Ci-dessous, le prologue d’un autre récit de voyage, imaginaire, celui-là. Et pourtant, comme vous allez le voir, tout est lié.

Le projet n’ayant, une fois de plus, pas intéressé les éditeurs, et ayant pris assez la poussière, je me décide à le sortir de sa malle et à vous le proposer à la lecture ici.

Bon voyage, donc…

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LE VOYAGE DU LIEUTENANT JOUK

OU

RÉCIT D’UN APAISANT PÉRIPLE EN AMÉRIQUE RUSSE

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Prologue

 

Une balle entre les tombes

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Est-il convenable de mourir dans un cimetière ?

La réponse peut paraître évidente, car se trouve-t-il en effet de meilleur endroit où rendre son dernier soupir, à part peut-être, dans une église. Toutefois, la question méritait d’être posée, surtout pour ces quelques milliers d’hommes qui, pour le compte de généraux obscurs et de maréchaux qui présidaient à leurs destinées du haut de collines confortablement sises une poignée de lieues en arrière, se fusillaient allègrement entre les tombes du Père-Lachaise.

Ce jour-là, en ce pluvieux mois de mars de l’année mille huit cent quatorze, un empereur avait décrété que l’heure était venue de faire la peau à un autre, de préférence dans les faubourgs de la capitale de ce dernier, afin de mettre un terme à près de vingt-cinq ans de guerre.

Aussi des hommes en bleu et blanc avaient-ils attendu dès le matin, fusils pointés baïonnette au canon, que d’autres, en vert et blanc ceux-là, se décidassent à avancer.

Depuis l’aube, c’était chose faite, et l’on s’entretuait avec ferveur entre bustes de marbre et cénotaphes de pierre moussue. Le crépitement de la mousqueterie roulait d’une pente ombragée à l’autre. L’on se pourchassait vigoureusement entre de dignes caveaux de familles, se perçait le flanc à la commissure des lèvres avides de fosses communes boueuses, se sabrait au détour d’angelots qui souriaient de tant d’ardeur mise à rejoindre au plus vite le Créateur.

L’Histoire garda de l’affaire le souvenir d’une sinistre petite bataille, et ce fut à peu près tout. Il ne se trouva pas de chroniqueur de renom pour brosser le tableau vibrant de cette épopée guerrière, il n’y eut point de chant pour immortaliser les guerriers tombés au champ d’honneur, tués parmi les morts. Très vite, nul ne se soucia plus de ces soldats qui, pour certains, avaient traversé toute l’Europe à pied pour venir rendre l’âme à l’ombre de tombes anonymes déjà défigurées par les ans avant que leurs balles n’achèvent de les enlaidir.

Ce matin-là, dans les vallons et au pied des arbres du cimetière du Père-Lachaise, ils furent, dit-on, près de trois mille à perdre la vie, ultime et inutile sacrifice, qui n’eut d’autre effet que de permettre à Paris d’ouvrir ses portes à l’ennemi avec le sentiment du devoir accompli, tandis que l’Usurpateur abdiquait et que ses vainqueurs se disposaient bientôt à bivouaquer dans ses palais.

Aujourd’hui, pas un monument, fût-ce une modeste plaque, n’est là pour nous rappeler que si ce sont les grands qui mènent les guerres, ce sont toujours les petits qui livrent les combats, et qu’il est bien rare qu’ils sachent pourquoi ils se battent, ou quel est le nom du lieu où beaucoup vont perdre ce qu’ils ont de plus précieux : la vie.

Il suffit de quelques années pour que soit effacé jusqu’à l’écho des coups de feu et des hurlements de douleur et de rage. Puis la paix revient, et avec elle, bien vite, l’envie d’en découdre à nouveau, pour des souverains et des chefs d’État qui ne manquent jamais de raisons de se sauter mutuellement à la gorge. Il en va ainsi depuis des générations. Depuis des millénaires, l’homme égorge son prochain, dans les déserts et sur les mers, dans les forêts et les steppes, dans les villes et les temples. Et quand il en vient à tuer dans les cimetières, la boucle enfin se boucle, pour mieux recommencer…

 

Vous lirez bientôt le premier chapitre des aventures du lieutenant Jouk :

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE