Messiaen resta tout au long de sa vie extrêmement discret sur cette terrible période. Il sembla la vivre sur le mode du déchirement, de la mauvaise conscience et de l’immersion dans la religion. Selon ceux qui l’ont alors côtoyé, il adopta peu à peu un vocabulaire proche de celui qu’on utilise pour qualifier les saints en parlant de Claire Delbos, comme s’il associait le terrible destin de son épouse à celui d’une martyre. Et si l’attirance pour Yvonne Loriod était évidente, sa profonde foi catholique lui interdisait de céder à cet amour, surtout en ces circonstances et même si la santé déclinante de sa femme les séparait et signait aussi en quelque sorte la mort de leur couple. Souvent les plus belles œuvres surgissent des plus grands déchirements, et il en conçut un triptyque sur le thème du mythe de Tristan et Iseult, de l’amour et de la mort, avec Harawi (cycle de mélodies), la Turangalîla Symphonie et les Cinq Rechants pour chœur à capella, des œuvres qui vont rythmer l’étrange avancée parallèle à distance des deux compositeurs.

Harawi est d’abord créé le 27 juin 1946 à Bruxelles.

A peine deux mois plus tard, Borand semble répliquer à distance avec Hamadryas 38, jouée dans la Kleine Zaal du Concertgebouw d’Amsterdam. Première surprise, c’est la première (et dernière) fois qu’une œuvre de Borand est donnée dans une institution aussi prestigieuse, fût-ce dans sa petite salle. Nous ne connaissons pas d’explication à la chose, si ce n’est qu’il s’agit d’un concert financé par des fonds privés, mais dont l’origine reste encore inconnue. Mais d’autre part, et surtout, il s’agit là de la première œuvre de Borand dans un style totalement iconoclaste par rapport aux exécutions précédentes. La création de l’œuvre laisse les quelques auditeurs présents stupéfiés, certains (pour reprendre leurs dires) terrifiés par ce qu’ils viennent d’entendre.

LFB récidive dès l’année suivante à Paris avec Chants de Colère et de Métal crée Salle Colonne.

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Cette œuvre est à ce jour la plus connue, ou plutôt la moins méconnue de son auteur : elle fit en effet l’objet d’une captation radiophonique pour le Programme National de la RDF. Le concert ne fut jamais diffusé à la radio, le scandale de son audition fut bien trop grand, un septuagénaire s’effondrant en particulier aux deux tiers de l’œuvre, victime d’une crise cardiaque qui s’avéra fatale. Par contre la bande fut utilisée pour la parution en 1948 d’un microsillon 33 tours vendu “sous le manteau”, édité par un label totalement confidentiel du nom de Lontano, dont Chants de Colère et de Métal fut la première et dernière sortie. Du premier pressage, Lontano ne vendit qu’une trentaine d’exemplaires avant de passer le reste du stock au pilon l’année suivante, ce qui fait de ce vinyle méconnu l’un des plus recherchés et des plus chers au monde. Il est donc possible (à défaut d’être aisé ou courant) de pouvoir écouter l’enregistrement de cette œuvre, une expérience faite par votre serviteur et qui ne laisse pas de plonger l’auditeur dans la perplexité puis l’angoisse la plus sourde.

En 1949, coup sur coup, on assiste à la création à Seattle du Lamento di Zêta de Borand puis en décembre de la même année à celle de la monumentale Turangalîla Symphonie de Messiaen par Léonard Bernstein à la tête de l’Orchestre Symphonique de Boston et Yvonne Loriod au piano. De l’avis unanime des rares exégètes à s’être intéressés à l’époque à Borand, il est évident que l’œuvre de Messiaen a totalement éclipsé celle de Borand! C’est à cette époque que Borand se livre d’ailleurs à son unique déclaration publique sur son contemporain, déclarant dans un des trois entretiens radiophoniques qu’il ait jamais accordés : “Messiaen croit toucher à la vérité, mais il en a peur”, ce qui en dit long sur son acrimonie envers lui, mais ne manque pas de relancer les spéculations sur la véritable nature de leur antagonisme. En tout cas, FLB répliquera l’année suivante en donnant de nouveau à Bruxelles la première de In a XiXi Glass. Cette fois, il n’eut pas besoin de Messiaen pour passer inaperçu, tant son œuvre déconcerta et troubla le maigre public et les rares critiques qui s’étaient aventurés à venir l’écouter. C’est à partir de cette œuvre que commença à se diffuser la rumeur au sujet d’un “sentiment de malaise” qui gagnait et poursuivait les auditeurs des œuvres “maudites” de Borand. Il fut en tout cas vite oublié car en juin de la même année, Messiaen acheva son triptyque en donnant les Cinq Rechants dans l’Amphithéâtre de La Sorbonne. Si les dimensions de l’œuvre étaient bien plus modestes que celles de la Turangalîla, ces Rechants concentrèrent pourtant l’attention de tout le petit monde contemporain, par l’utilisation de cette étrange langue inconnue, écrite par Messiaen en “moitié français surréaliste, moitié langue inventée”.

L’étouffement du noir Borand, que nous devrions qualifier plutôt d’obscur dans tous les sens du terme, se poursuivit les années suivantes avec une régularité de thèse complotiste : le 6 juin 1951 furent créées à Tunis les 4 Études de Rythmes de Messiaen – nous mentionnons ce fait dans ces biographies comparées de par la place primordiale que tient cette œuvre (relativement atypique dans la production du maître catholico-ornithologue) dans l’histoire de la musique contemporaine – n’est-ce point elle qui amena le jeune Boulez à suivre la classe de composition de son aîné, pendant une (seule!) année? Mais sa véritable date importante de diffusion internationale fut sa création française à Toulouse le 7 juin 1951. Là aussi, la première audition du mystérieux Fractured View de Borand fit les frais de l’aura de la nouvelle œuvre de son concurrent.

La chute précipitée de l’ange noir

Borand disparaît à nouveau de 1952 à 1955, cette fois aux Etats-Unis. Son statut de compositeur maudit (on parla de vagues – limitées par la maigreur des audiences – de suicides après certaines de ses créations) qui commençait à frémir en Europe se dissout dans le silence médiatique de son absence et l’omission prudente de reprises de ses œuvres sur scènes. Mais il réapparaît en 1956, dans ce qu’on pourrait appeler une ultime course à l’abîme.

De son côté, Messiaen, plongé au cœur du drame intime de la lente agonie de son épouse (à laquelle il continue de rendre de régulières visites, conduit en voiture par Yvonne Loriod), se lance dans un long cycle d’œuvres consacrées aux oiseaux, que nous nous risquerons en la circonstance à qualifier d’animaux de la rédemption. Les destins des deux hommes vont s’entrechoquer une dernière fois.

Le 10 mars 1956, les Oiseaux Exotiques de Messiaen, pour piano et petit orchestre, sont donnés en avant-première au Théâtre du Petit Marigny, siège du fameux “Domaine Musical” lancé par l’impétueux Pierre Boulez. C’est cette même année que sont données (chacune dans un hangar désaffecté) à New York puis à Paris les deux seules exécutions de La Forêt par-delà le Bleu de Borand. Malgré notre ténacité, il nous a été impossible de retrouver un témoin direct de l’une de ces deux seules exécutions, de ce qui a été un des plus grands et méconnus scandales de la musique de la seconde partie du XXe siècle. Ne pouvant qu’extrapoler sur une absence de description du contenu musical, nous émettrons juste l’hypothèse (néanmoins solide) que la forêt demeure le domaine de prédilection des oiseaux, même sans doute chez Borand – peut-être s’agit-il ensuite d’un problème d’espèce ovipare pour caractériser chaque œuvre…

Puisque mention est faite du Domaine Musical, nous sommes obligés de mentionner à ce stade de l’analyse, avec toutes les réserves d’usage pour ce que nous considérerions en d’autres circonstances comme une “fake news”, pour reprendre un vocable pitoyablement en vogue, une anecdote qui serait loin d’en être une si elle était avérée. Nous ne revenons pas sur le Domaine Musical, cette société de concerts crée par Pierre Boulez en 1954 et qui a fait découvrir toute l’œuvre de l’avant-garde du XXe siècle à un public encore néophyte, même mélomane. L’une des anecdotes étonnantes et détonantes liées au Domaine Musical est liée à la mort du célèbre peintre Nicolas de Staël. On sait que Nicolas de Staël s’est suicidé à Antibes le 16 mars 1955 à l’âge de 41 ans en se jetant de la terrasse de l’immeuble où il avait son atelier. Ce qu’on sait moins, ce que durant ses derniers jours, Nicolas de Staël, assista à un concert du Domaine Musical dirigé par Pierre Boulez le 5 mars 1955 au Théâtre Marigny. De retour à Antibes, il entama de ce qui allait être son ultime œuvre, un tableau fascinant resté inachevé qui s’appelle Le Concert et qui semble directement inspiré de son expérience au Petit Marigny.

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On attribue généralement le suicide du peintre à son amour contrarié pour une jeune femme prénommée Jeanne. Bien entendu, certains critiques ne manquèrent pas également d’ironiser par pure médisance sur la relation de cause à effet entre ce concert de musique contemporaine et la fin tragique du peintre. Mais ce qu’on sait encore moins, c’est que, l’ironie ou la médisance faisant mécaniquement place à une forme de paranoïa hystérique et collective, le bruit courut brièvement en 1955 que Nicolas de Staël avait été également l’auditeur d’une œuvre (à ce jour non identifiée) de Borand. LFB n’a jamais été programmé ni dans le cadre du Domaine Musical, ni au festival de Donaueschingen ni dans le moindre festival de musique contemporaine digne (?) de ce nom. Il n’est bien sûr pas fait mention de ce compositeur dans le programme de l’ultime concert officiel auquel de Staël assista. On raconte par contre qu’une fois Boulez et certains musiciens partis, cette nuit-là, le Petit Marigny rouvrit pour un bref happening consacré à l’audition de cette œuvre mystérieuse de Borand pour un petit public d’initiés. On ignore si Borand était déjà rentré des Etats-Unis, on suppute que pour une raison ou une autre, de Staël fut présent. De source officieuse, on sait que la soirée se prolongea ensuite jusqu’au petit matin dans les catacombes de Paris, mais sans Borand ni de Staël, cela a été vérifié paraît-il grâce à une série de clichés pris sur place à laquelle votre serviteur n’a malheureusement pas eu accès. Une fois de plus, aucune preuve formelle n’atteste ni du deuxième concert, ni de la présence de NDS à ce second concert. Seule la soirée cérémoniale des catacombes est avérée, mais elle peut tout à fait avoir eu lieu sans aucun concert préalable. L’honnêteté et le souci d’une exhaustivité toujours vaine nous ont poussé néanmoins à témoigner de cette rumeur ensuite vite étouffée.

En Octobre 1956, Messiaen entame la composition de son vaste cycle pianistique du Catalogue d’Oiseaux, qui le tiendra occupé jusqu’en 1956. En 1957, Borand crée Huit. On sait juste que Théodore Adrenasky, le célèbre critique du Défi à l’époque, victime en 1958 d’une chute malencontreuse sous une rame de métro, dira en guise d’unique commentaire qu’il regretterait “tout le reste de sa vie” d’avoir assisté à ce concert, qu’il refusa à l’époque de chroniquer dans les colonnes de son quotidien. Parallèlement, on sait de source aussi sûre qu’obscure qu’à la même époque, LFB a commencé à travailler sur son grand œuvre, Longue Mort au Roi. Personne ne semble avoir entendu cette œuvre, les rumeurs les plus folles circulent néanmoins sous le manteau du mystère et de la peur dans les cercles les plus initiés. Il y serait question de lugubres chants d’oiseaux, à nouveau et forcément, ainsi que d’une mystérieuse cloche. Nous ferons peut-être une communication ultérieure consacrée à ce sujet unique.

Puis les choses se précipitent. En un ultime clin d’œil maléfique du destin, Olivier Messiaen perd son père le 26 juin 1957. Le 12 novembre de la même année, Borand meurt renversé par une voiture avenue d’Italie.

Les spécialistes ne cessent de s’interroger sur les circonstances encore aujourd’hui mystérieuses de ce décès, qui ne manque pas d’évoquer par prémonition celui de Roland Barthes en mars 1980 suite à un accident similaire de la circulation parisienne le 25 février 1980. N’oublions d’ailleurs pas qu’un chapitre des fameuses Mythologies de Barthes, rédigées entre 1954 et 1956 et parues faut-il le rappeler en 1957 aux éditions du Seuil, devait initialement s’intituler Borand l’Américain, ange maudit.

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Ce texte, connu par les exégètes comme le “54e mythe” du philosophe, fut mystérieusement retiré de l’édition finale du Seuil à quelques semaines de la publication de l’ouvrage, sans qu’il soit aujourd’hui possible d’en retrouver la trace tant dans les archives de l’écrivain que dans celles de l’éditeur. On raconte aussi qu’en octobre 1979, sur France Musique, invité de la célèbre émission de Claude Maupomé Comment l’entendez-vous ? pour parler de Robert Schumann, Roland Barthes fit une courte digression sur l’influence du “dernier Schumann” sur le “Borand d’après-guerre”, ce qui ne manque pas de sel (ni de poivre s’agissant de Borand) lorsque l’on sait que le dernier Schumann est mort en 1856, interné dans l’asile du Dr Richarz à Endenich, près de Bonn, donc dans le sud de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie » (mes neveux — le destin et la volonté nous ayant heureusement épargné une descendance directe — ajouteraient : “Moi je dis ça je dis rien” !).

Pourtant, il est impossible de retrouver cet extrait de la conversation, manifestement coupé au montage du Podcast actuellement consultable sur le site de l’INA. Il n’en est pas plus fait mention lors des fameux colloques Barthes et la Musique des 3, 4 et 5 juin 2015 à Singer Polignac, consultables sur le site de la fondation, et dont deux des conférences étaient consacrées à Barthes et Schumann.

Votre serviteur s’est longuement interrogé lui aussi sur la disparition aussi brutale que mystérieuse de Borand, d’autant plus à l’aune des récentes découvertes dites de Bourges. Après vérification, Olivier Messiaen ne se trouvait pas à Paris ce jour-là, il est prouvé qu’il était dans sa région grenobloise en train de composer. Une zone d’ombre demeure sur l’emploi du temps d’Yvonne Loriod sur le jour de l’accident et celui qui précède, nous sommes en cours de vérification et ne manquerons pas d’amender ultérieurement cette publication si nécessaire.

In memoriam LFB

Borand disparu, c’est comme si le destin devait achever son œuvre et Messiaen poursuivre la sienne : le 15 avril 1959, Yvonne Loriod crée son monumental (plus de 2h40 de musique) Catalogue d’Oiseaux salle Gaveau. La semaine suivante, Claire Delbos décède dans un hôtel psychiatrique des Hauts-de-Seine. Après les obsèques de son épouse, Olivier Messiaen retourne immédiatement s’enfermer dans son travail.

En 1961, Olivier Messiaen épouse Yvonne Loriod.

Il est inutile de poursuivre là la narration du destin extraordinaire du grand maître du XXème siècle, en tout cas cette narration n’a pas sa place ici : Les Couleurs de la Cité Céleste (1964) une nouvelle fois en référence à l’Apocalypse,

Et Expecto Resurrectionem Mortuorum (1965) qui célèbre les morts des deux guerres mondiales,

ou l’inattendu Des Canyons aux Étoiles (1974) et son étonnant mouvement Appel Interstellaire, ou son monumental opéra Saint-François d’Assise en 1975 sont aujourd’hui considérés comme des chefs d’œuvre et des jalons incontournable de l’histoire de la musique.

Olivier Messiaen s’éteint le 27 avril 1992 à l’Hôpital Beaujon de Clichy. Yvonne Loriod n’aura de cesse d’entretenir la mémoire et la postérité de son époux, tant par son enseignement que par ses concerts. Elle décède à son tour le 17 mai 2010 à Saint-Denis.

Le négatif de l’autre

Nous avons finalement le sentiment qu’encore plus de questions se posent au sortir de cette analyse qu’avant que nous ne prenions connaissance des découvertes conséquentes à la liquidation judiciaire de la Maison de Repos des Lilas. Plusieurs voix essentielles nous manquent bien sûr : Borand a laissé très peu de témoignages, Olivier Messiaen n’a jamais fait mention du “petit maître de Bourges”, Yvonne Loriod (que nous avons bien connue, mais malheureusement avant la publication de la correspondance de Borand et Parnassieux) non plus.

Car une question fondamentale demeure, elle reste sans fondement aucun, mais une des réponses possibles pourrait faire basculer le cours de l’analyse de l’histoire de la Musique : Messiaen a-t-il ignoré jusqu’au dernier jour l’existence de ce médiocre puis ténébreux concurrent, comme tout le laisse à penser, ou au contraire le connaissait-il parfaitement ? Cette question est fondamentale car tout oppose les musiques de Borand et de Messiaen. Qui est l’antithèse, qui est le négatif de l’autre ? Borand a-t-il développé son œuvre en fonction de l’acrimonie conçue à l’encontre de l’époux de Claire Delbos dès 1936 ? Ou Olivier Messiaen a-t-il sciemment développé une œuvre faite de lumière, de couleurs, de chants d’oiseau et de foi catholique pour conjurer la noirceur et la désespérance de son concurrent ?

C’est comme si dans la galaxie de la musique humaine ou créée par l’homme, deux puissances fondamentales s’affrontaient : l’astre puissamment solaire d’Olivier Messiaen, et le ténébreux et terrible trou noir crée par Borand, fait d’anti-matière et de douleur. Et répondre aux questions que nous nous posons encore permettraient peut-être d’anticiper l’avenir de cette galaxie : poursuivra-t-elle son expansion lumineuse ou sidérale, où sera-t-elle inéluctablement aspirée vers le néant ?

Théophile de Saint-Valet

 

Le raconteur raconté

Étrange. Et beau.

Ce sont les deux premiers mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai lu ce que vous allez lire aussi, je l’espère.

Étrange, en effet. Étrange de se savoir ainsi analysé, décortiqué, dévoilé.

Et en même temps si beau, car Elle a tout compris, et je ne sais pas ce qui est le plus beau. Le fait qu’Elle ait tout compris, le fait qu’on soit amis, ou le fait qu’on soit amis depuis si peu de temps et qu’elle ait déjà si parfaitement compris ce que je tente de raconter.

Elle ?

Oui, Elle. Croisée au détour d’un hasard, par une belle journée d’été, magique, dans la charmante et attachante ville de Târgu-Mures. Elle n’aurait pas dû être là, m’a-t-elle avoué plus tard. Ce qui ne m’a même pas étonné

Nous sommes devenus amis. Elle s’appelle Anca, et sa force, son courage et son intelligence me stupéfient. Quand nous nous sommes revus, par une grise journée de fin d’automne, dans l’étonnante et lointaine cité de Târgu-Mures, nous avons eu le sentiment qu’en réalité, nous nous connaissions depuis des siècles, des millénaires, et plus encore.

Anca enseigne (magnifiquement) le français à l’université. Anca est également spécialiste de littérature fantastique. Mais surtout, Anca est mon amie.

Et voici ce qu’elle a écrit sur un de mes romans.

Anca est mon amie, et j’ai beaucoup de chance.

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Il a beau faire, Anca n’a pas peur de lui…

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Pour ceux qui n’arriveraient pas à télécharger le texte ci-dessus, le voici, en direct :

Étranges univers, inquiétantes entités

dans La Fiancée noire de Raymond Clarinard

Anca Murar

Abstract

In a changing Ukraine, captain Kalenko has the task to solve the mystery of a horrible crime. But it takes only a slightly imperceptible phase shift to make our hero cross an invisible frontier and to suddenly find himself in a parallel universe with indefinite traits, yet able to reveal the flaws of a society on the edge of losing its values and expose the profound social inadequacies. Kalenko wanders through these parallel worlds built on coordinates taken both from his oniric experiences and prosaic routine, in search of a fragile balance able to make some sense of a deceiving reality. Thus, the police investigation is constantly doubled by the initiatic journey of the hero and the reader, once entered into these universes inhabite by troubling entities, is looking for a lost essential enveloped in a perfume of eternity that urges him to complete his recreation.

Keywords: mutation, mystery, parallel universes, onirism, initiation.

 

On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas.

Guy de Maupassant

 

Parue en 2012, La Fiancée noire[1] de Raymond Clarinard a toutes les coordonnées d’un « roman à suspense »[2] réussi, pour reprendre la formule de Tzvetan Todorov : dans une Ukraine en pleine mutation, le capitaine Danilo Kalenko a la mission de résoudre le mystère d’un triple meurtre. En poursuivant l’histoire de l’enquête, le lecteur se laisse entraîner par la multiplicité des récits enchâssés et des digressions, formule des hypothèses, poursuit, avec les agents FBI, les suspects et revient incessamment, avec Kalenko, sur les événements passés pour vérifier les moindres détails, afin de découvrir la vérité sur l’histoire initiale.

Cependant, place est faite au mystère, car d’épouvantables meurtres sont accomplis presque sous nos yeux terrifiés, mais on n’en connaît pas les véritables agents, ni les vrais mobiles. Et lorsqu’on apprend que l’enquête n’est que le cadre d’événements encore plus inquiétants : « L’arrêter, réussir enfin à la faire parler, et mettre un terme à ce massacre, tout cela, il le comprenait soudain, n’était qu’un prétexte, vague vernis masquant des pulsions presque animales qu’il ne cherchait même plus à s’expliquer. » (FN, 276), on décide de prendre « l’entrée du souterrain », on concède à s’égarer dans les labyrinthes oniriques du héros, à vivre ses délires, à sonder l’inconnu, dans le but d’y trouver un supplément de sens, sans savoir que l’on finira par tomber de Charybde en Scylla.

Il suffit alors d’un déphasage presque imperceptible (« Comme à chaque fois qu’il était chargé d’une affaire criminelle, il se sentait décalé. […] Et, comme à chaque fois, il sentait qu’il n’était plus en phase avec ce qui faisait la réalité du commun des Kiéviens. » (FN, 60-61) pour que nous passions avec Kalenko une frontière invisible et nous nous retrouvions dans des univers étranges aux repères flous mais révélateurs des fissures d’une société en perte des valeurs et d’inadéquations sociales profondes :

Un quadruple carnage comme celui dont il avait écopé, on n’en aurait pas vu sous le règne du Parti, voilà ce que disaient les plus nostalgiques, ceux qui avaient l’impression que leur monde avait perdu tout sens et tous ses repères.

Sauf qu’ils se trompaient, ou qu’ils se mentaient, vieille habitude qui permettait de rendre le quotidien plus supportable. (FN, 63)

 

Kalenko erre dans ces mondes parallèles puisant leurs coordonnées à la fois de ses univers oniriques et du banal quotidien, en quête d’un équilibre fragile qui puisse resignifier une réalité décevante :

[I]l estimait avoir de nouveau sa place, son rôle à jouer. Oui, un flic pouvait être un rouage parfaitement sain de la société, même une société aussi fissurée et bizarrement fichue que l’Ukraine indépendante. […] Il n’était pas très sûr d’y croire lui-même, mais le simple fait de le prétendre suffisait à lui donner l’illusion qu’une certaine forme de bonheur ne lui était pas interdite. Un bonheur modeste, où les grands projets et les grandes joies n’avaient pas leur place, mais un bonheur malgré tout, fait d’un gentil petit équilibre, d’une quiétude tranquille liée à la simple satisfaction de se tirer correctement de sa mission. (FN, 73)

 

L’enquête policière se double donc constamment du cheminement initiatique du héros et le lecteur, une fois plongé dans ces univers peuplés d’inquiétantes entités, va lui aussi à la recherche d’un essentiel perdu, remet en question les rouages sociaux, réfléchit avec Kalenko à la mission de l’être dans la société, dans l’univers et aboutit à l’atroce vérité finale.

C’est notamment cette épouvantable quête émotionnelle du héros qui nous conduira à         l’« auberge » (lieu de passage par excellence) et nous amènera à la rencontre avec des entités surnaturelles : deux thèmes fantastiques classiques. La poursuite des délires de Kalenko, le passage dans les univers intercalaires équivalent à la mise en relief d’autant de thèmes de prédilection de la littérature de l’étrange qui nous permettront de rendre compte de la spécificité de l’effet du fantastique dans le roman de Raymond Clarinard.

 

Du rêve éveillé à l’« horreur cosmique »

C’est lors des rêves éveillés ou des délires oniriques que le quotidien rassurant et raisonnable se déconstruit, se dissout, les repères spatio-temporels s’effacent pour qu’une autre réalité surgisse dont le but est la cristallisation des peurs ancestrales :

Toute capacité de réflexion totalement déconnectée par la terreur primale qui l’engloutissait, il ferma les yeux, en quête de quelque prière à même de le protéger de ce qu’il sentait se glisser et enfler autour de lui, alors que les battements de son cœur ressemblaient de plus en plus aux roulements de tambours sacrificiels ricochant sur les gradins de pyramides perdues dans les ténèbres. (FN, 204)

 

Une des sources essentielles du fantastique de Raymond Clarinard est justement cette       « horreur cosmique » formulée par Lovecraft qui dérive d’abord de la perception d’un ailleurs ténébreux et indicible constituant à la fois le cadre de manifestation des entités surnaturelles et l’espace des tribulations d’êtres en proie à la folie, car les inconcevables univers parallèles sont appréhendés comme des éléments hétérogènes à la normalité et constituent donc la source d’une expérience dysphorique :

Quand il comprit ce qui était en train de se passer, un frisson d’horreur lui remonta le long de l’échine et sa nuque se hérissa : ça recommençait, comme sur la place quelques nuits plus tôt ! […]

Son thorax lui donna l’impression de se comprimer, la douleur devint insupportable. Je vais crever ici ! hurla-t-il intérieurement. Je suis en train de crever d’un infarctus, face à ces deux fumiers qui me regardent claquer […] (FN, 154)

 

Incapable d’agir ou de se soustraire à cette frayeur déchirante, Danilo Kalenko ne fait que subir ce supplice inexplicable dont le crescendo ténébreux sème au cœur du capitaine l’angoisse de la finitude :

Il tenta d’ouvrir la bouche pour mieux respirer, mais ses mâchoires, vibrant de la même douleur lancinante que sa poitrine, ne se desserrèrent pas.

Non ! Pas comme ça ! Je ne veux pas finir comme ça ! […]

La souffrance se fit plus diffuse, plus générale, et il lui sembla qu’il s’enfonçait lentement dans une brume ouateuse et collante. (FN, 154-155)

 

Cet ailleurs inhospitalier se manifeste parfois comme une masse informe qui enveloppe le héros afin de le perdre dans les ténèbres de l’enfer : « Il était en train de se noyer, de perdre pied ; il le savait, tout comme il savait qu’il n’y pouvait rien. Et c’était peut-être cette lucidité qui rendait la situation encore plus pénible. » (FN, 151) D’ailleurs, dans le Prologue du roman, le Dniepr qui n’est autre que l’incarnation de Thanatos coule impassible et indifférent à la volonté des humains, tout en scandant leur dépérissement et en jetant un mauvais augure sur la destinée du héros :

Aujourd’hui comme autrefois, et comme dans les siècles à venir, le fleuve scintillait sous la lune, elle aussi là depuis toujours. Sur ses rives s’ourdissaient de sinistres complots, et comme si souvent au fil des générations précédentes, le sang ne manquerait pas de couler, sacrifices qu’ils lui consentaient dans le vain espoir de se concilier ses bonnes grâces.

Mais il s’en moquait. (FN, 4)

 

Enfermé dans ces étranges réalités hostiles, Kalenko contemple impuissant le sabbat vertigineux des horreurs et est souvent sur le point de succomber à la folie : « Il lui suffisait de repenser à son errance affolée sur la place Sainte-Sophie pour ne plus avoir envie de déambuler dans l’atmosphère enivrante et parfumée de la capitale une fois le soleil couché. » (FN, 191) Pour lui, la seule issue possible réside en l’acceptation de la tragique destinée de Sisyphe.

 

Lieux de passage et univers parallèles

Si les univers parallèles dans lesquels Kalenko pénètre le plus souvent à son insu, sont plutôt sombres, c’est qu’ils sont aussi à l’image de ce monde intérieur « peuplé de tensions et d’images, de puissances et de matière qui grandissent et s’émeuvent autour de la mort. »[3] Et, comme le souligne Jad Hatem, c’est essentiellement de ce monde intérieur éminemment duel que « se nourrissent la rêverie, le rêve et la fantaisie »[4] :

Où son imaginaire était-il allé chercher tout ça ? Dans un livre ? Un film qu’il aurait vu, et dont il n’aurait aucun souvenir précis, mais que son subconscient lui resservirait maintenant en guise d’arrière-plan pour ses petits cauchemars personnels ? Si c’était le cas, se dit-il avec un humour qu’il fut le premier à juger déplacé, il ne s’était offert que l’image, sans le son. (FN, 154-155)

 

Vacuité, silence et obscurité telles sont les composantes essentielles de ces réalités faites d’éléments hétéroclites, en perpétuelle métamorphose :

Appuyé à la barrière de fonte qui encerclait le socle de granit de la statue, entouré de la foule silencieuse qui savourait toujours ce concert sans musique, il sortit son portable de sa poche et en consulta l’écran bleuté.

- C A C O M M E N C E

ZHOVTYYRAB. […]

Quand les feuillages des arbres se mirent à chanter à l’unisson au rythme de la lourde cloche, l’assistance immobile acheva de se dissiper dans les ténèbres.

Et le bourdon, sombre, solennel, implacable, sonnait toujours au-dessus de la place déserte, où ne se trouvait plus qu’un seul être vivant, une seule âme humaine, il le savait, car il était cette âme. Perdue, délaissée, à jamais condamnée, comme toute cette pauvre humanité dont le destin, lui promettait le lourd tympan de bronze de la cloche, appartenait désormais à d’autres, qui en jouaient comme ils l’entendaient. (FN, 130-131)

 

Qu’il s’agisse d’un simple message angoissant ou d’une voix retentissant de l’au-delà, le passage au monde intercalaire est annoncé par un élément déclencheur qui bouleverse l’être en quête désespérée d’une échappatoire : « Il ne pensait plus qu’à une chose : fuir, fuir le beffroi de la place Sainte-Sophie, le plus loin possible. » (FN, 132)

Parfois, c’est une entité surnaturelle en expansion qui se fait espace et donne ainsi naissance à une autre réalité, fondée sur l’incorporation des débris de la ville, apparemment rassurante, de Kiev :

Tout autour de lui, il sentait enfler une présence d’une insurmontable volonté ; elle s’insinuait entre les pavés réguliers de la place, coulait lentement des fenêtres du beffroi, se répandait par vagues sans cesse plus épaisses vers les rues. Elle allait engloutir la ville, sa ville, et avec elle tous ceux qui lui étaient chers, et il n’y pouvait rien. C’en serait fini de son monde avant même qu’il ait atteint sa voiture. (FN, 132)

 

Et, tandis que l’hyperbole finit par attester la naissance du nouveau monde, les lumières s’obscurcissent et la vie bat au rythme sinistre du spectre souterrain : « Au-dessus des bulbes dont l’or lui parut soudain terne, des nuages s’amoncelaient, mouvants, animés d’une vie propre qui semblait gonfler et respirer au rythme de la sinistre cloche géante dont il pouvait entendre grincer le joug. » (FN, 132)

En poursuivant la mystérieuse suspecte des meurtres à travers des « lieux auréolés de mystères où les légendes disaient toujours que le démon guettait le voyageur égaré » (FN, 255), le capitaine Danilo Kalenko a la sensation de remonter le temps pour se retrouver « au beau milieu de ce succédané d’Ukraine rurale des siècles passés » (FN, 255) où il va découvrir un lieu aussi mystérieux qu’inquiétant :

Sa main gauche effleura le bois mal raboté de la porte. Son regard ausculta le chambranle peint en bleu vif, jusqu’à ce que, au-dessus du linteau, il découvre un écriteau sur lequel avait été gravé un seul mot : AUBERGE. (FN, 257)

Lieu de passage par excellence, situé au carrefour de deux « réalités », l’endroit révèle au pauvre égaré son côté luciférien :

À peine eut-il franchi le seuil qu’il sut qu’il était perdu.

Tout commença par la sensation, étrange et fugace, de rater une marche, une impression trompeuse de faux-pas, comme de chuter dans un trou d’air le temps d’une longue seconde.

Dans cet instant contracté, ramassé sur lui-même, il fut assailli par ses sens en ébullition, qui lui transmirent des informations qui, sur le moment, lui parurent normales, et pourtant inexplicablement inquiétantes. Une forte odeur de poussière lui monta au nez, une poussière ancienne, ancestrale même, qui recouvrait des lieux qui n’avaient plus connu la caresse du balai depuis des millénaires. (FN, 258)

 

Et, c’est dans cette auberge dont l’intérieur est plus vaste que l’extérieur et dont la clientèle est habillée comme pour le carnaval que la comédie dont le héros a vécu quelques actes au cours de ses délires passés va tourner à la tragédie. Danilo Kalenko sera désormais à la merci des créatures cruelles de cette réalité épouvantable.

Inquiétantes entités ou l’épreuve de l’altérité

Dans La Fiancée Noire, la proximité des entités inquiétantes produit chez le héros le dérèglement de tous les sens. Source de fascination et de terreur à la fois, ces créatures surgies à l’improviste d’un Ailleurs invraisemblable, s’offre au regard ébloui des personnages comme un mystère à déchiffrer :

Il la suivait parce que c’était ce qu’il avait eu une furieuse envie de faire. Parce qu’il avait surtout envie de la revoir, de croiser de nouveau son regard de jais indéchiffrable, envie de s’imaginer qu’il était le seul à pouvoir percer cette énigme vivante. (FN, 254-255)

 

Cette étrange inconnue « au mutisme inébranlable », au regard blanc qui terrorise tout le commissariat et réussit à échapper au FBI, deviendra la source de l’équilibre improbable du capitaine :

Bohdan était partagé. D’un côté, il se disait que l’arrestation éventuelle de cette fille était le seul moyen d’aider son chef à retrouver son équilibre. Surtout si, ensuite, ils s’en débarrassaient en l’abandonnant à Nesterenko et au FBI. Mais de l’autre, il n’était pas persuadé que le fait de recroiser sa route leur soit particulièrement salutaire. Ni pour Danilo, ni même pour lui. (FN, 160)

C’est la seule quête de cette femme aux yeux et cheveux noirs qui donnera dorénavant un sens à l’existence de Kalenko. Et, au moment où notre héros retrouvera cette inconnue dans l’auberge, il découvrira l’identité de cette créature à la « grâce meurtrière » (« elle s’appelle Telei » (FN, 277) à laquelle il vouera sa vie : « Elle referait surface quand elle le jugerait bon, pour accomplir son devoir, quel qu’il ait pu être, et lui, Kalenko, n’avait rien à espérer, à part se trouver là quand elle frapperait, pour la revoir, car c’était tout ce qui comptait pour lui en cet instant. » (FN, 280-281)

Si le plus souvent les créatures des univers parallèles prennent une apparence humaine, il arrive que l’épouvante se matérialise, à l’aide des métonymies, sous la forme d’une ombre, ou mieux encore, sous l’aspect d’une voix dont le murmure déconcerte l’esprit :

Perplexe, il commençait à s’inquiéter de cette nouvelle énigme quand il avait perçu comme un murmure lointain, chuchotis confus mais qui semblait le viser, lui. La voix étouffée, d’une douceur inquiétante, résonna à son oreille gauche, puis passa à la droite, et s’il n’en saisit pas un mot, il devina néanmoins qu’elle lui parlait, qu’elle lui proposait de continuer, de descendre encore sur l’avenue, jusqu’à la place qui s’étendait au sud. (FN, 155)

 

Ce « chuchotis envahissant et hypnotique » qui n’est pas sans rappeler Celui qui chuchotait dans les ténèbres (Lovecraft) tout comme les « ombres jaunes » qui finissent par transformer tout en chimère, ou bien cette vendeuse « à l’étroit dans sa tunique d’un jaune si agressif » ressemblant fatalement au Roi en jaune de Chambers ne sont que les manifestations d’une entité obscure et maléfique se nourrissant des frayeurs humaines.

On a finalement un autre type d’entités surnaturelles qui se montrent dans le roman et se présentent comme un personnage collectif : cette « foule muette applaudissant en silence un concert aphone » (FN, 128), ou ces « mannequins aux contorsions absurdes » (FN, 48) que Kalenko retrouvera dans l’auberge intemporel :

Comme si la fille allait effectivement se pointer dans cette foule de rupins endimanchés qui avaient d’ailleurs tous l’air fascinés par une chose qu’il ne pouvait pas voir. Il peinait toujours autant à les discerner dans le halo d’or rouge de l’éclairage, mais il lui sembla que toute cette assistance sagement assise, du premier au dernier rang, avait le visage tourné vers un point qui lui échappait, peut-être la porte d’entrée du beffroi. (FN, 127)

Bien sûr, pensa-t-il, tout cela est si logique, chère Madame. Elle se « change » en pleine nuit dans une auberge factice dans un musée à ciel ouvert, auberge qui déborde d’une bruyante clientèle habillée comme pour le carnaval, et dont l’intérieur est plus vaste que l’intérieur. Bien sûr. (FN, 263)

Loin d’offrir un support au héros perdu dans les obscurs labyrinthes des réalités parallèles, ces entités aussi cruelles qu’indifférentes ne font que jalonner les étapes de sa descente aux enfers et constituent une réminiscence obsessionnelle du memento mori antique.

Savoir interdit et fin inébranlable

Dans la Fiancée Noire, l’enquête de Danilo Kalenko se double toujours des monologues intérieurs du héros dans lesquels il réfléchit, en bon logicien, à sa mission de policier :

Il lui restait un semblant de dignité policière, assez pour continuer à se raconter qu’en réalité, il était sur les traces d’une meurtrière présumée, et que s’il la pistait ainsi, seul dans le noir, c’était pour être sûr de repérer le lieu où elle ne manquerait pas d’entrer en contact avec ses complices. (FN, 254)

Pourtant les vestiges de cette conscience professionnelle vont se dissoudre et le capitaine se rendra à l’évidence : « Il n’y croyait pas lui-même. […] Il la suivait, oui, parce qu’il voulait savoir où elle allait, parce qu’il voulait entrevoir ce qui la poussait à agir comme elle le faisait depuis qu’elle avait violemment croisé sa route il y avait plus de trois semaines. » (FN, 254-255) Tombé sous l’ascension de la mystérieuse meurtrière, Kalenko fera de sa poursuite un but en soi : « dans sa tête, ses questions et ses angoisses se confondaient en un magma informe auquel il s’efforçait de ne plus prêter attention. » (FN, 259) et sera amené à découvrir le lugubre lieu de passage qu’il n’aurait peut-être pas dû repérer.

Si les pensées de Danilo sont, le plus souvent hantées par la créature mystérieuse rencontrée à l’endroit du meurtre, le lecteur découvre également qu’il est un être de conscience : il formule des hypothèses, il se pose des questions afin de mieux connaître la société dans laquelle il vit et les mobiles des agissements humains dans le but de bien se tirer de sa mission de policier. Mais il avoue ne rien comprendre de la vie familiale et sociale et reconnaît n’être qu’un inadapté en quête d’un fragile équilibre : « Ce n’est pas ma faute, je ne comprends pas, je n’ai rien fait pour mériter ça. Oui, parfois, l’homme, ou la femme, se réfugiait dans une fausse incompréhension, on feignait l’innocence, pour mieux justifier sa position, ses choix de vie. » (FN, 280)

Et, au moment où il décidé de fonder son bonheur à venir sur les constantes de ce nouveau monde découvert, il se rendra compte de son incapacité à saisir cette réalité toujours fuyante et donc de l’inutilité de ce dernier exploit :

Il se devait d’admettre qu’il n’était plus rien qu’un fétu de paille ballotté par le vent, un brin de cette « herbe arrachée par le galop » de chevaux sur la steppe.

Pour la première fois de sa vie, toute sa vie, aussi loin qu’il ait pu s’en souvenir, il savait qu’il ne savait absolument rien, et que cette ignorance était et serait à jamais sans rémission. Était-ce cela, la folie ? L’esprit humain cédait-il quand il comprenait qu’il ne valait guère plus qu’une touffe de gazon sur un terrain de football ? (FN, 279-280)

Une fois pénétré dans l’auberge intemporelle, il subira la révélation finale de l’insignifiance de la vie humaine :

Mon petit capitaine, fit-elle, et sa voix prit alors des accents sombres, presque rauques, qui le glacèrent. Peu m’importe ta vie d’avant, si nous nous rencontrons maintenant, c’est que ce que tu as vécu jusque-là est pour nous sans importance. Mais cela fait quelques jours, quelques semaines même que ton existence, qui te semblait manquer singulièrement de logique, t’échappe tout à fait. Tu t’y noies, n’est-ce pas ? Tu ne comprends plus rien, si tant est que tu aies jamais compris quoi que ce soit à cette vie, comme vous tous…

Son aspiration initiale à « ce bonheur modeste » à même de signifier sa vie se ruinera et le capitaine Kalenko devra se ressourcer aux souvenirs d’une quiétude passée n’offrant au héros qu’un asile temporaire :

La dernière fois qu’il y avait mis les pieds, il était encore marié. Une sortie en famille, avec son épouse, et sa fille chérie. La gamine avait couru à perdre haleine dans les prairies, joué à la maîtresse dans les reconstitutions d’écoles villageoises du XIXe siècle, s’était cachée parmi les curieuses ruches en bois taillées dans des troncs et surmontées de petits toits. Une belle journée d’été, chaude et radieuse, comme le serait sans doute celle qui suivrait cette triste nuit passée à courir derrière son inconnue. (FN, 253)

Fasciné par Telei, il ne vivra désormais que pour la revoir, même si pour elle, comme pour les puissances des univers parallèles, « cette misérable réalité n’était qu’une étape, comme s’en apercevraient bientôt ceux qui avaient commis l’erreur de faire appel à lui dans le vain espoir de quémander un pouvoir éphémère dans un univers qui ne l’était pas moins. » (FN, 283)

Dans les romans de Raymond Clarinard, la réalité humaine et les mondes parallèles sont intimement liés, les destins des terriens croisent le devenir tumultueux des entités surnaturelles, comme si le réel et l’ailleurs étaient les composantes complémentaires d’un même univers. Aussi, son fantastique procède-t-il moins d’une hésitation, mais plutôt d’une adhésion à l’esprit ensorcelant de la lettre.

Si les distorsions spatio-temporelles sont inscrites depuis toujours dans les gênes narratives de l’auteur, celles-ci entraînent des distensions d’un esprit humain incapable de comprendre ou d’expliquer cet inquiétant inconnu recelant du familier et le héros se dévoile comme le jouet des puissances aussi ténébreuses qu’impassibles. Mais si tout savoir est nié à l’humain, si son espoir de bonheur n’est qu’une illusion, le lecteur est convié à imaginer Sisyphe heureux.

 

Bibliographie :

Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012.

Bouvet, Rachel, Étranges récits, étranges lectures, Essai sur l’effet fantastique, Presses de l’Université du Québec, 1998.

Hatem, Jad, La génèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008.

Maupassant, Guy de, Contes fantastiques complets, édition établie, présentée et annotée par Anne Richter, Marabout, 1993.

Todorov, Tzvetan, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980.

 

 

[1]Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012. Toutes nos références renverront dorénavant au sigle FN, suivi du numéro de la page.

[2]Tzvetan Todorov, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980, p. 16.

[3]Jad Hatem, La genèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008, p. 8.

[4]Ibid.

One down, 25 to go…

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Voilà.

Un de plus. Ou de moins, c’est selon.

Un de plus à lire pour vous, si vous le voulez. Un de moins à écrire pour moi.

Histoire de terminer l’année 2016 en n’ayant pas le sentiment d’avoir complètement perdu mon temps, j’ai donc bouclé la rédaction du Roi de soufre — Révolution, le deuxième tome d’une trilogie intitulée Vosmynih, ce qui veut dire “poulpe” en ukrainien.

Le premier tome, c’est cette fameuse Fiancée noire dont je vous rebats les oreilles quasiment depuis le jour où j’ai créé ce blog. Devenue Tchorna naretchena en ukrainien, et sortie l’an dernier aux éditions Tempora. Et qui va devenir Logodnica neagra en roumain, sortie prévue cette année en Roumanie.

Le Roi de soufre — Révolution doit, lui aussi, être publié cette année en Ukraine, toujours aux éditions Tempora. Petro, mon formidable traducteur, est déjà à l’œuvre, tout comme Iulia et Anca, mes merveilleuses traductrices roumaines. Je suis en admiration devant leur travail à tous les trois, surtout qu’ils ont tous bien autre chose à faire, et je sais que c’est à elles et lui que je dois d’exister dans leurs langues magnifiques. Ce qui me rend heureux à un point qu’aucun mot ne pourra jamais exprimer.

Finalement, j’ai l’air de dire (et je ne suis pas le seul, suivez mon regard, oui, vous, là-bas, au fond, non, pas vous, l’autre, là) que je ne fais pas grand-chose, mais 2016 a été assez productif.

J’ai terminé trois textes. La suite de la Fiancée, donc, mais aussi Terre promise, ce récit très personnel à la fois de mon premier voyage en Roumanie et de ma relation amoureuse avec ce pays dont je suis fou — récit qui, lui aussi, si tout va bien, sortira cette année en roumain. Et une bêtise, une surprise destinée aux amateurs et amatrices d’une vaste crétinerie qui a pour nom ‘Ouflande.

Sauf que, voyez-vous, je me suis, il y a quelque temps, imposé un plan de travail qui fait que je ne peux pas me reposer sur mes lauriers, des plus relatifs, du reste. Car la trilogie de Vosmynih s’inscrit dans une succession de sagas que j’ai déjà plus ou moins évoquées ici. Autrement dit, si je veux mener à bien la tâche herculéenne que le nain que je suis a choisi de s’imposer, eh bien, à peine un tome est-il terminé que je ne peux qu’en entamer un autre.

C’est chose faite. L’année 2017 sera, je l’espère, au moins aussi productive que la précédente. Je travaille actuellement sur le troisième et dernier tome de Vosmynih, Le Roi de soufre — Comme l’orage, mais aussi sur L’Été de la Reine, dont je vous ai également déjà parlé. Sur L’ombre du Lombric, polar “roumain” qui, lui, pourrait bien être publié en France en 2018. Et sur une bêtise de plus, toujours pour les grands malades qui s’intéressent à la géopolitique ‘ouflandaise.

Alors, tout ce que je vous souhaite, en ce début d’année, c’est que mes histoires bizarres et compliquées ne vous ennuient pas trop. Et tout ce que je me souhaite, c’est de pouvoir vous dire, dans un an :

Two down, 23 to go…

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