L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

La Diatonie maladive (2)

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Yves Figuier a profité de son voyage en TGV pour éplucher tout ce qu’il a pu trouver sur Louis-Félicien Borand, compositeur dont deux œuvres ont été citées par Julien Dérimet, le SDF qui a avoué le meurtre de l’ingénieur Thierry Filioux.

Ce simple fait est déjà assez étrange, estime le détective, car même dans le milieu de la musique classique, Borand n’est connu que des amateurs, lesquels se divisent en deux camps : ceux qui considèrent qu’il a donné toute sa mesure avant la guerre et qu’il s’est ensuite perdu dans des expérimentations qui ne méritent même pas le nom de musique, et ceux qui, au contraire, soutiennent que c’est après la guerre que son talent a véritablement explosé, offrant alors au monde des œuvres uniques et formidablement avant-gardistes.

Figuier, dont les goûts musicaux ont souvent tendance à exaspérer son vieil ami et ancien partenaire Robert Trombonard [1], penche plutôt pour la deuxième école. Quoi qu’il en soit, il suffit d’un coup d’œil à la biographie de Borand pour admettre une évidence : la guerre, pour l’artiste, a été synonyme de rupture stylistique majeure…

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Louis-Félicien Borand est né à Bourges en 1910, dans une famille bourgeoise. Son père, Marcel, lui-même compositeur (pour l’essentiel d’oratorios et de pièces à caractère religieux d’un classicisme assumé), est pour le jeune Louis-Félicien, fils unique, un véritable tyran. Il l’oblige à étudier le piano et le chant dès l’âge de 5 ans (réformé pour raisons de santé, Marcel Borand, bien que s’étant porté volontaire, ne sera finalement mobilisé qu’en octobre 1918). Il l’inscrit à l’école nationale de musique de Bourges dès sa fondation en 1921, où le père devient d’ailleurs professeur de solfège et de musicographie, et où le fils donnera plus tard des cours de piano.

C’est donc malgré lui que Louis-Félicien Borand devient musicien professionnel. Il compose et publie ses premiers travaux dans l’indifférence générale, comme Élégie du printemps, poème symphonique, en 1934, et Nisus et Euryale, opéra en un acte, en 1935. La critique l’ignore, même après sa montée à Paris, où il semble qu’il ait tenté de rencontrer Francis Poulenc. Pire encore, son père rédige au sujet de Nisus et Euryale un billet incendiaire dans La portée biturige, revue trimestrielle réservée aux amateurs de musique classique et qui paraît à Bourges de 1899 à 1942.

Borand le jeune s’entête et s’essaie à tous les styles : après son unique symphonie, dite « du Père » (1937), qu’il dirige lui-même (« maladroitement, » d’après son géniteur, dans La portée biturige), et qui semble calquée sur Berlioz, il produit l’année suivante des Pièces pour clavecin dont on jurerait qu’elles ont été écrites par Rameau. Peu à peu, Louis-Félicien se taille la réputation, dans le milieu fermé des compositeurs, de n’avoir qu’un don, celui d’imiter. Ce que confirme la création de son deuxième poème symphonique, Les faunes, en 1938, parfaite réplique des premières œuvres de Debussy.

Jusque-là, toute son œuvre n’a apparemment eu d’autre but que de se concilier un père hautain et manifestement peu soucieux d’encourager son fils. En vain. C’est alors qu’en septembre 1939, Louis-Félicien Borand est mobilisé au sein du 95e régiment d’infanterie. Tout au long de la drôle de guerre, il continue à composer, et écrit régulièrement à ses parents. Seule sa mère lui répond.

Le 19 mai 1940, il est fait prisonnier par les Allemands dans le nord de la France, avec les débris de son unité. Un temps cantonné dans un Stalag en Westphalie, c’est là que l’on perd sa trace. Après la guerre, il affirme avoir simplement fait partie de l’orchestre de chambre formé par certains des prisonniers, ce que confirment les témoignages de quelques anciens du camp où il a été interné en juin 1940, le Stalag VI-K. Mais d’autres anciens disent ne l’avoir jamais vu.

De retour en France, c’est un homme amaigri et distant qui s’installe à Paris. Il rompt tout contact avec sa famille (il ne viendra même pas assister aux obsèques de son père, en 1949), et se met au travail sur des œuvres d’un genre résolument différent. Si, dès la première d’Hamadryas 38, en 1946, d’aucuns vont vouloir y retrouver sa tendance au « mimétisme musical », l’accusant entre autres de plagier Varèse et son Ionisation, à la sortie de son deuxième opus de l’après-guerre, Chants de colère et de métal, les détracteurs se taisent. Ce que propose en effet Borand est désormais si « autre » que la majorité des critiques préfèrent se désintéresser de lui, ne voyant en lui qu’un « faiseur de bruit » (Paul-Marie d’Entrelais, in Cahiers musicologiques, XLVIII, 17, 323-335, 1947).

Avant-guerre, sans doute toujours mû par son désir d’être reconnu par son père, Borand le jeune s’était également essayé à la critique. Il avait publié dans diverses revues, dont La portée biturige, s’en prenant par exemple avec virulence à l’ensemble de l’œuvre et au personnage même d’Albéric Magnard. À son retour en France, il ne semble vouloir se consacrer qu’à la composition. Ses œuvres sont données à Stuttgart, New York et Paris, et saluées par une critique élitiste absolument médusée. L’artiste lui-même se montre peu et communique encore moins. En 1949, il se rend à Seattle pour la première de Lamento di Zêta. En 1950, In a XiXi Glass, « pièce pour objets de verres », n’est jouée qu’une seule fois, à Bruxelles, et tétanise littéralement le public.

Après Fractured View, en 1951, le compositeur français part en tournée aux États-Unis de 1952 à 1955. Rentré en France, il produit coup sur coup deux autres œuvres encore plus inclassables, La Forêt par-delà le bleu, en 1956, et Huit, en 1957. C’est alors qu’il travaille à un opéra-fleuve intitulé Longue mort au Roi (qui débutait par un interminable et terrifiant solo de cloche grave) qu’il meurt, renversé par une voiture avenue d’Italie, le 12 novembre 1957.

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Figuier en est encore à ruminer tout ça quand il descend du car, sur la place de la mairie d’Enzêches. Là, il est accueilli par un Morvandec à la mine déconfite.

— Eh ben, cache ta joie… lui déclare-t-il après avoir récupéré sa valise dans la soute. T’en tires, une tronche.

— Tu vas pas me croire, lui répond le commissaire. Y a une nana d’Europol qui vient juste de débarquer.

— Europol ?

— Apparemment, Dérimet serait un tueur en série. Ou un copycat, comme elle a dit…

 

[1] Qui n’apparaît pas dans cette histoire. Depuis quelques années, Trombonard s’est installé à Bucarest où il exerce lui aussi le métier (qui l’ennuie), de détective privé. Certaines de ses enquêtes feront elles aussi l’objet de romans, comme expliqué ici.

 

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4 Comments

  1. Dizzy

    Bon eh bien bravo. La fiche Wiki est complète, ce me semble… Passons donc aux choses sérieuses… dit-elle, haletante.  

  2. En effet, la voilà, notre fiche Wikipedia ! Ta verve encyclopédique fait merveille…

  3. Dizzy

    Alerte: v’là t’y pas que Figuier a entrepris d’apporter ses précisions à la datation des œuvres de Borand. Cas d’école de la mise en abîme: quand un personnage apporte des compléments d’information à son auteur… o>:-o

    • admin

      C’est très exactement le but du jeu : que tout cela se mette à vivre par soi-même… ;)

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