L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Month: décembre 2015

L’Été de la Reine

Et si, alors que l’hiver tarde, comme toujours, à s’installer chez nous, nous parlions d’été. Un été en particulier. L’été 1944.

Encore ? Oui. Parce que je crois que nous n’en aurons jamais fini de revenir sur cette guerre-là. Si seulement cela pouvait nous éviter de nous jeter tête baissée dans la prochaine. Mais je n’y crois pas. Vous me connaissez, pessimiste en diable (oui, j’ai bien dit en diable, et je l’ai fait exprès).

Au lieu de tirer les leçons des guerres précédentes, nous nous en servons au contraire pour justifier les suivantes.

Donc, si je choisis cet été-là, c’est d’une part, je le répète, parce que nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question, et d’autre part parce que l’été en question a été riche en événements un peu partout en Europe et dans le monde, et pas seulement en Normandie…

Tout avait en réalité commencé au printemps de cette même année. À l’époque, la Roumanie faisait encore partie de l’Axe, une erreur de calcul (mais avait-elle vraiment le choix ?) qu’elle a chèrement payée, des années durant.

Et pour Bucarest, le 4 avril 1944, tout avait commencé comme ça :

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Résultat, après le passage des bombardiers américains, la capitale roumaine déplorait, pour la seul journée du 4 avril, 2 942 tués et 2 411 blessés.

La 15th Air Force américaine et la RAF étaient ensuite revenues frapper les grandes villes du pays, ses infrastructures et, bien sûr, les installations pétrolières de Ploesti.

C’est en lisant un article à ce propos dans l’excellente revue Historia (la version roumaine, évidemment, vous imaginez un sujet comme ça traité par l’un ou l’autre de nos magazines historiques ?) que je suis tombé sur ce petit passage tragicomique : “Ceux qui étaient en âge d’être scolarisés entrèrent alors sans le vouloir dans la plus longue période de vacances de leur vie, qui dura d’avril à octobre. Beaucoup durent secrètement remercier les Américains pour ces bombardements à l’origine de leurs vacances.”

Les habitants des grandes villes, en effet, quand ils le purent, décidèrent d’envoyer leurs enfants se réfugier à la campagne.

Et c’est ainsi qu’au bout de mon trajet de RER matinal, je me suis retrouvé avec une histoire toute neuve, dont je vais vous donner maintenant quelques éléments.

 

L’Été de la Reine

Roumanie, région de l’Arges, juin 1944.

Ion a 6 ans, et il passe, il en est sûr, les plus belles vacances de sa vie. Avec sa mère, ils ont quitté Bucarest dès la mi-avril, alors que les bombardements alliés se multipliaient, pour se réfugier dans le village de ses grands-parents maternels, blotti dans les contreforts sud des Carpates.

Et depuis qu’il est là, il mène une existence paisible, pleine d’aventures et de rêves. Bien sûr, il y a les diverses corvées qu’il n’est déjà plus trop petit pour accomplir, et dont son bunicul (son grand-père), un peu sévère, ne manque jamais de le charger. Il y a aussi les devoirs que sa mère, désespérée, tente de lui imposer : un peu de lecture, un peu de calcul. Jamais rien de bien méchant, jamais assez, en tout cas, pour l’empêcher de s’éclipser dans la chaleur de ce mois de juin crucial pour toute l’Europe.

Et quand le petit Ion s’éclipse, c’est pour retrouver sa chère, nouvelle amie : la grande Rodica.

Rodica est une vraie grande. Pensez, elle a 12 ans. Rodica sait des choses, beaucoup de choses, ce qui impressionne le petit Ion. Et puis, elle a ces yeux noirs qui semblent vous transpercer quand elle n’est pas contente, et qui s’illuminent dès qu’elle sourit. Heureusement, elle sourit plus souvent qu’elle n’est en colère. Et de longs cheveux châtain coiffés en une longue tresse qui danse derrière elle quand elle court, à laquelle Ion aimerait s’accrocher pour se laisser emporter à sa suite.

Rodica habite chez sa grand-mère, à deux maisons de chez ses grands-parents, et dès qu’il est libre, c’est chez elle qu’il accourt, le cœur battant.

Il est un peu amoureux, Ion, même s’il ne sait pas que ça s’appelle comme ça.

Pour Ion, les journées d’été se suivent et, à cause des corvées du grand-père, se ressemblent, mais grâce à Rodica, elles ne ressemblent jamais complètement non plus.

Car si elle sait des choses, Rodica a aussi des idées. Et elle a décidé, elle qui vient de la vilaine ville de Ploesti, si souvent bombardée par les Alliés à cause de tout le pétrole que l’on y trouve, qu’elle ne rentrerait jamais chez elle, et qu’elle consacrerait toute sa vie à découvrir les secrets des montagnes.

Et Ion, fidèle assistant de la grande exploratrice, est ravi de prendre part à l’aventure.

Leurs expéditions se déroulent le plus souvent en deux temps. Ils se retrouvent un peu avant le déjeuner, moment où Rodica lui annonce le programme de la journée. Puis, une fois que tout le village, bêtes et hommes, s’assoupit dans la chaleur écrasante de l’après-midi, ils s’élancent.

Parfois, ils ne vont pas bien loin. Juste au bout d’un champ ou à l’orée d’une clairière. Là, ils s’allongent et contemplent le ciel, voient passer les vagues de points noirs grondant qui s’en vont porter la mort et le feu de l’autre côté des montagnes, laissant derrière eux la résille mouvante de leurs traînées de condensation.

Par deux fois, ils assistent même à des combats aériens, et suivent, fascinés, le ballet fou des chasseurs qui se poursuivent, ne sachant plus trop pour qui ils sont.

Dogfight

Mais parfois, la grande exploratrice décrète qu’il leur faut s’enfoncer dans les forêts qui couvrent les flancs des montagnes. Et Ion la suit, même si, secrètement, il a toujours un peu peur.

PADURE

C’est qu’elles sont pleines de légendes, ces forêts, et que les vieux du village, même le redoutable bunicul de Ion, racontent bien des choses terribles à leur sujet. Des choses terribles que Rodica veut voir de ses yeux. Pour y croire. Ou en rire. Elle est comme ça, Rodica.

Ainsi, un jour, dans le creux d’une étrange vallée un peu sombre, et alors qu’ils sont déjà en retard et savent l’un et l’autre qu’ils vont se faire sérieusement gronder à leur retour, ils aperçoivent une vieille tour à demi en ruine.

C’est là que commencera véritablement leur aventure, là que débutera l’Été de la Reine.

Et, non, en dépit des apparences, ce n’est pas un conte pour enfants…

Le voyage du lieutenant Jouk (1)

I.

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE

 

Mon nom est Jouk. Lieutenant Andréi Borissovitch Jouk. Ne vous attachez point à mon grade, il n’a plus guère de valeur aujourd’hui. Si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fut un temps, bien sûr, où de ma voix je faisais avancer cent soldats et où tous ensemble nous marchions en beuglant quelque chant martial jusqu’à ce que la mitraille vienne nous ramener à plus de discrétion. Mais ces temps-là sont bien loin. Et pour tout vous avouer, je ne les regrette pas. Il en est d’autres, en revanche, qui me manquent encore en ces instants où, vieillard près de sa fin, je me tourne vers mon passé pour trouver une once de raison à ma piètre existence. Des temps différents, qui m’entraînèrent vers d’autres lieux, loin du fracas des armes et des vains espoirs de nations tout aussi vaines. Des temps que je vais m’efforcer de vous narrer, tout en ne vous promettant pas de vous les restituer avec la justesse d’un historien, d’un savant ou d’un lettré.

Le départ de l’affaire, en fait, est fort simple. Quand l’Europe eut retrouvé la paix, autant que faire se peut, je dormais du sommeil du juste, un juste un rien troué, il est vrai, bref, je dormais dans un lazaret quelque part dans un faubourg au nord de la belle ville de Paris, un faubourg dont je crains d’avoir oublié le nom.

Quand j’ouvrai enfin les yeux, au bout de trois mois de repos forcé, un médecin, un certain Sobakoff, me fit savoir qu’il valait mieux pour moi retrouver l’air pur de nos forêts de bouleaux si je voulais avoir quelque espoir de connaître une poignée de printemps de plus.

Ayant repris des forces, et m’ennuyant considérablement, je décidai de rentrer chez moi, dans un village que vous connaissez peut-être et qui répond au curieux toponyme de Vodiannoié. Il est situé en plein cœur de la province que nous autres Russes appelons, non sans affection, la Petite Russie.

Non loin de Vodiannoié, donc, mes parents possédaient une gentilhommière où nous avions coutume de passer les étés. Et c’était là que le bon docteur Sobakoff me conseillait de me retirer en attendant de pousser mon dernier soupir. Ce qui, selon lui, n’aurait su tarder, puisqu’une vilaine balle de mousquet français avait cru bon de me perforer un poumon et de me lacérer d’autres organes dont je ne dirai rien, ne sachant point avec certitude s’ils font véritablement partie de mon organisme ou s’ils sont nés de l’imagination fertile de ces braves serviteurs du respecté Hippocrate.

Les années passèrent. Et ne mourant toujours pas, en dépit des prédictions du docteur, je commençai à me laisser gagner par le désœuvrement. D’autant plus que je sentais mes forces revenir au fil des jours et que, ayant épuisé tous les plaisirs de la chasse et de la pêche dans la saulaie en contrebas de la gentilhommière familiale, je ne voyais guère d’autre carrière que de peut-être repartir en guerre, contre les Turcs, par exemple. Car quand un Russe s’ennuie, il lui reste toujours la possibilité de s’inventer des hostilités avec ses voisins du Sud. Ce que personne ne viendra lui disputer. Après tout, qui s’en soucie ?

Je passais le plus clair de mes journées assis dans un bon fauteuil à haut dossier capitonné, près d’une fenêtre ouverte au premier étage de notre demeure. De là, j’avais vue sur le chemin terrassé qui, entre deux rangées de bouleaux, partait rejoindre la route reliant Iekaterinoslav au nord à Nikopol au sud-ouest.

Pour tuer le temps, c’était là que je lisais livre sur livre, dévorant récits de voyageurs, mémoires d’explorateurs, carnets d’anciens soldats qui rapportaient des faits glorieux qui me paraissaient bien loin de ce que j’avais personnellement vécu. Ceux-ci me parlaient de charges épiques, de galopades effrénées sous la canonnade, de guerriers dépoitraillés parfumés à la poudre et au sang dont le rire clair sonnait comme les trompettes des dieux au-dessus de la mitraille. Pour ces messieurs, la guerre avait été plaisante, belle même, et ils n’avaient pas un moment dans leurs journaux pour ces mornes heures englouties par des marches sans fin, ces tristes bivouacs sous la pluie où tout, jusqu’à notre pauvre gruau, avait saveur de boue. Pas une de leur page ou la plus modeste de leurs phrases ne s’attardait sur le sort malheureux des malades, de ceux qui s’en allaient d’une poitrine ravagée par la toux, de ceux qui s’étiolaient en se vidant de leur eau au fil de fièvres féroces, de ceux qui, stupidement blessés en l’exercice de quelque corvée, mouraient tout aussi sûrement de la gangrène que ceux, plus héroïques, qui s’étaient fait ouvrir le ventre ou le crâne d’un éclat ou d’une lame.

J’avoue en ce temps-là leur avoir préféré les histoires de voyages, même si leurs auteurs me semblaient eux aussi avoir une certaine propension à l’embellissement tant de ce qu’ils avaient vu que des événements qu’ils avaient vécus et du rôle qu’ils avaient pu y jouer.

Ce que j’aimais avant tout, c’était me plonger dans leurs descriptions de tons et de sons qui m’étaient inconnus. Tout en me régalant du spectacle de nos campagnes vertes et dorées sous leur ciel d’un bleu limpide, je me laissais emporter sur leurs traces vers de hautes montagnes aux cimes acérées et aux neiges scintillantes, vers des sentes sinueuses montant à l’assaut de roches arides, des landes mauves et brunes qui dansaient sous des vents dont jamais je ne sentirais le souffle. Je visitais à leur suite des citadelles orgueilleuses aux noms barbares, des villes étranges aux senteurs épicées, des ports aux quais de basalte où de puissants phares de granit tenaient lieu de sentinelles. Je les accompagnais à bord de caravanes ondulantes dans des plaines brûlées par le soleil, apercevais comme eux au loin des ruines blanchies environnées de légendes menaçantes. Je côtoyais des marchands et des voleurs, des négriers obscènes et des danseuses à la peau de satin, des conquérants et des conquis.

Ainsi fuyais-je tant bien que mal ma morose condition de moribond en sursis, tout en me disant que, somme toute, le sursis en question était plus long que ne me l’avaient promis les médecins. Ce dont je me plaignais guère.

Parfois, quand j’avais tant lu que les yeux me cuisaient, je me décidais à me hisser péniblement hors de mon fauteuil. Puis, aidé du vieil Orekh, qui avait été majordome et était déjà âgé quand mon grand-père maternel était encore le jeune maître du domaine, je m’habillais, passant un habit simple sur une chemise et des chausses épaisses, ainsi que des bottes de marche. Je me munissais d’une robuste canne et, enfin, je sortais.

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Une famille paysanne, Taras Chevtchenko, 1843.

Jour après jour, je suivais consciencieusement le même parcours dans ma lente promenade d’éternel convalescent. J’empruntais notre chemin terrassé pour me retrouver sur la fameuse route de Iekaterinoslav, et là, m’engageais vers le Sud. Au bout d’une verste à peine, j’obliquais sur la droite, vers l’Ouest, et m’enfonçais dans les champs au tracé inégal par de petits sentiers herbeux. J’écoutais triller les alouettes, les voyais virevolter au-dessus des tournesols et des blés, et toujours mes pas me ramenaient au fleuve, puissant, gigantesque et impassible, qui descendait vers la mer. Ici, dans nos contrées, il se hâtait bien plus qu’au nord-ouest, vers Kiev. C’est qu’il se remettait tout juste d’avoir franchi les rudes cataractes de Zaporojié, et que, tout ému encore, il se divisait en plusieurs bras plus vigoureux, alimentés de surcroît par plusieurs petites rivières qui en avaient assez d’irriguer seules les steppes.

Là s’étendait la saulaie que j’affectionnais tant, divisée par la résille des cours d’eau, ponctuée de minuscules villages aux murs d’un blanc éclatant quand le soleil donnait, et qui se paraient d’ombres et d’ardoise quand venaient les pluies.

Je pouvais rester des heures assis sous un saule, à contempler les hochements chevelus de ses confrères au-dessus des rives boueuses de la Konka, cet affluent qui nous venait de l’Ouest par le port de Nikopol, dont les paysans disaient en plaisantant que la peinture en était encore fraîche, la ville n’ayant été fondée que quelques décennies avant que le destin ne m’envoie presque mourir dans un cimetière parisien.

Je goûtais au chant des feuillages, qui murmuraient en contrepoint du chuintement de la rivière, emplissant mon poumon et demi d’un air chaud, riche et humide qui ne devait pas m’être si profitable que cela, après tout.

Certains jours, ceux où je me sentais plus fringant, j’emportais avec moi une gaule, quelques vers et une large épuisette. Je me postais alors sous mon saule favori, trempais ma ligne en veillant à ne pas m’emmêler dans les branchages de mon cher abri, et laissais mes yeux courir au gré de l’onde, suivant le dodelinement du bouchon d’argile et de plume au milieu du miroitement argenté de l’eau. Il n’était pas rare que je sois rejoins par des garnements des bourgades voisines, venus eux aussi taquiner brèmes et gardons. Les poissons étaient gras et la rivière n’en était pas avare, elle abritait en son sein de quoi tous nous contenter. Les enfants et moi commentions mutuellement nos prises, nos succès et nos échecs, les miens, plus fréquents que les leurs, provoquant particulièrement leurs rires. Puis, quand la douceur tournait à la fraîcheur et que le ciel commençait gentiment à rosir vers l’Est, chacun pliait bagage et rentrait dans ses pénates avec son butin, eux certains que leurs mères trouveraient moyen de l’accommoder, voire le mettraient à fumer pour le vendre ensuite sur les marchés du coin. Quant à moi, je confiais ma récolte à Macha, seconde fille d’Orekh et notre cuisinière, qui savait toujours qu’en faire pour contenter mon palais.

D’autres jours, je venais les mains vides. Je retrouvais mon saule, m’y installais pour l’après-midi et laissais filer le temps comme les eaux du Dniepr et de la Konka, attentif aux bruits de la campagne. Régulièrement, le clocher de la petite église perdue parmi les peupliers à deux ou trois verstes de là me donnait l’heure. J’entendais aussi les voix de tête des femmes qui allaient ou rentraient des champs, ou encore battaient le linge en aval. Tantôt elles cancanaient et s’esclaffaient, tantôt elles chantaient, de vieilles ritournelles idiotes où des paysans se plaignaient toujours de leurs épouses tandis qu’à l’ombre des chênes, même les rossignols ne pépiaient plus. Quand le vent était à l’Ouest, je devinais les rumeurs du port et les appels des bateliers sur les chemins de halage.

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Les lavandières, vues par Sergueï Vassilkovsky (1880-1890).

Ainsi m’ennuyais-je donc délicieusement, tout en me disant que c’était en fin de compte une bien agréable façon d’agoniser que de traîner saison après saison à savourer les plaisirs bucoliques des campagnes de Petite Russie, à peine gêné par un souffle un peu court de temps à autre, quand mon demi-poumon se mettait à faire des siennes.

Mais c’est alors que, treize paisibles années après qu’un voltigeur français m’eut tiré comme un lapin entre deux pierres tombales, je fus pris pour cible par un chasseur d’un tout autre genre, et c’en fut à jamais fini de ma tranquille convalescence.

 

Dans le chapitre II, l’ex-lieutenant Jouk fait la connaissance d’un cousin surgi de nulle part.

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

 

Ce n’est pas un séisme. Le sentiment est plus discret, plus ténu, pour l’heure.

Le résultat sera le même pour lui, quand l’évidence lui éclatera en plein visage.

En plein cœur.

 

21 novembre 2015 — Strada Apolodor 06 H 15

Il fait encore nuit, tandis que nous attendons le taxi à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea.

Derrière nous, l’Auberge des Brasseurs est exceptionnellement calme et silencieuse, preuve que finalement, il y a des gens qui peuvent dormir à Bucarest.

Personnellement, j’ai dû somnoler trois heures en tout, et encore, pas d’affilée. Mes yeux enfiévrés m’ont rediffusé sans interruption toutes les images qu’ils ont enregistrées depuis mon arrivée, mes oreilles affolées m’ont rejoué toutes les conversations en français, en roumain, en anglais, et même un peu en russe, et mes rêves anarchiques se sont chargés du reste.

Je ne ressens aucune fatigue, je me réserve ce plaisir pour plus tard.

Aucune tristesse non plus, aucun vide. Ça aussi, ce sera pour plus tard. Pour l’instant, après tout, je suis encore là, et je continue à profiter de la moindre seconde, à me remplir les rétines de tout ce que je peux voir, saturer mes tympans de tout ce que je peux entendre.

Je ne veux rien laisser de Bucarest, je veux tout emporter avec moi, même le souffle léger de la brise un peu fraîche, dans les arbres qui ornent la cour de l’Auberge des Brasseurs, même le reflet des réverbères sur les pare-brises des voitures garées le long des chaussées.

Tout, je veux tout emporter. Le taxi qui doit venir nous prendre a intérêt à avoir un grand coffre. D’ailleurs, il faudra bien qu’il s’y loge lui-même, car lui aussi, je vais l’emporter dans la malle géante de mes souvenirs, celle qui alimente l’éternelle fournaise de mon imaginaire.

Justement, le voilà, le petit coléoptère Dacia à la livrée jaune-orangée décorée du damier, symbole quasi-universel de son corps de métier. Le chauffeur, un jeune gars de grande taille à l’air un peu slave — quoi de plus normal ? —, s’empare de nos bagages, les fourre dans son coffre.

Je m’assieds à ses côtés, à l’avant.

Cette fois, c’est sûr, nous partons.

Je suis en train de quitter Bucarest, quelqu’un, quelque part, en moi, le sait, en est parfaitement conscient. Heureusement qu’il est là, ce quelqu’un, pour piloter mes faits et gestes en mon absence.

Parce que moi, je suis resté à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, pour regarder le petit taxi tout rond s’éloigner dans la nuit mourante, droit devant lui dans la Strada Operetei.

 

Ce n’est que peu à peu qu’il comprend ce qui se passe.

Quarante années de fantasmes, mais aussi quarante années d’un amour fidèle, indéracinable, que rien, aucune des épreuves bonnes ou mauvaises de sa vie n’a pu altérer, viennent de trouver leur conclusion.

La Terre, objet inatteignable de ses désirs, mirage qui avait toujours semblé le fuir, au point qu’il en était venu à parfois la considérer, entre deux rencontres inoubliables avec certains de ses représentants, comme quelque passion absurde, presque coupable.

Sa perversion à lui.

La Terre, il l’a atteinte.

Il a mis du temps à s’en rendre compte. Il va en mettre encore un peu plus à entrevoir les conséquences de cette réalisation.

Quarante années durant, il a construit sa relation à la Terre à partir d’un entrelacs complexe de réalité et de chimères. Réalité charnelle, dans tous les sens du terme, de ce qu’il a vécu et partagé. Réalité intellectuelle de ce qu’il a appris, lu, retenu, découvert. Et chimères, oui, ces chimères auxquelles avaient en lui donné naissance les récits des autres. Celles et ceux de là-bas, ceux, plus rares, de “chez lui” qui y étaient allés et en avaient rapporté des récits.

Ces chimères avaient à leur tour accouché d’héroïnes et héros qui avaient alors pris place dans ses romans, dans ses univers. Jusqu’à en devenir, pour quelques-unes, les clés.

De voûte.

Mais c’est ce qu’il est en train de comprendre maintenant : au bout du compte, il en était venu à se dire que la Terre resterait à jamais cela. Un assemblage chimérique composé de fragments oniriques entremêlés de moments fusionnels, d’une grande beauté, ô combien réels. Mais qui n’étaient pas la Terre.

La Terre, il était, il doit se l’avouer, persuadé qu’il ne la verrait jamais.

Un aveu qui a pour lui valeur de vertige.

 

21 novembre 2015 — Piata Victoriei 06 H 30

Nous avons avalé l’avenue de la Victoire au rythme soutenu de notre taxi, ce qui m’a permis de revoir en coup de vent les différents théâtres de mes exploits très relatifs de la veille. Il sera dit que je ne parcourrai jamais la Calea Victoriei que trop vite.

Toujours figé, Trajan n’a pas eu la politesse — ou le temps — de nous saluer, ne serait-ce que d’un tentacule distrait. Les édifices se succèdent, certains graves et austères, d’autres délabrés, dissimulés, comme honteux, sous leurs voiles de toile et leurs filets verdâtres, d’autres encore lumineux, fiers, éclatants de vie, tous filent, filent sur les côtés.

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By night, by morning, Bucharest is alive, always…

Le parcours de mon arrivée se rembobine, j’y retrouve les amers de mon aller, un palais ici, une belle maison dans le style Brâncovenesc là, mais la touche de mon voyage est bloquée sur retour rapide, forcément trop rapide, même si je fais des efforts surhumains pour prendre mon temps, pour continuer à savourer.

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En France, quand on descend le long de la côte aquitaine, on découvre le style basque. Imaginez des villas basques à Paris… Le style Brâncovenesc à Bucarest.

Seulement escortés d’autres taxis et de camionnettes de livraison, nous nous engageons sur la grande Place de la Victoire, que nous traversons pour nous engouffrer dans le boulevard des Aviateurs. Y a-t-il nom plus approprié pour cette magnifique artère qui nous entraîne inexorablement vers l’aéroport ?

La Roumanie a avec l’aviation un lien particulier, dont nous ne savons, en France, évidemment rien, ou pas grand-chose. Tous comme les Américains ne savent rien de Clément Ader et de sa Chauve-souris, ne connaissant que les frères Wright, nous n’avons jamais entendu parler d’Henri Coanda, qui était pourtant à moitié français par sa mère, un des pionniers de l’aviation, inventeur du premier avion à réaction, qui a donné son nom à l’aéroport vers lequel fonce ce maudit taxi décidément trop pressé.

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Le premier avion à réaction, signé Henri Coanda.

La tradition a survécu, et les Roumains hôtes des rives du Danube et des flancs des Carpates, ont toujours aimé voler.

Ainsi, je me suis toujours enthousiasmé pour les prouesses de leurs pilotes pendant la Seconde Guerre mondiale, qui se sont battus à la fois contre la RAF, l’USAF, les forces aériennes soviétiques, puis la Luftwaffe et l’armée de l’air hongroise, à bord, entre autres, d’un chasseur de conception entièrement locale, qui n’a jamais démérité, même face à des appareils qui lui étaient technologiquement supérieurs comme le P-38 Lightning ou le P-51 Mustang.

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L’IAR 80, discret fléau de l’aviation alliée…

Et les Roumaines volent elles aussi. Comme les fées de l’Escadrille Blanche qui, toujours pendant la guerre, à bord de leurs petits avions-ambulances, sauvèrent la vie de plus de 1 500 blessés de leur armée.

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Voilà à quoi ressemblent quelques anges.

Elles volent, oui, au point qu’une compétition de parachutisme féminin a été baptisée en hommage à l’une d’elles.

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Faut-il vraiment ajouter quelque chose ?

Allons, il faut bien que je l’accepte, en aussi bonne compagnie, je ne peux que me résoudre, bientôt, à décoller à mon tour.

 

Passager de la vie d’un autre, celui qui, tandis que lui rêvait et arpentait la Terre par procuration, se chargeait de vivre dans la réalité, c’est seulement maintenant, à cet instant, alors qu’il vient de quitter le boulevard des Aviateurs, qu’il l’admet enfin.

La Terre n’est pas une chimère, ne l’est plus. Lui, le narrateur italique, toujours occupé à se regarder exister, à raconter son existence fantasmée, magnifiée, transformée en mille épopées, tout en se disant, qu’un jour, un jour, ils verraient tous, un jour, il irait…

Eh bien, il y est.

La Terre n’est plus une chimère. Comme les femmes qu’il a aimées, qu’il aime encore, à en crever, et qui n’ont jamais rien eu de chimérique, toutes filles de la Terre, filles de la Forêt qu’elles étaient, qu’elles sont, la Terre est vraie, vivante, de chair et de sang, d’humus et d’air.

Et elle l’a accueilli en son sein, l’a serré, brièvement, contre lui.

Il est là où il a toujours voulu être, toujours eu le sentiment de devoir être.

Que fait l’autre ? Pourquoi repart-il ? N’a-t-il pas compris que c’était ici qu’il leur fallait rester ?

Soudain, il ne se résigne plus. Il se révolterait presque, lui qui s’était toujours distingué par sa capacité à tout accepter, à courber l’échine, à nourrir et caresser ses rêves en secret. Lui qui s’était même résigné à l’idée terrible qu’il ne verrait jamais la Terre.

Il ne se résigne plus, il veut rester, il restera !

Sur la terre des fées et des enchanteurs, des guerriers et des aviatrices, c’est là qu’il restera.

Pour l’éternité.

 

21 novembre 2015 — Bucarest-Otopeni 07 H 20

Plus moyen de reculer. Mais à vrai dire, je n’en ai pas très envie. Comment, je ne souhaite pas rester à tout jamais ici ?

Bien sûr que si.

Mais sous mes airs de rêveur, je suis un réaliste.

Et puis, j’ai aussi une autre envie, celle de retrouver tous ceux que j’aime et qui, en France, m’ont toujours soutenu dans ma folie.

Je n’ai passé qu’une trentaine d’heures à Bucarest, et j’ai déjà tant de choses à leur raconter que plusieurs jours n’y suffiront pas. Bon, peut-être, lassés, finiront-ils par me demander, me supplier d’arrêter avec “ma Roumanie” ? Mais en fait, je n’y crois pas, je les connais trop bien.

L’un d’entre eux, dans un de mes mondes, a même un jour incarné (magnifiquement) un pope, Ioan Constantin Balaurescu. Pourquoi ce choix de sa part : pour moi ? Pour lui ? Pour nous ? Et aussi un peu pour la Roumanie ?

Je crois que la réponse est oui, à chaque fois.

Voyez ainsi à quel point la Terre est indissociable de qui je suis, si bien que mes plus vieux amis eux-mêmes, qui n’ont aucune tendresse particulière pour elle, en viennent à vouloir, un temps, en faire partie. Pour moi, pour eux. Et aussi un peu pour elle.

Je n’aurai peut-être pas réussi grand-chose, mais j’aurai au moins réussi ça. La roumanophilie, à force, est contagieuse.

Voilà, dans un peu plus d’une heure, nous embarquerons dans un avion où l’on nous dira “buna dimeneata” pour la dernière fois avant longtemps, un avion qui, bien que dans les airs, me donnera encore, quelque temps, l’illusion d’être sur la Terre.

Ensuite, je regagnerai l’étrange, déplaisante et orgueilleuse vulgarité qui est, qui fait mon quotidien ; et surtout, après ces presque deux jours passés en Roumanie, à enfin voir le monde par le petit bout roumain de la lorgnette, je vais retrouver la planète telle qu’elle est vue par la France, et par conséquent telle qu’elle DOIT être vue, puisque c’est là le point de vue quotidien d’une des cinq grandes puissances qui se croient en droit de déterminer l’avenir de notre pauvre boule bleue.

Ça, en revanche, je n’en ai aucune envie.

Les formalités se déroulent, non sans quelques aspérités, même de ce côté-là de l’Europe, les attentats ont apposé leur marque. Mais les Roumains de la Roumanie d’aujourd’hui ont une façon de faire qui n’est pas celle des Français. Ni des Américains. Ou des Russes. Ils gardent une forme exquise de politesse, un naturel, un détachement qui fait qu’on se laisse faire.

Puis nous voilà dans l’entre-deux, l’univers étrange du “duty-free”, de l’intervalle sans loi, mais avec foi, où l’on est toujours bien reçu, du moment que l’on a de l’argent, quel qu’il soit — il est roi, loué soit son nom !

Toujours en Roumanie, mais déjà plus tout à fait.

Dans quarante minutes, je monterai dans l’avion. Et ce sera fini.

Vraiment ?

 

Est-ce au décollage qu’il a compris ? À l’atterrissage ?

Non, à l’atterrissage, il n’était déjà plus là.

Il y a eu un moment étrange, magique, où il a compris que ce qu’il était n’avait plus de raison d’être. Un moment où il s’est dit : “j’ai fait ce que j’avais à faire.” Un moment où, apaisé, pour la première fois de sa curieuse existence, il a reconnu : “je suis heureux.”

Les Carpates, ces brutes barbares et ancestrales, ont refusé de le laisser partir. L’autre pouvait bien filer, il pouvait bien s’en retourner dans son vilain Occident, il pouvait bien se satisfaire de l’idée qu’il allait raconter son joli et bref aller-retour à ceux de ses proches qui auraient la patience de l’écouter.

Elles, toutes glorieuses griffes dehors, n’en voulaient retenir qu’un seul.

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Elles me l’ont enlevé. Pour m’obliger à revenir ?

Celui qui avait succombé au charme inhumain du feu follet.

Celui qui avait toujours aimé la Terre, sans jamais la voir, sans jamais la connaître.

Celui qui, par deux fois, était tombé amoureux, d’abord d’une princesse, puis d’une reine, et quelle reine, la Reine des Fées, l’une et l’autre issues de cette Terre, terre bénie, terre unique, terre promise.

Sa Terre Promise.

Un peu tard, il a compris.

Il a compris qu’en la foulant enfin, cette terre, il se condamnait à disparaître.

Pour mieux renaître.

Sous une autre forme.

Celle de quelqu’un qui a définitivement accepté que tout cela, au bout du compte, n’est pas chimère, mais réalité, et que la réalité, crue, brute, sauvage, est plus belle, à jamais plus belle qu’aucun de ses fantasmes.

Et les Carpates le secouent.

Me secouent.

Reste ! lui crient-elles.

Aussi vieilles soient-elles, pour des montagnes, elles sont encore jeunes.

Les nuages m’empêchent de les voir.

Mais il les aime, même s’il les devine tout juste, par-delà les nuages.

Je refuse de croire que…

Au fil des kilomètres, il sent qu’il s’étiole, même s’il croit encore qu’il est aux commandes.

Une sensation étrange. Celle d’un lent, très lent déchirement.

Pour passer outre, je me plonge dans la lecture d’un article d’Historia — là encore, je n’en vois qu’un parmi tous mes vieux amis, celui, justement, qui a incarné ce fameux pope, qui pourrait me comprendre à cet instant précis, et là, maintenant, toi, mon vieux frère, j’ai envie que tu sois avec moi — sur les soldats roumains morts à Stalingrad.

Qui connaît cette histoire ? Qui, à l’Ouest, est capable d’en parler sans mépris — je ne réclame même pas le respect, juste un peu de considération.

Revoilà le hasard, ce fichu hasard auquel, vous le savez, je ne crois pas. Pourquoi, alors que je suis dans cet avion qui le ramène dans ce monde où je ne veux pas aller, faut-il que je lise cet article qui me rattache à un de ses plus grands fantasmes.

Les soldats arrachés à la Terre et envoyés pour mieux disparaître, dans la plus grande bataille de tous les temps. Cette bataille où ils n’avaient rien à faire.

Et plus tard, qu’en retiendra-t-on ?

Que les Roumains se sont débandés.

Non, ils se sont battus comme des lions dans une guerre qui n’étaient pas la leur ?

Qui connaît aujourd’hui le nom du général Lascar. Surtout nous, en France, si prompts que nous sommes à dénoncer les tares des … qui a résisté avec les débris de ses divisions pendant des heures, des jours, obligeant, par sa ténacité, son acharnement, l’Armée Rouge à engager ses réserves. Pauvres…

…Roumains, éternels oubliés de l’Histoire.

Je rentre, la tête chargée de vie, de goûts, de bruits, d’odeurs, d’autant de preuves de l’existence d’un monde.

…autres. Voyez comment nous traitons la guerre des Italiens, sans nous poser un instant la question de savoir ce qu’a été la vie sous le fascisme, oubliant délibérément le sort de ces centaines de milliers de jeunes hommes mobilisés au nom d’un dictateur pour mourir dans des combats dont ils n’avaient cure.

Alors, que peut-il espérer pour ses pauvres Roumains.

Rien ?

Pas si sûr.

Parce que, justement, m’attendent en France ceux qui me supportent depuis des années.

Et qui eux, à force, savent.

 

C’est sans doute au–dessus de mes chères Carpates — que je n’ai pas encore vues, à peine entraperçues, de très haut, de très loin — que tout s’est joué.

Sans doute là que je l’ai perdu.

Mon narrateur italique.

Les belles et sauvages montagnes l’ont bien agrippé, elles nous ont bien secoués. Elles me l’ont arraché, elles ne voulaient pas qu’il parte.

Et il n’est pas parti.

D’aucuns diront que j’ai plus de courage que lui, puisque je parle à la première personne. Et pourtant, sans lui, qui suis-je ? C’est en lui que je puise, jour après jour.

Oui, il est resté, avec elles, là-bas, et il…

…m’attend.

 

19 décembre 2015 — Sainte-Geneviève des Bois 19 H 56

Un mois.

Quarante ans d’attente, un jour et demi sur place, un mois plus tard. Unités de temps, de lieu.

Qu’en reste-t-il ?

L’envie énorme, immense, de revenir, de retrouver tous ceux qui m’ont si joliment accueilli.

Mais c’est encore trop primitif.

Peu à peu il a compris…

Je n’en veux à personne de ne pas comprendre ce que je ressens. Je suis incapable de l’expliquer…

…ce sentiment perpétuel de perte et de gain, de découverte et d’éloignement, de petitesse et de…

Aujourd’hui, je me sens différent…

Parce qu’il… si fragile…

Tant de doutes…

Tant d’amour.

Pentru totdeauna.

Pour toujours.

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Une chose est pour lui indissociable de sa relation à la Terre.

La souffrance.

Sans doute pas une base très positive pour établir des liens avec qui que ce soit, pays ou personne, mais c’est un fait.

Longtemps, la Terre lui a coûté plus de larmes qu’elle ne lui a apporté de joies. Et les joies qu’elle lui a apportées, elle a souvent eu tendance à les lui reprendre.

20 novembre 2015 — Hanu’ Berarilor 20 H 00

Maria est repartie, avec Ioan, me laissant seul avec le kaléidoscope brûlant de mes impressions. Il s’est encore passé trop de choses en quelques heures pour que je puisse en mesurer l’importance, même si j’en ai apprécié la moindre minute, le moindre pas sur les trottoirs de la ville, le moindre grondement du moteur d’un taxi filant sur la chaussée, le moindre éclat de voix chipé à la devanture d’un café.

Maria est repartie, et elle m’a donné ainsi un avant-goût de l’inexorable.

J’aurais voulu qu’elle reste.

Je voudrais rester.

Debout à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, j’attends. Iulia doit me rejoindre bientôt, pour m’emmener de nouveau dans la vieille ville, où nous allons retrouver des amis et dîner.

Malgré la tristesse du départ de Maria, je me régale de l’atmosphère autour de ce coin de rue. Derrière moi, dans la Casa Soare, le restaurant de l’Auberge des Brasseurs, toute une troupe a débarqué avec la ferme intention de faire la fête. Déjà, des rires fusent, de la musique retentit. D’autres Bucarestois sur leur 31 se présentent, passent sous le porche que je semble garder comme quelque cerbère, même si, en cet instant, je ne dois pas avoir l’air bien sévère, heureux que je suis de me trouver là.

Deux hommes s’engagent dans la cour, deux quinquagénaires. Ils parlent en français, mais l’un d’eux, le plus grand, est roumain. Le plus petit, le Français, considère les environs, la salle pas encore pleine où tintent les verres et résonnent les conversations, le grand chariot chargé de tonneaux qui sert de décor.

Puis il lâche, d’un ton aigre : “Oh, c’est kitsch…”

Voilà, la sentence est prononcée, le verdict sans appel. Un de mes compatriotes vient, sous mes yeux, chez moi, devant cette auberge que j’ai, moi, d’emblée trouvée si belle, de se livrer à une de nos activités favorites : le mépris.

Je ne suis même pas surpris. Je croise un Français à Bucarest, et il faut qu’il soit exactement à la hauteur de ce que j’attendais de lui. Pas bien haut, autrement dit.

Le vilain bonhomme et son escorte ressortent, semblent chercher quelque chose. Puis le Roumain m’avise, s’adresse à moi dans sa langue. Je ne lui laisse pas le temps de finir.

“En français, ce sera aussi simple,” lui dis-je avec un sourire.

Ils sont pris au dépourvu, le temps que filent quelques dixièmes de secondes, puis ils me demandent presque à l’unisson si je connais un club de jazz “dans le coin”. La réponse est évidemment non. Ils me remercient, je leur souhaite une bonne soirée sans en penser un mot, et je les regarde s’éloigner, traverser la rue en direction d’un bar qui fait l’angle d’en face, tout en me disant : “Va-t-en, petit Monsieur, va-t-en de chez moi, tu n’as rien à y faire…”

À bien y réfléchir, oui, la Terre ne l’a pas, ne l’a jamais ménagé. La Terre est belle, la Terre est exigeante, et il faut l’aimer telle qu’elle est.

Ce qu’il a toujours fait, bien sûr.

Sans vraiment la connaître, il s’en aperçoit aujourd’hui, tant d’années plus tard.

Oh, certes, il maîtrise son histoire mieux que beaucoup, au point que même les gens du pays en sont parfois étonnés. Il peut citer des chefs de guerre qui se sont dressés face aux empereurs romains, des seigneurs qui luttèrent sans merci contre tous leurs voisins et toutes ces puissances qui voulaient conquérir la terre sans l’aimer, sans la comprendre, des princes et des rebelles, des rois petits et grands, et puis des généraux aussi. Et des batailles, victoires et défaites.

Mais cela ne suffit pas.

Car la Terre n’est pas facile à aimer, elle ne se laisse pas faire. Elle n’apprécie pas toujours que l’on en sache autant sur elle. Comme la Fille des Forêts, un de ses mythes les plus anciens, elle se laisse approcher — non, elle fait mieux, elle attire, danse, séduit le voyageur qui passe et qui, épuisé d’avoir si longuement parcouru des routes sans fin, lui tend la main.

Puis elle s’enfuit. Or, les sens enflammés par sa beauté, le voyageur ne peut supporter qu’elle s’éloigne. Malgré sa fatigue, il s’élance, court, la rattrape. Cette fois, il parvient même à l’enserrer, à la prendre dans ses bras. Mieux encore, elle se blottit contre lui, lui murmure dans la magie de sa langue qu’elle est à lui désormais.

Avant, apeurée, de s’échapper à nouveau.

Et le ballet, la course reprend.

Jusqu’à ce qu’enfin, enfin elle se donne. Et dévoile alors ses crocs qu’elle plante dans sa chair pour le saigner à blanc.

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©http://romanialapas.ro/legende-maramuresene-cine-este-fata-padurii/

Telle est la légende de cette Fille des Forêts que tous autrefois (et peut-être encore un peu de nos jours) redoutaient.

Pour lui, la Terre a été comme cette Fille des Forêts. Elle est venue danser sous ses yeux, malheureux Beren à jamais prisonnier de sa Lúthien de l’Est, l’a attiré, séduit (sans grand effort, il est vrai). Puis repoussé brusquement. Et attiré encore, caressé, cajolé. Et mordu, jusqu’au sang.

Et toute sa vie, il s’est rué sur ses traces.

Et toute sa vie, il en a redemandé.

20 novembre 2015 — Strada Sepcari 21 H 00

Après cette journée riche en émotions, j’ai droit à de joyeuses retrouvailles avec certains des charmants convives du dîner de la veille. Ils sont si gentils, si attentifs, qu’ils me donnent l’impression que nous nous connaissons depuis toujours.

Assis à la plus longue table de la grande salle, nous consultons le menu, étourdissant de richesse et de variété, alors qu’arrivent déjà près de nos assiettes les incontournables petits flacons de palinca.

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Ainsi fut notre longue tablée…

Pour ce soir, mes hôtes ont choisi de me faire découvrir un restaurant au nom étrange, Lacrimi si Sfinti, Larmes et saints, tenu par un personnage hors du commun, Mircea Dinescu, poète, journaliste, gastronome et héros de la Révolution de 1989, également cofondateur de la revue satirique Academia Catavencu. Pourquoi tant de détails ? Parce que le nom de “Catavencu” vient d’une pièce de théâtre évoquée il y a peu, et ainsi, dans cette courte histoire, les boucles ne cessent-elles de se boucler.

Autour de moi, le décor est comme un résumé de toute la ville, enchevêtrement anarchique de styles, d’idées et d’intentions, mêlant objets traditionnels et œuvres modernes où même les Lego ont leur place.

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À peine engloutie notre première palinca que Iulia nous charge, les trois hommes présents à table, Alexandru, Mihai et moi, d’une mission d’importance. Nous devons filer dans une librairie acheter le tout nouveau livre publié par l’ambassadeur de Roumanie à l’Unesco. Pourquoi ? Je ne sais plus vraiment.

Même si je trouve la requête incongrue — surtout que l’alcool de prunes commençait tout juste à réveiller mon appétit assommé par la générosité de Maria au Pescarul —, j’obéis bien volontiers, tout est bon pour voir un peu plus de Bucarest.

Et puis, une librairie ouverte ? Si tard ?

Je vous l’ai dit : les Bucarestois ne dorment jamais. En tout cas, il s’en trouve toujours pour être à ce point éveillés en plein cœur de la nuit que tout est prévu pour apaiser leur soif et leur faim. Même une fringale littéraire. Ou une envie de fleurs.

Une fois dans la rue dans le sillage de mes deux accompagnateurs, je repense à ce que m’a expliqué Iulia le matin même à ce sujet. À Bucarest, on trouve toujours des fleuristes ouverts, même en pleine nuit.

“Que ce soit un amant en retard qui se hâte pour retrouver sa maîtresse, ou un mari volage qui rentre chez lui, ou pour n’importe quelle autre raison, on peut toujours trouver des fleurs à Bucarest à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, m’a-t-elle dit. Parce que les Roumains pensent qu’ils ont toujours quelque chose à se reprocher.”

Alors, même au milieu de la nuit, les fleuristes restent ouverts, car ils ont des clients.

Comme les confessionnaux.

La Terre est belle, elle est exigeante, elle est ardente maîtresse et fait couler le sang, souvent injustement.

Mais aussi, la Terre a peur.

La Terre doute. D’elle-même.

Pourtant, lui ne doute jamais, ni de ce qu’il ressent pour la Terre, ni du fait qu’elle mérite cette passion sans faille qu’il lui voue.

Même si, dans ces moments-là, la Terre, en digne domaine hanté par la Fille des Forêts, lui donne l’impression qu’en fin de compte, elle ne veut pas de lui, qu’elle ne veut pas, ne vaut pas d’être aimée.

Dans ces moments-là, il lui suffit alors de repenser à l’indifférence et l’incompréhension de son propre entourage pour se redonner courage : la Terre ne s’aime pas ? Elle a peur d’être aimée ? Tant pis, il l’aimera malgré elle.

Du reste, quand bien même il lui prendrait la lubie de faire autrement qu’il ne le pourrait pas. Car la Terre, avec tous ses défauts, ses angoisses et ses coups de griffes, la Terre fait partie intégrante de ce qu’il est devenu.

La renier parce qu’elle l’a trop souvent blessé, ce serait renier l’homme qu’il est, et ce depuis des années.

Alors, en dépit des fuites, des esquives et des morsures, il s’entête, s’obstine, ne cède pas, ne renonce pas.

De toute façon, il n’en a pas la force.

Elle est trop belle.

20 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions, pour la bonne raison que le livre n’était pas encore sorti. Mais notre expédition un peu absurde m’a permis d’entrer dans une magnifique librairie, sise dans un bâtiment ancien fraîchement retapé, qui m’a, en réduction, laissé la même impression que Gaudeamus.

Ici, et ailleurs aussi — sur notre parcours, j’en ai repéré d’autres, plus modestes que celle-ci, mais ouvertes, et fréquentées —, les Bucarestois peuvent débarquer à cette heure tardive et apaiser cette autre faim qui semble les tenailler férocement : la faim de lecture, de culture.

Et quand je dis faim… En lecture, les Roumains sont des ogres, et les Roumaines de (superbes) ogresses. Insatiables, ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, en réclament toujours plus. Quand ils discutent entre eux, il est facile de s’y perdre, même quand ils ont la gentillesse de s’exprimer en français pour qu’un handicapé du langage comme moi tente vainement de se maintenir à flot. Esprits naturellement universalistes, ils joutent et en rajoutent, jouent presque instinctivement avec les mots comme d’autres avec cartes et dés.

Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie est peuplée de vingt millions de fabuleux intellectuels. Non, il s’y trouve, comme partout, quantité d’abrutis, à tous les niveaux de la société, tant tout en bas qu’au sommet et aux divers degrés intermédiaires.

Mais leurs intellectuels ! Que l’on songe à ceux qu’ils nous ont gracieusement offerts, à Cioran, Eliade, Ionesco, pour ne citer qu’eux. Curieux de voir comme nous nous sommes gargarisés de leur capacité à rédiger leurs œuvres et à formuler leur pensée exceptionnelle dans notre langue, comme nous les avons acceptés au sein de notre culture en nous efforçant d’effacer la source même de leur génie : leur roumanité. Curieux aussi de voir comme leur contact ne nous a pas donné envie d’aller fouiner chez eux, d’aller découvrir ce pays capable d’accoucher de tels cerveaux.

Or, c’est cela qui est fascinant, ici. Des Cioran, des Eliade, des Ionesco, non dans ce qui est spécifique à leurs œuvres, mais dans leur appétit de culture, leur finesse incomparable, leur façon d’observer le monde, il y en a eu des centaines d’autres. Il y en a des centaines d’autres. Je me demande même si je n’ai pas eu la chance, l’honneur d’en croiser une ou deux.

Sortis bredouilles de cette somptueuse librairie blanche et or, nous nous hâtons dans les rues pavées du Vieux Centre. C’est que nous avons faim, enfin, eux surtout, moi, finalement, je me dis que la palinca de tout à l’heure pourrait amplement me combler.

Nous filons le long de l’alternance habituelle d’édifices joliment restaurés, de magasins de luxe flambant neuf, d’immeubles désolés dissimulés sous des bâches et des filets, et de cafés et restaurants illuminés et pleins à craquer d’où montent et s’entrechoquent rythmes modernes et mélodies folkloriques.

C’est tout juste si nous prenons le temps de faire halte devant l’ancien palais voïevodal. Il n’en reste pas grand-chose, quelques murs en ruine et un musée à côté d’une belle église de style byzantin. Mais le site a une importance capitale. Car le palais a été agrandi, embelli et aménagé par un certain Vlad III l’Empaleur. Et c’est sous son règne qu’en 1459, Bucarest a été mentionnée pour la première fois en tant que résidence du terrible prince.

Je prends quelques secondes pour soutenir le regard vide du buste de ce seigneur valaque dont j’ai toujours admiré le courage, l’énergie et la résolution, même si en nos contrées, on ne voit pas en lui le héros de la lutte d’un peuple contre un empire conquérant, mais seulement un sinistre boucher et un monstre de pacotille.

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Sous le regard de Vlad. © Sorin Tudorica

S’ils ne sont pas des monstres, Alexandru et Mihai ne sont pas non plus de pacotille, et ils ont trop faim, et soif. Aussi ne tardons-nous pas et repartons-nous en direction des Larmes et des Saints, où nous attendent Alexandra et Iulia.

En fin de compte, que lui ont apporté toutes ces années vécues loin de la Terre ?

Il est incapable d’extirper de lui ce qu’il éprouve pour le pays, pour son histoire, pour son peuple. Incapable aussi de dissocier ce qu’il ressent pour un monde à part entière de ce qu’il a ressenti et ressent pour certaines âmes qui en sont issues.

Des âmes sublimes, complexes, parfois insaisissables, comme la Terre elle-même.

Oui, que lui ont valu ces quarante ans d’un amour jamais démenti, toujours renouvelé ? D’un amour qui, en fait, va croissant au fil du temps, si bien qu’il le dépasse totalement, et qu’il ne se l’explique pas plus aujourd’hui qu’hier.

Longtemps, un grand sentiment de solitude. Plus maintenant, grâce à une succession de rencontres. Certaines ont bouleversé sa vie, deux plus que d’autres. Grâce aussi au fait qu’au fil des années, il a appris à museler son enthousiasme pour mieux faire passer à ceux qui veulent bien l’écouter ce qu’ils sont à même d’apprécier dans ce qu’il dit de la Terre.

Des blessures, aussi. Profondes. Qui ne guériront probablement jamais, parce qu’il ne veut pas qu’elles guérissent.

Parce qu’il craint qu’en guérissant, elles n’emportent avec elles une partie de ce qui le lie à la Terre.

En réalité, ce n’est pas ce lien que leur guérison menace, c’est toute son existence.

Il ne le sait pas encore, mais cette existence-là est pourtant à l’aube d’un ultime bouleversement, définitif.

Et c’est bien.

21 novembre 2015 — Strada Sepcari 00 H 15

Ah, la Feteasca neagra… Diabolique “Pucelle noire”. C’est un cépage d’ici, qui donne naissance à des vins rouges incroyablement attachants, comme celui dont ils ont joyeusement abusé parmi les larmes, les saints et les trophées en Lego.

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Un vin qui a coulé sans mesure tout au long du repas, tandis que les conversations s’animaient une fois de plus, avec Lluis le Catalan (presque) aussi roumanophile que moi, avec la petite mais impressionnante Alexandra, dont un regard a suffi à disperser un troupeau de musiciens bruyants qui tentaient de nous assourdir et de noyer nos débats dans une reprise moyennement réussie du sacro-saint Traîneau à clochette, avec Iulia, toujours bouillonnante d’énergie, et mes camarades de retour de notre vaine quête, Alexandru et Mihai.

En fin de soirée, nous avons été rejoints par une palanquée de journalistes italiens. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas, mais je ne leur ai guère accordé plus d’un regard ce soir-là, pris que j’étais par ma discussion foisonnante avec Lluis et Alexandra.

Je ne suis pas certain d’avoir compris pourquoi ils étaient là, mais je crois bien que c’était lié à Gaudeamus. Preuve, douloureuse, que nos voisins du Sud s’intéressent plus que nous à nos lointains petits cousins de l’Est, eux qui, pourtant, nous aiment tant.

La cuisine de Mircea Dinescu a tenté de me faire passer de vie à trépas, et bien faillir réussir. Non en m’empoisonnant — tout était absolument délicieux —, mais en me gavant de mets irrésistibles jusqu’au point de non-retour.

Personnellement, j’ai craqué pour une pastrama de berbecut, de la viande de bélier fumée et salée, accompagnée de l’inévitable (heureusement) mamaliga.

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Un fier bélier dont je suis quand même venu à bout. © Alexandra Spanu

Avec quelques flacons de palinca supplémentaires, et bien plus de verres de la terrible et entêtante pucelle.

Puis, le temps nous filant entre les doigts, nous sommes rentrés à l’hôtel. Les adieux ont commencé, à Mihai, d’abord, à Lluis et Alexandra, ensuite, des adieux que je ne peux supporter que parce que je leur ordonne d’être des au revoir.

Encore quelques pas, encore quelques mètres, et j’aurai regagné l’Auberge des Brasseurs. Pour une nuit courte, très courte.

Dans la septième et dernière partie, je m’engage sur le chemin du retour et y laisse forcément quelques plumes :

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

Terre promise (5)

 

Un pêcheur au Pescarul

Une lettre perdue. C’est avec ces trois mots qu’il a vraiment rencontré, pour la première fois, la culture du pays. Et pour tout dire, il s’y est alors un peu (beaucoup) noyé. Le malheureux en était encore à sa première année d’études, maîtrisait fièrement la conjugaison des verbes être et avoir au présent de l’indicatif, et un peu à l’imparfait aussi.

Puis la Lettre lui était tombée dessus.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 13 H 30

Tout va trop vite pour moi, c’est une constante de cet aller-retour complètement fou à Bucarest. Tout va trop vite pour moi, et je suis ravi de me laisser emporter par le tourbillon.

Le déjeuner a été rapidement avalé en compagnie de l’inénarrable Bogdan Hrib, au cours duquel nous avons parlé (en français, bien sûr) romans policiers, meurtres en série et festival itinérant en engloutissant une délicieuse ciorba de burta (soupe de tripes) accompagnée d’un piment rouge et arrosée d’une grande bière fraîche.

Puis je me suis retrouvé embarqué en direction de ce qui est, en réalité, le but de notre voyage : la Foire internationale Gaudeamus, autrement dit, le salon du livre de Bucarest.

Guidé par Bogdan qui avance d’un pas pressé tout en réglant les derniers détails des arrivages de ses cartons de livres, nous nous sommes engouffrés par l’une des entrées de service d’un immense ovni, une structure titanesque de plus datant de l’époque communiste, qui sert désormais de théâtre à cette foire dont la richesse m’a tout simplement coupé le souffle.

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Ils se sont posés à Bucarest il y a des années, et ils n’en sont jamais repartis. Je les comprends.

À peine arrivés au stand des éditions Tritonic, nous perdons Bogdan de vue — l’affaire de ses cartons manquants a besoin de toute son attention, et du reste, nous avons rendez-vous ailleurs, là où doit avoir lieu, dans une heure environ, le lancement de notre recueil d’essais.

Je suis ébahi, le mot est faible. Je n’aime guère les manifestations de ce genre, du moins en France. Ces empilements de livres condamnés à l’anonymat par leur trop grand nombre, cette sensation, gênante, de visiter une sorte d’élevage d’auteurs en batterie, tous là à caqueter, cancaner, jabot gonflé, plumet en bataille, dressés sur leurs ergots, certains prêts à tout pour attirer l’attention du passant. Je ne m’y suis jamais senti à ma place. Ni supérieur, ni inférieur, juste pas à ma place. Peut-être est-ce dû au fait que je ne connais pas assez de gens dans le milieu de l’édition ? J’estime pourtant en connaître bien assez.

Des amis écrivains — j’ai pu les voir à l’œuvre — s’y meuvent comme des poissons dans l’eau, sans pour autant se compromettre. Ils sont sincères dans leur passion pour ces événements. Je les admire. Personnellement, je finis la plupart du temps, les rares fois où j’y viens, par bouder dans mon coin pendant des heures, assis à faire mon ronchon derrière la forteresse que je me suis constituée à l’aide de mes propres ouvrages.

À Gaudeamus, c’est tout autre chose que je ressens. Évidemment. Je suis surtout impressionné par l’ambition de la foire, ses dimensions. Quelques chiffres, de l’édition 2015, vont me permettre de mieux l’illustrer. On a, cette année, recensé 125 000 visiteurs. Je veux bien le croire, l’intérieur de l’ovni était bondé alors que nous n’étions que le vendredi en début d’après-midi. Je n’ose imaginer ce qu’a dû être le lendemain. En comparaison, le Salon du livre de Paris a attiré 180 000 personnes. Sachant qu’il y a à peu près trois fois plus de Français que de Roumains…

Certes, on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, mais ce que je vois ne fera que se confirmer au fil de la journée et jusque dans la soirée : les Roumains aiment les livres, ils aiment écrire, et lire.

Égaré sous le dôme du Pavillon central, je suis mes gentils guides, qui me déposent à l’angle d’un escalier, alors qu’autour de moi, hommes et femmes de tous âges et de toutes origines vont et viennent, virevoltent d’un stand à l’autre.

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Dans le ventre de l’ovni…

Un peu inquiet, je me dis que, isolé dans cette foule, je suis encore trop voyant et que je ne vais pas tarder à me faire alpaguer par quelqu’un qui va me demander son chemin, voire chercher à engager la conversation, ce qui me mettrait forcément dans l’embarras avec mon roumain qui sort à peine de son sarcophage et auquel on n’a même pas encore retiré ses bandelettes.

Ça ne rate pas. Une petite jeune fille charmante s’approche, elle distribue des tracts publicitaires. Elle m’en tend un et attaque son boniment — adorable, bien sûr, puisqu’en roumain (je suis tout sauf impartial). Elle me vante les mérites du best-seller de l’année, best-seller de production locale, sorte de mélange, selon l’argumentaire, de Dan Brown et d’Umberto Eco. Ce n’est pas que ce genre d’ouvrage, surtout écrit par un auteur d’ici, ne m’intéresse pas, mais j’ai soudain très envie de prendre mes jambes à mon cou, ou de me fondre habilement dans la moquette rouge. Pour me défendre de la demoiselle, je lui déclare : “Je suis Français, je ne parle pas roumain.” En roumain, ce qui peut toujours prêter à confusion. Ouvrant de grands yeux, elle s’excuse de ne pas pouvoir s’exprimer en français, et finalement, c’est elle qui bat en retraite.

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Gaudeamus, ou la grande foire roumaine de la littérature, sur trois niveaux.

Les yeux éclaboussés par la lueur aveuglante des spots et le spectacle bariolé des milliers de couvertures qui montent à l’assaut de mon entendement, les tympans harcelés par mille et mille voix bavardant avec aisance dans ma langue d’adoption qui m’échappe toujours, je décide que le moment est venu de me replier en direction du lieu de notre conférence de lancement.

Et puis, moi aussi, j’ai rendez-vous.

Une lettre perdue. C’était le nom de la pièce de théâtre, et du traquenard incroyable dans lequel il s’était délibérément laissé entraîner. En fait, les traquenards, il a tendance à plutôt aimer s’y faire prendre, c’est presque une habitude chez lui.

Sa première compagne lui avait proposé de venir y assister. C’était une représentation exceptionnelle, unique, qui avait lieu à l’Odéon, un soir de fin d’automne. Jouée par une troupe de là-bas. Dans la langue.

Il avait bien objecté qu’il risquait fort de ne rien comprendre du tout, il n’avait pas résisté longtemps. Pour elle, mais pas seulement. Sa curiosité envers le pays lui faisait oser tous les paris.

Et c’était ainsi qu’il l’avait rejointe à l’entrée du théâtre, petit étudiant mal fagoté, environné de belles dames et beaux messieurs, tous d’importants piliers de la diaspora parisienne, dont le père était un porte-étendard connu et reconnu.

D’ailleurs, dès qu’il l’avise, le voilà, le père, qui fend la foule, lui tend la main, le présente à une demi-douzaine de personnes qui le saluent d’un air grave, lui, cet étrange animal de foire qui, si jeune et si français, prétend vouloir se rapprocher d’eux.

Le père, tornade humaine, l’emmène sans lui demander son avis un peu plus au cœur de la foule. Il faut faire vite, il n’a pas de place, mais “tout est arrangé, tout est arrangé !” et soudain, le voilà face à une dame très digne, toute petite, d’un âge qu’il ne parvient pas à établir. Dans le flot de paroles du père, il repère le mot “princesse” et comprend qu’elle lui donne sa place, qu’elle va se débrouiller, qu’il n’y a pas de problème.

La petite dame si digne a un gentil sourire et le regarde en hochant la tête. Sa première compagne, elle, est hilare, ravie de son coup. Dans le genre traquenard, celui-ci se pose un peu là.

La sonnerie retentit, il ne se souvient plus trop comment, mais il finit par repérer sa place, s’assied au milieu de spectateurs qui se connaissent tous, se parlent, s’interpellent. Dans la langue.

Ce qui lui suffit à être heureux, même s’il ne comprend rien.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 14 H 25

Maria est là ! C’est peut-être idiot, et pourtant, j’ai le cœur qui bat, et les larmes ne sont pas bien loin.

Il me faut une fraction de seconde pour me reprendre, mais quand même, Maria est là. Maria, c’est mon rendez-vous. Mère d’une merveilleuse amie qui vit en France et m’a tant appris, elle-même est auteur, poète et éditrice, membre de la rédaction de la revue culturelle Curtea de la Arges.

Nous ne nous sommes croisés que deux fois auparavant, mais dès que j’ai su que j’allais (enfin) venir, je l’ai prévenue. Elle m’a répondu qu’elle serait là. L’attendant près du site de notre conférence, je suis resté de longues, trop longues minutes sans la voir. Étant parti sans vraiment m’informer, je n’avais pas saisi que le lancement de notre recueil aurait lieu dans le cadre de Gaudeamus, et que Maria, avec sa maison d’édition Zodia Fecioarei, ferait partie des quelque 300 exposants venus de toute la Roumanie pour prendre part à la fête.

Malgré son programme chargé, elle a trouvé le temps de venir assister à la présentation de notre Dialogul Religiilor. Et je suis ému, très ému qu’elle soit là, je suis comme ça.

Le lancement débute, immanquablement, par un petit traquenard de plus : j’entends les organisateurs discuter entre eux et déclarer que c’est moi qui parlerais le premier. Idéal pour me mettre à l’aise.

Peu importe, je me jette à l’eau, bredouille deux phrases en roumain qui font sourire le public, puis continue en français, explique en quelques mots pourquoi j’ai accepté de participer à ce recueil, je prends un air docte, fais ce que l’on attend d’un journaliste français venu à Bucarest pour parler du livre dont il est un des coauteurs. La réalité, s’ils la connaissaient, peut-être la trouveraient-ils un peu étrange : bien que le sujet, le dialogue entre les religions dans l’Europe unie, soit aux antipodes de ce qui m’intéresse, j’ai dit oui tout de suite quand on m’a demandé d’y contribuer. Contribuer à un recueil publié en roumain en Roumanie ? Vous croyez vraiment que j’allais dire non ?

Et dire que, quand j’en avais rédigé les premières lignes, j’étais à mille lieues d’imaginer que ces quelques mots seraient à l’origine de ce voyage que j’avais tant rêvé d’accomplir.

Il suit la pièce comme dans un brouillard, voit les acteurs et actrices s’agiter sur scène. Il a lu le synopsis, bien sûr, sait de quoi il retourne, qu’il s’agit d’un des grands classiques du théâtre du pays, une comédie satirique datant de 1884, sur la vie politique du temps où le pays était un royaume.

Scrisoarea

Un classique du théâtre roumain, signé Ion Luca Caragiale.

Il est absolument, irrémédiablement perdu. Quelques situations comiques lui permettent de rire à l’unisson du public, mais le reste du temps, il les entend s’esclaffer sans véritablement savoir pourquoi.

Et en même temps, quelle expérience, quelle immersion totale.

Vient la fin, le dernier acte (il y en a quatre). Avec, sur scène, un orchestre qui entonne la célèbre chanson, le Traîneau à clochette (ce qui est un anachronisme, mais il n’a pas les moyens de s’en douter alors).

La mélodie le transporte, surtout qu’il la reconnaît. Il l’a déjà entendue, en fond, un soir, à la télévision, alors qu’une camarade du feu follet évoluait, enchaînant sauts carpés et arabesques, sur un vilain tapis. Et les boucles déjà, se bouclent.

Assommé, il sort, plus tout à fait sûr de savoir qui il est, et se fait presque aussitôt harponner par sa première compagne, impatiente de le retrouver.

“Alors, lui demande-t-elle, ses grands yeux fauves luisant de malice, ça t’a plu ?

— Oui…

— Tu as compris quelque chose ?

— Non.”

Elle rit, et son sourire, à lui, remonte jusqu’à ses oreilles.

20 novembre 2015 — Bulevardul Nicolae Balcescu 17 H 00

Depuis une heure déjà, nous avons quitté Gaudeamus. Maria a eu l’extrême gentillesse de fermer son stand pour, en compagnie de son imprimeur, Ioan, m’emmener voir une partie de Bucarest qui m’a échappé jusque-là et qui lui tient particulièrement à cœur. La Place de l’Université et, autour d’elle, tous les bâtiments des diverses facultés, y compris celle où elle a fait ses études.

Une fois encore, je suis submergé par le flot d’images et d’informations. C’est ici qu’en 1990, étudiants et professeurs se sont soulevés contre le premier gouvernement post-communiste, qui comptait tranquillement se partager les dépouilles du domaine du dictateur tout en prétendant se comporter en démocratie pour amuser la galerie occidentale.

La jeunesse et les intellectuels avaient sur la question un autre avis, goûtant à peine à la liberté depuis quelques mois, depuis la chute du régime sinistre qui avait étouffé et affamé le pays pendant tant d’années.

Alors, les diadoques rouges avaient choisi d’employer la manière forte. Mais n’ayant pas confiance dans l’armée, ni même dans la police, ils avaient provoqué les répugnantes “minériades”, et fait déferler sur les jeunes et moins jeunes désarmés des hordes de mineurs, fidèles suppôts du pouvoir, armés de manches de pioche et dotés de pouvoir de police.

L’affaire avait été sanglante, faisant des morts et des blessés, et avait permis aux héritiers du communisme de paralyser durablement toute évolution politique. Mais pas le désir de liberté et la volonté de voir le pays changer.

Aujourd’hui, des monuments qui rappellent cette triste période se dressent devant le Théâtre national, juste en face de la Fontaine de l’Université, qui sert elle aussi de mémorial moderne, douloureusement récent, en hommage aux victimes de l’incendie de la boîte de nuit Colectiv. Un drame qui a fait descendre les Bucarestois dans la rue, vingt-cinq ans après les minériades, pour protester, encore, contre l’incurie et le cynisme des dirigeants. La Roumanie ne cesse de se débattre dans les difficultés, même si la vie y est un peu moins dure qu’avant. Les Roumains sont exaspérés, fatigués. Mais en même temps si pleins de vie, d’énergie, d’envie.

Maria et Ioan me racontent tout ça, mêlant à leur récit leurs propres souvenirs, parsemés d’anecdotes de leur présent. La tête débordant comme toujours d’images et de sons, je savoure l’instant, marchant à leurs côtés le long du boulevard Nicolae Balcescu, car Maria veut me montrer un de ses lieux mythiques dans la capitale.

Son restaurant préféré.

Soit, dis-je, avec plaisir. Mais Maria ne compte pas seulement me le “montrer”, elle veut également me le faire visiter. Je devine ce qui se profile, lui signale qu’à 20 heures, je dois retrouver mes autres guides pour dîner. Ce n’est rien, me répond-elle, amusée, vous n’aurez qu’à faire deux repas !

Et ainsi me fait-elle entrer dans le Pescarul, le “pêcheur”, établissement qui existait déjà du temps du communisme, et où elle vient chaque fois qu’elle passe à Bucarest — car elle habite plus au nord, à Pitesti, presque au pied des Carpates. L’atmosphère est chaleureuse, les murs décorés de peintures et d’objets liés à la pêche, filets, cannes, gaules, et Maria y semble effectivement comme chez elle.

Je ne résiste que mollement alors qu’elle commande deux assiettes de fromage, de tarama et de poisson fumé, avec une bouteille de vin rouge, à la fois sec et fruité.

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Oui, un (délicieux) traquenard de plus.

Dehors, la nuit est tombée, et tout en écoutant mes hôtes, Maria en français, Ioan en roumain, je suis des yeux les lumières rouges et dorées du trafic sur le boulevard. Bucarest vibre déjà de sa vie nocturne dont le pouls m’échauffe le sang.

Je sais que dans peu de temps, il me faudra rejoindre mon Auberge des Brasseurs, pour y souffler un peu avant mon troisième repas de la journée. Et qu’il faudra alors que je fasse mes adieux à Ioan. Et à Maria.

Mais pas encore. Pas maintenant.

Dans la sixième partie, je ne peux toujours pas échapper à l’amour des Roumains pour les livres, et pour la bonne chère :

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Terre promise (4)

L’avenue de ma victoire

L’Histoire. Si c’est un regard noir un peu triste qui l’a attiré jusqu’au pied de ces montagnes sauvages, pourquoi est-il aussi instantanément tombé amoureux de l’histoire du pays ?

Pourquoi son cœur se met-il à battre plus vite dès qu’il voit, sur de vieilles photos souvent floues, la forme particulière d’un calot à visière ou celle, tout aussi reconnaissable, de cet étrange casque.

Pourquoi a-t-il si aisément retenu tout ce qui concerne le difficile chemin parcouru par le peuple au fil des siècles, depuis le temps lointain de l’empire romain jusqu’aux soubresauts sanglants de la fin du communisme ?

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 09 H 00

La nuit a été courte, et j’ai le vague souvenir d’avoir sans doute dormi. Un peu. Pourtant, alors que nous marchons d’un pas vif, je me sens reposé, dispos. Ou plutôt, mes sens sont à ce point en alerte, mes yeux et mes oreilles tellement occupés à voir, entendre et enregistrer tout ce qui les entoure que le manque de sommeil, évident, est vite oublié.

Nous ne devons pas traîner, nous avons rendez-vous dans deux heures et demie avec Bogdan Hrib, un auteur et éditeur de romans policiers. Après tout, c’est d’abord pour des livres, des écrivains et des maisons d’édition que je suis venu, même si, tout au fond de moi, je sais que je suis là pour une autre raison, plus intime.

Alors, nous voilà partis, claquant le sol du talon comme de vrais petits soldats, “Drum bun brav Român!”, d’authentiques touristes de combat, pas le temps de s’arrêter, on avance, on fonce. À droite, le Musée national de l’Histoire roumaine, avec son étrange statue censée représenter l’empereur romain Trajan portant en offrande la “louve dace”. Pas le temps de m’interroger sur le caractère curieusement tentaculaire des bras de cette vision moderne du conquérant de la Dacie, à gauche, presque en face, se dresse déjà un autre palais, imposant, celui de la Caisse des dépôts et consignations, dont je ne sais pas ce que l’on y fait (dans son équivalent parisien non plus, d’ailleurs).

C’est à un marathon en réduction que nous nous livrons, tout en bavardant plus vite encore que nous marchons, sur cette splendide Calea Victoriei, l’Avenue de la Victoire, ainsi baptisée depuis le retour triomphal de l’armée roumaine en 1878, à la fin de ce que l’on nomme ici la “guerre d’Indépendance” contre les Ottomans.

Les édifices se succèdent, façades superbes, dans ce style des années Trente qui a valu à la ville son surnom de “petit Paris des Balkans”, alternant avec des immeubles hideux érigés du temps du communisme, et des cubes de verre et d’acier plus moderne, surgissant parfois, comme d’improbables excroissances, des cosses vides de bâtiments plus anciens.

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L’étrange mutation architecturale d’une ville qui palpite de vie. © Iulia Badea-Guéritée

Le cerveau enflammé par cet enchevêtrement de télescopages stylistiques, je me laisse emporter sur la grande et sinueuse Calea, car le temps presse, le temps presse.

Un récit l’a profondément touché, alors qu’il avait à peine vingt ans. Une histoire vécue, sur laquelle il était tombé complètement par hasard — le hasard, toujours lui — dans une librairie.

Rédigé par un vieil homme, devenu général, le livre l’avait entraîné dans un tourbillon épique, sur la trace de soldats partis se battre par une belle fin d’été, alors que la guerre, elle, la Grande, faisait déjà rage depuis deux ans.

L’auteur, jeune officier à l’époque, avait été envoyé en reconnaissance dans le pays qui se préparait à se lancer à l’assaut des ennemis de la France, et il était tombé amoureux de ses habitants et de leur ferveur patriotique.

Un sentiment que le jeune lecteur qu’il était, soixante-cinq ans plus tard, n’avait eu aucun mal à partager.

Les souvenirs du vieux général l’avaient enthousiasmé. Il s’était vu, lui aussi, ému aux larmes quand la foule, dans un restaurant de la capitale, avait entonné une vibrante Marseillaise, s’était imaginé faisant partie de ces “conseillers” français venus là pour aider la jeune et courageuse petite armée. À vingt ans, il est aisé de se rêver en héros.

Trente ans plus tard, il se dit qu’il aurait sans doute fait, en réalité, un piètre officier, et ne regrette nullement de n’avoir pris part à aucune guerre, ni aucune révolution. Mais l’émotion qu’il ressent à l’évocation de ces pages, quand il repense à l’histoire de ce soldat drapé dans la pourpre, l’or et l’azur sombrant dans les eaux du fleuve pour ne pas abandonner ses couleurs à l’ennemi, cette émotion-là est toujours intacte.

Au point qu’il a même, beaucoup plus tard, écrit une nouvelle en hommage à ce pan méconnu de la Grande Guerre. En hommage à l’histoire du pays.

20 novembre 2015 — Pasajul Villacrosse 10 H 00

Soudain, la course-poursuite sur l’artère historique de Bucarest s’interrompt. Il a suffi pour cela d’une boutique de souvenirs, où nous avons fait halte le temps d’acheter des babioles symboliques. Les rares fous qui me soutiennent depuis toujours dans ma passion méritent bien que je leur rapporte quelques sympathiques idioties. Tout en me jurant, comme devant tous les musées longés en coup de vent, que la prochaine fois, je prendrai tout le temps nécessaire : les musées, pour les visiter, mes amis, pour mieux les gâter en leur rapportant des choses que j’aurai choisies avec sérieux et sans hâte, en songeant avec soin à chacune et chacun d’entre eux.

Pas cette fois. Cette fois, il s’agit de ne pas lambiner. C’est ce que nous disons à peine sortis de la boutique.

Nous n’allons pas bien loin. Un passage nous interpelle, nous attire, nous avale dans sa lumière chaude et dorée. Il est encore tôt, il n’y a personne. La première chose que je vois, c’est un beau café qui, pour moi, porte un nom magique, que je n’aurais jamais vu si nous avions continué tambour battant sur la Calea Victoriei. Un hasard de plus, mais vous l’aurez compris, si vous me suivez dans mon périple depuis le début, ce diable de hasard, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne fait sans doute jamais rien à l’improviste.

Une fois passé ce café au nom unique, nous progressons lentement, émerveillés à la fois par l’étonnante beauté des lieux et par le calme qui y règne.

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Le passage Villacrosse, passerelle entre deux mondes, quasi-boucle intemporelle. © Iulia Badea-Guéritée

Le passage tourne, dessine comme une boucle pour nous ramener vers l’avenue. Et là se trouve, semblant nous guetter, un café oriental. Le petit-déjeuner, grâce à notre train d’enfer, n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Aussi nous installons-nous pour déguster des “cafés dans le sable”, que l’établissement nous vante comme “égyptiens”.

Nous sommes seuls, à une petite table ronde, et la tenancière a tôt fait de nous servir des tasses d’un breuvage d’un brun sombre, parfumé, d’où monte comme un parfum de cannelle, tandis qu’en fond, une chanteuse du Moyen-Orient gémit des vocalises chromatiques où l’on décèle comme une pointe de chagrin et de nostalgie.

De temps à autre, un type hirsute, l’air ensommeillé, entre par une petite porte et vient s’affaler pour tirer sur un narguilé glougloutant, écouteurs de son iPod vissés sur les oreilles. Puis, au bout de trois ou quatre bouffées, il se lève et repart en titubant d’où il est venu. Pour mieux resurgir quelques minutes plus tard et recommencer son curieux manège. Le tout sous le regard bienveillant de la patronne.

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C’est à Bucarest qu’ils sont les meilleurs, m’a-t-on assuré un jour… © Iulia Badea-Guéritée

La journée est à peine commencée qu’elle est déjà riche en ambiance et en découvertes. Et je n’ai encore aucune idée de ce qui m’attend par la suite.

Dans sa mémoire, le lien entre les soldats sur ces vieilles photos qui l’émeuvent toujours autant et le café oriental, c’est le père de sa première compagne qui l’incarne.

Soldat, il l’avait été, à la fin de l’autre guerre, la Seconde, encore pire que la Grande, et dont les conséquences pour le pays ont été si rudes, impitoyables. Cavalier, plus exactement, mobilisé dans l’autre partie du conflit, quand le pays s’était retourné contre ses anciens et répugnants alliés.

Il en parlait toujours avec humour — il ne dramatisait jamais rien. Mais il avait quand même été fait prisonnier et, les anciens alliés étant ce qu’ils étaient, cela lui avait valu de finir dans un camp de concentration. À la libération, il était parti avec un groupe de déportés français, et c’était ainsi qu’il s’était retrouvé en Occident.

“Les meilleurs cafés turcs, c’est chez nous qu’on les fait !” lui avait un jour ainsi fièrement déclaré cet homme haut en couleurs qu’il ne se lassait pas d’écouter.

Tout, à l’en croire, était meilleur là-bas. Les concombres saumurés, le bors (le borchtch) et le café turc. Et pourquoi en aurait-il douté, lui, puisque c’est chez le père qu’il les a dégustés pour la première fois ?

Depuis, ayant été porté plus à l’Est par sa propre histoire, il a eu l’occasion de goûter à bien des concombres et bien des borchtchs. Et au risque de contrarier cette terre qu’il aime tant, eh bien, non, les leurs ne sont pas meilleurs que les autres. Largement aussi savoureux, oui, cela, il est ravi de le reconnaître.

Et puis, de toute façon, ce qu’il aime, c’est aussi cet attachement à leur cuisine et leurs traditions, qui a fini par leur faire considérer que même ce qui, en réalité vient de chez les autres, ce sont eux qui le font le mieux.

Il aime cette fierté un peu folle, un peu naïve.

Mais à vrai dire, on l’a déjà souligné : il aime.

Tout.

Et c’est tout.

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 11 H 30

Il m’aura fallu cette matinée, et les presque trois kilomètres de cette belle avenue, pour me rendre compte d’une chose, il m’aura fallu cet instant hors le temps autour d’un “café dans le sable” pour enfin prendre la mesure de ce qui est en train de m’arriver.

Après avoir dépassé la Strada Edgar Quinet — mais oui, c’est ça, Bucarest —, nous avons poursuivi notre remontée de l’avenue de la Victoire au pas de charge, et enchaîné monuments, palais royaux et gouvernementaux, statue équestre du roi Carol Ier, athénées et théâtres. Nous ne sommes plus très loin de notre but.

Et mon sourire, ce sourire un peu béat qui se dessinait déjà sur mes lèvres dans l’avion, la veille, et qui était allé s’élargissant dans la soirée, avec ma découverte des deux auberges, ce sourire qui s’était discrètement estompé quand il avait senti qu’il n’était plus de mise face aux deux monstres du passé et de l’avenir, ce sourire est de retour.

Nous approchons de la place de la Victoire, et avec la lumière du jour, une belle lumière bleue, un peu crue depuis que les nuages se sont dispersés, qui donne davantage de relief aux toits et aux cimes des arbres, je le comprends mieux que la veille.

Dans la lueur orangée de la vie nocturne, j’avais peut-être eu encore l’impression de rêver un peu, de ne pas être dans la réalité. Les bâtiments, les restaurants des rues piétonnes, les échos de chants et de danses n’avaient fait que me conforter dans cette douce fantasmagorie.

En cette fin de matinée, environné par le trafic acharné et grondant, à l’orée de cette grande place, alors qu’autour de moi les gens se hâtent, vaquent à leurs activités, travaillent, vivent, j’en suis enfin véritablement sûr :

je suis à Bucarest, qui n’est plus seulement pour moi un mot, un point sur la carte, des photos figées.

Je suis en Roumanie.

J’ai gagné.

Dans la cinquième partie, je saute dans le grand bain et plonge dans l’amour des Roumains pour les livres :

 

Terre promise (5)

Un pêcheur au Pescarul

Terre promise (3)

 

Deux monstres dans la nuit

Que sait-on, finalement, de ce qu’a été la vie là-bas du temps du communisme ? Vingt-six ans plus tard, en dépit de livres et de films sur le sujet, rien ou presque. Ceux qui l’ont vécu sont passés à autre chose, il le faut bien. Et ceux qui sont nés après n’ont pas de temps pour ces vieilles histoires un peu grises, un peu contrariantes. Quant à l’Occident, il s’en désintéressait avant, il s’en désintéresse plus encore aujourd’hui. Surtout que cette période de l’Histoire lui renvoie l’image de sa propre indifférence, jamais flatteuse, voire, pour certains, d’une indéniable admiration. Alors, mieux vaut oublier, fermer les yeux, et continuer à avancer, avancer, vite.

Lui se souvient d’une vilaine petite blague que lui avait racontée sa première compagne, une blague qui datait de ce temps-là :

Le passé et le futur sont assis à la terrasse d’un café, et attendent le présent, qui est en retard. Enfin, il arrive, essoufflé, et explique au deux autres : “Excusez-moi, mais je faisais la queue pour du pain.” À quoi le passé répond : “C’est quoi, la queue ?” Et le futur, lui, s’étonne : “C’est quoi, le pain ?”

19 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Il fallait, évidemment, que cette autre auberge, fabuleuse, soit située sur cette rue-là, Strada Franceza, la “rue Française”.

C’est après avoir parcouru, du pas pressé du touriste affamé qui a la chance d’être guidé par des hôtes qui savent où aller, des rues piétonnes joliment pavées, flanquées de restaurants tant traditionnels qu’étrangers où se presse la jeunesse locale, que nous arrivons devant la porche de ce lieu mythique.

Hanu’ lui Manuc. Mythique, il l’est pour Bucarest, car son histoire, riche, est associée à celle de la ville et de son centre vibrant. Mythique, il l’est aussi pour moi, pour une raison très différente, liée aux univers fantastiques où se déroulent la plupart de mes livres.

Et le hasard, ce fameux hasard auquel j’ai de moins en moins envie de croire, a voulu que ce soit là qu’ait été prévu notre dîner. Un dîner hénaurme, comme l’auberge elle-même, tant la vraie que celle de mes rêves ! Nous ne sommes que six, mais très vite, notre table se couvre de plats, de légumes, charcuterie et poissons fumés, de savoureuses boulettes, de viandes en sauces, le tout accompagné de mamaliga fumante, assez pour nourrir une horde de guerriers valaques de retour d’avoir dûment rossé les impudents soldats de la Sublime Porte.

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Les Janissaires n’avaient plus qu’à bien se tenir…

Le repas est arrosé d’un vin blanc sec qui ne demande qu’à être bu et qui coule à flots — j’ai préféré ne pas commencer à compter les bouteilles. Et de palinca, cette palinca qui délie les langues et me donne peu à peu l’impression que mon roumain paralytique se remet à marcher.

Un véritable miracle, celui de la palinca. Je suis bien aidé par mes convives, qui ont tous l’exquise politesse de parler français aussi bien que moi, sinon mieux (le miracle de la palinca, je vous dis), et de me mettre à l’aise quand je m’essaie à balbutier deux ou trois mots, que je tente maladroitement de retrouver comment construire des phrases toujours un peu branlantes.

En fond, un orchestre, inévitable, se déchaîne, il régale la clientèle d’un répertoire classique de chansons populaires roumaines. Dont une m’accroche l’oreille, parce que je l’ai déjà entendue ailleurs, mais que je n’en avais jusque-là jamais retenu le titre : Sanie cu zurgalai (Un traîneau à clochette).

Rares sont ceux qui savent que c’est cette chanson composée en 1936 qui, musicalement, est à l’origine du Johnny, tu n’es pas un ange d’Édith Piaf.

https://www.youtube.com/watch?v=a4YLdAl0mRU

L’entendre résonner en fond, face à cette abondance de mets, en rebondissant d’une conversation joyeuse à l’autre, dans cette auberge située sur la Strada Franceza, c’est une boucle bouclée de plus.

L’abondance. Cette terre si hospitalière, comme sa plus grande voisine au nord-est, a tout pour être un pays de cocagne. Et pourtant. Pourtant, comme sa plus grande voisine au nord-est, si riche, la terre a connu la faim, absurde, injuste, car décrétée par les puissants.

Sa première compagne qui, il s’en aperçoit aujourd’hui, lui a tant appris, lui a un jour raconté une autre histoire, qui ne prête pas à sourire. Et qui est vraie.

Parfois, il lui arrivait, malgré les difficultés que cela devait représenter sur le plan administratif, d’aller passer des vacances chez son oncle, dans le pays. Elle en rapportait des anecdotes qu’elle adorait partager avec lui. Et beaucoup le faisaient rêver au jour béni où il aurait enfin la chance de s’y rendre à son tour.

Beaucoup le faisaient rêver, mais pas toutes. Comme celle-ci, dont elle avait été témoin.

En ce temps-là, les gens faisaient de longues queues devant les magasins. Car le dictateur avait de grands projets, ce qui est un peu un pléonasme. A-t-on jamais vu de tyran mû par le respect d’autrui et l’humilité ? Il avait de grands projets, et pour les financer, il lui fallait, entre autres, affamer son peuple. Alors, les gens faisaient la queue.

Et voici ce qu’avait vu sa première compagne, qui en avait été à jamais ébranlée : une jeune femme venait enfin de sortir d’une boutique en tenant une bouteille de lait. Combien d’heures avait-elle passées là avant de parvenir à décrocher ce précieux trophée ? Impossible à dire. Mais, peut-être épuisée, ou trop nerveuse, la malheureuse laissa échapper la bouteille, qui se brisa sur la chaussée. Et avec elle se brisa l’âme de cette jeune femme, qui se mit à hurler et à pleurer, inconsolable.

20 novembre 2015 — Bulevardul Unirii 01 H 30

Nous ne sommes plus que quatre, et nous déambulons, repus, sur ce grand boulevard brillamment éclairé. La tête encore pleine de musique et des échos de nos discussions animées, je suis mes hôtes, qui tiennent à me montrer une chose qui, hélas, vaut le détour. J’ai pris des forces, et cela vaut mieux, vu ce qui m’attend.

Or, le premier monstre, je l’ai déjà vu. En photo. Mais aucune image, lointaine, posée, soigneuse, ne peut donner une idée exacte de ce qu’est cette abomination. De sa démesure. Aucune image ne prépare au spectacle de ce temple géant, impie, érigé à la gloire délirante de dieux rouges dont les autels et les statues n’en finissent plus d’être renversés.

Je croyais savoir, je suis pris complètement au dépourvu.

Quand on le voit, tout éclaboussé de lumière, se dresser dans la nuit, il est peut-être encore plus effrayant. Mon premier sentiment, face à lui, c’est le néant. Pour deux raisons : tout d’abord, il est trop grand. Trop grand pour Bucarest, trop grand pour la Roumanie, trop grand pour croire qu’il a suffi de la folie d’un homme et d’un régime pour que des centaines d’architectes et des milliers d’ouvriers le construisent. Ensuite, et même si j’ai beaucoup lu à ce sujet, même si j’ai vu, là encore, des photos, je ne peux tout simplement pas imaginer à quoi ressemblait Bucarest avant que le pouvoir ne décide de violenter et défigurer à jamais la capitale.

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La photo est trop grande pour ce texte ? Justement.

Les autorités ont fait ce qu’il faut ; le long des grilles du Palais du Parlement, que les Roumains continuent d’appeler le “Palais du Peuple”, de son nom communiste, des panneaux d’exposition décrivent la ville “d’avant”, afin de mieux aider les visiteurs à prendre la mesure de l’étendue des destructions.

Pour moi, c’est peine perdue. Debout face à cette monstruosité muette, je reste là, sans comprendre, sans saisir vraiment tout ce que cela a dû représenter pour les Bucarestois qui, déjà, devaient lutter pour se nourrir au quotidien, tout en regardant par-dessus leur épaule et en se gardant de trop en dire, de seulement montrer qu’ils désapprouvaient, et qui durent, le cœur lourd, assister aux ravages causés par la concrétisation de cette vanité dictatoriale.

Ce que je ressens alors, en fait, et c’est seulement maintenant, en rédigeant ces lignes que j’en prends conscience, ce que je ressens, c’est ma propre petitesse. Non face à la répugnante énormité du monstre, que j’ai de toute façon du mal à regarder plus de quelques secondes à la fois, mais face à ce qu’ont subi mes chers Roumains et dont je n’avais en fin de compte, malgré toutes mes lectures et toute mon empathie, aucune idée.

Puis nous filons, le long du mur d’enceinte. La nuit est bien avancée, et il me reste encore un monstre à voir.

Jamais, du temps du communisme, il n’a associé le peuple et sa culture au régime.

Son éducation, bien française, était un mélange relativement bien dosé de libre-pensée et de catholicisme, un peu de droite, certes, mais pas non plus dans une hostilité absolue aux idées de gauche.

C’est de lui-même, en revanche, qu’il a développé une méfiance instinctive envers tout ce qui est politique. Pourquoi ? Parce qu’il a trop de recul pour avoir envie d’écouter, et encore moins croire, ceux qui proclament détenir la solution, qu’elle soit matérielle, idéologique ou religieuse, d’ailleurs.

Cette méfiance, ajoutée à ses lectures et à cette passion qu’il n’a jamais pu s’expliquer, a fait qu’il n’a, intérieurement, jamais confondu le pays et la dictature.

Dans son esprit, cette dernière n’était qu’un moment terrible, mais passager dans la vie du pays. Elle n’était pas la “faute” du pays, les habitants ne l’avaient pas appelée de leurs vœux. Les communistes étaient arrivés dans les bagages et derrière les chars de la grande puissance de l’Est.

Du reste, quand bien même le pays et les habitants en auraient-ils été responsables qu’il les aurait aimés, comme il continue aujourd’hui à les aimer, malgré certains de leurs choix.

L’amour est aveugle ? Non, aimer, c’est savoir, et accepter.

20 novembre 2015 — Calea 13 Septembrie 02 H 00

Nous ne sommes plus que trois quand nous atteignons le deuxième objectif de notre virée nocturne.

Le second monstre, lui, n’est pas silencieux du tout. Il ne vit pas encore vraiment, mais il est le théâtre d’une activité fébrile. Partout sur ses flancs déjà gigantesques, des arcs électriques illuminent la nuit.

Je contemple maintenant le chantier de la cathédrale du Salut de la nation roumaine. Qui est effectivement un Léviathan, une énormité colossale censée faire 120 mètres de haut quand elle sera terminée, histoire de damer le pion aux près de 90 mètres du Palais du Peuple, auquel elle fait face.

À mi-chemin entre perplexité et incrédulité, je ne peux m’empêcher de me dire que cette cathédrale-là, tout autant que le temple du communisme déchu qu’elle accompagnera désormais pendant des années, peut-être des siècles, est trop grande. Trop grande pour Bucarest, trop grande pour la Roumanie, qui n’en a pas besoin, il y a tant d’autres églises à restaurer, à sauver, à entretenir. À reconstruire, même, comme celles qui ont été patiemment démontées et numérotées, pierre par pierre, du temps de la construction du palais inhumain de Ceausescu. Et que si tout ce que le patriarcat a retenu de la dictature, c’est ça, c’est quand même un peu dommage.

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Après le Palais du Peuple, une cathédrale pour le Salut de la Nation. On reste dans la démesure. © Iulia Badea-Guéritée

Le chantier de la grosse bête se soucie fort peu de moi et de ce que je peux penser. Il continue à crépiter et vrombir, en pleine nuit, aussi nous éloignons-nous.

Une dernière surprise m’attend. Dans une petite chapelle qui se trouve sur le périmètre du complexe de la cathédrale, où nous entrons avec autant de discrétion que possible, des gens font la queue. Pour se confesser. À bientôt trois heures du matin.

J’en déduis que quelle que soit la raison, les Bucarestois ne dorment jamais.

Je n’ai pas tout à fait tort.

Des surprises plus légères me guettent dans la quatrième partie :

Terre promise (4)

L’avenue de ma victoire

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