L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Le miroir de la mémoire

Il y a quatre ans exactement, j’ai entamé la rédaction d’une nouvelle, ce qui, vous le savez, n’est pas mon mode d’expression favori. Mais là, ça s’imposait, pour trois raisons.

Tout d’abord, la veille, une amie irremplaçable, née sur les flancs des Carpates, avait perdu quelqu’un qui lui était très cher, ce qui m’avait beaucoup touché. Ensuite, le 11 novembre, comme à chaque fois, je n’avais pu m’empêcher de penser à celui de mes deux grands-pères qui avait vécu toute la guerre. Et le soir même, j’avais enfin découvert le nom d’un morceau que j’avais toujours aimé, toujours trouvé très émouvant, et dont les harmonies poignantes m’avaient toujours paru liées au sacrifice inutile de toute cette génération.

Ce trop-plein d’émotions a donné ce qui suit :

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Ce texte, court, devrait logiquement s’inscrire dans une série de nouvelles. En fait, il pourrait même s’inscrire dans trois séries différentes. Une qui serait consacrée à la Première Guerre mondiale, projet qui m’obsède depuis quelque temps déjà. Une qui tournerait plus généralement autour du thème de la guerre sous toutes ses formes. Une qui serait dédiée à l’histoire de la Roumanie.

Et La Charge se trouverait au croisement, mini-passerelle entre trois points de vue sur une même chose. Ou pas. Peut-être n’en ferai-je rien, pour finir, car La Charge se suffit à elle-même.

Curieuse façon de rendre hommage à mon grand-père français (qui se sentait tout à fait français, et même gascon, malgré sa part de sang cubain), n’est-ce pas ? En évoquant le sacrifice de ces cavaliers à l’autre bout de l’Europe, dans des combats dont il n’eut sans doute jamais idée de son vivant.

Peut-être aurait-il compris. Ou pas. Je ne sais pas, je ne l’ai pas connu, il est mort un an avant ma naissance. Il n’a jamais pu me raconter sa guerre, qui fut terrible et le marqua à jamais. Il serait probablement surpris — lui dont la mère avait quitté son île pour un si grand voyage vers l’Est — de voir son petit-fils être lui-même attiré encore plus à l’Est.

Car pour moi, la guerre, c’est aussi celle des autres, ces autres que je considère comme les miens. Les Ukrainiens. Et les Roumains. De 1914 à 1917, les Ukrainiens furent emportés dans la tourmente au nom de l’empire russe, et ils furent fauchés par dizaines de milliers dans les vaines offensives tsaristes, pour le compte d’un pouvoir dont ils n’avaient jamais voulu.

Quant aux Roumains, à la fin du mois d’août dernier, ils ont célébré le centenaire de leur intervention dans la Première Guerre mondiale aux côtés des Alliés. Personne, ici, ne s’en soucie, évidemment. Pour la petite Roumanie (moitié moins grande à l’époque qu’aujourd’hui), cette décision eut des conséquences tragiques. Au mieux, la participation roumaine à la Grande Guerre a droit à une mention, une phrase en passant dans les écrits de nos historiens et de nos spécialistes qui, quand ils ne disent pas de sinistres bêtises, se contentent de signaler que le pays fut écrasé en quelques mois par les Allemands. Et c’est tout. Du reste, ils n’ont guère plus de temps et d’espace à accorder aux Russes, sinon pour dire qu’ils étaient incompétents et ont été battus, ce qui est très loin de la réalité. Ni aux Serbes, qui ont résisté seuls pendant près d’un an avant de succomber. Non, ils n’ont de mots que pour la Marne, Verdun, un peu de Somme, quand même, mais pas trop non plus, et puis les mutineries, et l’entrée en guerre des Américains, ah, les Américains…

En quelques phrases, la voici donc, cette guerre roumaine. Après de longues tractations, le roi de Roumanie, pourtant d’origine allemande, choisit de rejoindre le camp des Alliés, qui lui avaient fait maintes promesses. Londres et Paris lui avaient garanti deux choses : il pourrait récupérer la Transylvanie, majoritairement peuplée de Roumains, et eux-mêmes se chargeraient d’attaquer la Bulgarie pour empêcher cette dernière de le poignarder dans le dos. Quant aux Russes, ils avaient promis leur soutien. Alors, l’armée roumaine, mal préparée, s’élança avec enthousiasme, libéra les premières villes occupées depuis des siècles par les Autrichiens et les Hongrois. Puis le piège se referma. Les Russes n’intervinrent que mollement. L’offensive alliée contre la Bulgarie ne se matérialisa pas. Les Bulgares, épaulés par les Allemands et les Ottomans, passèrent à l’action. L’état-major roumain multiplia les erreurs, céda à la panique, les Austro-hongrois contre-attaquèrent. En novembre 1916, l’armée roumaine en était réduite à lancer sa cavalerie dans des charges inutiles pour tenter de retarder l’inévitable. Bucarest tomba en décembre. Durant toute l’année 1917, et jusqu’en mars 1918, les Roumains s’accrochèrent dans “leur” Moldavie, où la population fut en outre victime d’une monstrueuse épidémie de typhus. Encadrés par les Français de la mission du général Berthelot (encore aujourd’hui considéré comme un véritable héros national en Roumanie), ils rendirent coup pour coup aux Austro-hongrois et aux Allemands, qui ne progressèrent plus. Alors vint février 1918, l’empire russe s’effondra, il y eut Brest-Litovsk, et tandis que, de leur côté, les Ukrainiens se battaient déjà pour leur liberté, les Roumains, eux, encerclés, durent déposer les armes. Ils ne revinrent dans la guerre qu’en novembre, mais ceci est une autre histoire.

Ils finirent certes dans le camp des vainqueurs, mais à quel prix ? 750 000 des leurs, civils et militaires, avaient péri, soit 10 % de la population de l’époque.

Pour moi, c’est aussi cela, le 11 novembre. Passé depuis longtemps de l’autre côté du miroir, cette mémoire-là est désormais autant la mienne que la leur, et j’en suis fier, aussi fier que de la guerre de mon grand-père.

In memoriam. Puissent-ils tous être In paradisum.

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3 Comments

  1. Namerine

    Itou je suis fière de ce grand père et de ce grand frère.

  2. Très éclairant, ce texte, pour le profane que je suis. Il ferait une bonne préface pour La Charge.
    PS : La guerre des autres… Ça me dit quelque chose… Mais quoi ?! :)

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