L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Month: mai 2016

Un chant d’Ougarit

Pour la deuxième fois, un texte qui n’est pas de moi. Un texte qui, comme celui de Silvia Chindea sur le dor, m’a profondément touché. Il a été écrit par une merveilleuse amie syrienne, Marah, qui a gentiment accepté que je le publie ici.

Ce “chant d’Ougarit” (c’est moi qui l’ai intitulé comme ça) est une lamentation sur ce que vit son pays depuis des années, et il n’y a rien à ajouter. Il suffit de le lire :

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Anat, déesse ougaritique de la Guerre…

 

Aliénée dans des pensées
Que rien n’achève sinon soupir
Cherchant les mots
Pour dépeindre bien des dires
Où se perd la foi, dans un monde en délire
Quel sort a pu toucher ce pays en devenir ?
Pour incarner l’apocalypse dans la destinée de ses martyrs ?

Des femmes en larmes, des hommes en deuil

Des enfants oubliant le sourire
Les uns appellent : fuyez donc tous ces tirs !
Ici la mort est plus proche que l’avenir
Nous ne sommes plus que ruines
Et pour le Nord ligne de mire
Et par ici répètent d’autres
Résistance ! L’espoir est le dernier à mourir
C’est ici notre histoire, la mémoire
La guerre ne peut tuer le souvenir

Et deux amants s’étaient unis
Pour le meilleur et pour le pire
Se quittent soudain pour le mot « appartenir »
Laissant leurs rêves s’évanouir
Mais à quoi bon tuer l’amour et le désir ?
Pour l’allégeance au divin et à l’empire ?
Quand le sort s’acharne ici
Là-bas ne trouvent-ils qu’à en rire
C’est la couronne qui mène le jeu
La mort subite de tous les pions
Pour semer le silence, laisser le souffle s’endormir
Tant de vies arrachées
Pour le simple bien d’un émir !
À quand la fin de notre peine pour leur plaisir ?
Que rien ne comble sinon « souffrir »
Ils veulent de vous tant de sang
Comme le besoin des vampires
Et l’âme humaine ne peut d’horreur qu’en frémir

À l’outre-mer, certains dénient
Cette terre en voie de dépérir
Comme un refus de voir son mal et l’en guérir
Tel voir un invalide, le délaisser et partir
Mais que vaut la terre devant le diamant et le saphir !

De ma tribune à l’âme, par ce mal, affaiblie
Pour Damas, Alep et Ougarit
Pour tous les trésors
Qu’ils ne pourront guère démunir
Un grand salut à la patrie
Pourvu qu’elle puisse un jour nous réunir

© Marah Ibrahim

Et toi, quel est ton “dor” ?

Pour la première fois,  je publie ici un texte qui n’est pas de moi.

C’est une traduction, forcément médiocre, d’un cri, une réflexion, un poème en prose, écrit par Silvia Chindea, sur son blog. Un texte qui m’a profondément ému, parce qu’il est profondément roumain, et qu’en tant que tel, il correspond, douloureusement, magiquement, superbement, à ce que je ressens jour après jour depuis plus de quarante ans. Et de façon encore plus aiguë depuis quatre ans.

Silvia m’a donné son accord pour le traduire, et je l’en remercie, même si j’ai vite compris que je n’étais pas à la hauteur de la tâche. Comme m’a dit un jour une merveilleuse amie (oui, roumaine), dans les rues de Pitesti, sous la pluie, “le roumain est intraduisible”.

Silvia utilise le mot “dor”, que l’on pourrait, de façon simpliste, traduire par “manque”. Mais le “dor”, en roumain, c’est infiniment plus que le manque. Le dor, c’est le chagrin, la nostalgie, le mal du pays, et donc, oui, le manque, mais c’est aussi le désir, le souhait, l’envie, l’amour, et parfois, même, le sourire, la joie.

C’est tout cela à la fois, le “dor”, et c’est en cela que cette notion est si intrinsèquement roumaine. Une notion intraduisible, effectivement. D’où mon choix, dans la version française ci-dessous, de laisser le mot “dor”, plutôt que de le remplacer par un de nos mots qui ne lui correspondra jamais tout à fait.

J’espère avoir rendu justice au texte de Silvia. Mais je suis loin d’en être sûr, et ça aussi, voyez-vous, c’est un peu le dor.

 

Vendredi 13 mai, Jour du Dor. Avoir un jour du dor, c’est comme avoir un jour de l’amour. Pour moi, les deux sont étroitement liés. Je ne vois pas comment il serait possible de ressentir le dor de quoi que ce soit, ou de qui que ce soit, sans avoir d’abord un sentiment d’amour.

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Pour moi, le dor est un sentiment sublime, qui te pousse à faire quelque chose pour le satisfaire. Tu as le dor d’une soirée à deux, de vacances au sommet des montagnes, du goût des cerises mûres, d’un café avec ta meilleure amie, tu as le dor des grasses matinées au lit par un week-end pluvieux, de la peau de l’autre.

Eh bien, alors, fais quelque chose pour l’apaiser, le dor ! Achète du vin rouge, planifie des congés, appelle-la, ta meilleure amie, envoie les enfants chez les grands-parents et surprends l’être aimé en lui volant un baiser.

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Car si tu ne parviens pas à le satisfaire, le dor, tu ne le verras pas comme ce qu’il est, mais comme une pièce manquante de ton âme. Il faut la placer, cette pièce dont le manque te fait hurler, au milieu de la nuit, dans la solitude. Assieds-toi par terre, allume-toi une cigarette, même si tu sais qu’il ne faut pas, et contemple les étoiles en rêvant de pouvoir de nouveau parler avec ceux que tu as perdus pour toujours.

Je n’ai pas le dor de mon père… loin s’en faut. Parce que je ne peux rien changer, bien que je le souhaite plus que désespérément ! Pouvoir changer le cours de ce jour, en ralentir le rythme, considérer attentivement les rides autour de ses yeux, lui demander ce qui le fait sourire.

Je n’ai pas le dor de mon père… loin s’en faut. Même si deux ans et deux mois ont passé, même s’il est parti un vendredi, mais un vendredi 14, même si je rêve de lui quand me vient l’envie de hurler, même s’il est heureux pour l’éternité… Non, je n’ai pas encore le dor de lui.

Ah, mais comme je voudrais l’avoir, ce dor ! Et frapper toute la nuit à sa porte pour lui demander pourquoi il n’a pas sommeil, l’appeler pour lui demander s’il veut un bon café, et l’appeler aussi quand j’irais mal. Et maintenant, c’est dur, sans lui, et je ne comprends pas pourquoi il ne vient pas…

 

Les photos et leur agencement dans le texte sont tels que sur le blog de Silvia.

© Silvia Chindea

Terre promise II — En attendant l’Été (1)

Retour sur le pas de la porte

21 mars 2016 — Bucarest-Otopeni 17 H 30

Le voyage avait mal commencé. Problèmes de billets, de réservation, d’inexistence passagère. Problèmes de voisins de vol, de grossièreté, de vulgarité.

Mais en réalité, non. Tous ces petits tracas, très vite, je n’ai éprouvé qu’une envie : m’en amuser, ce qui est fait ici, pour l’instant. Car tout au long de la semaine que je vais passer en Roumanie, les minuscules incidents de cet ordre vont se succéder. Et pas un seul ne parviendra à jeter une ombre sur mon séjour. Pas un. Alors, si je prétends que le voyage a mal commencé, en réalité, même là, je grossis le trait. Pour atteindre mon but, je suis prêt à tout accepter, tout supporter.

Du reste, en dehors de ces soubresauts risibles du début, tout le reste a été aussi parfait que possible. À mon passage au-dessus d’elles, mes chères Carpates m’ont de nouveau gentiment secoué. Sont-elles plus impatientes que la dernière fois ? Savent-elles que cette fois, c’est aussi pour elles que je viens ? Redoutent-elles un peu mon regard, moi qui leur suis déjà tout acquis ?

Quand je descends de l’avion, je suis déjà récompensé de ma patience. Dans le hall d’accueil de l’aéroport Henri Coanda, deux amis nous attendent. Deux « vieux » amis, même si je ne les connais que depuis mon premier voyage. Nos retrouvailles sont chaleureuses. Il y a là ce cher Alexandru, qui va m’accompagner pendant une partie des jours qui vont suivre, et Bogdan l’homérique. La conversation, comme laissée en plan quelques mois plus tôt, reprend. Essentiellement en français. Pour l’heure, je me heurte toujours à la même difficulté. Mon pauvre roumain, même si j’ai redoublé d’efforts depuis novembre pour lire toujours plus, me semble désespérément grippé, bloqué. Honteux, il n’ose pas se montrer en si auguste cortège, impressionné qu’il est par le français ou l’anglais de mes hôtes.

Mais, comme la première fois, cela ne suscite en moi qu’une gêne secondaire, auxiliaire.

Avant tout, j’écoute. Et je savoure, déjà, chaque seconde, chaque minute qui commence à filer depuis que j’ai de nouveau posé le pied sur ma Terre promise.

21 mars 2016 — Bucarest, Parcul Kiseleff 18 H 30

Nous n’avons pas traîné plus que nécessaire. C’est que notre avion avait du retard, qu’à Bucarest comme ailleurs, c’est l’heure de pointe, que les artères principales de la capitale sont donc encombrées. Et qu’une table nous attend quelque part en centre-ville.

À mes côtés, Bogdan est au volant. Un personnage, Bogdan, auteur de romans policiers, éditeur, photographe, un touche-à-tout pétillant qui a décidé de nous emmener, ce soir, dans un « bomb » — équivalent bucarestois de nos brasseries, à peu de choses près — qu’il connaît et dont il me dit le plus grand bien.

Ça tombe bien, j’ai faim. Et soif. En Roumanie, j’ai toujours faim. Et soif.

Nous n’y sommes pas encore. Le trafic se fait insistant. Pour l’heure nous longeons le Parc Kisseleff. Nous avons déjà dépassé l’Arc de Triomphe, nous ne sommes plus très loin de la Place de la Victoire, là où, justement, a eu lieu ma première rencontre avec Bogdan.

Kisseleff… Un général russe aurait donc droit à tout un parc en plein cœur de Bucarest ? Tous les Russes n’ont pas laissé ici que de mauvais souvenirs, Paul Kisseleff est de ceux-là. Il occupe, de 1829 à 1834, des fonctions proches de celle de régent dans les deux principautés encore vassales de l’empire ottoman, la Moldavie et la Valachie. Oui, la situation des terres roumaines est alors d’une grande complexité. La Russie des Tsars a imposé son protectorat sur les habitants orthodoxes des principautés, lesquelles n’en continuent pas moins à, officiellement, obéir à la loi d’Istanbul. Tout cela changera une quarantaine d’années plus tard, peu après la mort du général. Qui, de son vivant, semble avoir beaucoup fait pour les provinces dont il a la charge, puisque c’est sous son « règne » qu’elles se dotent de ce qui est considéré comme leur première constitution. Il entreprend également des travaux à Bucarest.

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Le général a un secret…

Un Russe, donc, qui a aidé les Roumains. Fort peu courant de mon point de vue. Le bonhomme m’intrigue un peu. Il prend à rebours mes préjugés sur l’attitude plus traditionnelle de son peuple vis-à-vis de leurs plus petits voisins. Une attitude à laquelle j’ai eu la malchance d’être confronté plus d’une fois, directement. Pour un peu, j’en voudrais presque à mes chers Roumains de lui avoir donné un parc, à ce Dourakine de service. C’est que d’ordinaire – et ils le savent —, les Russes n’ont que mépris pour eux, pour ne pas dire pire. Et la Roumanie a maintes fois été victime des agissements douteux de l’empire.

« Les Roumains, ce n’est pas un peuple ! » Voilà ce qu’il m’est arrivé d’entendre, en russe, à Moscou. Fièrement asséné, cruellement répété. Alors, qu’est-ce qui lui a pris, à ce général ?

Depuis, j’ai découvert son secret. Un secret qui s’appelait Alexandra. Le général avait succombé aux charmes d’une noble locale, à qui il fit six enfants illégitimes, tous deux étant mariés, chacun de son côté. Les Roumains eux-mêmes sont les premiers à dire que cette histoire a dû grandement contribuer à la bienveillance du gouverneur envers ses administrés valaques et moldaves.

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Le secret a un général…

Et soudain, je le comprends mieux, ce cher général d’un autre temps. Allons, il le mérite bien, son parc.

21 mars 2016 — Bucarest, Strada Traian, 19 H

La nuit tombe doucement en ce début de printemps. Il ne fait pas particulièrement beau, ni chaud, mais cela n’a pas d’importance, évidemment. Je suis dans les rues de mon « pas-de-porte », je me remplis les yeux des vitrines éclairées, des arbres sur les bords des chaussées, les oreilles des klaxons, des voix, de l’autoradio qui marmonne.

Nous débouchons sur une place au bout de laquelle trône un curieux édifice qui est d’ailleurs plus ou moins le but de notre parcours : une tour étrange, épaisse, qui nous domine d’une quarantaine de mètres. Foisorul de Foc, la « Tour de feu ». Conçue à la fois comme un château d’eau et une tour d’alerte contre les incendies, elle a été construite en 1890, et abrite désormais le musée des pompiers de la ville.

Dans l’obscurité naissante, elle est brillamment illuminée, et confère un étrange cachet à tout le quartier, entrelacs de rues, certaines étroites, d’autres plus larges, comme celle où l’on se gare, toutes semblant converger vers la haute et puissante silhouette de la tour qui continue de veiller, muette, sur les alentours.

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Un phare dans la nuit bucarestoise.

Dans les environs, je retrouve, à plus petite échelle, les contradictions que j’avais croisées la première fois, et qui ne m’avaient nullement dérangé, habitué que je suis aux villes de l’ex-Union Soviétique, ce télescopage entre ancien et moderne, entre neuf et délabré, entre boutiques clinquantes et taudis branlants.

Un télescopage au sein duquel je me sens à l’aise. Chez moi. L’impression est même encore plus forte qu’en novembre.

Bogdan nous guide vers l’établissement qu’il a choisi pour nos retrouvailles, ce « bomb » où nous allons pouvoir nous régaler tout en poursuivant nos multiples conservations, presque aussi nombreuses et diverses que nous.

Nous traversons une terrasse hantée par deux ou trois fumeurs — condamnés, depuis à peine quelques jours, à se livrer à leur passion à l’extérieur et non plus à l’intérieur —, puis entrons dans une salle au décor boisé et chaleureux.

Nous nous installons à une grande table de bois, commandons des bières et de quoi apaiser momentanément notre faim. Et là, assis confortablement, je prends le temps de déguster les instants qui s’écoulent.

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Passons aux choses sérieuses…

Je suis déjà si bien, et mon séjour ne fait que commencer.

Ma paisible et plaisante épopée se poursuit dans :

 

Terre promise II — En attendant l’Été (2)

Bières, vin rouge et bancomat

L’Été de la Reine (2) Nouvelles têtes

En ce moment, L’Été de la Reine est ma priorité. Quand j’aurai atteint les cinquante premières pages du texte, je le soumettrai à une éditrice (ah, ça y est, ça recommence déjà à ricaner, au fond), et en fonction de sa réponse, j’en ferai alors ma priorité définitive pour 2016-2017, ou le récit devra attendre un peu, que je m’occupe d’une autre affaire, prévue elle, si tout va bien, pour 2018.

Le mois prochain, ma priorité sera autre, puisque je consacrerai le temps dont je disposerai au bouclage de la rédaction de la version longue de Terre promise.

Mais en attendant, donc, ce sont les exploits du petit Ion et de la grande Rodica, quelque part dans l’Arges, sur le flanc sud des Carpates, durant cet interminable été 1944, sur lesquels je me penche ces jours-ci.

Toute leur histoire est désormais soigneusement ficelée (dans ma tête et sous forme de plan). Leur aventure, cruciale pour l’avenir de plus d’un monde, va leur valoir bien des surprises, bien des rencontres. Et c’est pour vous présenter quelques-unes de ces nouvelles têtes que j’ai choisi d’écrire ce petit billet. L’idée étant, comme toujours, de vous laisser entrevoir certaines choses sans trop vous en dire.

Celles et ceux qui sont intéressés savent où me trouver (sur Facebook, par exemple), et n’auront alors qu’à se manifester pour avoir droit en cadeau aux cinquante premières pages du roman.

Allons, ne perdons plus de temps, l’heure des présentations a sonné !

Quand ils seront ressortis de la tour de l’Enchanteur, les enfants auront une mission à accomplir. Une mission qui sera loin d’être aisée, mais une louve les guidera…

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…jusqu’à sa sœur…

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…laquelle finira par leur demander de chercher ce jeune homme…

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…afin de l’aider à croiser la route de cette redoutable jeune dame.

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Oui, autrement dit, les enfants vont devoir commencer par jouer les marieurs. Ce qui n’est pas gagné d’avance. Or, du succès de cette première étape dépend non seulement la suivante, qui fera l’objet d’un autre billet, mais aussi l’équilibre de beaucoup d’autres histoires, dont on pourrait pourtant croire à première vue qu’elles n’ont aucun rapport.

Mais n’oubliez pas, quiconque met le pied dans mes mondes, ou pose un œil sur ces lignes, se retrouve irrémédiablement embarqué dans un entrelacs de labyrinthes multidimensionnels.

Irrémédiable ne veut pas dire inextricable. Vous êtes cependant encore très loin d’avoir déniché la sortie. Mais le fait de suivre Rodica et Ion pendant quelques pages vous en rapprochera. Et eux se sentiront rassurés de vous savoir là.

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