Et si, alors que l’hiver tarde, comme toujours, à s’installer chez nous, nous parlions d’été. Un été en particulier. L’été 1944.

Encore ? Oui. Parce que je crois que nous n’en aurons jamais fini de revenir sur cette guerre-là. Si seulement cela pouvait nous éviter de nous jeter tête baissée dans la prochaine. Mais je n’y crois pas. Vous me connaissez, pessimiste en diable (oui, j’ai bien dit en diable, et je l’ai fait exprès).

Au lieu de tirer les leçons des guerres précédentes, nous nous en servons au contraire pour justifier les suivantes.

Donc, si je choisis cet été-là, c’est d’une part, je le répète, parce que nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question, et d’autre part parce que l’été en question a été riche en événements un peu partout en Europe et dans le monde, et pas seulement en Normandie…

Tout avait en réalité commencé au printemps de cette même année. À l’époque, la Roumanie faisait encore partie de l’Axe, une erreur de calcul (mais avait-elle vraiment le choix ?) qu’elle a chèrement payée, des années durant.

Et pour Bucarest, le 4 avril 1944, tout avait commencé comme ça :

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Résultat, après le passage des bombardiers américains, la capitale roumaine déplorait, pour la seul journée du 4 avril, 2 942 tués et 2 411 blessés.

La 15th Air Force américaine et la RAF étaient ensuite revenues frapper les grandes villes du pays, ses infrastructures et, bien sûr, les installations pétrolières de Ploesti.

C’est en lisant un article à ce propos dans l’excellente revue Historia (la version roumaine, évidemment, vous imaginez un sujet comme ça traité par l’un ou l’autre de nos magazines historiques ?) que je suis tombé sur ce petit passage tragicomique : “Ceux qui étaient en âge d’être scolarisés entrèrent alors sans le vouloir dans la plus longue période de vacances de leur vie, qui dura d’avril à octobre. Beaucoup durent secrètement remercier les Américains pour ces bombardements à l’origine de leurs vacances.”

Les habitants des grandes villes, en effet, quand ils le purent, décidèrent d’envoyer leurs enfants se réfugier à la campagne.

Et c’est ainsi qu’au bout de mon trajet de RER matinal, je me suis retrouvé avec une histoire toute neuve, dont je vais vous donner maintenant quelques éléments.

 

L’Été de la Reine

Roumanie, région de l’Arges, juin 1944.

Ion a 6 ans, et il passe, il en est sûr, les plus belles vacances de sa vie. Avec sa mère, ils ont quitté Bucarest dès la mi-avril, alors que les bombardements alliés se multipliaient, pour se réfugier dans le village de ses grands-parents maternels, blotti dans les contreforts sud des Carpates.

Et depuis qu’il est là, il mène une existence paisible, pleine d’aventures et de rêves. Bien sûr, il y a les diverses corvées qu’il n’est déjà plus trop petit pour accomplir, et dont son bunicul (son grand-père), un peu sévère, ne manque jamais de le charger. Il y a aussi les devoirs que sa mère, désespérée, tente de lui imposer : un peu de lecture, un peu de calcul. Jamais rien de bien méchant, jamais assez, en tout cas, pour l’empêcher de s’éclipser dans la chaleur de ce mois de juin crucial pour toute l’Europe.

Et quand le petit Ion s’éclipse, c’est pour retrouver sa chère, nouvelle amie : la grande Rodica.

Rodica est une vraie grande. Pensez, elle a 12 ans. Rodica sait des choses, beaucoup de choses, ce qui impressionne le petit Ion. Et puis, elle a ces yeux noirs qui semblent vous transpercer quand elle n’est pas contente, et qui s’illuminent dès qu’elle sourit. Heureusement, elle sourit plus souvent qu’elle n’est en colère. Et de longs cheveux châtain coiffés en une longue tresse qui danse derrière elle quand elle court, à laquelle Ion aimerait s’accrocher pour se laisser emporter à sa suite.

Rodica habite chez sa grand-mère, à deux maisons de chez ses grands-parents, et dès qu’il est libre, c’est chez elle qu’il accourt, le cœur battant.

Il est un peu amoureux, Ion, même s’il ne sait pas que ça s’appelle comme ça.

Pour Ion, les journées d’été se suivent et, à cause des corvées du grand-père, se ressemblent, mais grâce à Rodica, elles ne ressemblent jamais complètement non plus.

Car si elle sait des choses, Rodica a aussi des idées. Et elle a décidé, elle qui vient de la vilaine ville de Ploesti, si souvent bombardée par les Alliés à cause de tout le pétrole que l’on y trouve, qu’elle ne rentrerait jamais chez elle, et qu’elle consacrerait toute sa vie à découvrir les secrets des montagnes.

Et Ion, fidèle assistant de la grande exploratrice, est ravi de prendre part à l’aventure.

Leurs expéditions se déroulent le plus souvent en deux temps. Ils se retrouvent un peu avant le déjeuner, moment où Rodica lui annonce le programme de la journée. Puis, une fois que tout le village, bêtes et hommes, s’assoupit dans la chaleur écrasante de l’après-midi, ils s’élancent.

Parfois, ils ne vont pas bien loin. Juste au bout d’un champ ou à l’orée d’une clairière. Là, ils s’allongent et contemplent le ciel, voient passer les vagues de points noirs grondant qui s’en vont porter la mort et le feu de l’autre côté des montagnes, laissant derrière eux la résille mouvante de leurs traînées de condensation.

Par deux fois, ils assistent même à des combats aériens, et suivent, fascinés, le ballet fou des chasseurs qui se poursuivent, ne sachant plus trop pour qui ils sont.

Dogfight

Mais parfois, la grande exploratrice décrète qu’il leur faut s’enfoncer dans les forêts qui couvrent les flancs des montagnes. Et Ion la suit, même si, secrètement, il a toujours un peu peur.

PADURE

C’est qu’elles sont pleines de légendes, ces forêts, et que les vieux du village, même le redoutable bunicul de Ion, racontent bien des choses terribles à leur sujet. Des choses terribles que Rodica veut voir de ses yeux. Pour y croire. Ou en rire. Elle est comme ça, Rodica.

Ainsi, un jour, dans le creux d’une étrange vallée un peu sombre, et alors qu’ils sont déjà en retard et savent l’un et l’autre qu’ils vont se faire sérieusement gronder à leur retour, ils aperçoivent une vieille tour à demi en ruine.

C’est là que commencera véritablement leur aventure, là que débutera l’Été de la Reine.

Et, non, en dépit des apparences, ce n’est pas un conte pour enfants…