L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Une chose est pour lui indissociable de sa relation à la Terre.

La souffrance.

Sans doute pas une base très positive pour établir des liens avec qui que ce soit, pays ou personne, mais c’est un fait.

Longtemps, la Terre lui a coûté plus de larmes qu’elle ne lui a apporté de joies. Et les joies qu’elle lui a apportées, elle a souvent eu tendance à les lui reprendre.

20 novembre 2015 — Hanu’ Berarilor 20 H 00

Maria est repartie, avec Ioan, me laissant seul avec le kaléidoscope brûlant de mes impressions. Il s’est encore passé trop de choses en quelques heures pour que je puisse en mesurer l’importance, même si j’en ai apprécié la moindre minute, le moindre pas sur les trottoirs de la ville, le moindre grondement du moteur d’un taxi filant sur la chaussée, le moindre éclat de voix chipé à la devanture d’un café.

Maria est repartie, et elle m’a donné ainsi un avant-goût de l’inexorable.

J’aurais voulu qu’elle reste.

Je voudrais rester.

Debout à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, j’attends. Iulia doit me rejoindre bientôt, pour m’emmener de nouveau dans la vieille ville, où nous allons retrouver des amis et dîner.

Malgré la tristesse du départ de Maria, je me régale de l’atmosphère autour de ce coin de rue. Derrière moi, dans la Casa Soare, le restaurant de l’Auberge des Brasseurs, toute une troupe a débarqué avec la ferme intention de faire la fête. Déjà, des rires fusent, de la musique retentit. D’autres Bucarestois sur leur 31 se présentent, passent sous le porche que je semble garder comme quelque cerbère, même si, en cet instant, je ne dois pas avoir l’air bien sévère, heureux que je suis de me trouver là.

Deux hommes s’engagent dans la cour, deux quinquagénaires. Ils parlent en français, mais l’un d’eux, le plus grand, est roumain. Le plus petit, le Français, considère les environs, la salle pas encore pleine où tintent les verres et résonnent les conversations, le grand chariot chargé de tonneaux qui sert de décor.

Puis il lâche, d’un ton aigre : “Oh, c’est kitsch…”

Voilà, la sentence est prononcée, le verdict sans appel. Un de mes compatriotes vient, sous mes yeux, chez moi, devant cette auberge que j’ai, moi, d’emblée trouvée si belle, de se livrer à une de nos activités favorites : le mépris.

Je ne suis même pas surpris. Je croise un Français à Bucarest, et il faut qu’il soit exactement à la hauteur de ce que j’attendais de lui. Pas bien haut, autrement dit.

Le vilain bonhomme et son escorte ressortent, semblent chercher quelque chose. Puis le Roumain m’avise, s’adresse à moi dans sa langue. Je ne lui laisse pas le temps de finir.

“En français, ce sera aussi simple,” lui dis-je avec un sourire.

Ils sont pris au dépourvu, le temps que filent quelques dixièmes de secondes, puis ils me demandent presque à l’unisson si je connais un club de jazz “dans le coin”. La réponse est évidemment non. Ils me remercient, je leur souhaite une bonne soirée sans en penser un mot, et je les regarde s’éloigner, traverser la rue en direction d’un bar qui fait l’angle d’en face, tout en me disant : “Va-t-en, petit Monsieur, va-t-en de chez moi, tu n’as rien à y faire…”

À bien y réfléchir, oui, la Terre ne l’a pas, ne l’a jamais ménagé. La Terre est belle, la Terre est exigeante, et il faut l’aimer telle qu’elle est.

Ce qu’il a toujours fait, bien sûr.

Sans vraiment la connaître, il s’en aperçoit aujourd’hui, tant d’années plus tard.

Oh, certes, il maîtrise son histoire mieux que beaucoup, au point que même les gens du pays en sont parfois étonnés. Il peut citer des chefs de guerre qui se sont dressés face aux empereurs romains, des seigneurs qui luttèrent sans merci contre tous leurs voisins et toutes ces puissances qui voulaient conquérir la terre sans l’aimer, sans la comprendre, des princes et des rebelles, des rois petits et grands, et puis des généraux aussi. Et des batailles, victoires et défaites.

Mais cela ne suffit pas.

Car la Terre n’est pas facile à aimer, elle ne se laisse pas faire. Elle n’apprécie pas toujours que l’on en sache autant sur elle. Comme la Fille des Forêts, un de ses mythes les plus anciens, elle se laisse approcher — non, elle fait mieux, elle attire, danse, séduit le voyageur qui passe et qui, épuisé d’avoir si longuement parcouru des routes sans fin, lui tend la main.

Puis elle s’enfuit. Or, les sens enflammés par sa beauté, le voyageur ne peut supporter qu’elle s’éloigne. Malgré sa fatigue, il s’élance, court, la rattrape. Cette fois, il parvient même à l’enserrer, à la prendre dans ses bras. Mieux encore, elle se blottit contre lui, lui murmure dans la magie de sa langue qu’elle est à lui désormais.

Avant, apeurée, de s’échapper à nouveau.

Et le ballet, la course reprend.

Jusqu’à ce qu’enfin, enfin elle se donne. Et dévoile alors ses crocs qu’elle plante dans sa chair pour le saigner à blanc.

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©http://romanialapas.ro/legende-maramuresene-cine-este-fata-padurii/

Telle est la légende de cette Fille des Forêts que tous autrefois (et peut-être encore un peu de nos jours) redoutaient.

Pour lui, la Terre a été comme cette Fille des Forêts. Elle est venue danser sous ses yeux, malheureux Beren à jamais prisonnier de sa Lúthien de l’Est, l’a attiré, séduit (sans grand effort, il est vrai). Puis repoussé brusquement. Et attiré encore, caressé, cajolé. Et mordu, jusqu’au sang.

Et toute sa vie, il s’est rué sur ses traces.

Et toute sa vie, il en a redemandé.

20 novembre 2015 — Strada Sepcari 21 H 00

Après cette journée riche en émotions, j’ai droit à de joyeuses retrouvailles avec certains des charmants convives du dîner de la veille. Ils sont si gentils, si attentifs, qu’ils me donnent l’impression que nous nous connaissons depuis toujours.

Assis à la plus longue table de la grande salle, nous consultons le menu, étourdissant de richesse et de variété, alors qu’arrivent déjà près de nos assiettes les incontournables petits flacons de palinca.

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Ainsi fut notre longue tablée…

Pour ce soir, mes hôtes ont choisi de me faire découvrir un restaurant au nom étrange, Lacrimi si Sfinti, Larmes et saints, tenu par un personnage hors du commun, Mircea Dinescu, poète, journaliste, gastronome et héros de la Révolution de 1989, également cofondateur de la revue satirique Academia Catavencu. Pourquoi tant de détails ? Parce que le nom de “Catavencu” vient d’une pièce de théâtre évoquée il y a peu, et ainsi, dans cette courte histoire, les boucles ne cessent-elles de se boucler.

Autour de moi, le décor est comme un résumé de toute la ville, enchevêtrement anarchique de styles, d’idées et d’intentions, mêlant objets traditionnels et œuvres modernes où même les Lego ont leur place.

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À peine engloutie notre première palinca que Iulia nous charge, les trois hommes présents à table, Alexandru, Mihai et moi, d’une mission d’importance. Nous devons filer dans une librairie acheter le tout nouveau livre publié par l’ambassadeur de Roumanie à l’Unesco. Pourquoi ? Je ne sais plus vraiment.

Même si je trouve la requête incongrue — surtout que l’alcool de prunes commençait tout juste à réveiller mon appétit assommé par la générosité de Maria au Pescarul —, j’obéis bien volontiers, tout est bon pour voir un peu plus de Bucarest.

Et puis, une librairie ouverte ? Si tard ?

Je vous l’ai dit : les Bucarestois ne dorment jamais. En tout cas, il s’en trouve toujours pour être à ce point éveillés en plein cœur de la nuit que tout est prévu pour apaiser leur soif et leur faim. Même une fringale littéraire. Ou une envie de fleurs.

Une fois dans la rue dans le sillage de mes deux accompagnateurs, je repense à ce que m’a expliqué Iulia le matin même à ce sujet. À Bucarest, on trouve toujours des fleuristes ouverts, même en pleine nuit.

“Que ce soit un amant en retard qui se hâte pour retrouver sa maîtresse, ou un mari volage qui rentre chez lui, ou pour n’importe quelle autre raison, on peut toujours trouver des fleurs à Bucarest à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, m’a-t-elle dit. Parce que les Roumains pensent qu’ils ont toujours quelque chose à se reprocher.”

Alors, même au milieu de la nuit, les fleuristes restent ouverts, car ils ont des clients.

Comme les confessionnaux.

La Terre est belle, elle est exigeante, elle est ardente maîtresse et fait couler le sang, souvent injustement.

Mais aussi, la Terre a peur.

La Terre doute. D’elle-même.

Pourtant, lui ne doute jamais, ni de ce qu’il ressent pour la Terre, ni du fait qu’elle mérite cette passion sans faille qu’il lui voue.

Même si, dans ces moments-là, la Terre, en digne domaine hanté par la Fille des Forêts, lui donne l’impression qu’en fin de compte, elle ne veut pas de lui, qu’elle ne veut pas, ne vaut pas d’être aimée.

Dans ces moments-là, il lui suffit alors de repenser à l’indifférence et l’incompréhension de son propre entourage pour se redonner courage : la Terre ne s’aime pas ? Elle a peur d’être aimée ? Tant pis, il l’aimera malgré elle.

Du reste, quand bien même il lui prendrait la lubie de faire autrement qu’il ne le pourrait pas. Car la Terre, avec tous ses défauts, ses angoisses et ses coups de griffes, la Terre fait partie intégrante de ce qu’il est devenu.

La renier parce qu’elle l’a trop souvent blessé, ce serait renier l’homme qu’il est, et ce depuis des années.

Alors, en dépit des fuites, des esquives et des morsures, il s’entête, s’obstine, ne cède pas, ne renonce pas.

De toute façon, il n’en a pas la force.

Elle est trop belle.

20 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions, pour la bonne raison que le livre n’était pas encore sorti. Mais notre expédition un peu absurde m’a permis d’entrer dans une magnifique librairie, sise dans un bâtiment ancien fraîchement retapé, qui m’a, en réduction, laissé la même impression que Gaudeamus.

Ici, et ailleurs aussi — sur notre parcours, j’en ai repéré d’autres, plus modestes que celle-ci, mais ouvertes, et fréquentées —, les Bucarestois peuvent débarquer à cette heure tardive et apaiser cette autre faim qui semble les tenailler férocement : la faim de lecture, de culture.

Et quand je dis faim… En lecture, les Roumains sont des ogres, et les Roumaines de (superbes) ogresses. Insatiables, ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, en réclament toujours plus. Quand ils discutent entre eux, il est facile de s’y perdre, même quand ils ont la gentillesse de s’exprimer en français pour qu’un handicapé du langage comme moi tente vainement de se maintenir à flot. Esprits naturellement universalistes, ils joutent et en rajoutent, jouent presque instinctivement avec les mots comme d’autres avec cartes et dés.

Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie est peuplée de vingt millions de fabuleux intellectuels. Non, il s’y trouve, comme partout, quantité d’abrutis, à tous les niveaux de la société, tant tout en bas qu’au sommet et aux divers degrés intermédiaires.

Mais leurs intellectuels ! Que l’on songe à ceux qu’ils nous ont gracieusement offerts, à Cioran, Eliade, Ionesco, pour ne citer qu’eux. Curieux de voir comme nous nous sommes gargarisés de leur capacité à rédiger leurs œuvres et à formuler leur pensée exceptionnelle dans notre langue, comme nous les avons acceptés au sein de notre culture en nous efforçant d’effacer la source même de leur génie : leur roumanité. Curieux aussi de voir comme leur contact ne nous a pas donné envie d’aller fouiner chez eux, d’aller découvrir ce pays capable d’accoucher de tels cerveaux.

Or, c’est cela qui est fascinant, ici. Des Cioran, des Eliade, des Ionesco, non dans ce qui est spécifique à leurs œuvres, mais dans leur appétit de culture, leur finesse incomparable, leur façon d’observer le monde, il y en a eu des centaines d’autres. Il y en a des centaines d’autres. Je me demande même si je n’ai pas eu la chance, l’honneur d’en croiser une ou deux.

Sortis bredouilles de cette somptueuse librairie blanche et or, nous nous hâtons dans les rues pavées du Vieux Centre. C’est que nous avons faim, enfin, eux surtout, moi, finalement, je me dis que la palinca de tout à l’heure pourrait amplement me combler.

Nous filons le long de l’alternance habituelle d’édifices joliment restaurés, de magasins de luxe flambant neuf, d’immeubles désolés dissimulés sous des bâches et des filets, et de cafés et restaurants illuminés et pleins à craquer d’où montent et s’entrechoquent rythmes modernes et mélodies folkloriques.

C’est tout juste si nous prenons le temps de faire halte devant l’ancien palais voïevodal. Il n’en reste pas grand-chose, quelques murs en ruine et un musée à côté d’une belle église de style byzantin. Mais le site a une importance capitale. Car le palais a été agrandi, embelli et aménagé par un certain Vlad III l’Empaleur. Et c’est sous son règne qu’en 1459, Bucarest a été mentionnée pour la première fois en tant que résidence du terrible prince.

Je prends quelques secondes pour soutenir le regard vide du buste de ce seigneur valaque dont j’ai toujours admiré le courage, l’énergie et la résolution, même si en nos contrées, on ne voit pas en lui le héros de la lutte d’un peuple contre un empire conquérant, mais seulement un sinistre boucher et un monstre de pacotille.

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Sous le regard de Vlad. © Sorin Tudorica

S’ils ne sont pas des monstres, Alexandru et Mihai ne sont pas non plus de pacotille, et ils ont trop faim, et soif. Aussi ne tardons-nous pas et repartons-nous en direction des Larmes et des Saints, où nous attendent Alexandra et Iulia.

En fin de compte, que lui ont apporté toutes ces années vécues loin de la Terre ?

Il est incapable d’extirper de lui ce qu’il éprouve pour le pays, pour son histoire, pour son peuple. Incapable aussi de dissocier ce qu’il ressent pour un monde à part entière de ce qu’il a ressenti et ressent pour certaines âmes qui en sont issues.

Des âmes sublimes, complexes, parfois insaisissables, comme la Terre elle-même.

Oui, que lui ont valu ces quarante ans d’un amour jamais démenti, toujours renouvelé ? D’un amour qui, en fait, va croissant au fil du temps, si bien qu’il le dépasse totalement, et qu’il ne se l’explique pas plus aujourd’hui qu’hier.

Longtemps, un grand sentiment de solitude. Plus maintenant, grâce à une succession de rencontres. Certaines ont bouleversé sa vie, deux plus que d’autres. Grâce aussi au fait qu’au fil des années, il a appris à museler son enthousiasme pour mieux faire passer à ceux qui veulent bien l’écouter ce qu’ils sont à même d’apprécier dans ce qu’il dit de la Terre.

Des blessures, aussi. Profondes. Qui ne guériront probablement jamais, parce qu’il ne veut pas qu’elles guérissent.

Parce qu’il craint qu’en guérissant, elles n’emportent avec elles une partie de ce qui le lie à la Terre.

En réalité, ce n’est pas ce lien que leur guérison menace, c’est toute son existence.

Il ne le sait pas encore, mais cette existence-là est pourtant à l’aube d’un ultime bouleversement, définitif.

Et c’est bien.

21 novembre 2015 — Strada Sepcari 00 H 15

Ah, la Feteasca neagra… Diabolique “Pucelle noire”. C’est un cépage d’ici, qui donne naissance à des vins rouges incroyablement attachants, comme celui dont ils ont joyeusement abusé parmi les larmes, les saints et les trophées en Lego.

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Un vin qui a coulé sans mesure tout au long du repas, tandis que les conversations s’animaient une fois de plus, avec Lluis le Catalan (presque) aussi roumanophile que moi, avec la petite mais impressionnante Alexandra, dont un regard a suffi à disperser un troupeau de musiciens bruyants qui tentaient de nous assourdir et de noyer nos débats dans une reprise moyennement réussie du sacro-saint Traîneau à clochette, avec Iulia, toujours bouillonnante d’énergie, et mes camarades de retour de notre vaine quête, Alexandru et Mihai.

En fin de soirée, nous avons été rejoints par une palanquée de journalistes italiens. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas, mais je ne leur ai guère accordé plus d’un regard ce soir-là, pris que j’étais par ma discussion foisonnante avec Lluis et Alexandra.

Je ne suis pas certain d’avoir compris pourquoi ils étaient là, mais je crois bien que c’était lié à Gaudeamus. Preuve, douloureuse, que nos voisins du Sud s’intéressent plus que nous à nos lointains petits cousins de l’Est, eux qui, pourtant, nous aiment tant.

La cuisine de Mircea Dinescu a tenté de me faire passer de vie à trépas, et bien faillir réussir. Non en m’empoisonnant — tout était absolument délicieux —, mais en me gavant de mets irrésistibles jusqu’au point de non-retour.

Personnellement, j’ai craqué pour une pastrama de berbecut, de la viande de bélier fumée et salée, accompagnée de l’inévitable (heureusement) mamaliga.

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Un fier bélier dont je suis quand même venu à bout. © Alexandra Spanu

Avec quelques flacons de palinca supplémentaires, et bien plus de verres de la terrible et entêtante pucelle.

Puis, le temps nous filant entre les doigts, nous sommes rentrés à l’hôtel. Les adieux ont commencé, à Mihai, d’abord, à Lluis et Alexandra, ensuite, des adieux que je ne peux supporter que parce que je leur ordonne d’être des au revoir.

Encore quelques pas, encore quelques mètres, et j’aurai regagné l’Auberge des Brasseurs. Pour une nuit courte, très courte.

Dans la septième et dernière partie, je m’engage sur le chemin du retour et y laisse forcément quelques plumes :

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

Terre promise (5)

 

Un pêcheur au Pescarul

Une lettre perdue. C’est avec ces trois mots qu’il a vraiment rencontré, pour la première fois, la culture du pays. Et pour tout dire, il s’y est alors un peu (beaucoup) noyé. Le malheureux en était encore à sa première année d’études, maîtrisait fièrement la conjugaison des verbes être et avoir au présent de l’indicatif, et un peu à l’imparfait aussi.

Puis la Lettre lui était tombée dessus.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 13 H 30

Tout va trop vite pour moi, c’est une constante de cet aller-retour complètement fou à Bucarest. Tout va trop vite pour moi, et je suis ravi de me laisser emporter par le tourbillon.

Le déjeuner a été rapidement avalé en compagnie de l’inénarrable Bogdan Hrib, au cours duquel nous avons parlé (en français, bien sûr) romans policiers, meurtres en série et festival itinérant en engloutissant une délicieuse ciorba de burta (soupe de tripes) accompagnée d’un piment rouge et arrosée d’une grande bière fraîche.

Puis je me suis retrouvé embarqué en direction de ce qui est, en réalité, le but de notre voyage : la Foire internationale Gaudeamus, autrement dit, le salon du livre de Bucarest.

Guidé par Bogdan qui avance d’un pas pressé tout en réglant les derniers détails des arrivages de ses cartons de livres, nous nous sommes engouffrés par l’une des entrées de service d’un immense ovni, une structure titanesque de plus datant de l’époque communiste, qui sert désormais de théâtre à cette foire dont la richesse m’a tout simplement coupé le souffle.

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Ils se sont posés à Bucarest il y a des années, et ils n’en sont jamais repartis. Je les comprends.

À peine arrivés au stand des éditions Tritonic, nous perdons Bogdan de vue — l’affaire de ses cartons manquants a besoin de toute son attention, et du reste, nous avons rendez-vous ailleurs, là où doit avoir lieu, dans une heure environ, le lancement de notre recueil d’essais.

Je suis ébahi, le mot est faible. Je n’aime guère les manifestations de ce genre, du moins en France. Ces empilements de livres condamnés à l’anonymat par leur trop grand nombre, cette sensation, gênante, de visiter une sorte d’élevage d’auteurs en batterie, tous là à caqueter, cancaner, jabot gonflé, plumet en bataille, dressés sur leurs ergots, certains prêts à tout pour attirer l’attention du passant. Je ne m’y suis jamais senti à ma place. Ni supérieur, ni inférieur, juste pas à ma place. Peut-être est-ce dû au fait que je ne connais pas assez de gens dans le milieu de l’édition ? J’estime pourtant en connaître bien assez.

Des amis écrivains — j’ai pu les voir à l’œuvre — s’y meuvent comme des poissons dans l’eau, sans pour autant se compromettre. Ils sont sincères dans leur passion pour ces événements. Je les admire. Personnellement, je finis la plupart du temps, les rares fois où j’y viens, par bouder dans mon coin pendant des heures, assis à faire mon ronchon derrière la forteresse que je me suis constituée à l’aide de mes propres ouvrages.

À Gaudeamus, c’est tout autre chose que je ressens. Évidemment. Je suis surtout impressionné par l’ambition de la foire, ses dimensions. Quelques chiffres, de l’édition 2015, vont me permettre de mieux l’illustrer. On a, cette année, recensé 125 000 visiteurs. Je veux bien le croire, l’intérieur de l’ovni était bondé alors que nous n’étions que le vendredi en début d’après-midi. Je n’ose imaginer ce qu’a dû être le lendemain. En comparaison, le Salon du livre de Paris a attiré 180 000 personnes. Sachant qu’il y a à peu près trois fois plus de Français que de Roumains…

Certes, on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, mais ce que je vois ne fera que se confirmer au fil de la journée et jusque dans la soirée : les Roumains aiment les livres, ils aiment écrire, et lire.

Égaré sous le dôme du Pavillon central, je suis mes gentils guides, qui me déposent à l’angle d’un escalier, alors qu’autour de moi, hommes et femmes de tous âges et de toutes origines vont et viennent, virevoltent d’un stand à l’autre.

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Dans le ventre de l’ovni…

Un peu inquiet, je me dis que, isolé dans cette foule, je suis encore trop voyant et que je ne vais pas tarder à me faire alpaguer par quelqu’un qui va me demander son chemin, voire chercher à engager la conversation, ce qui me mettrait forcément dans l’embarras avec mon roumain qui sort à peine de son sarcophage et auquel on n’a même pas encore retiré ses bandelettes.

Ça ne rate pas. Une petite jeune fille charmante s’approche, elle distribue des tracts publicitaires. Elle m’en tend un et attaque son boniment — adorable, bien sûr, puisqu’en roumain (je suis tout sauf impartial). Elle me vante les mérites du best-seller de l’année, best-seller de production locale, sorte de mélange, selon l’argumentaire, de Dan Brown et d’Umberto Eco. Ce n’est pas que ce genre d’ouvrage, surtout écrit par un auteur d’ici, ne m’intéresse pas, mais j’ai soudain très envie de prendre mes jambes à mon cou, ou de me fondre habilement dans la moquette rouge. Pour me défendre de la demoiselle, je lui déclare : “Je suis Français, je ne parle pas roumain.” En roumain, ce qui peut toujours prêter à confusion. Ouvrant de grands yeux, elle s’excuse de ne pas pouvoir s’exprimer en français, et finalement, c’est elle qui bat en retraite.

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Gaudeamus, ou la grande foire roumaine de la littérature, sur trois niveaux.

Les yeux éclaboussés par la lueur aveuglante des spots et le spectacle bariolé des milliers de couvertures qui montent à l’assaut de mon entendement, les tympans harcelés par mille et mille voix bavardant avec aisance dans ma langue d’adoption qui m’échappe toujours, je décide que le moment est venu de me replier en direction du lieu de notre conférence de lancement.

Et puis, moi aussi, j’ai rendez-vous.

Une lettre perdue. C’était le nom de la pièce de théâtre, et du traquenard incroyable dans lequel il s’était délibérément laissé entraîner. En fait, les traquenards, il a tendance à plutôt aimer s’y faire prendre, c’est presque une habitude chez lui.

Sa première compagne lui avait proposé de venir y assister. C’était une représentation exceptionnelle, unique, qui avait lieu à l’Odéon, un soir de fin d’automne. Jouée par une troupe de là-bas. Dans la langue.

Il avait bien objecté qu’il risquait fort de ne rien comprendre du tout, il n’avait pas résisté longtemps. Pour elle, mais pas seulement. Sa curiosité envers le pays lui faisait oser tous les paris.

Et c’était ainsi qu’il l’avait rejointe à l’entrée du théâtre, petit étudiant mal fagoté, environné de belles dames et beaux messieurs, tous d’importants piliers de la diaspora parisienne, dont le père était un porte-étendard connu et reconnu.

D’ailleurs, dès qu’il l’avise, le voilà, le père, qui fend la foule, lui tend la main, le présente à une demi-douzaine de personnes qui le saluent d’un air grave, lui, cet étrange animal de foire qui, si jeune et si français, prétend vouloir se rapprocher d’eux.

Le père, tornade humaine, l’emmène sans lui demander son avis un peu plus au cœur de la foule. Il faut faire vite, il n’a pas de place, mais “tout est arrangé, tout est arrangé !” et soudain, le voilà face à une dame très digne, toute petite, d’un âge qu’il ne parvient pas à établir. Dans le flot de paroles du père, il repère le mot “princesse” et comprend qu’elle lui donne sa place, qu’elle va se débrouiller, qu’il n’y a pas de problème.

La petite dame si digne a un gentil sourire et le regarde en hochant la tête. Sa première compagne, elle, est hilare, ravie de son coup. Dans le genre traquenard, celui-ci se pose un peu là.

La sonnerie retentit, il ne se souvient plus trop comment, mais il finit par repérer sa place, s’assied au milieu de spectateurs qui se connaissent tous, se parlent, s’interpellent. Dans la langue.

Ce qui lui suffit à être heureux, même s’il ne comprend rien.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 14 H 25

Maria est là ! C’est peut-être idiot, et pourtant, j’ai le cœur qui bat, et les larmes ne sont pas bien loin.

Il me faut une fraction de seconde pour me reprendre, mais quand même, Maria est là. Maria, c’est mon rendez-vous. Mère d’une merveilleuse amie qui vit en France et m’a tant appris, elle-même est auteur, poète et éditrice, membre de la rédaction de la revue culturelle Curtea de la Arges.

Nous ne nous sommes croisés que deux fois auparavant, mais dès que j’ai su que j’allais (enfin) venir, je l’ai prévenue. Elle m’a répondu qu’elle serait là. L’attendant près du site de notre conférence, je suis resté de longues, trop longues minutes sans la voir. Étant parti sans vraiment m’informer, je n’avais pas saisi que le lancement de notre recueil aurait lieu dans le cadre de Gaudeamus, et que Maria, avec sa maison d’édition Zodia Fecioarei, ferait partie des quelque 300 exposants venus de toute la Roumanie pour prendre part à la fête.

Malgré son programme chargé, elle a trouvé le temps de venir assister à la présentation de notre Dialogul Religiilor. Et je suis ému, très ému qu’elle soit là, je suis comme ça.

Le lancement débute, immanquablement, par un petit traquenard de plus : j’entends les organisateurs discuter entre eux et déclarer que c’est moi qui parlerais le premier. Idéal pour me mettre à l’aise.

Peu importe, je me jette à l’eau, bredouille deux phrases en roumain qui font sourire le public, puis continue en français, explique en quelques mots pourquoi j’ai accepté de participer à ce recueil, je prends un air docte, fais ce que l’on attend d’un journaliste français venu à Bucarest pour parler du livre dont il est un des coauteurs. La réalité, s’ils la connaissaient, peut-être la trouveraient-ils un peu étrange : bien que le sujet, le dialogue entre les religions dans l’Europe unie, soit aux antipodes de ce qui m’intéresse, j’ai dit oui tout de suite quand on m’a demandé d’y contribuer. Contribuer à un recueil publié en roumain en Roumanie ? Vous croyez vraiment que j’allais dire non ?

Et dire que, quand j’en avais rédigé les premières lignes, j’étais à mille lieues d’imaginer que ces quelques mots seraient à l’origine de ce voyage que j’avais tant rêvé d’accomplir.

Il suit la pièce comme dans un brouillard, voit les acteurs et actrices s’agiter sur scène. Il a lu le synopsis, bien sûr, sait de quoi il retourne, qu’il s’agit d’un des grands classiques du théâtre du pays, une comédie satirique datant de 1884, sur la vie politique du temps où le pays était un royaume.

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Un classique du théâtre roumain, signé Ion Luca Caragiale.

Il est absolument, irrémédiablement perdu. Quelques situations comiques lui permettent de rire à l’unisson du public, mais le reste du temps, il les entend s’esclaffer sans véritablement savoir pourquoi.

Et en même temps, quelle expérience, quelle immersion totale.

Vient la fin, le dernier acte (il y en a quatre). Avec, sur scène, un orchestre qui entonne la célèbre chanson, le Traîneau à clochette (ce qui est un anachronisme, mais il n’a pas les moyens de s’en douter alors).

La mélodie le transporte, surtout qu’il la reconnaît. Il l’a déjà entendue, en fond, un soir, à la télévision, alors qu’une camarade du feu follet évoluait, enchaînant sauts carpés et arabesques, sur un vilain tapis. Et les boucles déjà, se bouclent.

Assommé, il sort, plus tout à fait sûr de savoir qui il est, et se fait presque aussitôt harponner par sa première compagne, impatiente de le retrouver.

“Alors, lui demande-t-elle, ses grands yeux fauves luisant de malice, ça t’a plu ?

— Oui…

— Tu as compris quelque chose ?

— Non.”

Elle rit, et son sourire, à lui, remonte jusqu’à ses oreilles.

20 novembre 2015 — Bulevardul Nicolae Balcescu 17 H 00

Depuis une heure déjà, nous avons quitté Gaudeamus. Maria a eu l’extrême gentillesse de fermer son stand pour, en compagnie de son imprimeur, Ioan, m’emmener voir une partie de Bucarest qui m’a échappé jusque-là et qui lui tient particulièrement à cœur. La Place de l’Université et, autour d’elle, tous les bâtiments des diverses facultés, y compris celle où elle a fait ses études.

Une fois encore, je suis submergé par le flot d’images et d’informations. C’est ici qu’en 1990, étudiants et professeurs se sont soulevés contre le premier gouvernement post-communiste, qui comptait tranquillement se partager les dépouilles du domaine du dictateur tout en prétendant se comporter en démocratie pour amuser la galerie occidentale.

La jeunesse et les intellectuels avaient sur la question un autre avis, goûtant à peine à la liberté depuis quelques mois, depuis la chute du régime sinistre qui avait étouffé et affamé le pays pendant tant d’années.

Alors, les diadoques rouges avaient choisi d’employer la manière forte. Mais n’ayant pas confiance dans l’armée, ni même dans la police, ils avaient provoqué les répugnantes “minériades”, et fait déferler sur les jeunes et moins jeunes désarmés des hordes de mineurs, fidèles suppôts du pouvoir, armés de manches de pioche et dotés de pouvoir de police.

L’affaire avait été sanglante, faisant des morts et des blessés, et avait permis aux héritiers du communisme de paralyser durablement toute évolution politique. Mais pas le désir de liberté et la volonté de voir le pays changer.

Aujourd’hui, des monuments qui rappellent cette triste période se dressent devant le Théâtre national, juste en face de la Fontaine de l’Université, qui sert elle aussi de mémorial moderne, douloureusement récent, en hommage aux victimes de l’incendie de la boîte de nuit Colectiv. Un drame qui a fait descendre les Bucarestois dans la rue, vingt-cinq ans après les minériades, pour protester, encore, contre l’incurie et le cynisme des dirigeants. La Roumanie ne cesse de se débattre dans les difficultés, même si la vie y est un peu moins dure qu’avant. Les Roumains sont exaspérés, fatigués. Mais en même temps si pleins de vie, d’énergie, d’envie.

Maria et Ioan me racontent tout ça, mêlant à leur récit leurs propres souvenirs, parsemés d’anecdotes de leur présent. La tête débordant comme toujours d’images et de sons, je savoure l’instant, marchant à leurs côtés le long du boulevard Nicolae Balcescu, car Maria veut me montrer un de ses lieux mythiques dans la capitale.

Son restaurant préféré.

Soit, dis-je, avec plaisir. Mais Maria ne compte pas seulement me le “montrer”, elle veut également me le faire visiter. Je devine ce qui se profile, lui signale qu’à 20 heures, je dois retrouver mes autres guides pour dîner. Ce n’est rien, me répond-elle, amusée, vous n’aurez qu’à faire deux repas !

Et ainsi me fait-elle entrer dans le Pescarul, le “pêcheur”, établissement qui existait déjà du temps du communisme, et où elle vient chaque fois qu’elle passe à Bucarest — car elle habite plus au nord, à Pitesti, presque au pied des Carpates. L’atmosphère est chaleureuse, les murs décorés de peintures et d’objets liés à la pêche, filets, cannes, gaules, et Maria y semble effectivement comme chez elle.

Je ne résiste que mollement alors qu’elle commande deux assiettes de fromage, de tarama et de poisson fumé, avec une bouteille de vin rouge, à la fois sec et fruité.

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Oui, un (délicieux) traquenard de plus.

Dehors, la nuit est tombée, et tout en écoutant mes hôtes, Maria en français, Ioan en roumain, je suis des yeux les lumières rouges et dorées du trafic sur le boulevard. Bucarest vibre déjà de sa vie nocturne dont le pouls m’échauffe le sang.

Je sais que dans peu de temps, il me faudra rejoindre mon Auberge des Brasseurs, pour y souffler un peu avant mon troisième repas de la journée. Et qu’il faudra alors que je fasse mes adieux à Ioan. Et à Maria.

Mais pas encore. Pas maintenant.

Dans la sixième partie, je ne peux toujours pas échapper à l’amour des Roumains pour les livres, et pour la bonne chère :

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Terre promise (3)

 

Deux monstres dans la nuit

Que sait-on, finalement, de ce qu’a été la vie là-bas du temps du communisme ? Vingt-six ans plus tard, en dépit de livres et de films sur le sujet, rien ou presque. Ceux qui l’ont vécu sont passés à autre chose, il le faut bien. Et ceux qui sont nés après n’ont pas de temps pour ces vieilles histoires un peu grises, un peu contrariantes. Quant à l’Occident, il s’en désintéressait avant, il s’en désintéresse plus encore aujourd’hui. Surtout que cette période de l’Histoire lui renvoie l’image de sa propre indifférence, jamais flatteuse, voire, pour certains, d’une indéniable admiration. Alors, mieux vaut oublier, fermer les yeux, et continuer à avancer, avancer, vite.

Lui se souvient d’une vilaine petite blague que lui avait racontée sa première compagne, une blague qui datait de ce temps-là :

Le passé et le futur sont assis à la terrasse d’un café, et attendent le présent, qui est en retard. Enfin, il arrive, essoufflé, et explique au deux autres : “Excusez-moi, mais je faisais la queue pour du pain.” À quoi le passé répond : “C’est quoi, la queue ?” Et le futur, lui, s’étonne : “C’est quoi, le pain ?”

19 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Il fallait, évidemment, que cette autre auberge, fabuleuse, soit située sur cette rue-là, Strada Franceza, la “rue Française”.

C’est après avoir parcouru, du pas pressé du touriste affamé qui a la chance d’être guidé par des hôtes qui savent où aller, des rues piétonnes joliment pavées, flanquées de restaurants tant traditionnels qu’étrangers où se presse la jeunesse locale, que nous arrivons devant la porche de ce lieu mythique.

Hanu’ lui Manuc. Mythique, il l’est pour Bucarest, car son histoire, riche, est associée à celle de la ville et de son centre vibrant. Mythique, il l’est aussi pour moi, pour une raison très différente, liée aux univers fantastiques où se déroulent la plupart de mes livres.

Et le hasard, ce fameux hasard auquel j’ai de moins en moins envie de croire, a voulu que ce soit là qu’ait été prévu notre dîner. Un dîner hénaurme, comme l’auberge elle-même, tant la vraie que celle de mes rêves ! Nous ne sommes que six, mais très vite, notre table se couvre de plats, de légumes, charcuterie et poissons fumés, de savoureuses boulettes, de viandes en sauces, le tout accompagné de mamaliga fumante, assez pour nourrir une horde de guerriers valaques de retour d’avoir dûment rossé les impudents soldats de la Sublime Porte.

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Les Janissaires n’avaient plus qu’à bien se tenir…

Le repas est arrosé d’un vin blanc sec qui ne demande qu’à être bu et qui coule à flots — j’ai préféré ne pas commencer à compter les bouteilles. Et de palinca, cette palinca qui délie les langues et me donne peu à peu l’impression que mon roumain paralytique se remet à marcher.

Un véritable miracle, celui de la palinca. Je suis bien aidé par mes convives, qui ont tous l’exquise politesse de parler français aussi bien que moi, sinon mieux (le miracle de la palinca, je vous dis), et de me mettre à l’aise quand je m’essaie à balbutier deux ou trois mots, que je tente maladroitement de retrouver comment construire des phrases toujours un peu branlantes.

En fond, un orchestre, inévitable, se déchaîne, il régale la clientèle d’un répertoire classique de chansons populaires roumaines. Dont une m’accroche l’oreille, parce que je l’ai déjà entendue ailleurs, mais que je n’en avais jusque-là jamais retenu le titre : Sanie cu zurgalai (Un traîneau à clochette).

Rares sont ceux qui savent que c’est cette chanson composée en 1936 qui, musicalement, est à l’origine du Johnny, tu n’es pas un ange d’Édith Piaf.

https://www.youtube.com/watch?v=a4YLdAl0mRU

L’entendre résonner en fond, face à cette abondance de mets, en rebondissant d’une conversation joyeuse à l’autre, dans cette auberge située sur la Strada Franceza, c’est une boucle bouclée de plus.

L’abondance. Cette terre si hospitalière, comme sa plus grande voisine au nord-est, a tout pour être un pays de cocagne. Et pourtant. Pourtant, comme sa plus grande voisine au nord-est, si riche, la terre a connu la faim, absurde, injuste, car décrétée par les puissants.

Sa première compagne qui, il s’en aperçoit aujourd’hui, lui a tant appris, lui a un jour raconté une autre histoire, qui ne prête pas à sourire. Et qui est vraie.

Parfois, il lui arrivait, malgré les difficultés que cela devait représenter sur le plan administratif, d’aller passer des vacances chez son oncle, dans le pays. Elle en rapportait des anecdotes qu’elle adorait partager avec lui. Et beaucoup le faisaient rêver au jour béni où il aurait enfin la chance de s’y rendre à son tour.

Beaucoup le faisaient rêver, mais pas toutes. Comme celle-ci, dont elle avait été témoin.

En ce temps-là, les gens faisaient de longues queues devant les magasins. Car le dictateur avait de grands projets, ce qui est un peu un pléonasme. A-t-on jamais vu de tyran mû par le respect d’autrui et l’humilité ? Il avait de grands projets, et pour les financer, il lui fallait, entre autres, affamer son peuple. Alors, les gens faisaient la queue.

Et voici ce qu’avait vu sa première compagne, qui en avait été à jamais ébranlée : une jeune femme venait enfin de sortir d’une boutique en tenant une bouteille de lait. Combien d’heures avait-elle passées là avant de parvenir à décrocher ce précieux trophée ? Impossible à dire. Mais, peut-être épuisée, ou trop nerveuse, la malheureuse laissa échapper la bouteille, qui se brisa sur la chaussée. Et avec elle se brisa l’âme de cette jeune femme, qui se mit à hurler et à pleurer, inconsolable.

20 novembre 2015 — Bulevardul Unirii 01 H 30

Nous ne sommes plus que quatre, et nous déambulons, repus, sur ce grand boulevard brillamment éclairé. La tête encore pleine de musique et des échos de nos discussions animées, je suis mes hôtes, qui tiennent à me montrer une chose qui, hélas, vaut le détour. J’ai pris des forces, et cela vaut mieux, vu ce qui m’attend.

Or, le premier monstre, je l’ai déjà vu. En photo. Mais aucune image, lointaine, posée, soigneuse, ne peut donner une idée exacte de ce qu’est cette abomination. De sa démesure. Aucune image ne prépare au spectacle de ce temple géant, impie, érigé à la gloire délirante de dieux rouges dont les autels et les statues n’en finissent plus d’être renversés.

Je croyais savoir, je suis pris complètement au dépourvu.

Quand on le voit, tout éclaboussé de lumière, se dresser dans la nuit, il est peut-être encore plus effrayant. Mon premier sentiment, face à lui, c’est le néant. Pour deux raisons : tout d’abord, il est trop grand. Trop grand pour Bucarest, trop grand pour la Roumanie, trop grand pour croire qu’il a suffi de la folie d’un homme et d’un régime pour que des centaines d’architectes et des milliers d’ouvriers le construisent. Ensuite, et même si j’ai beaucoup lu à ce sujet, même si j’ai vu, là encore, des photos, je ne peux tout simplement pas imaginer à quoi ressemblait Bucarest avant que le pouvoir ne décide de violenter et défigurer à jamais la capitale.

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La photo est trop grande pour ce texte ? Justement.

Les autorités ont fait ce qu’il faut ; le long des grilles du Palais du Parlement, que les Roumains continuent d’appeler le “Palais du Peuple”, de son nom communiste, des panneaux d’exposition décrivent la ville “d’avant”, afin de mieux aider les visiteurs à prendre la mesure de l’étendue des destructions.

Pour moi, c’est peine perdue. Debout face à cette monstruosité muette, je reste là, sans comprendre, sans saisir vraiment tout ce que cela a dû représenter pour les Bucarestois qui, déjà, devaient lutter pour se nourrir au quotidien, tout en regardant par-dessus leur épaule et en se gardant de trop en dire, de seulement montrer qu’ils désapprouvaient, et qui durent, le cœur lourd, assister aux ravages causés par la concrétisation de cette vanité dictatoriale.

Ce que je ressens alors, en fait, et c’est seulement maintenant, en rédigeant ces lignes que j’en prends conscience, ce que je ressens, c’est ma propre petitesse. Non face à la répugnante énormité du monstre, que j’ai de toute façon du mal à regarder plus de quelques secondes à la fois, mais face à ce qu’ont subi mes chers Roumains et dont je n’avais en fin de compte, malgré toutes mes lectures et toute mon empathie, aucune idée.

Puis nous filons, le long du mur d’enceinte. La nuit est bien avancée, et il me reste encore un monstre à voir.

Jamais, du temps du communisme, il n’a associé le peuple et sa culture au régime.

Son éducation, bien française, était un mélange relativement bien dosé de libre-pensée et de catholicisme, un peu de droite, certes, mais pas non plus dans une hostilité absolue aux idées de gauche.

C’est de lui-même, en revanche, qu’il a développé une méfiance instinctive envers tout ce qui est politique. Pourquoi ? Parce qu’il a trop de recul pour avoir envie d’écouter, et encore moins croire, ceux qui proclament détenir la solution, qu’elle soit matérielle, idéologique ou religieuse, d’ailleurs.

Cette méfiance, ajoutée à ses lectures et à cette passion qu’il n’a jamais pu s’expliquer, a fait qu’il n’a, intérieurement, jamais confondu le pays et la dictature.

Dans son esprit, cette dernière n’était qu’un moment terrible, mais passager dans la vie du pays. Elle n’était pas la “faute” du pays, les habitants ne l’avaient pas appelée de leurs vœux. Les communistes étaient arrivés dans les bagages et derrière les chars de la grande puissance de l’Est.

Du reste, quand bien même le pays et les habitants en auraient-ils été responsables qu’il les aurait aimés, comme il continue aujourd’hui à les aimer, malgré certains de leurs choix.

L’amour est aveugle ? Non, aimer, c’est savoir, et accepter.

20 novembre 2015 — Calea 13 Septembrie 02 H 00

Nous ne sommes plus que trois quand nous atteignons le deuxième objectif de notre virée nocturne.

Le second monstre, lui, n’est pas silencieux du tout. Il ne vit pas encore vraiment, mais il est le théâtre d’une activité fébrile. Partout sur ses flancs déjà gigantesques, des arcs électriques illuminent la nuit.

Je contemple maintenant le chantier de la cathédrale du Salut de la nation roumaine. Qui est effectivement un Léviathan, une énormité colossale censée faire 120 mètres de haut quand elle sera terminée, histoire de damer le pion aux près de 90 mètres du Palais du Peuple, auquel elle fait face.

À mi-chemin entre perplexité et incrédulité, je ne peux m’empêcher de me dire que cette cathédrale-là, tout autant que le temple du communisme déchu qu’elle accompagnera désormais pendant des années, peut-être des siècles, est trop grande. Trop grande pour Bucarest, trop grande pour la Roumanie, qui n’en a pas besoin, il y a tant d’autres églises à restaurer, à sauver, à entretenir. À reconstruire, même, comme celles qui ont été patiemment démontées et numérotées, pierre par pierre, du temps de la construction du palais inhumain de Ceausescu. Et que si tout ce que le patriarcat a retenu de la dictature, c’est ça, c’est quand même un peu dommage.

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Après le Palais du Peuple, une cathédrale pour le Salut de la Nation. On reste dans la démesure. © Iulia Badea-Guéritée

Le chantier de la grosse bête se soucie fort peu de moi et de ce que je peux penser. Il continue à crépiter et vrombir, en pleine nuit, aussi nous éloignons-nous.

Une dernière surprise m’attend. Dans une petite chapelle qui se trouve sur le périmètre du complexe de la cathédrale, où nous entrons avec autant de discrétion que possible, des gens font la queue. Pour se confesser. À bientôt trois heures du matin.

J’en déduis que quelle que soit la raison, les Bucarestois ne dorment jamais.

Je n’ai pas tout à fait tort.

Des surprises plus légères me guettent dans la quatrième partie :

Terre promise (4)

L’avenue de ma victoire

L’Auberge aux 196 883 portes

La vie, c’est quand même une drôle d’histoire.

Je reviens tout juste de mon premier voyage en Roumanie. Un voyage que j’aurais dû faire il y a trente ans exactement. À bord de ce machin :

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Le Montcalm, fière frégate ASM…

Mais, grâce à l’efficacité conjuguée du ministère de la Marine et de celui des Affaires étrangères, je n’étais pas arrivé à bon port à l’époque. Puis la vie, justement, encore elle, m’a entraîné dans une autre direction. Ou plutôt, toujours dans la même direction, mais encore un peu plus à l’Est, autrement dit, là :

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…en Ukraine.

Alors, pourquoi la Roumanie ? On m’a si souvent posé cette question, sans jamais vraiment comprendre la réponse, les réponses, car il y en a plusieurs. Eh bien, ce n’est pas dans ce petit texte que je vous l’expliquerai. Simplement, mon amour pour la Roumanie, les Roumains et les Roumaines (oui, je sais, surtout les Roumaines, j’en entends qui rigolent, au fond) ne s’est jamais démenti. Ce que même mes amis roumains, qui ne sont pas tendres avec eux-mêmes, peinent à comprendre.

Bref. Enfin, trente ans plus tard, les circonstances — en l’occurrence, la publication d’un essai de ma main dans un recueil intitulé Le dialogue des religions dans l’Europe unie, sous la direction de Iulia Badea-Guéritée et Alexandru Ojica, aux éditions Adenium — m’ont permis de partir pour ma Terre promise à moi. Et qu’elle ne soit pas celle des autres m’importe peu. Chacun sa Terre promise, et l’Enfer sera peut-être un peu moins bondé…

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L’affiche du lancement, pour le Salon du Livre de Bucarest.

Ce préambule était indispensable. Passons maintenant à “l’Auberge” et à ce qu’elle représente dans mes mondes.

Je travaille depuis longtemps déjà sur diverses histoires, et l’on y trouve un peu de tout. Des épopées à grand spectacle comme Beneagel, des polars fantastique comme Chemins de croix, des aventures dans un univers parallèle rappelant l’Ukraine et la Russie des années 1917 à 1950, comme Olga et l’Archange, des récits plus court, comme Cireasa ou le Sang du calice, qui se termine en Valachie en 1632 (comme par hasard, diront ceux qui continuent de rigoler au fond, je vais finir par sortir le cahier des punis, hein). Et toutes ont un point en commun : une mystérieuse auberge. Soit parce que les personnages y entrent et en ressortent quelque peu bouleversés, soit parce que l’on suit lesdits personnages avant qu’ils y aient mis les pieds.

Cette auberge, surgie de mon imaginaire en 1984 — sans que j’aie vraiment rien demandé, d’ailleurs, c’est toujours comme ça —, a fini par prendre une place essentielle au sein de mes histoires. À tel point que l’ultime saga que je veux écrire, la conclusion, où l’on assiste au télescopage de toutes les précédentes séries, s’intitule simplement Les Contes de l’Auberge.

Résumer le concept de l’Auberge en quelques lignes est évidemment impossible (assez de teasing ! Vos gueules, dans le fond). C’est même inutile. Disons que l’Auberge est un lieu entre les mondes, sorte de nexus reliant les multivers. Des personnages y font halte à jamais, d’autres ne sont que de passage, certains deviennent de gentils pensionnaires pour l’éternité, d’autres, forts en gueule et n’ayant pas peur de grand-chose, en deviennent les “Seigneurs”, portant le fer et le feu d’un monde à l’autre, la plupart du temps à raison, mais aussi, parfois, un peu à tort.

C’est en traduisant un ouvrage du mathématicien (de génie) britannique Marcus du Sautoy que j’ai eu la réponse à une question que je me posais depuis longtemps : combien peut-il y avoir de portes dans une auberge qui est un point de connexion mouvant entre les dimensions ? 196 883. Pour savoir pourquoi, je ne peux que vous inviter à lire le livre de Marcus.

Nous avons donc, d’un côté, un fou furieux amoureux d’un pays méconnu au pied des Carpates, le tout depuis bientôt quarante ans, et de l’autre, une auberge inventée par le même fou et qui est devenue la clé de voûte de ses mondes.

Où cela se rejoint-il ? Sur Facebook. Plus exactement, sur ma page. Où, délibérément, j’ai pris comme photo de couverture une auberge roumaine, que je croyais fermée, voire détruite depuis longtemps. Et c’est là que, comme par “hasard” (cessez donc de rigoler, je vais vraiment finir par me fâcher) une des 196 883 boucles se boucle. Vous allez me dire, il en reste encore 196 882, donc, on n’est pas rendu. Je suis bien d’accord, et c’est tant mieux.

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La photo de couverture en question…

Le soir de mon arrivée à Bucarest — moi, j’étais déjà juste heureux d’y être, je ne demandais rien —, mes hôtes m’annoncent qu’ils vont m’emmener dîner … dans l’Auberge ! Celle de ma photo de couverture !

Elle a pour nom Hanu’ lui Manuc (l’auberge de Manuc), et c’est un édifice énorme. Elle n’a peut-être pas 196 883 portes, mais entre celles de l’extérieur et celles de l’intérieur, il doit bien y en avoir quelques centaines.

Hanu’ lui Manuc a été construit (han est un mot neutre en roumain, donc masculin au singulier) en 1808 et plusieurs fois agrandi et rénové depuis. Autrefois, on y trouvait également un grand hôtel, plusieurs tavernes, le restaurant, et même des boutiques. Dans sa vaste cour, les marchands faisaient halte sur la route entre les Carpates et le nord et l’ouest de l’Europe, et la plaine danubienne, vers le sud, l’est et l’empire ottoman.

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Hanu’ lui Manuc en 1841.

C’est donc avec un sourire béat que j’en ai franchi le grand porche d’entrée…

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…avant de m’attabler avec mes amis autour d’un repas pantagruélique dignement arrosé de vin et de palinca…

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…et où l’on s’est retrouvé à parler roumain, français, espagnol, anglais, le tout saupoudré d’un peu d’allemand et même d’une pincée de russe.

Quand j’en suis ressorti, preuve que c’était sans doute bien “mon” Auberge, je n’étais plus tout à fait le même (parce que j’étais bourré ? Je vous ai encore entendus, au fond. Cette fois, c’est décidé, je me lève et je viens vous distribuer des baffes).

Et c’est dans une autre auberge que j’ai passé la (courte) nuit. Une auberge qui vaut, elle aussi, le détour, mais ceci est une autre histoire.

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