L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Nous sommes tous Caïn et Abel

Choqué, écœuré par la saturation d’images violentes qui se bousculent sur nos écrans, et profondément ébranlé par le dernier drame absurde et ignoble en date, l’assassinat de Jo Cox, j’ai cherché quelque chose à dire, à écrire.

Je sais que ce blog file un mauvais coton, que je ne publie plus ici que des textes tristes, qui vous invitent rarement à voyager dans d’autres mondes. Du reste, je sais aussi que l’on me reproche souvent de n’écrire que des histoires lourdes de chagrin et de sang. Mais en même temps, que voulez-vous, mon imaginaire se nourrit de ce qui l’entoure, et de ce qu’il sait de l’humanité.

Alors, oui, j’ai cherché quelque chose à dire, à écrire. Et je me suis aperçu que je l’avais déjà dit, déjà écrit. En mars 2015, la maison d’édition roumaine Adenium m’avait demandé (ainsi qu’à bien d’autres auteurs) de réfléchir aux attentats liés à Charlie Hebdo. J’avais donc rédigé un texte, paru en mai 2015 dans un recueil intitulé Je suis Charlie ?

Je vous le livre ici, c’est tout ce que je peux faire.

Plus d’un an plus tard, je pourrais ajouter aux horreurs que j’évoquais alors toutes celles que nous avons vécues depuis, des attentats du 13 novembre à la mort tragique de la malheureuse Jo Cox.

À quoi bon ?

 

567c-Palerme--Normanni--chapelle-palatine--Cain-tue-Abel

“Mal du siècle ou mal éternel ?

Le 7 janvier, deux imbéciles massacrent à la Kalachnikov toute une rédaction sans défense. Du reste, une rédaction est toujours sans défense, ce n’est pas un objectif militaire, pas plus qu’une université, un métro, une église ou deux tours à Manhattan.

C’est justement pour cette raison que ces deux crétins sinistres l’ont prise pour cible. Et qu’ils ont abattu sans merci tous ceux qui se trouvaient là. Le but était, purement et simplement, de faire le mal. Avant d’être tués à leur tour. Comme c’est généralement le cas des auteurs d’actes de ce genre. Mais pas tous. Qu’on se souvienne d’un autre imbécile, en Norvège, qui, à lui seul, a fait plus dégâts, plus de victimes innocentes que ses deux homologues. Et qui risque de passer encore de longues années derrière les barreaux.

Ses deux “homologues” ? Mais voyons, ils n’avaient pas la même cause, on ne saurait les mettre sur un même pied.

Bien sûr que si, on le saurait. Plus dur encore, il le faudrait. Car entre un fou furieux d’extrême droite qui mitraille des adolescents qui, à ses yeux, ont le tort de ne pas être du même parti et de promouvoir la tolérance, et deux abrutis prétendant tuer au nom d’un monothéisme, quel qu’il soit, personnellement, je ne vois pas de différence.

À chaque fois que se produit un drame de cet ordre — et il faut hélas reconnaître qu’ils sont de plus en plus fréquents, la médiatisation y est forcément pour quelque chose —, on ne peut échapper à la succession de « spécialistes » qui viennent alors se bousculer sur nos écrans et dans les pages de nos journaux. Spécialistes de l’islam, spécialistes du Moyen-Orient, spécialistes des néonazis, spécialistes des jeunes de banlieues, spécialistes de leurs parents, spécialistes de l’éducation, spécialistes de l’antisémitisme, spécialistes du terrorisme, spécialistes des Kalachnikov, spécialistes des spécialistes… Et tous de vouloir analyser à chaud ce que l’on ne comprend pas encore, ce que l’on ne peut évidemment pas encore comprendre.

En réalité, il n’y a rien à comprendre. Confronté à l’horreur, l’être humain invoque aujourd’hui les « spécialistes », dont il espère qu’ils lui expliqueront pourquoi a eu lieu telle ou telle tragédie, comme autrefois, c’était de ses prêtres et de ses prophètes et devineresses qu’il attendait des explications à la folie de son monde.

Si le terrorisme avait existé dans l’Antiquité, nul doute qu’il aurait eu un dieu à lui tout seul, et tout un clergé pour aller avec. De la même façon que nos sociétés ancestrales s’étaient dotées de divinités et de prêtres pour rendre un culte à la guerre. La guerre, ce mal inventé de toutes pièces par l’homme, et qui était incarné par un dieu ou une déesse, au même titre que la fécondité, les orages, la famine. La guerre, seule catastrophe naturelle totalement artificielle. Même dans nos sociétés judéo-chrétiennes, nous avons créé les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Et si trois d’entre eux sont des maux auxquels nous ne pouvons rien, la Famine, la Pestilence et la Mort (ou le Temps, selon les traditions), le quatrième, lui, n’est autre que la Guerre.

Aussi devons-nous l’admettre, le drame de Charlie n’est pas un mal du siècle. Pour plusieurs raisons. Ce qui en fait un mal du siècle, c’est un autre fléau de notre temps : les médias. Les médias, toujours en quête de réponses rapides à des événements qui, au maximum, ne doivent pas tenir plus d’une semaine à l’écran, qu’il s’agisse du massacre d’une rédaction, d’un carnage dans une université, ou d’un avion dont le pilote se suicide en entraînant avec lui tous ses passagers.

Alors que la question qu’il faut selon moi se poser, la question, en tout cas, que je me pose, n’est pas celle des motivations politiques ou religieuses des coupables. Immanquablement, outre le ballet des spécialistes que nous avons évoqué, nous avons aussi droit, à chaque attentat, à de grandes déclarations vibrantes de la classe politique, qui nous assure, sentencieuse, que les criminels, en fait, en veulent à notre « mode de vie ». À nos « libertés », aussi relatives soient-elles. À nos « valeurs », qui sont celles de la paix et de la démocratie. Le dire, c’est déjà leur faire trop d’honneur. Ce ne sont que des monstres, comme l’humanité en produit jour et nuit. À certaines époques, ils étaient inquisiteurs et brûlaient les femmes un peu trop libres sur le bûcher, en invoquant la justice divine. Ils étaient médecins, ingénieurs, techniciens, et faisaient mourir chaque jour dans les chambres à gaz des milliers de femmes, d’enfants et de vieillards en invoquant la pureté présumée de leur race. Ils étaient commissaires politiques ou simples membres de leurs pelotons d’exécution, et ils fusillaient à tours de bras dans les forêts de l’Est, en invoquant la dictature du prolétariat et des lendemains qui ne pourraient que chanter. Certains d’entre eux étaient prêtres de Tlaloc et sacrifiaient des milliers de victimes sur les autels ruisselants de sang de leurs temples pyramidaux. D’autres allaient garrotter les plus jeunes jolies filles de leur peuple sur les sommets des Andes pour plaire à d’autres dieux. D’autres encore étranglaient ou égorgeaient des hommes et des femmes dans les tourbières du nord de l’Europe. Toujours pour de bonnes raisons : des récoltes abondantes, la volonté des dieux, le bonheur absolu.

Alors, non, quand une horreur comme le massacre de la rédaction de Charlie survient, ce n’est pas la liberté d’expression qui est visée. Fondamentalement, quand des hommes armés ourdissent un complot qui doit se conclure par la mort de dizaines, de centaines ou de milliers de civils qui, eux, c’est le propre des civils, sont désarmés, c’est autre chose qui est à l’œuvre. Quelque chose de beaucoup plus ancien, d’ancestral. C’est notre pulsion de Caïn qui se cherche un Abel à martyriser. Tout le reste, tout le vernis politico-religieux, n’est qu’un prétexte. Le résultat final est de toute façon toujours le suivant : à un moment donné, un groupe d’hommes perd le contrôle de ce qui est censé faire notre humanité. Et ce groupe social se réunit alors (en secret, mais pas toujours) et décrète que tel ou tel autre groupe social doit mourir. Qu’il s’agisse de dignitaires nazis partageant une table luxueuse dans une villa à Wannsee, de jeunes de banlieue se préparant à « venger le Prophète » en fusillant des journalistes et des dessinateurs, ou du clergé d’une quelconque divinité qui affirme soudain que la divinité en question a un besoin urgent, et impérieux de sang, à l’origine, le déclencheur est une pulsion. Une pulsion de meurtre.

La seule différence, entre eux et nous, entre ceux qui passent à l’acte et la vaste, l’écrasante majorité d’entre nous, c’est ce qui fait qu’eux, justement, franchissent le pas. Et les spécialistes, toujours eux, de nous régaler de profondes réflexions sur ce qui peut pousser un homme, plutôt qu’un autre, à subitement se transformer en bombe humaine. Hélas, en réalité, je ne suis pas certain que l’on puisse le déterminer. Nous sommes tous capables des pires horreurs comme des gestes les plus altruistes, et rien ne permet de savoir ce qui fait que certains deviennent des tueurs en série, des tortionnaires ou des terroristes, alors que la plupart des autres, eux, continuent sagement de haïr leur prochain en silence. Les spécialistes — les revoilà — vous parleront alors du poids de l’éducation, du carcan social, du sentiment d’enfermement et d’échec. Une fois encore, tout cela est illusoire. Combien de gens qui ont l’impression d’échouer dans leur vie choisissent-ils de massacrer leurs semblables ?

Après le drame qui a coûté la vie à la rédaction de Charlie Hebdo, les médias occidentaux, français en premier lieu, se sont adonnés à une orgie, prévisible, de complaisance et de bons sentiments. Puis, inévitablement, il y a eu récupération, il y a eu cette floraison de « Je suis », sur les murs, dans les journaux, dans tous les pays. Pris pour cibles par les tirs aveugles et barbares des séparatistes russes deux semaines après le massacre de Charlie, les Ukrainiens ont tous dit « Je suis Volnovakha », ou « Je suis Marioupol », lieux de deux incidents particulièrement sanglants. D’autres diront aujourd’hui « Je suis Kenya ». La formule est lancée. Surmédiatisée, elle a perdu tout son sens, si même elle en a jamais eu un.

Personnellement, je ne suis pas Charlie, je ne peux pas l’être. Je ne me suis pas retrouvé, impuissant, face à la gueule noire et menaçante d’une Kalachnikov qui a craché ses balles sur moi, me fracassant la poitrine et le crâne, mettant soudainement fin à mes rêves, mes envies, mes désirs, m’arrachant violemment à mes proches au nom de prétendues idéologies, religieuses ou autres.

Non, personne n’est Charlie. La formule semble avoir jailli, toute prête, des bureaux d’un cabinet de consultants en publicité. Peu m’importe sa genèse, ce qui compte, c’est qu’elle a rempli son office à une vitesse foudroyante. En trois mots, il est devenu possible de symboliser la tragédie, d’en dénoncer les auteurs — il suffisait de prononcer ce mantra bien pratique pour faire comprendre qu’on ne les soutenait pas, ces assassins. À l’abri derrière cette formule magique, les politiques ont pu faire ce qu’ils aiment : de la politique. On a vu quelques personnages peu reluisants venir jouer des coudes pour se retrouver au premier rang de la « marche républicaine ». Puis ces messieurs-dames, après avoir marché quelques minutes, sont remontés dans leurs bus après avoir amusé la galerie, abandonnant la rue à un million et demi de gens qui croyaient, eux, qu’il était de leur devoir ce jour-là « d’être Charlie ».

Passé le choc de l’événement, je suis au regret de devoir vous dire que nous ne pouvons pas être Charlie. Parce qu’en y réfléchissant bien — une réflexion effrayante, j’en conviens —, nous portons tous aussi en nous le germe de ce malaise de l’humanité, de cette soif de massacre, cette volonté de détruire des vies innocentes tout simplement parce que c’est « facile ».

Interrogez-vous sur ce qu’a ressenti le copilote de l’Airbus de German Wings à l’approche des montagnes qu’il visait délibérément, alors que derrière lui, le pilote tentait désespérément d’ouvrir la porte de la cabine et que les passagers hurlaient leur terreur brute à l’idée de ce qui allait survenir. Interrogez-vous. Qu’a-t-il éprouvé ? De la joie ? Un sentiment de puissance quasi-divine ? Ou rien ? Si vous trouvez la réponse, si, pendant quelques fractions de secondes, vous entrez dans ses pensées malades, vous comprendrez alors qu’il a ressenti ce que les monstres qui ont massacré Charlie Hebdo et ceux qui ont assassiné des dizaines d’étudiants au Kenya ont dû ressentir eux aussi.

Car ce Mal est éternel, et nous le portons en chacun de nous. Il est atavique, et il n’a pas grand-chose à voir avec la liberté d’expression, ni même avec la politique.

Nous sommes tous Caïn et Abel.”

Previous

Dans Paris, la nuit, sous la pluie…

Next

Noces d’émeraude

2 Comments

  1. J’aime : Les grands Inquisiteurs ou les prêtres de Tlaloc mis sur le même plan que les petits voyous du djihad — et le pilote suicidaire-massacreur de la Germanwings.

    J’aime aussi : Je suis Charlie comme slogan publicitaire à récupération politique immédiate.

    J’aime énormément les “spécialistes des spécialistes”.

    J’adore : Nous sommes tous Caïn et Abel !

    Mais au fond, ça se passe de commentaire…

    • admin

      Merci Persée.

      Non, ça ne se passe pas de commentaire. L’idée est aussi de parler et faire parler. Surtout quand, en échange, on reçoit des commentaires comme les tiens.

      Merci, une fois encore…

      R.(R.)

Laisser un commentaire

Powered by WordPress & Theme by Anders Norén