L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Month: avril 2016

Quand se croisent les passerelles…

200px-Bridge_in_kiev_1056-1Et les boucles, une à une, lentement, se bouclent.

Mais ce faisant, étrangement, elles donnent naissance à d’autres liens, qui partent à leur tour à l’aventure, à la recherche de leur propre boucle à boucler, dessinant ainsi, à l’infini, la folle géométrie d’une, deux, mille vies, dont la mienne, toute petite, emportée dans cette magnifique ronde des rondes.

Après deux voyages fondateurs en Roumanie, en novembre et en mars, je suis donc retourné à Kiev à la fin du mois d’avril. Pour trois jours. Et ce voyage-là, je le reconnais, je l’appréhendais. Pour deux raisons. D’une part, je redoutais ce que j’allais croiser dans le regard des Kiéviens au bout de six ans d’absence, alors que leur pays avait, entre-temps, connu les émeutes sanglantes sur Maïdan en février 2014. Puis la guerre, qui dure encore, là-bas, à l’est, où elle fait chaque jour des victimes dans l’indifférence générale de l’Occident. Et d’autre part, j’avais le curieux sentiment de recommencer à faire des infidélités à ma chère Roumanie, que j’avais délaissée pendant si longtemps (c’est un peu faux, je ne l’ai jamais abandonnée, en réalité, mais la sensation, elle, n’en était pas moins là).

Je ne pouvais davantage me tromper.

En arrivant, j’ai trouvé le soleil. J’ai trouvé des sourires et des rires à tous les coins de rue, j’ai trouvé une immense passion pour la lecture et la littérature, comme à Bucarest et à Brasov, j’ai trouvé une formidable, indomptable envie de vivre, de créer, d’avancer.

Et j’ai trouvé une passerelle.

C’était en plein salon du livre, alors que les hautes voûtes de l’Arsenal de Kiev résonnaient du tumulte de l’immense foule qui se pressait, passionnée, entre les stands des éditeurs et des libraires. Petro Tarachtchouk, mon traducteur (une personnalité hors du commun, généreuse et chaleureuse, dont je vous parlerai plus en détail dans un autre article), m’a présenté un de ses amis, lui-même traducteur et polyglotte : Serhiy Féodossiev.

S’exprimant dans un français parfait, ce dernier a voulu en savoir plus sur l’animal bizarre que je suis. Je suis moi aussi traducteur de métier, lui ai-je dit — quand je suis confronté à d’authentiques spécialistes de la profession, comme Petro et Serhiy, je m’abstiens toujours, du moins dans un premier temps, de leur avouer qu’en fait, c’est une activité que j’exècre, à part peut-être en roumain. Il a naturellement voulu savoir quelles langues je traduisais, et j’ai donc annoncé, comme à chaque fois qu’on me pose cette question : anglais (le plus souvent à peu près correctement), allemand (très mal) et roumain (avec ferveur, mais non sans difficultés).

Et là, à ma grande surprise, Serhiy m’a alors déclaré qu’il s’intéressait à la littérature roumaine, mais surtout à l’œuvre de Panaït Istrati. J’étais venu à Kiev avec un petit pincement au cœur en me disant que j’étais en train de trahir ma Terre promise au nom de mon autre Terre d’accueil, mais non, bien au contraire ! J’avais face à moi, en la personne de cet homme remarquable, le lien qui me manquait, le lien qui me rassurait : j’avais eu raison de venir à Kiev, car même là, j’avais retrouvé la Roumanie.

Le lien qui me rattache à elle est désormais si fort qu’elle est avec moi partout où je vais.

Panaït Istrati (1884-1935).

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Un auteur hors norme, Roumain d’origine grecque par son père, autodidacte de génie qui écrit en français, admirateur de Romain Rolland, qui le soutient, également en contact avec Nikos Kazantzakis, il dénonce très tôt la dictature communiste après un voyage en URSS, sans pour autant fermer les yeux sur les inégalités sociales dans son propre pays. Rejeté par tous, il meurt de phtisie à 50 ans. Son œuvre est interdite dans la France de Vichy, puis dans la Roumanie communiste. Aujourd’hui, une association française, dite des “Amis de Panaït Istrati”, s’efforce de faire connaître ses travaux. Et justement, Serhiy Féodossiev y est lié. Il a d’ailleurs publié des ouvrages en Roumanie même.

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Alors, rasséréné par cette belle rencontre, j’ai pu savourer la suite de mon séjour à Kiev, admirer les Ukrainiens s’adonnant à leur amour dévorant des livres, tout en me disant qu’ils me rappelaient là tant les Roumains.

Et aujourd’hui, je sais, pour avoir emprunté cette passerelle-là, que je ferai tout pour moi-même servir de passerelle, dans la faible mesure de mes modestes moyens, entre ma merveilleuse Terre promise et mon autre Terre d’accueil.

L’une et l’autre le méritent.

Bilan d’étape

Ouf.

Depuis quelque temps, la vie va un peu trop vite pour moi, je l’avoue. Je l’avoue, mais je ne m’en plains pas. C’est juste qu’au bout de presque sept mois d’une première course effrénée, le moment me paraît idéal pour marquer une petite pause.

Pas longtemps, juste assez pour faire le point avec vous sur le chemin parcouru et celui, forcément beaucoup plus long, qu’il reste à parcourir.

Depuis le soir du 2 octobre, où une bande de fous adorables m’a organisé un anniversaire mémorable, anniversaire qui renvoie, d’ailleurs, par , les choses se sont donc accélérées.

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Oui, même là, il est encore question de bouquins…

Depuis ce fameux soir qui m’a remis sur les rails, les idées se sont bousculées — j’en ai évoqué plusieurs ici —, les rencontres, toutes plus fabuleuses les unes que les autres, se sont multipliées, le tout ponctué par trois voyages énormes.

Un premier, d’un jour et demi, à Bucarest, dont vous savez tout l’impact qu’il a eu sur moi. Il a donné naissance à un texte que je n’avais pas vu venir, Terre promise, que certains d’entre vous ont eu la gentillesse de lire ici. Terre promise, à son tour, m’a valu de merveilleuses rencontres, et des réactions qui m’ont profondément ému, comme celle-ci, par exemple.

Un deuxième, d’une semaine, encore en Roumanie. Cette fois, après un passage-éclair à Bucarest, c’est vers les Carpates, flanc nord et sud, que je suis parti. Là encore, une succession de rencontres m’a bouleversé, la dernière, peut-être la plus belle, ayant eu lieu dans la ville de Pitesti. Mais entre-temps, j’avais entraperçu Sibiu et Brasov, en Transylvanie.

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Il ne faisait pas beau ce matin-là, mais croyez-moi, dans ma tête, c’était grand soleil.

Et un troisième, du 22 au 25 avril, à Kiev, cité dont la beauté et l’histoire sont indissociables de l’homme que je suis aujourd’hui. Là encore, le choc émotionnel ne pouvait qu’être au rendez-vous, puisque je suis parti participer au salon du livre “Knyjkovyy Arsenal”, pour le lancement de la version ukrainienne de La Fiancée noire, que j’ai également déjà présentée ici.

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Tout un monde par une fenêtre… de l’Arsenal. © Serhiy Féodossiev

Ces voyages se sont accompagnés de nouveaux projets éditoriaux, dont je vais vous toucher quelques mots, car grâce à eux, je connais désormais mes priorités, disons, “immédiates”.

La première chose que je dois maintenant terminer, c’est la rédaction des cinquante premières pages de L’Été de la Reine, puisqu’elles sont attendues par une éditrice française qui m’a séduit par son originalité, son empathie et son ouverture d’esprit (ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas prompt à distribuer ce genre de compliments au sujet des éditeurs).

Une fois cela fait, je m’attellerai au bouclage de la version longue de Terre promise, pour celle qui sera, je l’espère, ma première éditrice roumaine. Avec, peut-être une publication là-bas en novembre, pour l’édition 2016 de Gaudeamus. Après la publication en ukrainien de La Fiancée noire, ce sera un nouveau temps très très fort pour moi, je le sais déjà.

Ensuite, il sera grand temps que je m’attaque à la rédaction de la suite de la Fiancée, justement : Le Roi de soufre — Révolution. Car une autre de mes éditrices (oui, ça y est, j’entends ceux du fond qui recommencent à ricaner), la remarquable Ioulia Oliynyk, des éditions Tempora, me l’a littéralement commandée pour septembre. Donc, pour tous ceux qui se plaignent (d’ailleurs, ce sont souvent ceux du fond, hein) que je parle plus que je n’écris, il va bientôt y avoir de la lecture. Car la sortie du Roi de soufre est prévue à Kiev en février 2017, et il faut que mon cher traducteur, Petro Tarachtchouk (alors là, dans le genre rencontre formidable, ça s’est posé un peu là) ait quand même assez de temps pour en traduire les quelque 300 pages.

Quand ces trois travaux-là auront été achevés, je me mettrai sérieusement à l’œuvre sur L’ombre du Lombric pour un … éditeur (ah, vous voyez, les médisants près du radiateur, là-bas), et pas des moindres. Non, je ne parle pas en termes d’importance de sa maison, mais en termes de personnalité. Autrement dit, quelqu’un qui vaut le détour, je sais que je ne suis pas le seul à le penser.

Entre-temps, je serai retourné en Roumanie, sans doute pour une semaine vers la fin août. Pour y retrouver des âmes chères, très chères. En rencontrer de nouvelles. Et peut-être, qui sait, discuter d’une éventuelle publication de cette sacrée Fiancée en roumain.

Enfin, un autre éditeur (alors, ça vous la coupe, les rigolos…) ukrainien s’est montré très intéressé par la traduction possible de ma trilogie Olga et l’Archange, dont je vous parlerai plus en détails ailleurs dès que j’aurai le temps.

Voilà. Tout cela est déjà beaucoup, et je suis sûr que j’en ai oublié. Mais, bon, pas le temps de m’attarder, la pause est terminée.

Allez, au boulot !

Nine lives

N’est-ce pas ce qu’un chat est censé avoir ? Une femme n’a-t-elle pas un côté félin ? J’en connais certaines qui l’ont, oui.

Elles sont neuf. Elles ont rythmé ma vie. Elles la rythment encore. Elles l’ont même créée, chacune à sa façon.

Elles sont neuf, elles sont Preuses, et je leur dois tout. Oh, je sais, ça peut paraître grandiloquent, mais pourtant, c’est vrai. Quoi, il n’y aurait que neuf femmes qui auraient contribué à faire de moi l’homme que je suis ? Bien sûr que non. C’est forcément plus compliqué. Ce serait omettre d’autres femmes magnifiques, merveilleuses qui ont toutes joué (jouent encore) un rôle dans ce que j’essaie d’être jour après jour. Ce serait aussi omettre quelques hommes hors du commun auxquels, d’ailleurs, je consacrerai bientôt tout un article, promis.

Quoi qu’il en soit, l’une de ces “Neuf” m’a dit un jour qu’elle était fascinée (amusée ?) par le fait qu’elles sont toutes, ou presque, étrangères.

En effet.

Deux Roumaines (parmi les plus belles représentantes de leur peuple et qui savent à quel point je les aime), une Danoise (au cœur immense), une demie Coréenne (sur laquelle je pourrais écrire des milliers de pages), une demie Corse (le premier qui me dit que les Corses sont français, je le pulvérise), une demie Ukrainienne (guerrière de naissance, guerrière jusqu’au bout des griffes), une demie Anglaise (depuis toujours compagne de mes bons comme de mes mauvais jours), et deux Françaises (une du Sud, l’autre du Nord, chacune me rappelant au quotidien pourquoi j’aime aussi mon pays).

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Avouez qu’elles ont la classe.

Alors, leur histoire, c’est quoi ? C’est celle de neuf femmes. Neuf femmes en révolte, neuf femmes qui se battent pour être respectées. Mais l’affaire ne se limite pas à ça, ce serait trop simple. Tout en luttant pour elles, et pour toutes leurs sœurs d’aujourd’hui, d’hier et de demain, elles prennent aussi part à une guerre plus vaste. Une guerre qui n’a que faire des différences de sexe et d’âge, une guerre éternelle où elles vont jouer un rôle essentiel.

Longtemps, je me suis demandé pourquoi je ressentais ce que je ressens à la fois pour chacune d’entre elles, et pour l’ensemble de ce qu’elles représentent. Comme toujours, chez moi, la réponse m’est venue en musique.

Avec, curieusement, ce morceau-là…

Voilà. Vous n’avez rien compris ? C’est normal, les explications viendront plus tard, sous forme, espérons-le, de livres. Des vrais, vous savez, en papier, et tout…

Et dire que j’ai la chance de connaître chacune d’entre elles…

Terre promise II — En attendant l’Été

Prologue

 

17 novembre 2015 — Paris 16 H

« Tu vas à Bucarest ? »

La voix, féminine, est presque acide. Oh, la sensation est discrète, à la limite du perceptible, mais je ne suis pas dupe. Elle n’est pas vraiment contente.

C’est une amie — Roumaine, bien sûr —, à qui je viens d’annoncer que deux jours plus tard, je dois prendre l’avion et m’envoler, pour la première fois, vers son pays qui, alors que je ne l’ai encore jamais vu, est déjà (a toujours été) pour moi comme une seconde patrie.

« Oui, non, c’est bien, reprend-elle, d’un ton plus doux, comme si elle s’en voulait un peu d’avoir si mal accueilli la nouvelle, mais… »

« Mais… » Il en dit long, ce « mais ». Du reste, ce n’est pas la première fois que je l’entends, depuis que je croise des Roumaines et des Roumains et que je leur parle de ma passion pour leur Terre. « Oui, Bucarest, c’est bien, mais… »

Ce qu’il sous-entend, ce « mais », c’est que Bucarest, ce n’est pas la Roumanie. Que la vraie Roumanie est ailleurs. À Brasov et Sibiu, vous affirmeront les gens de Transylvanie. À Iasi et dans les collines embrumées d’où jaillissent les monastères peints, vous assureront les Moldaves. Chez nous, se contenteront de sourire, plus sobres, mes amis de l’Arges.

Elle vient de Craiova, dans le sud-ouest, et ne me dit pas que sa ville incarne davantage la Roumanie, mieux que la capitale ne le pourra jamais. Mais elle n’en pense sans doute pas moins. Alors, j’éprouve le besoin de m’expliquer, de lui expliquer. C’est la première fois que je pars, lui rappelé-je. Et quand on se trouve face à une belle demeure entourée d’un jardin magnifique, il n’y a quand même qu’une seule façon d’y entrer quand on est invité.

Par la porte.

Pour moi, Bucarest allait forcément être cette porte. Sauf que lors de ce premier voyage qui n’a guère duré, en réalité, plus d’un jour et demi, c’est là que je suis resté : sur le pas de la porte. Je ne suis pas allé plus loin. Je ne le pouvais pas, peut-être aussi n’en avais-je pas envie, pas encore.

Je ne suis pas un voyageur téméraire, je ne suis pas du genre à parcourir l’Inde à pied avec quelques pièces en poche. Même ma chère Roumanie, je n’imagine de la découvrir qu’accompagné. Non que je craigne quoi que ce soit, mais parce que j’ai besoin que mes amis m’escortent, me guident, me racontent ce que chacun, chacune vit, voit, ressent.

Aller en Roumanie, pour moi, c’est apprendre et écouter. Et j’ai l’impression qu’il en sera ainsi pendant longtemps encore.

Impatiente, elle me laisse néanmoins lui asséner ma minuscule parabole sur la porte d’entrée, concède en grognant que, certes, bon, effectivement, c’est bien par là qu’il faut passer, « mais… »

21 mars 2016 — Roissy 10 H

J’attends, et déjà, je retrouve cette étrange sérénité que j’avais connue quatre mois plus tôt, lors de mon premier départ.

Elle ne va pas tarder à être mise à rude épreuve, mais ceci est une autre histoire.

Il y a quatre mois exactement, le 21 novembre, je suis rentré en France à l’issue de cette brève prise de contact, après être sagement resté sur le seuil de la belle demeure. Et le peu que j’avais entrevu alors m’avait profondément bouleversé.

Au point qu’aujourd’hui, à la veille d’embarquer pour ce deuxième voyage, je ne suis plus celui qui est parti la première fois. Et cela vaut mieux, car l’ancien moi n’aurait probablement pas survécu à ce que je vais vivre, et dont je ne sais rien encore, en dehors des grandes lignes du programme qui m’attend.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais comprendre ce fameux « mais… », dont je n’ai aucune idée malgré tout ce que j’ai lu, vu, écouté.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais commencer à subir une nouvelle métamorphose, à un point que, pour l’instant, je suis encore très loin d’imaginer.

Toujours aussi joyeuse, Bucarest ne me rate pas dès mon arrivée dans :

Terre promise II — En attendant l’Été (1)

Retour sur le pas de la porte

Et quelques humbles photos un peu énigmatiques en guise de bande-annonce de la suite…

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De mystérieuses stations-services, comme on n’en voit pas chez nous…

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De mystérieuses pâtisseries…

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De mystérieux engins…

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Un mystérieux bastion…

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