L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

L’Auberge aux 196 883 portes

La vie, c’est quand même une drôle d’histoire.

Je reviens tout juste de mon premier voyage en Roumanie. Un voyage que j’aurais dû faire il y a trente ans exactement. À bord de ce machin :

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Le Montcalm, fière frégate ASM…

Mais, grâce à l’efficacité conjuguée du ministère de la Marine et de celui des Affaires étrangères, je n’étais pas arrivé à bon port à l’époque. Puis la vie, justement, encore elle, m’a entraîné dans une autre direction. Ou plutôt, toujours dans la même direction, mais encore un peu plus à l’Est, autrement dit, là :

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…en Ukraine.

Alors, pourquoi la Roumanie ? On m’a si souvent posé cette question, sans jamais vraiment comprendre la réponse, les réponses, car il y en a plusieurs. Eh bien, ce n’est pas dans ce petit texte que je vous l’expliquerai. Simplement, mon amour pour la Roumanie, les Roumains et les Roumaines (oui, je sais, surtout les Roumaines, j’en entends qui rigolent, au fond) ne s’est jamais démenti. Ce que même mes amis roumains, qui ne sont pas tendres avec eux-mêmes, peinent à comprendre.

Bref. Enfin, trente ans plus tard, les circonstances — en l’occurrence, la publication d’un essai de ma main dans un recueil intitulé Le dialogue des religions dans l’Europe unie, sous la direction de Iulia Badea-Guéritée et Alexandru Ojica, aux éditions Adenium — m’ont permis de partir pour ma Terre promise à moi. Et qu’elle ne soit pas celle des autres m’importe peu. Chacun sa Terre promise, et l’Enfer sera peut-être un peu moins bondé…

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L’affiche du lancement, pour le Salon du Livre de Bucarest.

Ce préambule était indispensable. Passons maintenant à “l’Auberge” et à ce qu’elle représente dans mes mondes.

Je travaille depuis longtemps déjà sur diverses histoires, et l’on y trouve un peu de tout. Des épopées à grand spectacle comme Beneagel, des polars fantastique comme Chemins de croix, des aventures dans un univers parallèle rappelant l’Ukraine et la Russie des années 1917 à 1950, comme Olga et l’Archange, des récits plus court, comme Cireasa ou le Sang du calice, qui se termine en Valachie en 1632 (comme par hasard, diront ceux qui continuent de rigoler au fond, je vais finir par sortir le cahier des punis, hein). Et toutes ont un point en commun : une mystérieuse auberge. Soit parce que les personnages y entrent et en ressortent quelque peu bouleversés, soit parce que l’on suit lesdits personnages avant qu’ils y aient mis les pieds.

Cette auberge, surgie de mon imaginaire en 1984 — sans que j’aie vraiment rien demandé, d’ailleurs, c’est toujours comme ça —, a fini par prendre une place essentielle au sein de mes histoires. À tel point que l’ultime saga que je veux écrire, la conclusion, où l’on assiste au télescopage de toutes les précédentes séries, s’intitule simplement Les Contes de l’Auberge.

Résumer le concept de l’Auberge en quelques lignes est évidemment impossible (assez de teasing ! Vos gueules, dans le fond). C’est même inutile. Disons que l’Auberge est un lieu entre les mondes, sorte de nexus reliant les multivers. Des personnages y font halte à jamais, d’autres ne sont que de passage, certains deviennent de gentils pensionnaires pour l’éternité, d’autres, forts en gueule et n’ayant pas peur de grand-chose, en deviennent les “Seigneurs”, portant le fer et le feu d’un monde à l’autre, la plupart du temps à raison, mais aussi, parfois, un peu à tort.

C’est en traduisant un ouvrage du mathématicien (de génie) britannique Marcus du Sautoy que j’ai eu la réponse à une question que je me posais depuis longtemps : combien peut-il y avoir de portes dans une auberge qui est un point de connexion mouvant entre les dimensions ? 196 883. Pour savoir pourquoi, je ne peux que vous inviter à lire le livre de Marcus.

Nous avons donc, d’un côté, un fou furieux amoureux d’un pays méconnu au pied des Carpates, le tout depuis bientôt quarante ans, et de l’autre, une auberge inventée par le même fou et qui est devenue la clé de voûte de ses mondes.

Où cela se rejoint-il ? Sur Facebook. Plus exactement, sur ma page. Où, délibérément, j’ai pris comme photo de couverture une auberge roumaine, que je croyais fermée, voire détruite depuis longtemps. Et c’est là que, comme par “hasard” (cessez donc de rigoler, je vais vraiment finir par me fâcher) une des 196 883 boucles se boucle. Vous allez me dire, il en reste encore 196 882, donc, on n’est pas rendu. Je suis bien d’accord, et c’est tant mieux.

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La photo de couverture en question…

Le soir de mon arrivée à Bucarest — moi, j’étais déjà juste heureux d’y être, je ne demandais rien —, mes hôtes m’annoncent qu’ils vont m’emmener dîner … dans l’Auberge ! Celle de ma photo de couverture !

Elle a pour nom Hanu’ lui Manuc (l’auberge de Manuc), et c’est un édifice énorme. Elle n’a peut-être pas 196 883 portes, mais entre celles de l’extérieur et celles de l’intérieur, il doit bien y en avoir quelques centaines.

Hanu’ lui Manuc a été construit (han est un mot neutre en roumain, donc masculin au singulier) en 1808 et plusieurs fois agrandi et rénové depuis. Autrefois, on y trouvait également un grand hôtel, plusieurs tavernes, le restaurant, et même des boutiques. Dans sa vaste cour, les marchands faisaient halte sur la route entre les Carpates et le nord et l’ouest de l’Europe, et la plaine danubienne, vers le sud, l’est et l’empire ottoman.

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Hanu’ lui Manuc en 1841.

C’est donc avec un sourire béat que j’en ai franchi le grand porche d’entrée…

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…avant de m’attabler avec mes amis autour d’un repas pantagruélique dignement arrosé de vin et de palinca…

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…et où l’on s’est retrouvé à parler roumain, français, espagnol, anglais, le tout saupoudré d’un peu d’allemand et même d’une pincée de russe.

Quand j’en suis ressorti, preuve que c’était sans doute bien “mon” Auberge, je n’étais plus tout à fait le même (parce que j’étais bourré ? Je vous ai encore entendus, au fond. Cette fois, c’est décidé, je me lève et je viens vous distribuer des baffes).

Et c’est dans une autre auberge que j’ai passé la (courte) nuit. Une auberge qui vaut, elle aussi, le détour, mais ceci est une autre histoire.

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5 Comments

  1. Dizzy

    Mais qu’est-ce qui lui prend à la vie, là, tout d’un coup, à te faire des surprises pareilles? Hallucinant! Quand la réalité fait pâlir la fiction?… :))

  2. Sophie

    Des hasards qui n en sont pas, des coincidences plus ou moins heureuses, je connais…jusqu à celle qui me permet de t écrire qques mots aujourd’hui de l index gauche sur un téléphone Android ils appellent ca alors que je me trainais avec un modèle qui me servait de telephone. Oui ç a existe et moi aussi je vais me lever pour en virer qqes un si ça continue à rigoler dans le fond. Bref, mon ami,si tu n as rien reçu de ma part alors que je tiens toujours mes promesses, c Est à cause de ma santé. La consequence c Est que je ne peux ni tenir la plume ni me servir correctement du clavier. Mais ton message sur facebook et ton sourire heureux,plus Ce récit d auberge m ont decidée à passer un temps plus long sur Mon telephone. D habitude je joue au scrabble a ec Anne Marie et tapoter qques touches par ci par là ne demande pas trop d efforts. Donc, heureuse de te voir heureux Moi je ne te poserai pas de qquestions, je sais qu il y en a auxquelles on ne peut repondre. C est comme ça, c est tout. Te savoir bien, content, heureux(?) me réjouit et me suffit. Je t embrasse Mon ami et dès que j irai mieux, je reprendrai mes dix doigts et le clavier pour te parler de Beneagel.

    • admin

      Courage, Dame Sheli, je pense à toi. Quant à moi, heureux ? Je n’en suis plus très loin, en effet.

  3. Anne-Marie Clarinard

    Quel bonheur que d’entendre ce récit, je suis heureuse pour toi, c’est merveilleux et ce rêve c’est enfin réalisé, comme quoi la vie fait de beau cadeau, il faut juste attendre. J’ai hâte de lire encore une fois un de tes romans.
    Bravo! :)

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