L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Tag: Bucarest (Page 1 of 2)

Plus vite que la musique…

Tout va trop vite.

Pour moi, en tout cas.

Je sais, je me répète, mais je ne peux m’empêcher de le constater, et de le dire, ou de l’écrire, comme pour tenter de conjurer le sort, cette sensation d’accélération, cette impression d’être de plus en plus entraîné dans une danse folle qui ne ralentira plus jamais.

Une danse qui ne me laisse plus le temps de rien, et surtout pas de vous conter mes histoires, mes voyages.

Plus de neuf mois déjà se sont écoulés depuis le jour où j’ai, pour la première fois, posé le pied sur ma Terre promise. Depuis ce jour magique où j’ai compris que je ne m’étais finalement pas trompé dans ma passion indestructible pour ce pays que j’aime chaque jour un peu plus.

Depuis, j’y suis retourné, deux fois. À la fin du mois de mars, et à la fin du mois d’août. J’en reviens tout juste, avec un sentiment de décalage plus aigu que jamais. J’en reviens tout juste et je n’ai qu’une envie, c’est de vous parler de tout ce que j’ai vu, goûté, senti, ressenti, entendu, écouté. Alors que je ne vous ai presque rien dit de mon deuxième voyage, qui avait été tout aussi intense, puissant, profond.

L’absurdité de cette situation, du fait qu’à chaque fois, je vis, vois, apprends et enregistre plus que je n’aurai jamais le temps de vous transmettre, me heurte aujourd’hui plus violemment qu’auparavant.

Oui, tout va trop vite. Je prépare déjà mon prochain voyage, dans deux mois. Que puis-je donc faire pour vous donner un peu de ce que j’ai reçu ? Les images peuvent-elles suffire à remplacer ces mots que je n’aurai jamais le temps d’écrire ?

Non, mais c’est tout ce que j’ai à vous offrir aujourd’hui.

Alors, si vous en avez la patience, feuilletez ce petit album qui vous montrera quelques fragments de ce qu’a été mon bonheur. Comme ça, j’aurai l’illusion de vous avoir emmenés avec moi.

Et comme je suis gentil, en fin de compte (mais si, je vous assure), voici une carte, pour que vous puissiez un peu vous y retrouver.

physical-map-of-Romania

Vous pouvez repérer toutes les villes où l’on m’a accueilli avec générosité depuis novembre 2015 : Bucarest, bien sûr, mais aussi Sibiu, Brasov, Tîrgu Mures, et Pitesti.

DSCN4142

Entre cette image d’une ville à laquelle je suis particulièrement lié…

2006-12-31 23.00.00-578

…et ce coucher de soleil sur les Carpates, cinq mois se sont écoulés. Cinq mois de manque et d’incertitude. Mais quelle récompense.

2006-12-31 23.00.00-570

Sur la grand-place de Tîrgu Mures, littérature et débats sont au programme.

2006-12-31 23.00.00-571

Au pied du théâtre, les tentes se dressent. Et le théâtre lui-même est la parfaite incarnation de l’étrange dualité de la ville, avec ses deux grandes affiches, l’une en roumain, l’autre en hongrois. Ici, les tensions entre les deux communautés sont présentes, en filigrane. L’envie de vivre ensemble, elle, est heureusement la plus forte.

2006-12-31 23.00.00-564

Sur le stand des éditions Tritonic, ça ne rigole plus…

2006-12-31 23.00.00-569

C’est qu’il y a du beau monde à exposer. Pour les curieux, Spada, de Bogdan Teodorescu, vient d’être publié en français chez mes amis d’Agullo Éditions.

DSCN3518

Pendant ce temps-là : “Prenons notre air sérieux, se disait l’auteur, comment ça va trop les impressionner !” © A. Ojica

DSCN3506

“Ah, ben non, tiens.” © A. Ojica

2006-12-31 23.00.00-579

Après toutes ces journées passées à pontifier comme un grand génie du journalisme, de la traduction et de l’écriture, il fut décidé d’embarquer l’auteur pour de nouvelles aventures, gustatives, dans les hauteurs par-delà le village de Bala.

2006-12-31 23.00.00-590

C’était inviter le loup dans la bergerie…

2006-12-31 23.00.00-595

Finalement chassé à coups de pierre pour avoir jeté son dévolu sur un peu trop de jolies brebis, le terrifiant prédateur n’eut d’autre choix que de se réfugier sur les terres d’une redoutable princesse dace de ses amies. Laquelle mériterait à elle seule au moins tout un livre. Ce qui sera le cas, d’ailleurs.

2006-12-31 23.00.00-608

Les vrais maîtres du pays, ce sont eux.

2006-12-31 23.00.00-613

Par les rues tortueuses de l’imposante Brasov, la princesse dace le mena…

2006-12-31 23.00.00-611

…jusqu’à cette plaque qui, elle le savait, le toucherait en plein cœur. Car il y est fait mention du compositeur qui, en ces terres, lui parle mieux qu’aucun autre. Et enfin, il eut, un court instant, la sensation que la vie n’allait pas plus vite que la musique…

Terre promise II — En attendant l’Été (1)

Retour sur le pas de la porte

21 mars 2016 — Bucarest-Otopeni 17 H 30

Le voyage avait mal commencé. Problèmes de billets, de réservation, d’inexistence passagère. Problèmes de voisins de vol, de grossièreté, de vulgarité.

Mais en réalité, non. Tous ces petits tracas, très vite, je n’ai éprouvé qu’une envie : m’en amuser, ce qui est fait ici, pour l’instant. Car tout au long de la semaine que je vais passer en Roumanie, les minuscules incidents de cet ordre vont se succéder. Et pas un seul ne parviendra à jeter une ombre sur mon séjour. Pas un. Alors, si je prétends que le voyage a mal commencé, en réalité, même là, je grossis le trait. Pour atteindre mon but, je suis prêt à tout accepter, tout supporter.

Du reste, en dehors de ces soubresauts risibles du début, tout le reste a été aussi parfait que possible. À mon passage au-dessus d’elles, mes chères Carpates m’ont de nouveau gentiment secoué. Sont-elles plus impatientes que la dernière fois ? Savent-elles que cette fois, c’est aussi pour elles que je viens ? Redoutent-elles un peu mon regard, moi qui leur suis déjà tout acquis ?

Quand je descends de l’avion, je suis déjà récompensé de ma patience. Dans le hall d’accueil de l’aéroport Henri Coanda, deux amis nous attendent. Deux « vieux » amis, même si je ne les connais que depuis mon premier voyage. Nos retrouvailles sont chaleureuses. Il y a là ce cher Alexandru, qui va m’accompagner pendant une partie des jours qui vont suivre, et Bogdan l’homérique. La conversation, comme laissée en plan quelques mois plus tôt, reprend. Essentiellement en français. Pour l’heure, je me heurte toujours à la même difficulté. Mon pauvre roumain, même si j’ai redoublé d’efforts depuis novembre pour lire toujours plus, me semble désespérément grippé, bloqué. Honteux, il n’ose pas se montrer en si auguste cortège, impressionné qu’il est par le français ou l’anglais de mes hôtes.

Mais, comme la première fois, cela ne suscite en moi qu’une gêne secondaire, auxiliaire.

Avant tout, j’écoute. Et je savoure, déjà, chaque seconde, chaque minute qui commence à filer depuis que j’ai de nouveau posé le pied sur ma Terre promise.

21 mars 2016 — Bucarest, Parcul Kiseleff 18 H 30

Nous n’avons pas traîné plus que nécessaire. C’est que notre avion avait du retard, qu’à Bucarest comme ailleurs, c’est l’heure de pointe, que les artères principales de la capitale sont donc encombrées. Et qu’une table nous attend quelque part en centre-ville.

À mes côtés, Bogdan est au volant. Un personnage, Bogdan, auteur de romans policiers, éditeur, photographe, un touche-à-tout pétillant qui a décidé de nous emmener, ce soir, dans un « bomb » — équivalent bucarestois de nos brasseries, à peu de choses près — qu’il connaît et dont il me dit le plus grand bien.

Ça tombe bien, j’ai faim. Et soif. En Roumanie, j’ai toujours faim. Et soif.

Nous n’y sommes pas encore. Le trafic se fait insistant. Pour l’heure nous longeons le Parc Kisseleff. Nous avons déjà dépassé l’Arc de Triomphe, nous ne sommes plus très loin de la Place de la Victoire, là où, justement, a eu lieu ma première rencontre avec Bogdan.

Kisseleff… Un général russe aurait donc droit à tout un parc en plein cœur de Bucarest ? Tous les Russes n’ont pas laissé ici que de mauvais souvenirs, Paul Kisseleff est de ceux-là. Il occupe, de 1829 à 1834, des fonctions proches de celle de régent dans les deux principautés encore vassales de l’empire ottoman, la Moldavie et la Valachie. Oui, la situation des terres roumaines est alors d’une grande complexité. La Russie des Tsars a imposé son protectorat sur les habitants orthodoxes des principautés, lesquelles n’en continuent pas moins à, officiellement, obéir à la loi d’Istanbul. Tout cela changera une quarantaine d’années plus tard, peu après la mort du général. Qui, de son vivant, semble avoir beaucoup fait pour les provinces dont il a la charge, puisque c’est sous son « règne » qu’elles se dotent de ce qui est considéré comme leur première constitution. Il entreprend également des travaux à Bucarest.

Kiseleff

Le général a un secret…

Un Russe, donc, qui a aidé les Roumains. Fort peu courant de mon point de vue. Le bonhomme m’intrigue un peu. Il prend à rebours mes préjugés sur l’attitude plus traditionnelle de son peuple vis-à-vis de leurs plus petits voisins. Une attitude à laquelle j’ai eu la malchance d’être confronté plus d’une fois, directement. Pour un peu, j’en voudrais presque à mes chers Roumains de lui avoir donné un parc, à ce Dourakine de service. C’est que d’ordinaire – et ils le savent —, les Russes n’ont que mépris pour eux, pour ne pas dire pire. Et la Roumanie a maintes fois été victime des agissements douteux de l’empire.

« Les Roumains, ce n’est pas un peuple ! » Voilà ce qu’il m’est arrivé d’entendre, en russe, à Moscou. Fièrement asséné, cruellement répété. Alors, qu’est-ce qui lui a pris, à ce général ?

Depuis, j’ai découvert son secret. Un secret qui s’appelait Alexandra. Le général avait succombé aux charmes d’une noble locale, à qui il fit six enfants illégitimes, tous deux étant mariés, chacun de son côté. Les Roumains eux-mêmes sont les premiers à dire que cette histoire a dû grandement contribuer à la bienveillance du gouverneur envers ses administrés valaques et moldaves.

56bde823682ccf2297245041

Le secret a un général…

Et soudain, je le comprends mieux, ce cher général d’un autre temps. Allons, il le mérite bien, son parc.

21 mars 2016 — Bucarest, Strada Traian, 19 H

La nuit tombe doucement en ce début de printemps. Il ne fait pas particulièrement beau, ni chaud, mais cela n’a pas d’importance, évidemment. Je suis dans les rues de mon « pas-de-porte », je me remplis les yeux des vitrines éclairées, des arbres sur les bords des chaussées, les oreilles des klaxons, des voix, de l’autoradio qui marmonne.

Nous débouchons sur une place au bout de laquelle trône un curieux édifice qui est d’ailleurs plus ou moins le but de notre parcours : une tour étrange, épaisse, qui nous domine d’une quarantaine de mètres. Foisorul de Foc, la « Tour de feu ». Conçue à la fois comme un château d’eau et une tour d’alerte contre les incendies, elle a été construite en 1890, et abrite désormais le musée des pompiers de la ville.

Dans l’obscurité naissante, elle est brillamment illuminée, et confère un étrange cachet à tout le quartier, entrelacs de rues, certaines étroites, d’autres plus larges, comme celle où l’on se gare, toutes semblant converger vers la haute et puissante silhouette de la tour qui continue de veiller, muette, sur les alentours.

s560x316_foisorul_de_foc1

Un phare dans la nuit bucarestoise.

Dans les environs, je retrouve, à plus petite échelle, les contradictions que j’avais croisées la première fois, et qui ne m’avaient nullement dérangé, habitué que je suis aux villes de l’ex-Union Soviétique, ce télescopage entre ancien et moderne, entre neuf et délabré, entre boutiques clinquantes et taudis branlants.

Un télescopage au sein duquel je me sens à l’aise. Chez moi. L’impression est même encore plus forte qu’en novembre.

Bogdan nous guide vers l’établissement qu’il a choisi pour nos retrouvailles, ce « bomb » où nous allons pouvoir nous régaler tout en poursuivant nos multiples conservations, presque aussi nombreuses et diverses que nous.

Nous traversons une terrasse hantée par deux ou trois fumeurs — condamnés, depuis à peine quelques jours, à se livrer à leur passion à l’extérieur et non plus à l’intérieur —, puis entrons dans une salle au décor boisé et chaleureux.

Nous nous installons à une grande table de bois, commandons des bières et de quoi apaiser momentanément notre faim. Et là, assis confortablement, je prends le temps de déguster les instants qui s’écoulent.

1d1f4e84a13818570e247f6fe715b43d

Passons aux choses sérieuses…

Je suis déjà si bien, et mon séjour ne fait que commencer.

Ma paisible et plaisante épopée se poursuit dans :

 

Terre promise II — En attendant l’Été (2)

Bières, vin rouge et bancomat

Quand se croisent les passerelles…

200px-Bridge_in_kiev_1056-1Et les boucles, une à une, lentement, se bouclent.

Mais ce faisant, étrangement, elles donnent naissance à d’autres liens, qui partent à leur tour à l’aventure, à la recherche de leur propre boucle à boucler, dessinant ainsi, à l’infini, la folle géométrie d’une, deux, mille vies, dont la mienne, toute petite, emportée dans cette magnifique ronde des rondes.

Après deux voyages fondateurs en Roumanie, en novembre et en mars, je suis donc retourné à Kiev à la fin du mois d’avril. Pour trois jours. Et ce voyage-là, je le reconnais, je l’appréhendais. Pour deux raisons. D’une part, je redoutais ce que j’allais croiser dans le regard des Kiéviens au bout de six ans d’absence, alors que leur pays avait, entre-temps, connu les émeutes sanglantes sur Maïdan en février 2014. Puis la guerre, qui dure encore, là-bas, à l’est, où elle fait chaque jour des victimes dans l’indifférence générale de l’Occident. Et d’autre part, j’avais le curieux sentiment de recommencer à faire des infidélités à ma chère Roumanie, que j’avais délaissée pendant si longtemps (c’est un peu faux, je ne l’ai jamais abandonnée, en réalité, mais la sensation, elle, n’en était pas moins là).

Je ne pouvais davantage me tromper.

En arrivant, j’ai trouvé le soleil. J’ai trouvé des sourires et des rires à tous les coins de rue, j’ai trouvé une immense passion pour la lecture et la littérature, comme à Bucarest et à Brasov, j’ai trouvé une formidable, indomptable envie de vivre, de créer, d’avancer.

Et j’ai trouvé une passerelle.

C’était en plein salon du livre, alors que les hautes voûtes de l’Arsenal de Kiev résonnaient du tumulte de l’immense foule qui se pressait, passionnée, entre les stands des éditeurs et des libraires. Petro Tarachtchouk, mon traducteur (une personnalité hors du commun, généreuse et chaleureuse, dont je vous parlerai plus en détail dans un autre article), m’a présenté un de ses amis, lui-même traducteur et polyglotte : Serhiy Féodossiev.

S’exprimant dans un français parfait, ce dernier a voulu en savoir plus sur l’animal bizarre que je suis. Je suis moi aussi traducteur de métier, lui ai-je dit — quand je suis confronté à d’authentiques spécialistes de la profession, comme Petro et Serhiy, je m’abstiens toujours, du moins dans un premier temps, de leur avouer qu’en fait, c’est une activité que j’exècre, à part peut-être en roumain. Il a naturellement voulu savoir quelles langues je traduisais, et j’ai donc annoncé, comme à chaque fois qu’on me pose cette question : anglais (le plus souvent à peu près correctement), allemand (très mal) et roumain (avec ferveur, mais non sans difficultés).

Et là, à ma grande surprise, Serhiy m’a alors déclaré qu’il s’intéressait à la littérature roumaine, mais surtout à l’œuvre de Panaït Istrati. J’étais venu à Kiev avec un petit pincement au cœur en me disant que j’étais en train de trahir ma Terre promise au nom de mon autre Terre d’accueil, mais non, bien au contraire ! J’avais face à moi, en la personne de cet homme remarquable, le lien qui me manquait, le lien qui me rassurait : j’avais eu raison de venir à Kiev, car même là, j’avais retrouvé la Roumanie.

Le lien qui me rattache à elle est désormais si fort qu’elle est avec moi partout où je vais.

Panaït Istrati (1884-1935).

AVT2_Istrati_8891

Un auteur hors norme, Roumain d’origine grecque par son père, autodidacte de génie qui écrit en français, admirateur de Romain Rolland, qui le soutient, également en contact avec Nikos Kazantzakis, il dénonce très tôt la dictature communiste après un voyage en URSS, sans pour autant fermer les yeux sur les inégalités sociales dans son propre pays. Rejeté par tous, il meurt de phtisie à 50 ans. Son œuvre est interdite dans la France de Vichy, puis dans la Roumanie communiste. Aujourd’hui, une association française, dite des “Amis de Panaït Istrati”, s’efforce de faire connaître ses travaux. Et justement, Serhiy Féodossiev y est lié. Il a d’ailleurs publié des ouvrages en Roumanie même.

unnamed

Alors, rasséréné par cette belle rencontre, j’ai pu savourer la suite de mon séjour à Kiev, admirer les Ukrainiens s’adonnant à leur amour dévorant des livres, tout en me disant qu’ils me rappelaient là tant les Roumains.

Et aujourd’hui, je sais, pour avoir emprunté cette passerelle-là, que je ferai tout pour moi-même servir de passerelle, dans la faible mesure de mes modestes moyens, entre ma merveilleuse Terre promise et mon autre Terre d’accueil.

L’une et l’autre le méritent.

Bilan d’étape

Ouf.

Depuis quelque temps, la vie va un peu trop vite pour moi, je l’avoue. Je l’avoue, mais je ne m’en plains pas. C’est juste qu’au bout de presque sept mois d’une première course effrénée, le moment me paraît idéal pour marquer une petite pause.

Pas longtemps, juste assez pour faire le point avec vous sur le chemin parcouru et celui, forcément beaucoup plus long, qu’il reste à parcourir.

Depuis le soir du 2 octobre, où une bande de fous adorables m’a organisé un anniversaire mémorable, anniversaire qui renvoie, d’ailleurs, par , les choses se sont donc accélérées.

image2

Oui, même là, il est encore question de bouquins…

Depuis ce fameux soir qui m’a remis sur les rails, les idées se sont bousculées — j’en ai évoqué plusieurs ici —, les rencontres, toutes plus fabuleuses les unes que les autres, se sont multipliées, le tout ponctué par trois voyages énormes.

Un premier, d’un jour et demi, à Bucarest, dont vous savez tout l’impact qu’il a eu sur moi. Il a donné naissance à un texte que je n’avais pas vu venir, Terre promise, que certains d’entre vous ont eu la gentillesse de lire ici. Terre promise, à son tour, m’a valu de merveilleuses rencontres, et des réactions qui m’ont profondément ému, comme celle-ci, par exemple.

Un deuxième, d’une semaine, encore en Roumanie. Cette fois, après un passage-éclair à Bucarest, c’est vers les Carpates, flanc nord et sud, que je suis parti. Là encore, une succession de rencontres m’a bouleversé, la dernière, peut-être la plus belle, ayant eu lieu dans la ville de Pitesti. Mais entre-temps, j’avais entraperçu Sibiu et Brasov, en Transylvanie.

DSCN4142

Il ne faisait pas beau ce matin-là, mais croyez-moi, dans ma tête, c’était grand soleil.

Et un troisième, du 22 au 25 avril, à Kiev, cité dont la beauté et l’histoire sont indissociables de l’homme que je suis aujourd’hui. Là encore, le choc émotionnel ne pouvait qu’être au rendez-vous, puisque je suis parti participer au salon du livre “Knyjkovyy Arsenal”, pour le lancement de la version ukrainienne de La Fiancée noire, que j’ai également déjà présentée ici.

Photo 014

Tout un monde par une fenêtre… de l’Arsenal. © Serhiy Féodossiev

Ces voyages se sont accompagnés de nouveaux projets éditoriaux, dont je vais vous toucher quelques mots, car grâce à eux, je connais désormais mes priorités, disons, “immédiates”.

La première chose que je dois maintenant terminer, c’est la rédaction des cinquante premières pages de L’Été de la Reine, puisqu’elles sont attendues par une éditrice française qui m’a séduit par son originalité, son empathie et son ouverture d’esprit (ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas prompt à distribuer ce genre de compliments au sujet des éditeurs).

Une fois cela fait, je m’attellerai au bouclage de la version longue de Terre promise, pour celle qui sera, je l’espère, ma première éditrice roumaine. Avec, peut-être une publication là-bas en novembre, pour l’édition 2016 de Gaudeamus. Après la publication en ukrainien de La Fiancée noire, ce sera un nouveau temps très très fort pour moi, je le sais déjà.

Ensuite, il sera grand temps que je m’attaque à la rédaction de la suite de la Fiancée, justement : Le Roi de soufre — Révolution. Car une autre de mes éditrices (oui, ça y est, j’entends ceux du fond qui recommencent à ricaner), la remarquable Ioulia Oliynyk, des éditions Tempora, me l’a littéralement commandée pour septembre. Donc, pour tous ceux qui se plaignent (d’ailleurs, ce sont souvent ceux du fond, hein) que je parle plus que je n’écris, il va bientôt y avoir de la lecture. Car la sortie du Roi de soufre est prévue à Kiev en février 2017, et il faut que mon cher traducteur, Petro Tarachtchouk (alors là, dans le genre rencontre formidable, ça s’est posé un peu là) ait quand même assez de temps pour en traduire les quelque 300 pages.

Quand ces trois travaux-là auront été achevés, je me mettrai sérieusement à l’œuvre sur L’ombre du Lombric pour un … éditeur (ah, vous voyez, les médisants près du radiateur, là-bas), et pas des moindres. Non, je ne parle pas en termes d’importance de sa maison, mais en termes de personnalité. Autrement dit, quelqu’un qui vaut le détour, je sais que je ne suis pas le seul à le penser.

Entre-temps, je serai retourné en Roumanie, sans doute pour une semaine vers la fin août. Pour y retrouver des âmes chères, très chères. En rencontrer de nouvelles. Et peut-être, qui sait, discuter d’une éventuelle publication de cette sacrée Fiancée en roumain.

Enfin, un autre éditeur (alors, ça vous la coupe, les rigolos…) ukrainien s’est montré très intéressé par la traduction possible de ma trilogie Olga et l’Archange, dont je vous parlerai plus en détails ailleurs dès que j’aurai le temps.

Voilà. Tout cela est déjà beaucoup, et je suis sûr que j’en ai oublié. Mais, bon, pas le temps de m’attarder, la pause est terminée.

Allez, au boulot !

Terre promise II — En attendant l’Été

Prologue

 

17 novembre 2015 — Paris 16 H

« Tu vas à Bucarest ? »

La voix, féminine, est presque acide. Oh, la sensation est discrète, à la limite du perceptible, mais je ne suis pas dupe. Elle n’est pas vraiment contente.

C’est une amie — Roumaine, bien sûr —, à qui je viens d’annoncer que deux jours plus tard, je dois prendre l’avion et m’envoler, pour la première fois, vers son pays qui, alors que je ne l’ai encore jamais vu, est déjà (a toujours été) pour moi comme une seconde patrie.

« Oui, non, c’est bien, reprend-elle, d’un ton plus doux, comme si elle s’en voulait un peu d’avoir si mal accueilli la nouvelle, mais… »

« Mais… » Il en dit long, ce « mais ». Du reste, ce n’est pas la première fois que je l’entends, depuis que je croise des Roumaines et des Roumains et que je leur parle de ma passion pour leur Terre. « Oui, Bucarest, c’est bien, mais… »

Ce qu’il sous-entend, ce « mais », c’est que Bucarest, ce n’est pas la Roumanie. Que la vraie Roumanie est ailleurs. À Brasov et Sibiu, vous affirmeront les gens de Transylvanie. À Iasi et dans les collines embrumées d’où jaillissent les monastères peints, vous assureront les Moldaves. Chez nous, se contenteront de sourire, plus sobres, mes amis de l’Arges.

Elle vient de Craiova, dans le sud-ouest, et ne me dit pas que sa ville incarne davantage la Roumanie, mieux que la capitale ne le pourra jamais. Mais elle n’en pense sans doute pas moins. Alors, j’éprouve le besoin de m’expliquer, de lui expliquer. C’est la première fois que je pars, lui rappelé-je. Et quand on se trouve face à une belle demeure entourée d’un jardin magnifique, il n’y a quand même qu’une seule façon d’y entrer quand on est invité.

Par la porte.

Pour moi, Bucarest allait forcément être cette porte. Sauf que lors de ce premier voyage qui n’a guère duré, en réalité, plus d’un jour et demi, c’est là que je suis resté : sur le pas de la porte. Je ne suis pas allé plus loin. Je ne le pouvais pas, peut-être aussi n’en avais-je pas envie, pas encore.

Je ne suis pas un voyageur téméraire, je ne suis pas du genre à parcourir l’Inde à pied avec quelques pièces en poche. Même ma chère Roumanie, je n’imagine de la découvrir qu’accompagné. Non que je craigne quoi que ce soit, mais parce que j’ai besoin que mes amis m’escortent, me guident, me racontent ce que chacun, chacune vit, voit, ressent.

Aller en Roumanie, pour moi, c’est apprendre et écouter. Et j’ai l’impression qu’il en sera ainsi pendant longtemps encore.

Impatiente, elle me laisse néanmoins lui asséner ma minuscule parabole sur la porte d’entrée, concède en grognant que, certes, bon, effectivement, c’est bien par là qu’il faut passer, « mais… »

21 mars 2016 — Roissy 10 H

J’attends, et déjà, je retrouve cette étrange sérénité que j’avais connue quatre mois plus tôt, lors de mon premier départ.

Elle ne va pas tarder à être mise à rude épreuve, mais ceci est une autre histoire.

Il y a quatre mois exactement, le 21 novembre, je suis rentré en France à l’issue de cette brève prise de contact, après être sagement resté sur le seuil de la belle demeure. Et le peu que j’avais entrevu alors m’avait profondément bouleversé.

Au point qu’aujourd’hui, à la veille d’embarquer pour ce deuxième voyage, je ne suis plus celui qui est parti la première fois. Et cela vaut mieux, car l’ancien moi n’aurait probablement pas survécu à ce que je vais vivre, et dont je ne sais rien encore, en dehors des grandes lignes du programme qui m’attend.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais comprendre ce fameux « mais… », dont je n’ai aucune idée malgré tout ce que j’ai lu, vu, écouté.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais commencer à subir une nouvelle métamorphose, à un point que, pour l’instant, je suis encore très loin d’imaginer.

Toujours aussi joyeuse, Bucarest ne me rate pas dès mon arrivée dans :

Terre promise II — En attendant l’Été (1)

Retour sur le pas de la porte

Et quelques humbles photos un peu énigmatiques en guise de bande-annonce de la suite…

DSCN3996

De mystérieuses stations-services, comme on n’en voit pas chez nous…

DSCN4055

De mystérieuses pâtisseries…

DSCN4059

De mystérieux engins…

DSCN4116

Un mystérieux bastion…

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Une chose est pour lui indissociable de sa relation à la Terre.

La souffrance.

Sans doute pas une base très positive pour établir des liens avec qui que ce soit, pays ou personne, mais c’est un fait.

Longtemps, la Terre lui a coûté plus de larmes qu’elle ne lui a apporté de joies. Et les joies qu’elle lui a apportées, elle a souvent eu tendance à les lui reprendre.

20 novembre 2015 — Hanu’ Berarilor 20 H 00

Maria est repartie, avec Ioan, me laissant seul avec le kaléidoscope brûlant de mes impressions. Il s’est encore passé trop de choses en quelques heures pour que je puisse en mesurer l’importance, même si j’en ai apprécié la moindre minute, le moindre pas sur les trottoirs de la ville, le moindre grondement du moteur d’un taxi filant sur la chaussée, le moindre éclat de voix chipé à la devanture d’un café.

Maria est repartie, et elle m’a donné ainsi un avant-goût de l’inexorable.

J’aurais voulu qu’elle reste.

Je voudrais rester.

Debout à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, j’attends. Iulia doit me rejoindre bientôt, pour m’emmener de nouveau dans la vieille ville, où nous allons retrouver des amis et dîner.

Malgré la tristesse du départ de Maria, je me régale de l’atmosphère autour de ce coin de rue. Derrière moi, dans la Casa Soare, le restaurant de l’Auberge des Brasseurs, toute une troupe a débarqué avec la ferme intention de faire la fête. Déjà, des rires fusent, de la musique retentit. D’autres Bucarestois sur leur 31 se présentent, passent sous le porche que je semble garder comme quelque cerbère, même si, en cet instant, je ne dois pas avoir l’air bien sévère, heureux que je suis de me trouver là.

Deux hommes s’engagent dans la cour, deux quinquagénaires. Ils parlent en français, mais l’un d’eux, le plus grand, est roumain. Le plus petit, le Français, considère les environs, la salle pas encore pleine où tintent les verres et résonnent les conversations, le grand chariot chargé de tonneaux qui sert de décor.

Puis il lâche, d’un ton aigre : “Oh, c’est kitsch…”

Voilà, la sentence est prononcée, le verdict sans appel. Un de mes compatriotes vient, sous mes yeux, chez moi, devant cette auberge que j’ai, moi, d’emblée trouvée si belle, de se livrer à une de nos activités favorites : le mépris.

Je ne suis même pas surpris. Je croise un Français à Bucarest, et il faut qu’il soit exactement à la hauteur de ce que j’attendais de lui. Pas bien haut, autrement dit.

Le vilain bonhomme et son escorte ressortent, semblent chercher quelque chose. Puis le Roumain m’avise, s’adresse à moi dans sa langue. Je ne lui laisse pas le temps de finir.

“En français, ce sera aussi simple,” lui dis-je avec un sourire.

Ils sont pris au dépourvu, le temps que filent quelques dixièmes de secondes, puis ils me demandent presque à l’unisson si je connais un club de jazz “dans le coin”. La réponse est évidemment non. Ils me remercient, je leur souhaite une bonne soirée sans en penser un mot, et je les regarde s’éloigner, traverser la rue en direction d’un bar qui fait l’angle d’en face, tout en me disant : “Va-t-en, petit Monsieur, va-t-en de chez moi, tu n’as rien à y faire…”

À bien y réfléchir, oui, la Terre ne l’a pas, ne l’a jamais ménagé. La Terre est belle, la Terre est exigeante, et il faut l’aimer telle qu’elle est.

Ce qu’il a toujours fait, bien sûr.

Sans vraiment la connaître, il s’en aperçoit aujourd’hui, tant d’années plus tard.

Oh, certes, il maîtrise son histoire mieux que beaucoup, au point que même les gens du pays en sont parfois étonnés. Il peut citer des chefs de guerre qui se sont dressés face aux empereurs romains, des seigneurs qui luttèrent sans merci contre tous leurs voisins et toutes ces puissances qui voulaient conquérir la terre sans l’aimer, sans la comprendre, des princes et des rebelles, des rois petits et grands, et puis des généraux aussi. Et des batailles, victoires et défaites.

Mais cela ne suffit pas.

Car la Terre n’est pas facile à aimer, elle ne se laisse pas faire. Elle n’apprécie pas toujours que l’on en sache autant sur elle. Comme la Fille des Forêts, un de ses mythes les plus anciens, elle se laisse approcher — non, elle fait mieux, elle attire, danse, séduit le voyageur qui passe et qui, épuisé d’avoir si longuement parcouru des routes sans fin, lui tend la main.

Puis elle s’enfuit. Or, les sens enflammés par sa beauté, le voyageur ne peut supporter qu’elle s’éloigne. Malgré sa fatigue, il s’élance, court, la rattrape. Cette fois, il parvient même à l’enserrer, à la prendre dans ses bras. Mieux encore, elle se blottit contre lui, lui murmure dans la magie de sa langue qu’elle est à lui désormais.

Avant, apeurée, de s’échapper à nouveau.

Et le ballet, la course reprend.

Jusqu’à ce qu’enfin, enfin elle se donne. Et dévoile alors ses crocs qu’elle plante dans sa chair pour le saigner à blanc.

fata_padurii_rlp

©http://romanialapas.ro/legende-maramuresene-cine-este-fata-padurii/

Telle est la légende de cette Fille des Forêts que tous autrefois (et peut-être encore un peu de nos jours) redoutaient.

Pour lui, la Terre a été comme cette Fille des Forêts. Elle est venue danser sous ses yeux, malheureux Beren à jamais prisonnier de sa Lúthien de l’Est, l’a attiré, séduit (sans grand effort, il est vrai). Puis repoussé brusquement. Et attiré encore, caressé, cajolé. Et mordu, jusqu’au sang.

Et toute sa vie, il s’est rué sur ses traces.

Et toute sa vie, il en a redemandé.

20 novembre 2015 — Strada Sepcari 21 H 00

Après cette journée riche en émotions, j’ai droit à de joyeuses retrouvailles avec certains des charmants convives du dîner de la veille. Ils sont si gentils, si attentifs, qu’ils me donnent l’impression que nous nous connaissons depuis toujours.

Assis à la plus longue table de la grande salle, nous consultons le menu, étourdissant de richesse et de variété, alors qu’arrivent déjà près de nos assiettes les incontournables petits flacons de palinca.

1564032_orig

Ainsi fut notre longue tablée…

Pour ce soir, mes hôtes ont choisi de me faire découvrir un restaurant au nom étrange, Lacrimi si Sfinti, Larmes et saints, tenu par un personnage hors du commun, Mircea Dinescu, poète, journaliste, gastronome et héros de la Révolution de 1989, également cofondateur de la revue satirique Academia Catavencu. Pourquoi tant de détails ? Parce que le nom de “Catavencu” vient d’une pièce de théâtre évoquée il y a peu, et ainsi, dans cette courte histoire, les boucles ne cessent-elles de se boucler.

Autour de moi, le décor est comme un résumé de toute la ville, enchevêtrement anarchique de styles, d’idées et d’intentions, mêlant objets traditionnels et œuvres modernes où même les Lego ont leur place.

4629946_orig

À peine engloutie notre première palinca que Iulia nous charge, les trois hommes présents à table, Alexandru, Mihai et moi, d’une mission d’importance. Nous devons filer dans une librairie acheter le tout nouveau livre publié par l’ambassadeur de Roumanie à l’Unesco. Pourquoi ? Je ne sais plus vraiment.

Même si je trouve la requête incongrue — surtout que l’alcool de prunes commençait tout juste à réveiller mon appétit assommé par la générosité de Maria au Pescarul —, j’obéis bien volontiers, tout est bon pour voir un peu plus de Bucarest.

Et puis, une librairie ouverte ? Si tard ?

Je vous l’ai dit : les Bucarestois ne dorment jamais. En tout cas, il s’en trouve toujours pour être à ce point éveillés en plein cœur de la nuit que tout est prévu pour apaiser leur soif et leur faim. Même une fringale littéraire. Ou une envie de fleurs.

Une fois dans la rue dans le sillage de mes deux accompagnateurs, je repense à ce que m’a expliqué Iulia le matin même à ce sujet. À Bucarest, on trouve toujours des fleuristes ouverts, même en pleine nuit.

“Que ce soit un amant en retard qui se hâte pour retrouver sa maîtresse, ou un mari volage qui rentre chez lui, ou pour n’importe quelle autre raison, on peut toujours trouver des fleurs à Bucarest à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, m’a-t-elle dit. Parce que les Roumains pensent qu’ils ont toujours quelque chose à se reprocher.”

Alors, même au milieu de la nuit, les fleuristes restent ouverts, car ils ont des clients.

Comme les confessionnaux.

La Terre est belle, elle est exigeante, elle est ardente maîtresse et fait couler le sang, souvent injustement.

Mais aussi, la Terre a peur.

La Terre doute. D’elle-même.

Pourtant, lui ne doute jamais, ni de ce qu’il ressent pour la Terre, ni du fait qu’elle mérite cette passion sans faille qu’il lui voue.

Même si, dans ces moments-là, la Terre, en digne domaine hanté par la Fille des Forêts, lui donne l’impression qu’en fin de compte, elle ne veut pas de lui, qu’elle ne veut pas, ne vaut pas d’être aimée.

Dans ces moments-là, il lui suffit alors de repenser à l’indifférence et l’incompréhension de son propre entourage pour se redonner courage : la Terre ne s’aime pas ? Elle a peur d’être aimée ? Tant pis, il l’aimera malgré elle.

Du reste, quand bien même il lui prendrait la lubie de faire autrement qu’il ne le pourrait pas. Car la Terre, avec tous ses défauts, ses angoisses et ses coups de griffes, la Terre fait partie intégrante de ce qu’il est devenu.

La renier parce qu’elle l’a trop souvent blessé, ce serait renier l’homme qu’il est, et ce depuis des années.

Alors, en dépit des fuites, des esquives et des morsures, il s’entête, s’obstine, ne cède pas, ne renonce pas.

De toute façon, il n’en a pas la force.

Elle est trop belle.

20 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions, pour la bonne raison que le livre n’était pas encore sorti. Mais notre expédition un peu absurde m’a permis d’entrer dans une magnifique librairie, sise dans un bâtiment ancien fraîchement retapé, qui m’a, en réduction, laissé la même impression que Gaudeamus.

Ici, et ailleurs aussi — sur notre parcours, j’en ai repéré d’autres, plus modestes que celle-ci, mais ouvertes, et fréquentées —, les Bucarestois peuvent débarquer à cette heure tardive et apaiser cette autre faim qui semble les tenailler férocement : la faim de lecture, de culture.

Et quand je dis faim… En lecture, les Roumains sont des ogres, et les Roumaines de (superbes) ogresses. Insatiables, ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, en réclament toujours plus. Quand ils discutent entre eux, il est facile de s’y perdre, même quand ils ont la gentillesse de s’exprimer en français pour qu’un handicapé du langage comme moi tente vainement de se maintenir à flot. Esprits naturellement universalistes, ils joutent et en rajoutent, jouent presque instinctivement avec les mots comme d’autres avec cartes et dés.

Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie est peuplée de vingt millions de fabuleux intellectuels. Non, il s’y trouve, comme partout, quantité d’abrutis, à tous les niveaux de la société, tant tout en bas qu’au sommet et aux divers degrés intermédiaires.

Mais leurs intellectuels ! Que l’on songe à ceux qu’ils nous ont gracieusement offerts, à Cioran, Eliade, Ionesco, pour ne citer qu’eux. Curieux de voir comme nous nous sommes gargarisés de leur capacité à rédiger leurs œuvres et à formuler leur pensée exceptionnelle dans notre langue, comme nous les avons acceptés au sein de notre culture en nous efforçant d’effacer la source même de leur génie : leur roumanité. Curieux aussi de voir comme leur contact ne nous a pas donné envie d’aller fouiner chez eux, d’aller découvrir ce pays capable d’accoucher de tels cerveaux.

Or, c’est cela qui est fascinant, ici. Des Cioran, des Eliade, des Ionesco, non dans ce qui est spécifique à leurs œuvres, mais dans leur appétit de culture, leur finesse incomparable, leur façon d’observer le monde, il y en a eu des centaines d’autres. Il y en a des centaines d’autres. Je me demande même si je n’ai pas eu la chance, l’honneur d’en croiser une ou deux.

Sortis bredouilles de cette somptueuse librairie blanche et or, nous nous hâtons dans les rues pavées du Vieux Centre. C’est que nous avons faim, enfin, eux surtout, moi, finalement, je me dis que la palinca de tout à l’heure pourrait amplement me combler.

Nous filons le long de l’alternance habituelle d’édifices joliment restaurés, de magasins de luxe flambant neuf, d’immeubles désolés dissimulés sous des bâches et des filets, et de cafés et restaurants illuminés et pleins à craquer d’où montent et s’entrechoquent rythmes modernes et mélodies folkloriques.

C’est tout juste si nous prenons le temps de faire halte devant l’ancien palais voïevodal. Il n’en reste pas grand-chose, quelques murs en ruine et un musée à côté d’une belle église de style byzantin. Mais le site a une importance capitale. Car le palais a été agrandi, embelli et aménagé par un certain Vlad III l’Empaleur. Et c’est sous son règne qu’en 1459, Bucarest a été mentionnée pour la première fois en tant que résidence du terrible prince.

Je prends quelques secondes pour soutenir le regard vide du buste de ce seigneur valaque dont j’ai toujours admiré le courage, l’énergie et la résolution, même si en nos contrées, on ne voit pas en lui le héros de la lutte d’un peuple contre un empire conquérant, mais seulement un sinistre boucher et un monstre de pacotille.

palatu2_52826300

Sous le regard de Vlad. © Sorin Tudorica

S’ils ne sont pas des monstres, Alexandru et Mihai ne sont pas non plus de pacotille, et ils ont trop faim, et soif. Aussi ne tardons-nous pas et repartons-nous en direction des Larmes et des Saints, où nous attendent Alexandra et Iulia.

En fin de compte, que lui ont apporté toutes ces années vécues loin de la Terre ?

Il est incapable d’extirper de lui ce qu’il éprouve pour le pays, pour son histoire, pour son peuple. Incapable aussi de dissocier ce qu’il ressent pour un monde à part entière de ce qu’il a ressenti et ressent pour certaines âmes qui en sont issues.

Des âmes sublimes, complexes, parfois insaisissables, comme la Terre elle-même.

Oui, que lui ont valu ces quarante ans d’un amour jamais démenti, toujours renouvelé ? D’un amour qui, en fait, va croissant au fil du temps, si bien qu’il le dépasse totalement, et qu’il ne se l’explique pas plus aujourd’hui qu’hier.

Longtemps, un grand sentiment de solitude. Plus maintenant, grâce à une succession de rencontres. Certaines ont bouleversé sa vie, deux plus que d’autres. Grâce aussi au fait qu’au fil des années, il a appris à museler son enthousiasme pour mieux faire passer à ceux qui veulent bien l’écouter ce qu’ils sont à même d’apprécier dans ce qu’il dit de la Terre.

Des blessures, aussi. Profondes. Qui ne guériront probablement jamais, parce qu’il ne veut pas qu’elles guérissent.

Parce qu’il craint qu’en guérissant, elles n’emportent avec elles une partie de ce qui le lie à la Terre.

En réalité, ce n’est pas ce lien que leur guérison menace, c’est toute son existence.

Il ne le sait pas encore, mais cette existence-là est pourtant à l’aube d’un ultime bouleversement, définitif.

Et c’est bien.

21 novembre 2015 — Strada Sepcari 00 H 15

Ah, la Feteasca neagra… Diabolique “Pucelle noire”. C’est un cépage d’ici, qui donne naissance à des vins rouges incroyablement attachants, comme celui dont ils ont joyeusement abusé parmi les larmes, les saints et les trophées en Lego.

antricot-si-feteasca-neagra-01

Un vin qui a coulé sans mesure tout au long du repas, tandis que les conversations s’animaient une fois de plus, avec Lluis le Catalan (presque) aussi roumanophile que moi, avec la petite mais impressionnante Alexandra, dont un regard a suffi à disperser un troupeau de musiciens bruyants qui tentaient de nous assourdir et de noyer nos débats dans une reprise moyennement réussie du sacro-saint Traîneau à clochette, avec Iulia, toujours bouillonnante d’énergie, et mes camarades de retour de notre vaine quête, Alexandru et Mihai.

En fin de soirée, nous avons été rejoints par une palanquée de journalistes italiens. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas, mais je ne leur ai guère accordé plus d’un regard ce soir-là, pris que j’étais par ma discussion foisonnante avec Lluis et Alexandra.

Je ne suis pas certain d’avoir compris pourquoi ils étaient là, mais je crois bien que c’était lié à Gaudeamus. Preuve, douloureuse, que nos voisins du Sud s’intéressent plus que nous à nos lointains petits cousins de l’Est, eux qui, pourtant, nous aiment tant.

La cuisine de Mircea Dinescu a tenté de me faire passer de vie à trépas, et bien faillir réussir. Non en m’empoisonnant — tout était absolument délicieux —, mais en me gavant de mets irrésistibles jusqu’au point de non-retour.

Personnellement, j’ai craqué pour une pastrama de berbecut, de la viande de bélier fumée et salée, accompagnée de l’inévitable (heureusement) mamaliga.

12274282_1069300306437266_5321369463065232252_n

Un fier bélier dont je suis quand même venu à bout. © Alexandra Spanu

Avec quelques flacons de palinca supplémentaires, et bien plus de verres de la terrible et entêtante pucelle.

Puis, le temps nous filant entre les doigts, nous sommes rentrés à l’hôtel. Les adieux ont commencé, à Mihai, d’abord, à Lluis et Alexandra, ensuite, des adieux que je ne peux supporter que parce que je leur ordonne d’être des au revoir.

Encore quelques pas, encore quelques mètres, et j’aurai regagné l’Auberge des Brasseurs. Pour une nuit courte, très courte.

Dans la septième et dernière partie, je m’engage sur le chemin du retour et y laisse forcément quelques plumes :

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

Terre promise (5)

 

Un pêcheur au Pescarul

Une lettre perdue. C’est avec ces trois mots qu’il a vraiment rencontré, pour la première fois, la culture du pays. Et pour tout dire, il s’y est alors un peu (beaucoup) noyé. Le malheureux en était encore à sa première année d’études, maîtrisait fièrement la conjugaison des verbes être et avoir au présent de l’indicatif, et un peu à l’imparfait aussi.

Puis la Lettre lui était tombée dessus.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 13 H 30

Tout va trop vite pour moi, c’est une constante de cet aller-retour complètement fou à Bucarest. Tout va trop vite pour moi, et je suis ravi de me laisser emporter par le tourbillon.

Le déjeuner a été rapidement avalé en compagnie de l’inénarrable Bogdan Hrib, au cours duquel nous avons parlé (en français, bien sûr) romans policiers, meurtres en série et festival itinérant en engloutissant une délicieuse ciorba de burta (soupe de tripes) accompagnée d’un piment rouge et arrosée d’une grande bière fraîche.

Puis je me suis retrouvé embarqué en direction de ce qui est, en réalité, le but de notre voyage : la Foire internationale Gaudeamus, autrement dit, le salon du livre de Bucarest.

Guidé par Bogdan qui avance d’un pas pressé tout en réglant les derniers détails des arrivages de ses cartons de livres, nous nous sommes engouffrés par l’une des entrées de service d’un immense ovni, une structure titanesque de plus datant de l’époque communiste, qui sert désormais de théâtre à cette foire dont la richesse m’a tout simplement coupé le souffle.

Romexpo

Ils se sont posés à Bucarest il y a des années, et ils n’en sont jamais repartis. Je les comprends.

À peine arrivés au stand des éditions Tritonic, nous perdons Bogdan de vue — l’affaire de ses cartons manquants a besoin de toute son attention, et du reste, nous avons rendez-vous ailleurs, là où doit avoir lieu, dans une heure environ, le lancement de notre recueil d’essais.

Je suis ébahi, le mot est faible. Je n’aime guère les manifestations de ce genre, du moins en France. Ces empilements de livres condamnés à l’anonymat par leur trop grand nombre, cette sensation, gênante, de visiter une sorte d’élevage d’auteurs en batterie, tous là à caqueter, cancaner, jabot gonflé, plumet en bataille, dressés sur leurs ergots, certains prêts à tout pour attirer l’attention du passant. Je ne m’y suis jamais senti à ma place. Ni supérieur, ni inférieur, juste pas à ma place. Peut-être est-ce dû au fait que je ne connais pas assez de gens dans le milieu de l’édition ? J’estime pourtant en connaître bien assez.

Des amis écrivains — j’ai pu les voir à l’œuvre — s’y meuvent comme des poissons dans l’eau, sans pour autant se compromettre. Ils sont sincères dans leur passion pour ces événements. Je les admire. Personnellement, je finis la plupart du temps, les rares fois où j’y viens, par bouder dans mon coin pendant des heures, assis à faire mon ronchon derrière la forteresse que je me suis constituée à l’aide de mes propres ouvrages.

À Gaudeamus, c’est tout autre chose que je ressens. Évidemment. Je suis surtout impressionné par l’ambition de la foire, ses dimensions. Quelques chiffres, de l’édition 2015, vont me permettre de mieux l’illustrer. On a, cette année, recensé 125 000 visiteurs. Je veux bien le croire, l’intérieur de l’ovni était bondé alors que nous n’étions que le vendredi en début d’après-midi. Je n’ose imaginer ce qu’a dû être le lendemain. En comparaison, le Salon du livre de Paris a attiré 180 000 personnes. Sachant qu’il y a à peu près trois fois plus de Français que de Roumains…

Certes, on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, mais ce que je vois ne fera que se confirmer au fil de la journée et jusque dans la soirée : les Roumains aiment les livres, ils aiment écrire, et lire.

Égaré sous le dôme du Pavillon central, je suis mes gentils guides, qui me déposent à l’angle d’un escalier, alors qu’autour de moi, hommes et femmes de tous âges et de toutes origines vont et viennent, virevoltent d’un stand à l’autre.

57a32b48315bb92983ae2d336e54e4b9_view

Dans le ventre de l’ovni…

Un peu inquiet, je me dis que, isolé dans cette foule, je suis encore trop voyant et que je ne vais pas tarder à me faire alpaguer par quelqu’un qui va me demander son chemin, voire chercher à engager la conversation, ce qui me mettrait forcément dans l’embarras avec mon roumain qui sort à peine de son sarcophage et auquel on n’a même pas encore retiré ses bandelettes.

Ça ne rate pas. Une petite jeune fille charmante s’approche, elle distribue des tracts publicitaires. Elle m’en tend un et attaque son boniment — adorable, bien sûr, puisqu’en roumain (je suis tout sauf impartial). Elle me vante les mérites du best-seller de l’année, best-seller de production locale, sorte de mélange, selon l’argumentaire, de Dan Brown et d’Umberto Eco. Ce n’est pas que ce genre d’ouvrage, surtout écrit par un auteur d’ici, ne m’intéresse pas, mais j’ai soudain très envie de prendre mes jambes à mon cou, ou de me fondre habilement dans la moquette rouge. Pour me défendre de la demoiselle, je lui déclare : “Je suis Français, je ne parle pas roumain.” En roumain, ce qui peut toujours prêter à confusion. Ouvrant de grands yeux, elle s’excuse de ne pas pouvoir s’exprimer en français, et finalement, c’est elle qui bat en retraite.

foto-onofrei

Gaudeamus, ou la grande foire roumaine de la littérature, sur trois niveaux.

Les yeux éclaboussés par la lueur aveuglante des spots et le spectacle bariolé des milliers de couvertures qui montent à l’assaut de mon entendement, les tympans harcelés par mille et mille voix bavardant avec aisance dans ma langue d’adoption qui m’échappe toujours, je décide que le moment est venu de me replier en direction du lieu de notre conférence de lancement.

Et puis, moi aussi, j’ai rendez-vous.

Une lettre perdue. C’était le nom de la pièce de théâtre, et du traquenard incroyable dans lequel il s’était délibérément laissé entraîner. En fait, les traquenards, il a tendance à plutôt aimer s’y faire prendre, c’est presque une habitude chez lui.

Sa première compagne lui avait proposé de venir y assister. C’était une représentation exceptionnelle, unique, qui avait lieu à l’Odéon, un soir de fin d’automne. Jouée par une troupe de là-bas. Dans la langue.

Il avait bien objecté qu’il risquait fort de ne rien comprendre du tout, il n’avait pas résisté longtemps. Pour elle, mais pas seulement. Sa curiosité envers le pays lui faisait oser tous les paris.

Et c’était ainsi qu’il l’avait rejointe à l’entrée du théâtre, petit étudiant mal fagoté, environné de belles dames et beaux messieurs, tous d’importants piliers de la diaspora parisienne, dont le père était un porte-étendard connu et reconnu.

D’ailleurs, dès qu’il l’avise, le voilà, le père, qui fend la foule, lui tend la main, le présente à une demi-douzaine de personnes qui le saluent d’un air grave, lui, cet étrange animal de foire qui, si jeune et si français, prétend vouloir se rapprocher d’eux.

Le père, tornade humaine, l’emmène sans lui demander son avis un peu plus au cœur de la foule. Il faut faire vite, il n’a pas de place, mais “tout est arrangé, tout est arrangé !” et soudain, le voilà face à une dame très digne, toute petite, d’un âge qu’il ne parvient pas à établir. Dans le flot de paroles du père, il repère le mot “princesse” et comprend qu’elle lui donne sa place, qu’elle va se débrouiller, qu’il n’y a pas de problème.

La petite dame si digne a un gentil sourire et le regarde en hochant la tête. Sa première compagne, elle, est hilare, ravie de son coup. Dans le genre traquenard, celui-ci se pose un peu là.

La sonnerie retentit, il ne se souvient plus trop comment, mais il finit par repérer sa place, s’assied au milieu de spectateurs qui se connaissent tous, se parlent, s’interpellent. Dans la langue.

Ce qui lui suffit à être heureux, même s’il ne comprend rien.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 14 H 25

Maria est là ! C’est peut-être idiot, et pourtant, j’ai le cœur qui bat, et les larmes ne sont pas bien loin.

Il me faut une fraction de seconde pour me reprendre, mais quand même, Maria est là. Maria, c’est mon rendez-vous. Mère d’une merveilleuse amie qui vit en France et m’a tant appris, elle-même est auteur, poète et éditrice, membre de la rédaction de la revue culturelle Curtea de la Arges.

Nous ne nous sommes croisés que deux fois auparavant, mais dès que j’ai su que j’allais (enfin) venir, je l’ai prévenue. Elle m’a répondu qu’elle serait là. L’attendant près du site de notre conférence, je suis resté de longues, trop longues minutes sans la voir. Étant parti sans vraiment m’informer, je n’avais pas saisi que le lancement de notre recueil aurait lieu dans le cadre de Gaudeamus, et que Maria, avec sa maison d’édition Zodia Fecioarei, ferait partie des quelque 300 exposants venus de toute la Roumanie pour prendre part à la fête.

Malgré son programme chargé, elle a trouvé le temps de venir assister à la présentation de notre Dialogul Religiilor. Et je suis ému, très ému qu’elle soit là, je suis comme ça.

Le lancement débute, immanquablement, par un petit traquenard de plus : j’entends les organisateurs discuter entre eux et déclarer que c’est moi qui parlerais le premier. Idéal pour me mettre à l’aise.

Peu importe, je me jette à l’eau, bredouille deux phrases en roumain qui font sourire le public, puis continue en français, explique en quelques mots pourquoi j’ai accepté de participer à ce recueil, je prends un air docte, fais ce que l’on attend d’un journaliste français venu à Bucarest pour parler du livre dont il est un des coauteurs. La réalité, s’ils la connaissaient, peut-être la trouveraient-ils un peu étrange : bien que le sujet, le dialogue entre les religions dans l’Europe unie, soit aux antipodes de ce qui m’intéresse, j’ai dit oui tout de suite quand on m’a demandé d’y contribuer. Contribuer à un recueil publié en roumain en Roumanie ? Vous croyez vraiment que j’allais dire non ?

Et dire que, quand j’en avais rédigé les premières lignes, j’étais à mille lieues d’imaginer que ces quelques mots seraient à l’origine de ce voyage que j’avais tant rêvé d’accomplir.

Il suit la pièce comme dans un brouillard, voit les acteurs et actrices s’agiter sur scène. Il a lu le synopsis, bien sûr, sait de quoi il retourne, qu’il s’agit d’un des grands classiques du théâtre du pays, une comédie satirique datant de 1884, sur la vie politique du temps où le pays était un royaume.

Scrisoarea

Un classique du théâtre roumain, signé Ion Luca Caragiale.

Il est absolument, irrémédiablement perdu. Quelques situations comiques lui permettent de rire à l’unisson du public, mais le reste du temps, il les entend s’esclaffer sans véritablement savoir pourquoi.

Et en même temps, quelle expérience, quelle immersion totale.

Vient la fin, le dernier acte (il y en a quatre). Avec, sur scène, un orchestre qui entonne la célèbre chanson, le Traîneau à clochette (ce qui est un anachronisme, mais il n’a pas les moyens de s’en douter alors).

La mélodie le transporte, surtout qu’il la reconnaît. Il l’a déjà entendue, en fond, un soir, à la télévision, alors qu’une camarade du feu follet évoluait, enchaînant sauts carpés et arabesques, sur un vilain tapis. Et les boucles déjà, se bouclent.

Assommé, il sort, plus tout à fait sûr de savoir qui il est, et se fait presque aussitôt harponner par sa première compagne, impatiente de le retrouver.

“Alors, lui demande-t-elle, ses grands yeux fauves luisant de malice, ça t’a plu ?

— Oui…

— Tu as compris quelque chose ?

— Non.”

Elle rit, et son sourire, à lui, remonte jusqu’à ses oreilles.

20 novembre 2015 — Bulevardul Nicolae Balcescu 17 H 00

Depuis une heure déjà, nous avons quitté Gaudeamus. Maria a eu l’extrême gentillesse de fermer son stand pour, en compagnie de son imprimeur, Ioan, m’emmener voir une partie de Bucarest qui m’a échappé jusque-là et qui lui tient particulièrement à cœur. La Place de l’Université et, autour d’elle, tous les bâtiments des diverses facultés, y compris celle où elle a fait ses études.

Une fois encore, je suis submergé par le flot d’images et d’informations. C’est ici qu’en 1990, étudiants et professeurs se sont soulevés contre le premier gouvernement post-communiste, qui comptait tranquillement se partager les dépouilles du domaine du dictateur tout en prétendant se comporter en démocratie pour amuser la galerie occidentale.

La jeunesse et les intellectuels avaient sur la question un autre avis, goûtant à peine à la liberté depuis quelques mois, depuis la chute du régime sinistre qui avait étouffé et affamé le pays pendant tant d’années.

Alors, les diadoques rouges avaient choisi d’employer la manière forte. Mais n’ayant pas confiance dans l’armée, ni même dans la police, ils avaient provoqué les répugnantes “minériades”, et fait déferler sur les jeunes et moins jeunes désarmés des hordes de mineurs, fidèles suppôts du pouvoir, armés de manches de pioche et dotés de pouvoir de police.

L’affaire avait été sanglante, faisant des morts et des blessés, et avait permis aux héritiers du communisme de paralyser durablement toute évolution politique. Mais pas le désir de liberté et la volonté de voir le pays changer.

Aujourd’hui, des monuments qui rappellent cette triste période se dressent devant le Théâtre national, juste en face de la Fontaine de l’Université, qui sert elle aussi de mémorial moderne, douloureusement récent, en hommage aux victimes de l’incendie de la boîte de nuit Colectiv. Un drame qui a fait descendre les Bucarestois dans la rue, vingt-cinq ans après les minériades, pour protester, encore, contre l’incurie et le cynisme des dirigeants. La Roumanie ne cesse de se débattre dans les difficultés, même si la vie y est un peu moins dure qu’avant. Les Roumains sont exaspérés, fatigués. Mais en même temps si pleins de vie, d’énergie, d’envie.

Maria et Ioan me racontent tout ça, mêlant à leur récit leurs propres souvenirs, parsemés d’anecdotes de leur présent. La tête débordant comme toujours d’images et de sons, je savoure l’instant, marchant à leurs côtés le long du boulevard Nicolae Balcescu, car Maria veut me montrer un de ses lieux mythiques dans la capitale.

Son restaurant préféré.

Soit, dis-je, avec plaisir. Mais Maria ne compte pas seulement me le “montrer”, elle veut également me le faire visiter. Je devine ce qui se profile, lui signale qu’à 20 heures, je dois retrouver mes autres guides pour dîner. Ce n’est rien, me répond-elle, amusée, vous n’aurez qu’à faire deux repas !

Et ainsi me fait-elle entrer dans le Pescarul, le “pêcheur”, établissement qui existait déjà du temps du communisme, et où elle vient chaque fois qu’elle passe à Bucarest — car elle habite plus au nord, à Pitesti, presque au pied des Carpates. L’atmosphère est chaleureuse, les murs décorés de peintures et d’objets liés à la pêche, filets, cannes, gaules, et Maria y semble effectivement comme chez elle.

Je ne résiste que mollement alors qu’elle commande deux assiettes de fromage, de tarama et de poisson fumé, avec une bouteille de vin rouge, à la fois sec et fruité.

???????????????????????????????

Oui, un (délicieux) traquenard de plus.

Dehors, la nuit est tombée, et tout en écoutant mes hôtes, Maria en français, Ioan en roumain, je suis des yeux les lumières rouges et dorées du trafic sur le boulevard. Bucarest vibre déjà de sa vie nocturne dont le pouls m’échauffe le sang.

Je sais que dans peu de temps, il me faudra rejoindre mon Auberge des Brasseurs, pour y souffler un peu avant mon troisième repas de la journée. Et qu’il faudra alors que je fasse mes adieux à Ioan. Et à Maria.

Mais pas encore. Pas maintenant.

Dans la sixième partie, je ne peux toujours pas échapper à l’amour des Roumains pour les livres, et pour la bonne chère :

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Terre promise (4)

L’avenue de ma victoire

L’Histoire. Si c’est un regard noir un peu triste qui l’a attiré jusqu’au pied de ces montagnes sauvages, pourquoi est-il aussi instantanément tombé amoureux de l’histoire du pays ?

Pourquoi son cœur se met-il à battre plus vite dès qu’il voit, sur de vieilles photos souvent floues, la forme particulière d’un calot à visière ou celle, tout aussi reconnaissable, de cet étrange casque.

Pourquoi a-t-il si aisément retenu tout ce qui concerne le difficile chemin parcouru par le peuple au fil des siècles, depuis le temps lointain de l’empire romain jusqu’aux soubresauts sanglants de la fin du communisme ?

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 09 H 00

La nuit a été courte, et j’ai le vague souvenir d’avoir sans doute dormi. Un peu. Pourtant, alors que nous marchons d’un pas vif, je me sens reposé, dispos. Ou plutôt, mes sens sont à ce point en alerte, mes yeux et mes oreilles tellement occupés à voir, entendre et enregistrer tout ce qui les entoure que le manque de sommeil, évident, est vite oublié.

Nous ne devons pas traîner, nous avons rendez-vous dans deux heures et demie avec Bogdan Hrib, un auteur et éditeur de romans policiers. Après tout, c’est d’abord pour des livres, des écrivains et des maisons d’édition que je suis venu, même si, tout au fond de moi, je sais que je suis là pour une autre raison, plus intime.

Alors, nous voilà partis, claquant le sol du talon comme de vrais petits soldats, “Drum bun brav Român!”, d’authentiques touristes de combat, pas le temps de s’arrêter, on avance, on fonce. À droite, le Musée national de l’Histoire roumaine, avec son étrange statue censée représenter l’empereur romain Trajan portant en offrande la “louve dace”. Pas le temps de m’interroger sur le caractère curieusement tentaculaire des bras de cette vision moderne du conquérant de la Dacie, à gauche, presque en face, se dresse déjà un autre palais, imposant, celui de la Caisse des dépôts et consignations, dont je ne sais pas ce que l’on y fait (dans son équivalent parisien non plus, d’ailleurs).

C’est à un marathon en réduction que nous nous livrons, tout en bavardant plus vite encore que nous marchons, sur cette splendide Calea Victoriei, l’Avenue de la Victoire, ainsi baptisée depuis le retour triomphal de l’armée roumaine en 1878, à la fin de ce que l’on nomme ici la “guerre d’Indépendance” contre les Ottomans.

Les édifices se succèdent, façades superbes, dans ce style des années Trente qui a valu à la ville son surnom de “petit Paris des Balkans”, alternant avec des immeubles hideux érigés du temps du communisme, et des cubes de verre et d’acier plus moderne, surgissant parfois, comme d’improbables excroissances, des cosses vides de bâtiments plus anciens.

12305609_426100550912866_1012480062_n

L’étrange mutation architecturale d’une ville qui palpite de vie. © Iulia Badea-Guéritée

Le cerveau enflammé par cet enchevêtrement de télescopages stylistiques, je me laisse emporter sur la grande et sinueuse Calea, car le temps presse, le temps presse.

Un récit l’a profondément touché, alors qu’il avait à peine vingt ans. Une histoire vécue, sur laquelle il était tombé complètement par hasard — le hasard, toujours lui — dans une librairie.

Rédigé par un vieil homme, devenu général, le livre l’avait entraîné dans un tourbillon épique, sur la trace de soldats partis se battre par une belle fin d’été, alors que la guerre, elle, la Grande, faisait déjà rage depuis deux ans.

L’auteur, jeune officier à l’époque, avait été envoyé en reconnaissance dans le pays qui se préparait à se lancer à l’assaut des ennemis de la France, et il était tombé amoureux de ses habitants et de leur ferveur patriotique.

Un sentiment que le jeune lecteur qu’il était, soixante-cinq ans plus tard, n’avait eu aucun mal à partager.

Les souvenirs du vieux général l’avaient enthousiasmé. Il s’était vu, lui aussi, ému aux larmes quand la foule, dans un restaurant de la capitale, avait entonné une vibrante Marseillaise, s’était imaginé faisant partie de ces “conseillers” français venus là pour aider la jeune et courageuse petite armée. À vingt ans, il est aisé de se rêver en héros.

Trente ans plus tard, il se dit qu’il aurait sans doute fait, en réalité, un piètre officier, et ne regrette nullement de n’avoir pris part à aucune guerre, ni aucune révolution. Mais l’émotion qu’il ressent à l’évocation de ces pages, quand il repense à l’histoire de ce soldat drapé dans la pourpre, l’or et l’azur sombrant dans les eaux du fleuve pour ne pas abandonner ses couleurs à l’ennemi, cette émotion-là est toujours intacte.

Au point qu’il a même, beaucoup plus tard, écrit une nouvelle en hommage à ce pan méconnu de la Grande Guerre. En hommage à l’histoire du pays.

20 novembre 2015 — Pasajul Villacrosse 10 H 00

Soudain, la course-poursuite sur l’artère historique de Bucarest s’interrompt. Il a suffi pour cela d’une boutique de souvenirs, où nous avons fait halte le temps d’acheter des babioles symboliques. Les rares fous qui me soutiennent depuis toujours dans ma passion méritent bien que je leur rapporte quelques sympathiques idioties. Tout en me jurant, comme devant tous les musées longés en coup de vent, que la prochaine fois, je prendrai tout le temps nécessaire : les musées, pour les visiter, mes amis, pour mieux les gâter en leur rapportant des choses que j’aurai choisies avec sérieux et sans hâte, en songeant avec soin à chacune et chacun d’entre eux.

Pas cette fois. Cette fois, il s’agit de ne pas lambiner. C’est ce que nous disons à peine sortis de la boutique.

Nous n’allons pas bien loin. Un passage nous interpelle, nous attire, nous avale dans sa lumière chaude et dorée. Il est encore tôt, il n’y a personne. La première chose que je vois, c’est un beau café qui, pour moi, porte un nom magique, que je n’aurais jamais vu si nous avions continué tambour battant sur la Calea Victoriei. Un hasard de plus, mais vous l’aurez compris, si vous me suivez dans mon périple depuis le début, ce diable de hasard, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne fait sans doute jamais rien à l’improviste.

Une fois passé ce café au nom unique, nous progressons lentement, émerveillés à la fois par l’étonnante beauté des lieux et par le calme qui y règne.

12286100_426100634246191_448185769_n

Le passage Villacrosse, passerelle entre deux mondes, quasi-boucle intemporelle. © Iulia Badea-Guéritée

Le passage tourne, dessine comme une boucle pour nous ramener vers l’avenue. Et là se trouve, semblant nous guetter, un café oriental. Le petit-déjeuner, grâce à notre train d’enfer, n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Aussi nous installons-nous pour déguster des “cafés dans le sable”, que l’établissement nous vante comme “égyptiens”.

Nous sommes seuls, à une petite table ronde, et la tenancière a tôt fait de nous servir des tasses d’un breuvage d’un brun sombre, parfumé, d’où monte comme un parfum de cannelle, tandis qu’en fond, une chanteuse du Moyen-Orient gémit des vocalises chromatiques où l’on décèle comme une pointe de chagrin et de nostalgie.

De temps à autre, un type hirsute, l’air ensommeillé, entre par une petite porte et vient s’affaler pour tirer sur un narguilé glougloutant, écouteurs de son iPod vissés sur les oreilles. Puis, au bout de trois ou quatre bouffées, il se lève et repart en titubant d’où il est venu. Pour mieux resurgir quelques minutes plus tard et recommencer son curieux manège. Le tout sous le regard bienveillant de la patronne.

12308884_426100567579531_292789296_n

C’est à Bucarest qu’ils sont les meilleurs, m’a-t-on assuré un jour… © Iulia Badea-Guéritée

La journée est à peine commencée qu’elle est déjà riche en ambiance et en découvertes. Et je n’ai encore aucune idée de ce qui m’attend par la suite.

Dans sa mémoire, le lien entre les soldats sur ces vieilles photos qui l’émeuvent toujours autant et le café oriental, c’est le père de sa première compagne qui l’incarne.

Soldat, il l’avait été, à la fin de l’autre guerre, la Seconde, encore pire que la Grande, et dont les conséquences pour le pays ont été si rudes, impitoyables. Cavalier, plus exactement, mobilisé dans l’autre partie du conflit, quand le pays s’était retourné contre ses anciens et répugnants alliés.

Il en parlait toujours avec humour — il ne dramatisait jamais rien. Mais il avait quand même été fait prisonnier et, les anciens alliés étant ce qu’ils étaient, cela lui avait valu de finir dans un camp de concentration. À la libération, il était parti avec un groupe de déportés français, et c’était ainsi qu’il s’était retrouvé en Occident.

“Les meilleurs cafés turcs, c’est chez nous qu’on les fait !” lui avait un jour ainsi fièrement déclaré cet homme haut en couleurs qu’il ne se lassait pas d’écouter.

Tout, à l’en croire, était meilleur là-bas. Les concombres saumurés, le bors (le borchtch) et le café turc. Et pourquoi en aurait-il douté, lui, puisque c’est chez le père qu’il les a dégustés pour la première fois ?

Depuis, ayant été porté plus à l’Est par sa propre histoire, il a eu l’occasion de goûter à bien des concombres et bien des borchtchs. Et au risque de contrarier cette terre qu’il aime tant, eh bien, non, les leurs ne sont pas meilleurs que les autres. Largement aussi savoureux, oui, cela, il est ravi de le reconnaître.

Et puis, de toute façon, ce qu’il aime, c’est aussi cet attachement à leur cuisine et leurs traditions, qui a fini par leur faire considérer que même ce qui, en réalité vient de chez les autres, ce sont eux qui le font le mieux.

Il aime cette fierté un peu folle, un peu naïve.

Mais à vrai dire, on l’a déjà souligné : il aime.

Tout.

Et c’est tout.

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 11 H 30

Il m’aura fallu cette matinée, et les presque trois kilomètres de cette belle avenue, pour me rendre compte d’une chose, il m’aura fallu cet instant hors le temps autour d’un “café dans le sable” pour enfin prendre la mesure de ce qui est en train de m’arriver.

Après avoir dépassé la Strada Edgar Quinet — mais oui, c’est ça, Bucarest —, nous avons poursuivi notre remontée de l’avenue de la Victoire au pas de charge, et enchaîné monuments, palais royaux et gouvernementaux, statue équestre du roi Carol Ier, athénées et théâtres. Nous ne sommes plus très loin de notre but.

Et mon sourire, ce sourire un peu béat qui se dessinait déjà sur mes lèvres dans l’avion, la veille, et qui était allé s’élargissant dans la soirée, avec ma découverte des deux auberges, ce sourire qui s’était discrètement estompé quand il avait senti qu’il n’était plus de mise face aux deux monstres du passé et de l’avenir, ce sourire est de retour.

Nous approchons de la place de la Victoire, et avec la lumière du jour, une belle lumière bleue, un peu crue depuis que les nuages se sont dispersés, qui donne davantage de relief aux toits et aux cimes des arbres, je le comprends mieux que la veille.

Dans la lueur orangée de la vie nocturne, j’avais peut-être eu encore l’impression de rêver un peu, de ne pas être dans la réalité. Les bâtiments, les restaurants des rues piétonnes, les échos de chants et de danses n’avaient fait que me conforter dans cette douce fantasmagorie.

En cette fin de matinée, environné par le trafic acharné et grondant, à l’orée de cette grande place, alors qu’autour de moi les gens se hâtent, vaquent à leurs activités, travaillent, vivent, j’en suis enfin véritablement sûr :

je suis à Bucarest, qui n’est plus seulement pour moi un mot, un point sur la carte, des photos figées.

Je suis en Roumanie.

J’ai gagné.

Dans la cinquième partie, je saute dans le grand bain et plonge dans l’amour des Roumains pour les livres :

 

Terre promise (5)

Un pêcheur au Pescarul

Terre promise (3)

 

Deux monstres dans la nuit

Que sait-on, finalement, de ce qu’a été la vie là-bas du temps du communisme ? Vingt-six ans plus tard, en dépit de livres et de films sur le sujet, rien ou presque. Ceux qui l’ont vécu sont passés à autre chose, il le faut bien. Et ceux qui sont nés après n’ont pas de temps pour ces vieilles histoires un peu grises, un peu contrariantes. Quant à l’Occident, il s’en désintéressait avant, il s’en désintéresse plus encore aujourd’hui. Surtout que cette période de l’Histoire lui renvoie l’image de sa propre indifférence, jamais flatteuse, voire, pour certains, d’une indéniable admiration. Alors, mieux vaut oublier, fermer les yeux, et continuer à avancer, avancer, vite.

Lui se souvient d’une vilaine petite blague que lui avait racontée sa première compagne, une blague qui datait de ce temps-là :

Le passé et le futur sont assis à la terrasse d’un café, et attendent le présent, qui est en retard. Enfin, il arrive, essoufflé, et explique au deux autres : “Excusez-moi, mais je faisais la queue pour du pain.” À quoi le passé répond : “C’est quoi, la queue ?” Et le futur, lui, s’étonne : “C’est quoi, le pain ?”

19 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Il fallait, évidemment, que cette autre auberge, fabuleuse, soit située sur cette rue-là, Strada Franceza, la “rue Française”.

C’est après avoir parcouru, du pas pressé du touriste affamé qui a la chance d’être guidé par des hôtes qui savent où aller, des rues piétonnes joliment pavées, flanquées de restaurants tant traditionnels qu’étrangers où se presse la jeunesse locale, que nous arrivons devant la porche de ce lieu mythique.

Hanu’ lui Manuc. Mythique, il l’est pour Bucarest, car son histoire, riche, est associée à celle de la ville et de son centre vibrant. Mythique, il l’est aussi pour moi, pour une raison très différente, liée aux univers fantastiques où se déroulent la plupart de mes livres.

Et le hasard, ce fameux hasard auquel j’ai de moins en moins envie de croire, a voulu que ce soit là qu’ait été prévu notre dîner. Un dîner hénaurme, comme l’auberge elle-même, tant la vraie que celle de mes rêves ! Nous ne sommes que six, mais très vite, notre table se couvre de plats, de légumes, charcuterie et poissons fumés, de savoureuses boulettes, de viandes en sauces, le tout accompagné de mamaliga fumante, assez pour nourrir une horde de guerriers valaques de retour d’avoir dûment rossé les impudents soldats de la Sublime Porte.

mancare-1

Les Janissaires n’avaient plus qu’à bien se tenir…

Le repas est arrosé d’un vin blanc sec qui ne demande qu’à être bu et qui coule à flots — j’ai préféré ne pas commencer à compter les bouteilles. Et de palinca, cette palinca qui délie les langues et me donne peu à peu l’impression que mon roumain paralytique se remet à marcher.

Un véritable miracle, celui de la palinca. Je suis bien aidé par mes convives, qui ont tous l’exquise politesse de parler français aussi bien que moi, sinon mieux (le miracle de la palinca, je vous dis), et de me mettre à l’aise quand je m’essaie à balbutier deux ou trois mots, que je tente maladroitement de retrouver comment construire des phrases toujours un peu branlantes.

En fond, un orchestre, inévitable, se déchaîne, il régale la clientèle d’un répertoire classique de chansons populaires roumaines. Dont une m’accroche l’oreille, parce que je l’ai déjà entendue ailleurs, mais que je n’en avais jusque-là jamais retenu le titre : Sanie cu zurgalai (Un traîneau à clochette).

Rares sont ceux qui savent que c’est cette chanson composée en 1936 qui, musicalement, est à l’origine du Johnny, tu n’es pas un ange d’Édith Piaf.

https://www.youtube.com/watch?v=a4YLdAl0mRU

L’entendre résonner en fond, face à cette abondance de mets, en rebondissant d’une conversation joyeuse à l’autre, dans cette auberge située sur la Strada Franceza, c’est une boucle bouclée de plus.

L’abondance. Cette terre si hospitalière, comme sa plus grande voisine au nord-est, a tout pour être un pays de cocagne. Et pourtant. Pourtant, comme sa plus grande voisine au nord-est, si riche, la terre a connu la faim, absurde, injuste, car décrétée par les puissants.

Sa première compagne qui, il s’en aperçoit aujourd’hui, lui a tant appris, lui a un jour raconté une autre histoire, qui ne prête pas à sourire. Et qui est vraie.

Parfois, il lui arrivait, malgré les difficultés que cela devait représenter sur le plan administratif, d’aller passer des vacances chez son oncle, dans le pays. Elle en rapportait des anecdotes qu’elle adorait partager avec lui. Et beaucoup le faisaient rêver au jour béni où il aurait enfin la chance de s’y rendre à son tour.

Beaucoup le faisaient rêver, mais pas toutes. Comme celle-ci, dont elle avait été témoin.

En ce temps-là, les gens faisaient de longues queues devant les magasins. Car le dictateur avait de grands projets, ce qui est un peu un pléonasme. A-t-on jamais vu de tyran mû par le respect d’autrui et l’humilité ? Il avait de grands projets, et pour les financer, il lui fallait, entre autres, affamer son peuple. Alors, les gens faisaient la queue.

Et voici ce qu’avait vu sa première compagne, qui en avait été à jamais ébranlée : une jeune femme venait enfin de sortir d’une boutique en tenant une bouteille de lait. Combien d’heures avait-elle passées là avant de parvenir à décrocher ce précieux trophée ? Impossible à dire. Mais, peut-être épuisée, ou trop nerveuse, la malheureuse laissa échapper la bouteille, qui se brisa sur la chaussée. Et avec elle se brisa l’âme de cette jeune femme, qui se mit à hurler et à pleurer, inconsolable.

20 novembre 2015 — Bulevardul Unirii 01 H 30

Nous ne sommes plus que quatre, et nous déambulons, repus, sur ce grand boulevard brillamment éclairé. La tête encore pleine de musique et des échos de nos discussions animées, je suis mes hôtes, qui tiennent à me montrer une chose qui, hélas, vaut le détour. J’ai pris des forces, et cela vaut mieux, vu ce qui m’attend.

Or, le premier monstre, je l’ai déjà vu. En photo. Mais aucune image, lointaine, posée, soigneuse, ne peut donner une idée exacte de ce qu’est cette abomination. De sa démesure. Aucune image ne prépare au spectacle de ce temple géant, impie, érigé à la gloire délirante de dieux rouges dont les autels et les statues n’en finissent plus d’être renversés.

Je croyais savoir, je suis pris complètement au dépourvu.

Quand on le voit, tout éclaboussé de lumière, se dresser dans la nuit, il est peut-être encore plus effrayant. Mon premier sentiment, face à lui, c’est le néant. Pour deux raisons : tout d’abord, il est trop grand. Trop grand pour Bucarest, trop grand pour la Roumanie, trop grand pour croire qu’il a suffi de la folie d’un homme et d’un régime pour que des centaines d’architectes et des milliers d’ouvriers le construisent. Ensuite, et même si j’ai beaucoup lu à ce sujet, même si j’ai vu, là encore, des photos, je ne peux tout simplement pas imaginer à quoi ressemblait Bucarest avant que le pouvoir ne décide de violenter et défigurer à jamais la capitale.

CasaPoporului_night

La photo est trop grande pour ce texte ? Justement.

Les autorités ont fait ce qu’il faut ; le long des grilles du Palais du Parlement, que les Roumains continuent d’appeler le “Palais du Peuple”, de son nom communiste, des panneaux d’exposition décrivent la ville “d’avant”, afin de mieux aider les visiteurs à prendre la mesure de l’étendue des destructions.

Pour moi, c’est peine perdue. Debout face à cette monstruosité muette, je reste là, sans comprendre, sans saisir vraiment tout ce que cela a dû représenter pour les Bucarestois qui, déjà, devaient lutter pour se nourrir au quotidien, tout en regardant par-dessus leur épaule et en se gardant de trop en dire, de seulement montrer qu’ils désapprouvaient, et qui durent, le cœur lourd, assister aux ravages causés par la concrétisation de cette vanité dictatoriale.

Ce que je ressens alors, en fait, et c’est seulement maintenant, en rédigeant ces lignes que j’en prends conscience, ce que je ressens, c’est ma propre petitesse. Non face à la répugnante énormité du monstre, que j’ai de toute façon du mal à regarder plus de quelques secondes à la fois, mais face à ce qu’ont subi mes chers Roumains et dont je n’avais en fin de compte, malgré toutes mes lectures et toute mon empathie, aucune idée.

Puis nous filons, le long du mur d’enceinte. La nuit est bien avancée, et il me reste encore un monstre à voir.

Jamais, du temps du communisme, il n’a associé le peuple et sa culture au régime.

Son éducation, bien française, était un mélange relativement bien dosé de libre-pensée et de catholicisme, un peu de droite, certes, mais pas non plus dans une hostilité absolue aux idées de gauche.

C’est de lui-même, en revanche, qu’il a développé une méfiance instinctive envers tout ce qui est politique. Pourquoi ? Parce qu’il a trop de recul pour avoir envie d’écouter, et encore moins croire, ceux qui proclament détenir la solution, qu’elle soit matérielle, idéologique ou religieuse, d’ailleurs.

Cette méfiance, ajoutée à ses lectures et à cette passion qu’il n’a jamais pu s’expliquer, a fait qu’il n’a, intérieurement, jamais confondu le pays et la dictature.

Dans son esprit, cette dernière n’était qu’un moment terrible, mais passager dans la vie du pays. Elle n’était pas la “faute” du pays, les habitants ne l’avaient pas appelée de leurs vœux. Les communistes étaient arrivés dans les bagages et derrière les chars de la grande puissance de l’Est.

Du reste, quand bien même le pays et les habitants en auraient-ils été responsables qu’il les aurait aimés, comme il continue aujourd’hui à les aimer, malgré certains de leurs choix.

L’amour est aveugle ? Non, aimer, c’est savoir, et accepter.

20 novembre 2015 — Calea 13 Septembrie 02 H 00

Nous ne sommes plus que trois quand nous atteignons le deuxième objectif de notre virée nocturne.

Le second monstre, lui, n’est pas silencieux du tout. Il ne vit pas encore vraiment, mais il est le théâtre d’une activité fébrile. Partout sur ses flancs déjà gigantesques, des arcs électriques illuminent la nuit.

Je contemple maintenant le chantier de la cathédrale du Salut de la nation roumaine. Qui est effectivement un Léviathan, une énormité colossale censée faire 120 mètres de haut quand elle sera terminée, histoire de damer le pion aux près de 90 mètres du Palais du Peuple, auquel elle fait face.

À mi-chemin entre perplexité et incrédulité, je ne peux m’empêcher de me dire que cette cathédrale-là, tout autant que le temple du communisme déchu qu’elle accompagnera désormais pendant des années, peut-être des siècles, est trop grande. Trop grande pour Bucarest, trop grande pour la Roumanie, qui n’en a pas besoin, il y a tant d’autres églises à restaurer, à sauver, à entretenir. À reconstruire, même, comme celles qui ont été patiemment démontées et numérotées, pierre par pierre, du temps de la construction du palais inhumain de Ceausescu. Et que si tout ce que le patriarcat a retenu de la dictature, c’est ça, c’est quand même un peu dommage.

12286078_426100670912854_621109344_n

Après le Palais du Peuple, une cathédrale pour le Salut de la Nation. On reste dans la démesure. © Iulia Badea-Guéritée

Le chantier de la grosse bête se soucie fort peu de moi et de ce que je peux penser. Il continue à crépiter et vrombir, en pleine nuit, aussi nous éloignons-nous.

Une dernière surprise m’attend. Dans une petite chapelle qui se trouve sur le périmètre du complexe de la cathédrale, où nous entrons avec autant de discrétion que possible, des gens font la queue. Pour se confesser. À bientôt trois heures du matin.

J’en déduis que quelle que soit la raison, les Bucarestois ne dorment jamais.

Je n’ai pas tout à fait tort.

Des surprises plus légères me guettent dans la quatrième partie :

Terre promise (4)

L’avenue de ma victoire

Terre promise (2)

D’une auberge à l’autre

Le hasard joue un grand rôle dans sa relation au pays. Sauf que le hasard, ça se provoque. Et qu’en fin de compte, quand on se retourne, vingt ou trente ans plus tard, on se dit qu’il n’y a jamais eu de hasard, que tout semble avoir été écrit, prédestiné.

Certains n’aiment pas ça. Lui, ça le motive.

19 novembre 2015 — Bucarest-Otopeni 20 H 30

Ça y est. J’y suis. Après des contrôles passés sans dommages, un accueil aussi poli que possible quand on a pour métier de porter l’uniforme et de filtrer jour après jour des milliers d’inconnus qui vont et viennent d’un monde à l’autre.

Ensuite, les grands halls de l’aéroport, où tout est écrit en roumain. Les membres du personnel, qui discutent comme si de rien n’était, qui ne savent pas que je suis là, pourquoi le sauraient-il ? Pour eux, ce n’est rien, un étranger de passage de plus. Ils ne peuvent pas se douter que le simple fait de les entendre me comble de joie. Et mon sourire s’élargit encore. À ce rythme-là — et je ne suis même pas encore vraiment arrivé —, ce cher sourire va faire tout le tour de mon crâne, dont la partie supérieure va finir par se détacher, et tomber. Ou s’envoler. Béate.

Me voilà dehors. Aussitôt, je sens que mes yeux passent dans un mode différent de celui qui est le leur au quotidien, même si je suis de toute façon d’un naturel assez observateur. Là, ils se muent en ogres et dévorent tout ce qui les entoure. Je n’en rate pas une miette. La forme des poubelles, le virage de la chaussée qui mène au trottoir où nous attendons, la livrée des taxis qui font la queue, jusqu’à leurs noms. Mon nez aussi se met de la partie, il respire, sent cet air nouveau, doux et frais en ce début de soirée. Mes oreilles sont déjà au travail depuis l’avion. Elles transmettent des messages dans cette langue que mon cerveau a l’impression de comprendre alors qu’en réalité, il n’en identifie que des fragments épars.

4007296-A_yellow_taxi_in_Bucharest_Bucharest

Les coléoptères bucarestois signés Dacia.

Ma bouche, elle, se tait. Elle a déjà balbutié quelques “bonsoirs”, quelques “mercis”, mais pour l’instant, elle ne s’estime pas à la hauteur. Du reste, je n’ai rien à dire, et tout à regarder, à écouter.

Assis à côté du chauffeur, je contemple mon environnement alors que nous quittons l’aéroport. Cette étape-là de mon voyage est terminée.

La langue, il l’a apprise. Grâce au hasard, justement. Un hasard qui, alors qu’il faisait ses études (de traduction, un métier dont il ne s’est jamais senti proche et auquel il ne comprend finalement pas grand-chose), lui a fait rencontrer une jeune femme adorable, pétillante, et dont le père était de là-bas.

Cette année-là, il a repéré son nom sur la liste des étudiants qui faisaient partie de son groupe. Un nom vilainement francisé avec une terminaison en “–esco”, comme c’était l’habitude, pour éviter que ces idiots de Français ne ricanent sur une finale en “cu”. Incroyable ! Si incroyable que, lui qui d’ordinaire est plutôt réservé, voire timide, s’est lancé et risqué à lui adresser la parole, pour lui dire qu’il a toujours été attiré par ce pays dont elle est à moitié originaire.

Surprise — le mot est faible —, elle l’a invité à prendre un café, lui a annoncé que son père était, un hasard de plus, responsable du département de la langue du pays à l’université, et lui a proposé de suivre des cours. L’occasion pour elle, a-t-elle ajouté, de s’y “remettre”. Heureux, il a accepté. Et ils sont devenus amis. Lui en est tombé irrémédiablement amoureux, mais leur histoire, longue, belle et complexe, n’a pas sa place ici, même si elle a été pour lui fondatrice.

28 avril 2009

Un lieu magique, parce que l’Histoire, de temps en temps, aime bien faire semblant de se répéter.

Et c’est ainsi qu’il a pris des cours, s’est frotté à la grammaire, a adoré les sons, adoré aussi rencontrer d’autres gens venus du pays, découvert poésie, littérature et musique.

Jamais il ne s’était senti aussi à l’aise, ni aussi passionné par l’apprentissage d’une langue, malgré toutes ses difficultés, malgré la folie de ses sept groupes de conjugaison, cette façon si ardue de construire les relatives. Il était fait pour elle, elle était faite pour lui.

On peut mettre ça sur le compte de l’enthousiasme de la jeunesse, mais il n’avait pas tout à fait tort.

19 novembre 2015 — Sur la route 21 H

Le premier télescopage me prend au dépourvu sur le chemin qui nous mène de l’aéroport à Bucarest. Dans la nuit, alors que filent autour de nous des nuées de petits taxis Dacia, de vieilles camionnettes bringuebalantes et des berlines et 4×4 rutilants, les noms de ces multinationales désormais partout inévitables scintillent de tous leurs feux au sommet d’entrepôts et d’immeubles. Au loin, j’aperçois un supermarché français, puis un géant suédois du meuble, et soudain, sur ma droite, une station-service. Russe.

Il n’y a pas de meilleur moyen de comprendre que je me trouve au carrefour exact entre nord et sud, est et ouest, ce que tout ce que je vais voir dans les heures et la journée qui suivent ne fera que confirmer.

La Roumanie est à la croisée des chemins, elle le sait, elle en est fière, à juste titre, car c’est bien ce qui lui confère cette identité si particulière, cette identité qui me fascine, m’obsède.

Tandis que la radio du taxi égrène, d’une voix de femme mécanique et atone, des noms de rues et des numéros, je commence à me dire que je ne vais peut-être pas avoir assez d’yeux pour tout voir et tout enregistrer.

Sur les côtés de la route, les grandes structures commerciales, forcément toujours hideuses, cèdent peu à peu du terrain alors que l’on se rapproche de l’objectif, Bucarest. Dans l’obscurité, je rate sans doute des choses, tout va trop vite. Voilà, sur la droite encore, de hauts édifices construits dans un style que je n’ai encore jamais vu ailleurs. Mes compagnons de voyage me parlent de musées, de ministères, de sièges de partis. Je les entends – surtout que, gentiment, c’est en français qu’ils s’adressent à moi —, mais je ne suis pas sûr de les comprendre, de faire le lien entre ce que je vois et ce qu’ils me disent.

Je le ferai plus tard. Pour l’heure, je suis trop occupé à me remplir de cette lueur crue et orangée qui, chaque nuit, illumine toutes les grandes villes du monde, de ces silhouettes de monuments et de bâtiments que je devine, de ces rues qui s’enfoncent vers d’autres quartiers, d’autres vies, et dont je sais déjà que je n’aurai pas le temps de les parcourir, de ces immenses panneaux publicitaires, partout, qui vantent des produits d’ici, qui m’attirent, et d’ailleurs, qui m’ennuient.

Ma tête devient comme la Roumanie, un carrefour d’influences, d’images, de couleurs, de bruits, pas encore de saveurs et d’odeurs, mais bientôt, bientôt.

Je suis complètement perdu, et aux anges.

Quand leurs études ont pris fin, elles ont emporté avec elles leur histoire d’amour, ce qui n’a rien de très original, c’est assez souvent le cas.

Elle est partie, le laissant seul avec son envie de continuer à découvrir son pays. Sa passion, cependant, ne se démentira pas.

Il ne va plus à l’université, il n’a plus le temps, se ment-il. Mais il s’efforce de lire tout ce qui lui tombe sous la main afin de rester en contact avec la langue. À Paris, vers le milieu des années Quatre-vingt, ce n’est pas tellement plus facile qu’en province un peu plus tôt.

Qu’importe. Il ne lâchera pas.

Il a même failli poser une première fois le pied sur la terre. Il faisait alors son service militaire dans la marine, et s’est retrouvé embarqué dans une mission absurde où il était censé jouer les espions, prendre des photos dans un grand port. La raison dudit voyage ne lui plaisait guère, mais la destination, en revanche…

Sur le moment, pourtant, curieusement, il n’y a pas cru. Et il a bien fait. Jamais il n’a atteint son but, suite à un cafouillage administratif entre chancelleries et autres ministères. Le navire sur lequel il se trouvait a dû piteusement rebrousser chemin, le déposant sur une île en Méditerranée avant d’aller faire des ronds dans l’eau au large d’une éternelle zone de crise.

Il est rentré, à la fois triste et soulagé, car les conditions n’auraient pas été idéales pour une première prise de contact.

Les années passent, apportant avec elles d’autres rencontres, des rencontres qui l’emmènent plus loin, plus à l’Est. Il lui faut se familiariser avec d’autres langues, qu’il aime aussi, d’autres cultures, d’autres histoires, qu’il fait siennes avec une même ferveur.

Extérieurement, on peut croire qu’il s’est résigné. Son lien au pays n’aura, finalement, été qu’un amour de jeunesse.

Non, son lien au pays est l’amour de sa vie.

19 novembre 2015 — Strada Poenaru Bordea 21 H 30

Mes hôtes ont tout prévu, ils me gâtent, me pourrissent. Et pour me loger pendant les deux nuits qui viennent, ils m’ont choisi une auberge. Quand on sait ce que le concept d’auberge représente pour moi.

Le taxi est déjà reparti quand nous pénétrons dans la cour de la magnifique Auberge des Brasseurs, Hanu’ berarilor. Et je fais un pas de plus vers la roumanité, un grand pas pour moi, un pas sans intérêt pour l’humanité, ce qui ne me dérange guère.

1217a39df68ee33d16fe23526e34cbc8_view

Où passer la nuit, sinon dans une auberge de conte de fées ?

À notre entrée, alors que nous récupérons nos clés à la réception, une fête bat son plein dans une des grandes salles du rez-de-chaussée. Chanteuse et musiciens s’agitent et s’époumonent, on ne s’entend plus. J’imagine sans peine ce que des visiteurs parisiens penseraient sur le champ : kitsch (j’y reviendrai), folklo, attrape-touristes. Oui, bien sûr. Et alors ? Du reste, l’attraction n’est peut-être pas destinée à des étrangers, mais plutôt à quelque famille aisée qui vient fêter là bruyamment un moment important.

Pour moi, ce choc tonitruant avec ce côté clinquant, tapageur de Bucarest ne fait que contribuer un peu plus à mon immersion.

Un petit ascenseur nous mène à l’étage, et très vite, le tintamarre festif s’estompe. Une fois dans ma chambre, ils ne sont plus qu’une rumeur, qui ne me déplaît pas, se mêlant au grondement lointain du trafic sur le Splaiul Independentei, les deux grands axes éternellement fréquentés qui longent la Dîmbovita, la rivière de la capitale. Des sirènes d’ambulances ululent.

image-2012-09-27-13302190-56-noapte-bucuresti

La Dîmbovita by night, presque transformée en canal par un dictateur…

Assis sur mon lit, j’essaie de “décompresser”, car je sais que je ne suis qu’au début de mes aventures. Le programme qui m’attend est chargé, très chargé. Alors, je regarde la télévision.

Le zapping, baguette magique du voyageur qui veut mieux s’imprégner de l’ailleurs où il vient d’atterrir. Les chaînes roumaines ne valent pas mieux que les autres, bien sûr, mais je m’en moque, j’ai pour elles une bienveillance, une tolérance que n’ont pas les intellectuels roumains — je les approuve —, pas plus que je n’en ai, en France, pour le piètre spectacle que nous offre la plupart du temps le petit écran. Ici, elles ont l’avantage de parler roumain, ce qui me confirme à quel point je suis dépassé, à quel point la langue que je maîtrise à peine est livresque, une langue de musée, de contes populaires, d’exploits guerriers, de voïvodes en colère, de cavaliers sacrifiés et de soldats partis mourir dans des batailles qui n’étaient pas les leurs.

Les émissions braillardes et les publicités crétines de ces heures de grande écoute achèvent de me convaincre : je ne comprends pas le roumain, et je le parle encore moins.

Ce qui ne me déprime pas le moins du monde, au contraire.

Il me faudra du temps, c’est tout. Cette fois, je n’en ai pas. Mais une prochaine fois, sans doute.

Je me lève, nous avons rendez-vous. Dans une autre auberge, encore plus fantasmagorique que celle où je loge.

Et je m’aperçois que j’ai faim.

Mes réflexions et mes ébahissements se poursuivent dans la troisième partie :

Terre promise (3)

Deux monstres dans la nuit

Page 1 of 2

Powered by WordPress & Theme by Anders Norén