L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Month: février 2016

Les Neuf Preuses (1)

Les Neuf Preuses

“Pilote”

C’est quoi, encore, ce machin ? allez-vous me dire, avec votre sempiternelle habitude de poser des questions qui m’agacent.

Eh bien, il y a quelques semaines, les Neuf Preuses sont sorties toutes casquées, toutes armées, toutes belles, de mon crâne certes déjà bien trop encombré d’idées qui s’y enchevêtrent depuis des années. Pour être honnête, je ne les avais pas vues venir, et elles ont été bien aidées par l’une d’entre elles, une amie merveilleuse, qui est littéralement la co-auteure (je n’aime pas trop ces féminins artificiels, mais là, quand même, hommage oblige) de l’idée originale et du principe qui en découle.

Les Neuf Preuses, ce sera donc une série de neuf romans relativement courts (200-250 pages, pour moi, c’est court), qui raconteront comment neuf femmes exceptionnelles vont s’employer, en se mettant au service d’un démon somme toute plutôt recommandable, à sauver le monde qui les entoure d’une horde de néfastes.

Au départ, le concept des Neuf Preuses remonte à la fin du XIVe siècle, et il avait pour vocation d’être un peu un catalogue de toutes les vertus des femmes d’action (de l’époque). Allez voir ici pour en savoir plus, par quelqu’un qui en parle mieux que moi.

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Version trouvée sur www.madmoizelle.com

Dans la version née de l’imaginaire de mon amie et moi, Les Neuf Preuses reste fidèle à l’idée de neuf femmes plus grandes que nature, neuf femmes formidables. Neuf femmes que j’ai la chance d’avoir connues et de connaître encore et qui ont exercé une influence majeure sur le cours de mon existence, chacune à sa façon.

J’ai utilisé le mot “hommage” tout à l’heure, je le répète ici : Les Neuf Preuses est un hommage à chacune d’entre elles et à tout ce qu’elles m’ont apporté.

Alors, qui sont-elles, ces Neuf Preuses d’un style un peu particulier ? Je ne vous donnerai pas leurs vrais noms, bien sûr, mais seulement quelques informations sur les personnages qu’elles nous ont inspirés.

Chacune vient d’un autre lieu, et d’un autre temps. Chacune y a été “récupérée” par le démon évoqué plus haut, dans un but qui ne sera révélé qu’à la fin. Et toutes vivent de nos jours, dans un Paris très proche du nôtre, parfaitement intégrées, semble-t-il.

Semble-t-il…

Les portraits ci-dessous ne sont ni vraiment exacts sur le plan historique, ni conformes à mes chers modèles. Ils ne sont là que pour vous donner une idée de ce à quoi ces dames ressemblaient “avant”.

Allez, c’est parti, dans l’ordre où les originales sont apparues dans ma vie :

Anglaise

Une bourgeoise anglaise du XVIIe siècle qui pratiquait des arts considérés comme compromettants…

Franque

Une dame franque du VIe siècle qui avait les mêmes intérêts discutables que sa camarade ci-dessus…

Sarmate

Une noble guerrière sarmate du IIe siècle av. J.C., connue pour couper littéralement court aux discussions…

Gasconne

Une châtelaine gasconne du XIIIe siècle qui avait les mêmes passions coupables que ses copines citées plus haut…

Dace

Une prêtresse dace du IIe siècle de notre ère, dont les activités n’ont guère plu à l’envahisseur romain…

Etrusque

Une guerrière étrusque du VIe siècle av. J.C. à qui il arriva bien souvent de se fourrer dans des situations épineuses…

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Une danseuse coréenne du XVIe siècle dont la chorégraphie n’était pas le seul talent…

Viking

Une guerrière viking du VIIIe siècle qui aimait tant les voyages qu’elle traversa le temps…

Courtisane

Et une courtisane versaillaise du XVIIIe siècle qui, sans en avoir l’air, venait en réalité des Carpates…

 

Voilà, vous n’en saurez pas plus sur elles aujourd’hui.

Mais dans un prochain article, et avec leur accord, je vous en dirai davantage sur ce qu’elles font dans le Paris de notre temps, et sur ce que le démon attend d’elles.

1916, Verdun et autres raccourcis…

Le 21 février, la France s’est donc souvenue de l’horreur qu’a été la bataille de Verdun. Ce qui n’est que justice, après tout. Surtout que l’on pouvait craindre, depuis que nos chers dirigeants ont jugé bon de transformer le 11 novembre en journée de mémoire pour tous ceux qui sont tombés pour la France dans tous les conflits, y compris les plus récents, que la Première Guerre mondiale et ses sacrifices aussi abominables qu’inutiles soient peu à peu remisés sur les étagères poussiéreuses de l’histoire ancienne.

Il n’en est rien, et c’est très bien, mais là s’arrête ma satisfaction. Le 21 février, donc, à grands renforts de publicités et de bandes-annonces, une chaîne de télévision nationale a ainsi décidé de consacrer toute sa soirée à l’événement. Là encore, on ne pouvait que s’en féliciter. Enfin, on aurait dû pouvoir.

Sauf que. Et c’est toujours comme ça. Sauf que.

Pour commencer, la “soirée” en question était orchestrée dans l’enceinte de l’Ossuaire de Douaumont. Ce que j’ai d’emblée trouvé douteux. Pourquoi ? Parce que les invités débattaient dans ce cadre-là…

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…alors que tout près d’eux se trouve ça :

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Oui. Vous voyez ce qui m’a gêné ? Je n’y peux rien, ça m’a déplu. Mais ce n’est pas grave. Juste des artifices de mise en scène comme notre époque en raffole.

Ensuite, la soirée était articulée autour d’un documentaire, Apocalypse Verdun. Or, voyez-vous, la série des “Apocalypse Quelque chose” m’a elle aussi toujours quelque peu dérangé. Dès le début, dès Apocalypse la Seconde Guerre mondiale, avec son parti pris de coloriser certaines images, mais pas d’autres, en l’occurrence celles concernant la Shoah. Comme si, conscients de la vulgarité que représente le geste de la colorisation des images du passé, les auteurs avaient voulu préserver la sacralité de l’Holocauste de ce qui n’était en fin de compte qu’un divertissement. La série a à mes yeux aggravé son cas avec Apocalypse la Première Guerre mondiale, où les auteurs se sont rendus coupables de raccourcis sur lesquels nous allons d’ailleurs revenir, puisqu’ils les ont réédités à propos de Verdun. Des raccourcis classiques, déjà énervants il y a quarante ans, aujourd’hui insupportables. Pas un mot sur le Front de l’Est, sauf pour parler des défaites russes, beaucoup trop de temps consacré à l’intervention américaine, accent toujours mis sur les pertes des troupes coloniales, accentuant du même coup l’impression que l’on a fait mourir ces pauvres gens (70 000 tués) à la place des Français (le reste des 1,4 million de morts) dans les tranchées. Une nouvelle étape a été franchie avec Apocalypse Staline où, tout en nous parlant des souffrances infligées par le dictateur aux peuples d’Union Soviétique, les auteurs n’ont pu s’empêcher de nous rappeler 1) à quel point les Ukrainiens sont d’horribles antisémites et 2) à quel point lesdits Ukrainiens, odieux collaborateurs, auraient néanmoins été privilégiés par le pouvoir soviétique après la guerre. Une nouvelle qui ravira tous ceux dont les familles ont été déportées ou victimes de la répression du NKVD à partir de 1944, sachant que les Ukrainiens avaient déjà pris cher sous les nazis.

Bref, je n’attendais pas grand-chose d’Apocalypse Verdun. Aussi ai-je été surpris de voir que le documentaire consacrait tout un passage à l’offensive britannique de la Somme. Et c’est tout. Ce qui est déjà pas mal, car Verdun et la Somme sont liés. À elles deux, ces batailles (Verdun de février à décembre, la Somme de juillet à novembre) ont causé près d’1,8 million de tués et de blessés. Mais dans le même temps, à l’est, en Galicie, le général russe Broussilov déclenchait l’offensive qui, encore aujourd’hui, porte son nom. Une offensive si efficace qu’entre juin et septembre, elle a failli éliminer définitivement l’Autriche-Hongrie du conflit, et a causé 1,5 million de pertes aux Austro-Hongrois et aux Allemands. Pour 1,4 million de tués, blessés et disparus du côté russe (et donc, combien d’Ukrainiens, de Biélorusses, et d’autres représentants des peuples de l’empire ?). L’offensive Broussilov a également eu pour conséquence d’entraîner la petite Roumanie dans la guerre. Mal conseillée, mal encadrée, son armée s’est jetée sur la Transylvanie, majoritairement peuplée de Roumains et faisant partie de l’empire austro-hongrois. Prise à revers par les Bulgares et les Turcs, elle s’est retrouvée acculée, et a eu le douteux honneur de lutter sur son territoire contre chacune des armées des Empires centraux, Allemands, Austro-Hongrois, Ottomans et Bulgares. Au bout de deux ans de participation au conflit, la Roumanie avait perdu 10 % de sa population, suite aux combats, aux privations et à une terrible épidémie de typhus. Ainsi, Broussilov et les Roumains ont directement contribué aux combats de Verdun et de la Somme, car ils ont obligés les Allemands à prélever des renforts à l’ouest pour sauver leur allié austro-hongrois, au bord du gouffre. Enfin, rappelons que l’année 1916 fut tout aussi meurtrière sur le front italien, où les soldats du général Cadorna se lancèrent cinq fois à l’assaut des positions austro-hongroises sur l’Isonzo entre mars et novembre. En vain.

1916, année sinistre entre toutes, a effectivement vu les Européens se saigner à blanc sur tous les fronts. Entre Verdun, la Somme, l’offensive Broussilov, la campagne de Roumanie et le front italien, on recense un total de près de 5,2 millions de tués, blessés, prisonniers et disparus. Et la guerre allait durer deux ans de plus…

Le défaut de cet Apocalypse Verdun, finalement, c’est d’avoir voulu quand même parler de la Somme. Ce qui était une intention louable. Mais pas des autres, ce qui est, en revanche, déplorable. Et ne fait que cristalliser cette impression que j’ai, bien souvent, d’être confronté à un “occidentalocentrisme” que je tolère de moins en moins. Tant qu’à faire, puisqu’il s’agissait d’un hommage aux poilus, il aurait mieux valu ne parler que du carnage franco-allemand. Ce qui aurait été du reste un sujet à part entière, à propos duquel je vous recommande cet autre documentaire, diffusé sur Arte, celui-là.

Une fois le documentaire terminé, le “débat” a pu commencer. Curieux débat, en vérité, qui mettait aux prises un acteur, sympathique au demeurant, visiblement très impressionné (gêné, peut-être) de se trouver assis à une table pour discuter dans ce qui est avant tout un lieu de recueillement et de mémoire — entouré, comme je le signalais plus haut, des ossements de milliers d’inconnus allemands, français et autres, à tout jamais mélangés pour la postérité ; un auteur, dont la présence s’expliquait par le livre qu’il a commis, censé traiter de la guerre de 14 et qui, s’il n’est pas dépourvu de qualités, présente dans son travail de narration des choix aussi étranges que ceux d’Apocalypse ; un historien, dont nous allons dire tout le bien que nous pensons bientôt. Et une historienne qui nous a surtout parue quelque peu dépassée par l’enjeu.

L’animatrice, pour justifier la présence de l’acteur, nous a gratifiés d’extraits d’un film dans lequel il a joué, et qui traite du premier conflit mondial. Un film qui n’a, force est de le reconnaître, aucun rapport avec Verdun, puisqu’il s’agit de Capitaine Conan, tiré du roman éponyme de Roger Vercel. La chose se passe sur le front bulgare, puis en Roumanie. La lecture m’en a laissé le souvenir d’une œuvre dégoulinante de mépris pour les Roumains, ce qui, chez moi, n’est évidemment pas le meilleur moyen de me plaire.

Voilà nos invités qui débattent donc, et ce sont deux déclarations de l’historien qui vont achever de m’exaspérer et feront que je me déciderai à éteindre. D’une part, il s’efforcera de river son clou à l’acteur en lui rappelant que ce que l’on voit dans Capitaine Conan ne correspond pas à Verdun, car le film décrit une guerre de coups de main, d’attaques à l’arme blanche, au pistolet et à la grenade. L’acteur a beau rappeler, à juste titre, que les coups de main existaient aussi sur le Front de l’Ouest, l’autre n’en démord pas, pérore et cingle, comme si cela devait clore la discussion, que la guerre dépeinte dans le film est “une affaire roumano-bulgare”. L’air de dire, par une vraie guerre, quoi, pas LA Grande Guerre, la nôtre.

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Des “nettoyeurs de tranchée” qui n’existaient pas, et n’avaient donc qu’à aller faire leurs vilaines petites “affaires” chez les Roumano-bulgares…

Un peu plus tôt, il avait fait encore plus fort, en assurant de son ton péremptoire que même chez les poilus, on considérait que “qui n’avait pas fait Verdun n’avait pas fait la guerre !”

Et donc, mon grand-père, prisonnier, gazé, brancardier, titulaire de la Croix de Guerre, n’a pas, d’après ce monsieur, fait la guerre, puisqu’il n’était pas à Verdun. Il était ailleurs. Il a surtout, lui, vécu les deux premiers mois du conflit, août et septembre 1914, ces deux mois de glorieuse “offensive à outrance” en pantalon garance, au cours desquels il a perdu nombre de ses camarades. Les deux mois les plus sanglants de la guerre pour l’armée française, puisque 329000 soldats y trouvent la mort ou sont portés disparus. Mais, bon, de quoi iraient-ils se plaindre puisque, n’ayant pas “fait Verdun”, d’après un historien en 2016, ils n’ont pas “fait la guerre”.

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Oui, bon, vous êtes morts, d’accord. Mais avez-vous fait LA guerre, au moins ?

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