L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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L’Été de la Reine

Et si, alors que l’hiver tarde, comme toujours, à s’installer chez nous, nous parlions d’été. Un été en particulier. L’été 1944.

Encore ? Oui. Parce que je crois que nous n’en aurons jamais fini de revenir sur cette guerre-là. Si seulement cela pouvait nous éviter de nous jeter tête baissée dans la prochaine. Mais je n’y crois pas. Vous me connaissez, pessimiste en diable (oui, j’ai bien dit en diable, et je l’ai fait exprès).

Au lieu de tirer les leçons des guerres précédentes, nous nous en servons au contraire pour justifier les suivantes.

Donc, si je choisis cet été-là, c’est d’une part, je le répète, parce que nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question, et d’autre part parce que l’été en question a été riche en événements un peu partout en Europe et dans le monde, et pas seulement en Normandie…

Tout avait en réalité commencé au printemps de cette même année. À l’époque, la Roumanie faisait encore partie de l’Axe, une erreur de calcul (mais avait-elle vraiment le choix ?) qu’elle a chèrement payée, des années durant.

Et pour Bucarest, le 4 avril 1944, tout avait commencé comme ça :

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Résultat, après le passage des bombardiers américains, la capitale roumaine déplorait, pour la seul journée du 4 avril, 2 942 tués et 2 411 blessés.

La 15th Air Force américaine et la RAF étaient ensuite revenues frapper les grandes villes du pays, ses infrastructures et, bien sûr, les installations pétrolières de Ploesti.

C’est en lisant un article à ce propos dans l’excellente revue Historia (la version roumaine, évidemment, vous imaginez un sujet comme ça traité par l’un ou l’autre de nos magazines historiques ?) que je suis tombé sur ce petit passage tragicomique : “Ceux qui étaient en âge d’être scolarisés entrèrent alors sans le vouloir dans la plus longue période de vacances de leur vie, qui dura d’avril à octobre. Beaucoup durent secrètement remercier les Américains pour ces bombardements à l’origine de leurs vacances.”

Les habitants des grandes villes, en effet, quand ils le purent, décidèrent d’envoyer leurs enfants se réfugier à la campagne.

Et c’est ainsi qu’au bout de mon trajet de RER matinal, je me suis retrouvé avec une histoire toute neuve, dont je vais vous donner maintenant quelques éléments.

 

L’Été de la Reine

Roumanie, région de l’Arges, juin 1944.

Ion a 6 ans, et il passe, il en est sûr, les plus belles vacances de sa vie. Avec sa mère, ils ont quitté Bucarest dès la mi-avril, alors que les bombardements alliés se multipliaient, pour se réfugier dans le village de ses grands-parents maternels, blotti dans les contreforts sud des Carpates.

Et depuis qu’il est là, il mène une existence paisible, pleine d’aventures et de rêves. Bien sûr, il y a les diverses corvées qu’il n’est déjà plus trop petit pour accomplir, et dont son bunicul (son grand-père), un peu sévère, ne manque jamais de le charger. Il y a aussi les devoirs que sa mère, désespérée, tente de lui imposer : un peu de lecture, un peu de calcul. Jamais rien de bien méchant, jamais assez, en tout cas, pour l’empêcher de s’éclipser dans la chaleur de ce mois de juin crucial pour toute l’Europe.

Et quand le petit Ion s’éclipse, c’est pour retrouver sa chère, nouvelle amie : la grande Rodica.

Rodica est une vraie grande. Pensez, elle a 12 ans. Rodica sait des choses, beaucoup de choses, ce qui impressionne le petit Ion. Et puis, elle a ces yeux noirs qui semblent vous transpercer quand elle n’est pas contente, et qui s’illuminent dès qu’elle sourit. Heureusement, elle sourit plus souvent qu’elle n’est en colère. Et de longs cheveux châtain coiffés en une longue tresse qui danse derrière elle quand elle court, à laquelle Ion aimerait s’accrocher pour se laisser emporter à sa suite.

Rodica habite chez sa grand-mère, à deux maisons de chez ses grands-parents, et dès qu’il est libre, c’est chez elle qu’il accourt, le cœur battant.

Il est un peu amoureux, Ion, même s’il ne sait pas que ça s’appelle comme ça.

Pour Ion, les journées d’été se suivent et, à cause des corvées du grand-père, se ressemblent, mais grâce à Rodica, elles ne ressemblent jamais complètement non plus.

Car si elle sait des choses, Rodica a aussi des idées. Et elle a décidé, elle qui vient de la vilaine ville de Ploesti, si souvent bombardée par les Alliés à cause de tout le pétrole que l’on y trouve, qu’elle ne rentrerait jamais chez elle, et qu’elle consacrerait toute sa vie à découvrir les secrets des montagnes.

Et Ion, fidèle assistant de la grande exploratrice, est ravi de prendre part à l’aventure.

Leurs expéditions se déroulent le plus souvent en deux temps. Ils se retrouvent un peu avant le déjeuner, moment où Rodica lui annonce le programme de la journée. Puis, une fois que tout le village, bêtes et hommes, s’assoupit dans la chaleur écrasante de l’après-midi, ils s’élancent.

Parfois, ils ne vont pas bien loin. Juste au bout d’un champ ou à l’orée d’une clairière. Là, ils s’allongent et contemplent le ciel, voient passer les vagues de points noirs grondant qui s’en vont porter la mort et le feu de l’autre côté des montagnes, laissant derrière eux la résille mouvante de leurs traînées de condensation.

Par deux fois, ils assistent même à des combats aériens, et suivent, fascinés, le ballet fou des chasseurs qui se poursuivent, ne sachant plus trop pour qui ils sont.

Dogfight

Mais parfois, la grande exploratrice décrète qu’il leur faut s’enfoncer dans les forêts qui couvrent les flancs des montagnes. Et Ion la suit, même si, secrètement, il a toujours un peu peur.

PADURE

C’est qu’elles sont pleines de légendes, ces forêts, et que les vieux du village, même le redoutable bunicul de Ion, racontent bien des choses terribles à leur sujet. Des choses terribles que Rodica veut voir de ses yeux. Pour y croire. Ou en rire. Elle est comme ça, Rodica.

Ainsi, un jour, dans le creux d’une étrange vallée un peu sombre, et alors qu’ils sont déjà en retard et savent l’un et l’autre qu’ils vont se faire sérieusement gronder à leur retour, ils aperçoivent une vieille tour à demi en ruine.

C’est là que commencera véritablement leur aventure, là que débutera l’Été de la Reine.

Et, non, en dépit des apparences, ce n’est pas un conte pour enfants…

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

 

Ce n’est pas un séisme. Le sentiment est plus discret, plus ténu, pour l’heure.

Le résultat sera le même pour lui, quand l’évidence lui éclatera en plein visage.

En plein cœur.

 

21 novembre 2015 — Strada Apolodor 06 H 15

Il fait encore nuit, tandis que nous attendons le taxi à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea.

Derrière nous, l’Auberge des Brasseurs est exceptionnellement calme et silencieuse, preuve que finalement, il y a des gens qui peuvent dormir à Bucarest.

Personnellement, j’ai dû somnoler trois heures en tout, et encore, pas d’affilée. Mes yeux enfiévrés m’ont rediffusé sans interruption toutes les images qu’ils ont enregistrées depuis mon arrivée, mes oreilles affolées m’ont rejoué toutes les conversations en français, en roumain, en anglais, et même un peu en russe, et mes rêves anarchiques se sont chargés du reste.

Je ne ressens aucune fatigue, je me réserve ce plaisir pour plus tard.

Aucune tristesse non plus, aucun vide. Ça aussi, ce sera pour plus tard. Pour l’instant, après tout, je suis encore là, et je continue à profiter de la moindre seconde, à me remplir les rétines de tout ce que je peux voir, saturer mes tympans de tout ce que je peux entendre.

Je ne veux rien laisser de Bucarest, je veux tout emporter avec moi, même le souffle léger de la brise un peu fraîche, dans les arbres qui ornent la cour de l’Auberge des Brasseurs, même le reflet des réverbères sur les pare-brises des voitures garées le long des chaussées.

Tout, je veux tout emporter. Le taxi qui doit venir nous prendre a intérêt à avoir un grand coffre. D’ailleurs, il faudra bien qu’il s’y loge lui-même, car lui aussi, je vais l’emporter dans la malle géante de mes souvenirs, celle qui alimente l’éternelle fournaise de mon imaginaire.

Justement, le voilà, le petit coléoptère Dacia à la livrée jaune-orangée décorée du damier, symbole quasi-universel de son corps de métier. Le chauffeur, un jeune gars de grande taille à l’air un peu slave — quoi de plus normal ? —, s’empare de nos bagages, les fourre dans son coffre.

Je m’assieds à ses côtés, à l’avant.

Cette fois, c’est sûr, nous partons.

Je suis en train de quitter Bucarest, quelqu’un, quelque part, en moi, le sait, en est parfaitement conscient. Heureusement qu’il est là, ce quelqu’un, pour piloter mes faits et gestes en mon absence.

Parce que moi, je suis resté à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, pour regarder le petit taxi tout rond s’éloigner dans la nuit mourante, droit devant lui dans la Strada Operetei.

 

Ce n’est que peu à peu qu’il comprend ce qui se passe.

Quarante années de fantasmes, mais aussi quarante années d’un amour fidèle, indéracinable, que rien, aucune des épreuves bonnes ou mauvaises de sa vie n’a pu altérer, viennent de trouver leur conclusion.

La Terre, objet inatteignable de ses désirs, mirage qui avait toujours semblé le fuir, au point qu’il en était venu à parfois la considérer, entre deux rencontres inoubliables avec certains de ses représentants, comme quelque passion absurde, presque coupable.

Sa perversion à lui.

La Terre, il l’a atteinte.

Il a mis du temps à s’en rendre compte. Il va en mettre encore un peu plus à entrevoir les conséquences de cette réalisation.

Quarante années durant, il a construit sa relation à la Terre à partir d’un entrelacs complexe de réalité et de chimères. Réalité charnelle, dans tous les sens du terme, de ce qu’il a vécu et partagé. Réalité intellectuelle de ce qu’il a appris, lu, retenu, découvert. Et chimères, oui, ces chimères auxquelles avaient en lui donné naissance les récits des autres. Celles et ceux de là-bas, ceux, plus rares, de “chez lui” qui y étaient allés et en avaient rapporté des récits.

Ces chimères avaient à leur tour accouché d’héroïnes et héros qui avaient alors pris place dans ses romans, dans ses univers. Jusqu’à en devenir, pour quelques-unes, les clés.

De voûte.

Mais c’est ce qu’il est en train de comprendre maintenant : au bout du compte, il en était venu à se dire que la Terre resterait à jamais cela. Un assemblage chimérique composé de fragments oniriques entremêlés de moments fusionnels, d’une grande beauté, ô combien réels. Mais qui n’étaient pas la Terre.

La Terre, il était, il doit se l’avouer, persuadé qu’il ne la verrait jamais.

Un aveu qui a pour lui valeur de vertige.

 

21 novembre 2015 — Piata Victoriei 06 H 30

Nous avons avalé l’avenue de la Victoire au rythme soutenu de notre taxi, ce qui m’a permis de revoir en coup de vent les différents théâtres de mes exploits très relatifs de la veille. Il sera dit que je ne parcourrai jamais la Calea Victoriei que trop vite.

Toujours figé, Trajan n’a pas eu la politesse — ou le temps — de nous saluer, ne serait-ce que d’un tentacule distrait. Les édifices se succèdent, certains graves et austères, d’autres délabrés, dissimulés, comme honteux, sous leurs voiles de toile et leurs filets verdâtres, d’autres encore lumineux, fiers, éclatants de vie, tous filent, filent sur les côtés.

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By night, by morning, Bucharest is alive, always…

Le parcours de mon arrivée se rembobine, j’y retrouve les amers de mon aller, un palais ici, une belle maison dans le style Brâncovenesc là, mais la touche de mon voyage est bloquée sur retour rapide, forcément trop rapide, même si je fais des efforts surhumains pour prendre mon temps, pour continuer à savourer.

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En France, quand on descend le long de la côte aquitaine, on découvre le style basque. Imaginez des villas basques à Paris… Le style Brâncovenesc à Bucarest.

Seulement escortés d’autres taxis et de camionnettes de livraison, nous nous engageons sur la grande Place de la Victoire, que nous traversons pour nous engouffrer dans le boulevard des Aviateurs. Y a-t-il nom plus approprié pour cette magnifique artère qui nous entraîne inexorablement vers l’aéroport ?

La Roumanie a avec l’aviation un lien particulier, dont nous ne savons, en France, évidemment rien, ou pas grand-chose. Tous comme les Américains ne savent rien de Clément Ader et de sa Chauve-souris, ne connaissant que les frères Wright, nous n’avons jamais entendu parler d’Henri Coanda, qui était pourtant à moitié français par sa mère, un des pionniers de l’aviation, inventeur du premier avion à réaction, qui a donné son nom à l’aéroport vers lequel fonce ce maudit taxi décidément trop pressé.

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Le premier avion à réaction, signé Henri Coanda.

La tradition a survécu, et les Roumains hôtes des rives du Danube et des flancs des Carpates, ont toujours aimé voler.

Ainsi, je me suis toujours enthousiasmé pour les prouesses de leurs pilotes pendant la Seconde Guerre mondiale, qui se sont battus à la fois contre la RAF, l’USAF, les forces aériennes soviétiques, puis la Luftwaffe et l’armée de l’air hongroise, à bord, entre autres, d’un chasseur de conception entièrement locale, qui n’a jamais démérité, même face à des appareils qui lui étaient technologiquement supérieurs comme le P-38 Lightning ou le P-51 Mustang.

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L’IAR 80, discret fléau de l’aviation alliée…

Et les Roumaines volent elles aussi. Comme les fées de l’Escadrille Blanche qui, toujours pendant la guerre, à bord de leurs petits avions-ambulances, sauvèrent la vie de plus de 1 500 blessés de leur armée.

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Voilà à quoi ressemblent quelques anges.

Elles volent, oui, au point qu’une compétition de parachutisme féminin a été baptisée en hommage à l’une d’elles.

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Faut-il vraiment ajouter quelque chose ?

Allons, il faut bien que je l’accepte, en aussi bonne compagnie, je ne peux que me résoudre, bientôt, à décoller à mon tour.

 

Passager de la vie d’un autre, celui qui, tandis que lui rêvait et arpentait la Terre par procuration, se chargeait de vivre dans la réalité, c’est seulement maintenant, à cet instant, alors qu’il vient de quitter le boulevard des Aviateurs, qu’il l’admet enfin.

La Terre n’est pas une chimère, ne l’est plus. Lui, le narrateur italique, toujours occupé à se regarder exister, à raconter son existence fantasmée, magnifiée, transformée en mille épopées, tout en se disant, qu’un jour, un jour, ils verraient tous, un jour, il irait…

Eh bien, il y est.

La Terre n’est plus une chimère. Comme les femmes qu’il a aimées, qu’il aime encore, à en crever, et qui n’ont jamais rien eu de chimérique, toutes filles de la Terre, filles de la Forêt qu’elles étaient, qu’elles sont, la Terre est vraie, vivante, de chair et de sang, d’humus et d’air.

Et elle l’a accueilli en son sein, l’a serré, brièvement, contre lui.

Il est là où il a toujours voulu être, toujours eu le sentiment de devoir être.

Que fait l’autre ? Pourquoi repart-il ? N’a-t-il pas compris que c’était ici qu’il leur fallait rester ?

Soudain, il ne se résigne plus. Il se révolterait presque, lui qui s’était toujours distingué par sa capacité à tout accepter, à courber l’échine, à nourrir et caresser ses rêves en secret. Lui qui s’était même résigné à l’idée terrible qu’il ne verrait jamais la Terre.

Il ne se résigne plus, il veut rester, il restera !

Sur la terre des fées et des enchanteurs, des guerriers et des aviatrices, c’est là qu’il restera.

Pour l’éternité.

 

21 novembre 2015 — Bucarest-Otopeni 07 H 20

Plus moyen de reculer. Mais à vrai dire, je n’en ai pas très envie. Comment, je ne souhaite pas rester à tout jamais ici ?

Bien sûr que si.

Mais sous mes airs de rêveur, je suis un réaliste.

Et puis, j’ai aussi une autre envie, celle de retrouver tous ceux que j’aime et qui, en France, m’ont toujours soutenu dans ma folie.

Je n’ai passé qu’une trentaine d’heures à Bucarest, et j’ai déjà tant de choses à leur raconter que plusieurs jours n’y suffiront pas. Bon, peut-être, lassés, finiront-ils par me demander, me supplier d’arrêter avec “ma Roumanie” ? Mais en fait, je n’y crois pas, je les connais trop bien.

L’un d’entre eux, dans un de mes mondes, a même un jour incarné (magnifiquement) un pope, Ioan Constantin Balaurescu. Pourquoi ce choix de sa part : pour moi ? Pour lui ? Pour nous ? Et aussi un peu pour la Roumanie ?

Je crois que la réponse est oui, à chaque fois.

Voyez ainsi à quel point la Terre est indissociable de qui je suis, si bien que mes plus vieux amis eux-mêmes, qui n’ont aucune tendresse particulière pour elle, en viennent à vouloir, un temps, en faire partie. Pour moi, pour eux. Et aussi un peu pour elle.

Je n’aurai peut-être pas réussi grand-chose, mais j’aurai au moins réussi ça. La roumanophilie, à force, est contagieuse.

Voilà, dans un peu plus d’une heure, nous embarquerons dans un avion où l’on nous dira “buna dimeneata” pour la dernière fois avant longtemps, un avion qui, bien que dans les airs, me donnera encore, quelque temps, l’illusion d’être sur la Terre.

Ensuite, je regagnerai l’étrange, déplaisante et orgueilleuse vulgarité qui est, qui fait mon quotidien ; et surtout, après ces presque deux jours passés en Roumanie, à enfin voir le monde par le petit bout roumain de la lorgnette, je vais retrouver la planète telle qu’elle est vue par la France, et par conséquent telle qu’elle DOIT être vue, puisque c’est là le point de vue quotidien d’une des cinq grandes puissances qui se croient en droit de déterminer l’avenir de notre pauvre boule bleue.

Ça, en revanche, je n’en ai aucune envie.

Les formalités se déroulent, non sans quelques aspérités, même de ce côté-là de l’Europe, les attentats ont apposé leur marque. Mais les Roumains de la Roumanie d’aujourd’hui ont une façon de faire qui n’est pas celle des Français. Ni des Américains. Ou des Russes. Ils gardent une forme exquise de politesse, un naturel, un détachement qui fait qu’on se laisse faire.

Puis nous voilà dans l’entre-deux, l’univers étrange du “duty-free”, de l’intervalle sans loi, mais avec foi, où l’on est toujours bien reçu, du moment que l’on a de l’argent, quel qu’il soit — il est roi, loué soit son nom !

Toujours en Roumanie, mais déjà plus tout à fait.

Dans quarante minutes, je monterai dans l’avion. Et ce sera fini.

Vraiment ?

 

Est-ce au décollage qu’il a compris ? À l’atterrissage ?

Non, à l’atterrissage, il n’était déjà plus là.

Il y a eu un moment étrange, magique, où il a compris que ce qu’il était n’avait plus de raison d’être. Un moment où il s’est dit : “j’ai fait ce que j’avais à faire.” Un moment où, apaisé, pour la première fois de sa curieuse existence, il a reconnu : “je suis heureux.”

Les Carpates, ces brutes barbares et ancestrales, ont refusé de le laisser partir. L’autre pouvait bien filer, il pouvait bien s’en retourner dans son vilain Occident, il pouvait bien se satisfaire de l’idée qu’il allait raconter son joli et bref aller-retour à ceux de ses proches qui auraient la patience de l’écouter.

Elles, toutes glorieuses griffes dehors, n’en voulaient retenir qu’un seul.

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Elles me l’ont enlevé. Pour m’obliger à revenir ?

Celui qui avait succombé au charme inhumain du feu follet.

Celui qui avait toujours aimé la Terre, sans jamais la voir, sans jamais la connaître.

Celui qui, par deux fois, était tombé amoureux, d’abord d’une princesse, puis d’une reine, et quelle reine, la Reine des Fées, l’une et l’autre issues de cette Terre, terre bénie, terre unique, terre promise.

Sa Terre Promise.

Un peu tard, il a compris.

Il a compris qu’en la foulant enfin, cette terre, il se condamnait à disparaître.

Pour mieux renaître.

Sous une autre forme.

Celle de quelqu’un qui a définitivement accepté que tout cela, au bout du compte, n’est pas chimère, mais réalité, et que la réalité, crue, brute, sauvage, est plus belle, à jamais plus belle qu’aucun de ses fantasmes.

Et les Carpates le secouent.

Me secouent.

Reste ! lui crient-elles.

Aussi vieilles soient-elles, pour des montagnes, elles sont encore jeunes.

Les nuages m’empêchent de les voir.

Mais il les aime, même s’il les devine tout juste, par-delà les nuages.

Je refuse de croire que…

Au fil des kilomètres, il sent qu’il s’étiole, même s’il croit encore qu’il est aux commandes.

Une sensation étrange. Celle d’un lent, très lent déchirement.

Pour passer outre, je me plonge dans la lecture d’un article d’Historia — là encore, je n’en vois qu’un parmi tous mes vieux amis, celui, justement, qui a incarné ce fameux pope, qui pourrait me comprendre à cet instant précis, et là, maintenant, toi, mon vieux frère, j’ai envie que tu sois avec moi — sur les soldats roumains morts à Stalingrad.

Qui connaît cette histoire ? Qui, à l’Ouest, est capable d’en parler sans mépris — je ne réclame même pas le respect, juste un peu de considération.

Revoilà le hasard, ce fichu hasard auquel, vous le savez, je ne crois pas. Pourquoi, alors que je suis dans cet avion qui le ramène dans ce monde où je ne veux pas aller, faut-il que je lise cet article qui me rattache à un de ses plus grands fantasmes.

Les soldats arrachés à la Terre et envoyés pour mieux disparaître, dans la plus grande bataille de tous les temps. Cette bataille où ils n’avaient rien à faire.

Et plus tard, qu’en retiendra-t-on ?

Que les Roumains se sont débandés.

Non, ils se sont battus comme des lions dans une guerre qui n’étaient pas la leur ?

Qui connaît aujourd’hui le nom du général Lascar. Surtout nous, en France, si prompts que nous sommes à dénoncer les tares des … qui a résisté avec les débris de ses divisions pendant des heures, des jours, obligeant, par sa ténacité, son acharnement, l’Armée Rouge à engager ses réserves. Pauvres…

…Roumains, éternels oubliés de l’Histoire.

Je rentre, la tête chargée de vie, de goûts, de bruits, d’odeurs, d’autant de preuves de l’existence d’un monde.

…autres. Voyez comment nous traitons la guerre des Italiens, sans nous poser un instant la question de savoir ce qu’a été la vie sous le fascisme, oubliant délibérément le sort de ces centaines de milliers de jeunes hommes mobilisés au nom d’un dictateur pour mourir dans des combats dont ils n’avaient cure.

Alors, que peut-il espérer pour ses pauvres Roumains.

Rien ?

Pas si sûr.

Parce que, justement, m’attendent en France ceux qui me supportent depuis des années.

Et qui eux, à force, savent.

 

C’est sans doute au–dessus de mes chères Carpates — que je n’ai pas encore vues, à peine entraperçues, de très haut, de très loin — que tout s’est joué.

Sans doute là que je l’ai perdu.

Mon narrateur italique.

Les belles et sauvages montagnes l’ont bien agrippé, elles nous ont bien secoués. Elles me l’ont arraché, elles ne voulaient pas qu’il parte.

Et il n’est pas parti.

D’aucuns diront que j’ai plus de courage que lui, puisque je parle à la première personne. Et pourtant, sans lui, qui suis-je ? C’est en lui que je puise, jour après jour.

Oui, il est resté, avec elles, là-bas, et il…

…m’attend.

 

19 décembre 2015 — Sainte-Geneviève des Bois 19 H 56

Un mois.

Quarante ans d’attente, un jour et demi sur place, un mois plus tard. Unités de temps, de lieu.

Qu’en reste-t-il ?

L’envie énorme, immense, de revenir, de retrouver tous ceux qui m’ont si joliment accueilli.

Mais c’est encore trop primitif.

Peu à peu il a compris…

Je n’en veux à personne de ne pas comprendre ce que je ressens. Je suis incapable de l’expliquer…

…ce sentiment perpétuel de perte et de gain, de découverte et d’éloignement, de petitesse et de…

Aujourd’hui, je me sens différent…

Parce qu’il… si fragile…

Tant de doutes…

Tant d’amour.

Pentru totdeauna.

Pour toujours.

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