L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Terre promise (1)

Quarante ans. C’est long, pour une histoire d’amour. D’ordinaire, on raconte qu’elles ne durent pas, et qu’elles finissent mal, en général. Pas cette histoire-là. Une femme ? Bien sûr. Mais pas seulement, et pas depuis quarante ans. Mais avec son pays, leur pays, en revanche…

19 novembre 2015 — Roissy 15 H

Étrangement calme. J’aimerais vous raconter que j’ai le cœur qui bat à tout rompre, que je brûle d’une impatience presque maladive, que je n’arrive plus à me concentrer sur quoi que ce soit tant je suis rongé par l’expectative, comme un gosse qui tourne et se retourne dans son lit durant la nuit de Noël. Mais il n’en est rien.

Je suis, au contraire, étrangement calme. Apaisé. Peut-être est-ce le fait de savoir que cette fois, les contrôles divers et variés étant franchis — depuis quatorze ans, grâce à quelques abrutis meurtriers et autant de gouvernements guère plus malins qu’eux, il n’est plus possible d’associer un voyage en avion à un simple plaisir, tout n’est plus que contrainte, chicanes et mesquineries administratives —, plus rien ne va m’empêcher d’atteindre mon but.

Et quel but !

Le terminal 2E est lui aussi extraordinairement paisible. La destination, en dehors de ceux qui rentrent chez eux, n’attire que quelques fous dans mon genre.

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La présence incongrue d’une boîte postale et le calme étrange d’un terminal. © Iulia Badea-Guéritée

Alors, j’attends. Mes compagnons de voyage devinent bien comme l’esquisse d’un sourire sur mes lèvres, un sourire qui s’entête et ne veut pas disparaître. Et qui va aller s’élargissant dans les heures qui viennent.

Mais c’est tout. Et ce calme-là est déjà une bonne chose, signe avant-coureur de tant d’autres.

Comment peut-on tomber amoureux d’un pays dont on ne parle jamais et que l’on n’a jamais vu ?

Il a suffi d’un écran de télévision, par un bel été dans le sud de l’Angleterre, il y a bientôt quarante ans. Un écran de télévision où un incroyable feu follet est apparu et s’est mis à danser, sauter, pirouetter et virevolter, entre des barres, sur une poutre, sur un tapis. Un feu follet aux grands yeux noirs, graves, et à la peau pâle, si pâle, que l’auteur de ces lignes, sans bien comprendre ce qui lui arrivait à l’époque, en est tombé amoureux.

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Un feu follet…

Il n’était pas bien vieux, et forcément mal équipé pour expliquer ce qu’il ressentait. Le pays du feu follet, il n’en avait, jusqu’alors, presque jamais entendu parler. Il avait bien lu Tintin et le sceptre d’Ottokar, avec cette Syldavie d’opérette assez délibérément inspirée du pays en question, dans sa version des années Trente. Et Le château des Carpates. Sans pour autant faire le lien.

Son séjour estival outre-Manche terminé, sentant comme un creux inexplicable entre ses côtes et au niveau de son œsophage, il a alors entrepris d’en savoir plus sur la terre natale du feu follet.

Il venait ainsi de mettre le doigt dans un délicieux engrenage dont il ne s’extirperait plus jamais. Dont il ne veut toujours pas s’extirper.

Preuve que les histoires d’amour, ça peut effectivement durer quarante ans. Et même ne jamais prendre fin…

19 novembre 2015 — Roissy 15 H 45

“Buna ziua.” L’hôtesse est évidemment jolie, et par ces simples mots, elle me fait comprendre que je suis déjà, enfin en train de passer de l’autre côté.

Dans trois heures, j’y serai. Mon cœur va-t-il se décider à s’emballer, cette fois ? Un petit peu, quand même.

En réalité, ce qui se passe en moi est plus complexe. C’est plutôt comme si j’avais le sentiment que les choses se mettaient finalement en place. Car au bout de quarante ans de passion, de lecture, d’écriture, et de rencontres toujours merveilleuses, c’est aujourd’hui la première fois que je pars en Roumanie, cet autre “chez moi”, virtuel, romantique, onirique.

Seulement maintenant ? En quarante ans, je n’ai jamais trouvé le moyen d’y aller ? N’est-ce pas plutôt que je repoussais l’échéance ? De peur, peut-être, de voir mon rêve se dissiper une fois atteint ?

Rien ne saurait être plus loin de la vérité.

D’ailleurs, quelques-uns de mes amis roumains me l’avaient dit, et j’avais trouvé leur inquiétude touchante : “J’espère que tu ne seras pas déçu.”

(Le moment d’une parenthèse me semble venu :

Je me rends bien compte que, pour beaucoup de mes lectrices et lecteurs français, je suis plus ou moins en train de dire n’importe quoi. Comment est-il possible de s’enflammer à ce point pour cette région de l’Europe quand nous, en Occident, nous enthousiasmons si aisément, et constamment, pour d’autres ailleurs, plus colorés, plus chauds, plus exotiques, plus dans le vent : la Chine, le Brésil, les Etats-Unis, les déserts où qu’ils se trouvent ? Tout, mais pas, jamais l’Europe de l’Est, que nos intellectuels, le plus souvent, continuent d’associer sans réfléchir à la grisaille, la lourdeur, la tristesse. Et que beaucoup, ne nous voilons pas la face, méprisent purement et simplement.

Un jour, dans l’hebdomadaire où je travaille, alors que nous discutions de l’éventualité de consacrer plusieurs pages à la Roumanie à la veille du Salon du Livre de Paris 2013, dont elle était le pays invité (ce qui, en soi, était déjà surprenant), une collègue a brutalement torpillé mes ambitions en déclarant froidement : “Moi, la Roumanie, ça ne me fait pas rêver…”

Moi si. Aujourd’hui plus qu’hier, et moins que demain. Et si vous ne comprenez pas, je n’y peux rien. J’ai essayé d’expliquer : j’ai évoqué l’Histoire, fascinante, la musique, qui m’emporte, la beauté, des paysages et des gens. Mais en fait, l’amour, ça ne s’explique pas.)

Non, je ne serai pas déçu, je le sais déjà. Avec moi, la Roumanie part gagnante, elle ne peut pas me décevoir. Pourquoi ? Parce que je ne la juge pas. Et parce que je ne m’attends à rien de précis. Je viens pour voir, pour écouter, goûter et apprendre.

Je sais ce que redoutaient mes amis. Que je sois horrifié, rebuté, ou juste désarçonné par les contrastes violents qui m’attendent, par la ruine qui côtoie la richesse, par les contradictions omniprésentes, par la misère, ce qu’eux perçoivent comme la brutalité de leur société. Mais qu’ils se rassurent. Si c’est la première fois que je viens chez eux, “chez moi”, ce n’est pas la première que je me rends à l’Est. Je suis bien souvent allé en Ukraine, une société infiniment plus brute que son équivalent roumain. Et je suis aussi allé encore plus au nord et à l’est, dans la capitale de la brutalité par excellence, celle d’un empire qui refuse d’admettre qu’il a disparu et qui n’a de cesse de rappeler à ses voisins (ses vassaux ?) qu’ils lui appartiennent encore et toujours : Moscou. Et même à cette vilaine citadelle rouge et noire, j’ai trouvé des qualités et des charmes.

Alors, mes amis ne doivent pas avoir peur, leur terre va me plaire, elle va plus que me plaire : je vais l’aimer.

S’intéresser au pays, à sa langue et à son peuple, en France à la fin des années Soixante-dix et au début des années Quatre-vingt, c’est se heurter quasiment au néant.

Il est encore au lycée qu’il décide d’apprendre la langue. Or, il ne vit même pas à Paris, mais en province, dans une ville sans grande importance, où il ne peut espérer trouver ni méthodes, ni professeur. Tout ce qu’il peut faire, c’est, à la bibliothèque de son établissement, lire et relire l’article, modeste, que l’Encyclopædia universalis consacre à l’objet de ses rêves. Un jour, dans une librairie, il s’achète aussi un guide touristique, qu’il finit par connaître presque par cœur.

Et c’est tout.

Quand il le peut, il suit les matchs de rugby — originaire du sud-ouest, sa famille aime ce sport et lui a communiqué ce goût-là — de l’équipe en bleu-jaune-rouge, lors de ses tournées à l’Ouest. Il détaille les revues historiques sur la Première et la Seconde Guerre mondiale, en isolant, tel un chirurgien, les passages qui concernent les combats menés par le petit royaume. Mais ils sont si rares, et la plupart du temps si irrespectueux ou indifférents qu’ils le laissent toujours sur sa faim, quand ils n’éveillent pas en lui un sentiment de colère.

Il s’efforce obstinément de partager sa passion avec ses proches, qui l’écoutent avec curiosité, sans comprendre ce qui le fascine ainsi dans ce pays qui ne les a jamais intéressés, et avec ses parents qui, eux, ne l’écoutent pas.

Petit à petit, il s’habitue à ce silence, apprend à se taire, à ne plus en parler qu’à ses amis les plus fidèles.

Tout en se jurant que cette langue, il l’apprendra, et qu’un jour, il partira, là-bas.

19 novembre 2015 — Dans le ciel 19 H

L’avion tremble et ballotte depuis déjà quelques minutes. Des turbulences. Je ne suis pas vraiment inquiet, mais quand même, ça dure. Calmement, Iulia, ma compagne de voyage à qui je dois en grande partie d’être à bord ce soir-là, m’explique que nous sommes en train de survoler les Carpates, et que c’est toujours comme ça à ce moment du voyage.

Mon sourire, que j’ai de plus en plus de mal à contrôler, s’élargit. Les Carpates ! Qui viennent de fêter mon passage en secouant sans ménagement l’Airbus dans lequel je suis assis.

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Ravies de me voir arriver, qu’elles étaient. © http://www.travmonkey.com/8-reasons-visit-romania/

Ce n’est déjà plus un rêve. Dans une heure, nous nous poserons.

Oui, c’est à Iulia Badea-Guéritée que je dois d’être là, elle qui m’a convaincu de rédiger des essais pour deux recueils publiés par les éditions Adenium : un, Je suis Charlie ?, sur les conséquences de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, en janvier, l’autre, le plus récent, sur le dialogue entre les religions dans l’Europe unie (ceux qui me connaissent ne manqueront pas d’être surpris que j’aie pu y participer, et pourtant). C’est à l’occasion du lancement de ce dernier que me voilà invité à venir à Bucarest, avec l’aimable et généreuse complicité de Radu Magdin et de Smartlink Communications.

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La sortie d’un nouveau livre est toujours un moment exceptionnel, magique.

Demain, je dois prendre part à la présentation de notre ouvrage collectif, qui rassemble quarante-cinq textes et dialogues, et des auteurs roumains et français, bien sûr, mais aussi anglo-saxons, catalan, hongrois. Tous ne seront pas là, bien sûr, et je suis honoré, justement, d’avoir la chance de pouvoir assister à l’événement.

Un honneur qui se double d’une joie sans limites, celle de voir quarante ans de patience sur le point d’être récompensés par ce qui est, pour moi, le plus beau des cadeaux.

J’arrive…

Retrouvez bientôt la suite de mon voyage et de mes impressions dans la deuxième partie :

Terre promise (2)

D’une auberge à l’autre

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7 Comments

  1. Dizzy

    Je sais que j’ai un peu l’âme d’une midinette, mais là, quand même, un irrépressible petit frisson me parcourt l’échine. Peut-être la plus belle histoire d’amour qu’il m’ait été donné de lire…

  2. Gavan maria

    Helas! Cher Raymond, super reve de Roumanie. Tu es toujours bien venu dans mon pays Comment trouver la partie nr 2 ? M

    • admin

      Chère Maria,

      encore quelques jours, et la partie 2 sera disponible !

      Multumesc. Pentru toate, si mai mult!

  3. negulescu

    je suis ravie de votre histoire, le titre de l`essai me fait penser a la bible, c`est bien impressionnant d`aimer 40 ans un pays inconnu, qui a traverse bien des epreuves pendant l`epoque du communisme! Je serai enchantee de lire la suite, je l`espere prochainement

    • admin

      Draga Ileana, multumesc!
      La suite (qui compte encore six chapitres) est disponible sur ce blog. Et une version longue devrait être publiée en roumain en Roumanie d’ici la fin de l’année.
      Encore merci de votre réaction, qui me touche profondément.

  4. C’était si loin, la Terre promise : à trois heures d’ici !

    Après une petite dureté à la détente, bien dans mes habitudes, j’ai dévoré l’ensemble tout d’une traite. Passionnant et émouvant, tout ça.

    Cette histoire d’amour d’un pays, née de l’amour d’un feu follet dont la flamme n’était d’ailleurs pas passée loin de mes treize ans, tu me l’avais racontée maintes et maintes fois, de différentes manières. Pour moi, tu as toujours été un Roumain imaginaire en exil. Et quand on connaît la force de ton imaginaire, ce n’est pas un vain mot…

    En exil, tu l’as été un peu partout : en province, en banlieue, dans la marine, dans la Malincherie, en ‘Ouflande, et même dans tes nombreuses passions. Je ne sais pas de quoi patience est mère, mais le beau fruit se pose là !

    L’histoire est féerique et ses ramifications aussi. Lire, au-dessus du mien, des commentaires en roumain et savoir que Terre promise est déjà traduit dans cette langue, qu’il va être lu là-bas…

    En attendant, vivement qu’on en reparle de vive voix !!

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