Un pêcheur au Pescarul

Une lettre perdue. C’est avec ces trois mots qu’il a vraiment rencontré, pour la première fois, la culture du pays. Et pour tout dire, il s’y est alors un peu (beaucoup) noyé. Le malheureux en était encore à sa première année d’études, maîtrisait fièrement la conjugaison des verbes être et avoir au présent de l’indicatif, et un peu à l’imparfait aussi.

Puis la Lettre lui était tombée dessus.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 13 H 30

Tout va trop vite pour moi, c’est une constante de cet aller-retour complètement fou à Bucarest. Tout va trop vite pour moi, et je suis ravi de me laisser emporter par le tourbillon.

Le déjeuner a été rapidement avalé en compagnie de l’inénarrable Bogdan Hrib, au cours duquel nous avons parlé (en français, bien sûr) romans policiers, meurtres en série et festival itinérant en engloutissant une délicieuse ciorba de burta (soupe de tripes) accompagnée d’un piment rouge et arrosée d’une grande bière fraîche.

Puis je me suis retrouvé embarqué en direction de ce qui est, en réalité, le but de notre voyage : la Foire internationale Gaudeamus, autrement dit, le salon du livre de Bucarest.

Guidé par Bogdan qui avance d’un pas pressé tout en réglant les derniers détails des arrivages de ses cartons de livres, nous nous sommes engouffrés par l’une des entrées de service d’un immense ovni, une structure titanesque de plus datant de l’époque communiste, qui sert désormais de théâtre à cette foire dont la richesse m’a tout simplement coupé le souffle.

Romexpo

Ils se sont posés à Bucarest il y a des années, et ils n’en sont jamais repartis. Je les comprends.

À peine arrivés au stand des éditions Tritonic, nous perdons Bogdan de vue — l’affaire de ses cartons manquants a besoin de toute son attention, et du reste, nous avons rendez-vous ailleurs, là où doit avoir lieu, dans une heure environ, le lancement de notre recueil d’essais.

Je suis ébahi, le mot est faible. Je n’aime guère les manifestations de ce genre, du moins en France. Ces empilements de livres condamnés à l’anonymat par leur trop grand nombre, cette sensation, gênante, de visiter une sorte d’élevage d’auteurs en batterie, tous là à caqueter, cancaner, jabot gonflé, plumet en bataille, dressés sur leurs ergots, certains prêts à tout pour attirer l’attention du passant. Je ne m’y suis jamais senti à ma place. Ni supérieur, ni inférieur, juste pas à ma place. Peut-être est-ce dû au fait que je ne connais pas assez de gens dans le milieu de l’édition ? J’estime pourtant en connaître bien assez.

Des amis écrivains — j’ai pu les voir à l’œuvre — s’y meuvent comme des poissons dans l’eau, sans pour autant se compromettre. Ils sont sincères dans leur passion pour ces événements. Je les admire. Personnellement, je finis la plupart du temps, les rares fois où j’y viens, par bouder dans mon coin pendant des heures, assis à faire mon ronchon derrière la forteresse que je me suis constituée à l’aide de mes propres ouvrages.

À Gaudeamus, c’est tout autre chose que je ressens. Évidemment. Je suis surtout impressionné par l’ambition de la foire, ses dimensions. Quelques chiffres, de l’édition 2015, vont me permettre de mieux l’illustrer. On a, cette année, recensé 125 000 visiteurs. Je veux bien le croire, l’intérieur de l’ovni était bondé alors que nous n’étions que le vendredi en début d’après-midi. Je n’ose imaginer ce qu’a dû être le lendemain. En comparaison, le Salon du livre de Paris a attiré 180 000 personnes. Sachant qu’il y a à peu près trois fois plus de Français que de Roumains…

Certes, on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, mais ce que je vois ne fera que se confirmer au fil de la journée et jusque dans la soirée : les Roumains aiment les livres, ils aiment écrire, et lire.

Égaré sous le dôme du Pavillon central, je suis mes gentils guides, qui me déposent à l’angle d’un escalier, alors qu’autour de moi, hommes et femmes de tous âges et de toutes origines vont et viennent, virevoltent d’un stand à l’autre.

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Dans le ventre de l’ovni…

Un peu inquiet, je me dis que, isolé dans cette foule, je suis encore trop voyant et que je ne vais pas tarder à me faire alpaguer par quelqu’un qui va me demander son chemin, voire chercher à engager la conversation, ce qui me mettrait forcément dans l’embarras avec mon roumain qui sort à peine de son sarcophage et auquel on n’a même pas encore retiré ses bandelettes.

Ça ne rate pas. Une petite jeune fille charmante s’approche, elle distribue des tracts publicitaires. Elle m’en tend un et attaque son boniment — adorable, bien sûr, puisqu’en roumain (je suis tout sauf impartial). Elle me vante les mérites du best-seller de l’année, best-seller de production locale, sorte de mélange, selon l’argumentaire, de Dan Brown et d’Umberto Eco. Ce n’est pas que ce genre d’ouvrage, surtout écrit par un auteur d’ici, ne m’intéresse pas, mais j’ai soudain très envie de prendre mes jambes à mon cou, ou de me fondre habilement dans la moquette rouge. Pour me défendre de la demoiselle, je lui déclare : “Je suis Français, je ne parle pas roumain.” En roumain, ce qui peut toujours prêter à confusion. Ouvrant de grands yeux, elle s’excuse de ne pas pouvoir s’exprimer en français, et finalement, c’est elle qui bat en retraite.

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Gaudeamus, ou la grande foire roumaine de la littérature, sur trois niveaux.

Les yeux éclaboussés par la lueur aveuglante des spots et le spectacle bariolé des milliers de couvertures qui montent à l’assaut de mon entendement, les tympans harcelés par mille et mille voix bavardant avec aisance dans ma langue d’adoption qui m’échappe toujours, je décide que le moment est venu de me replier en direction du lieu de notre conférence de lancement.

Et puis, moi aussi, j’ai rendez-vous.

Une lettre perdue. C’était le nom de la pièce de théâtre, et du traquenard incroyable dans lequel il s’était délibérément laissé entraîner. En fait, les traquenards, il a tendance à plutôt aimer s’y faire prendre, c’est presque une habitude chez lui.

Sa première compagne lui avait proposé de venir y assister. C’était une représentation exceptionnelle, unique, qui avait lieu à l’Odéon, un soir de fin d’automne. Jouée par une troupe de là-bas. Dans la langue.

Il avait bien objecté qu’il risquait fort de ne rien comprendre du tout, il n’avait pas résisté longtemps. Pour elle, mais pas seulement. Sa curiosité envers le pays lui faisait oser tous les paris.

Et c’était ainsi qu’il l’avait rejointe à l’entrée du théâtre, petit étudiant mal fagoté, environné de belles dames et beaux messieurs, tous d’importants piliers de la diaspora parisienne, dont le père était un porte-étendard connu et reconnu.

D’ailleurs, dès qu’il l’avise, le voilà, le père, qui fend la foule, lui tend la main, le présente à une demi-douzaine de personnes qui le saluent d’un air grave, lui, cet étrange animal de foire qui, si jeune et si français, prétend vouloir se rapprocher d’eux.

Le père, tornade humaine, l’emmène sans lui demander son avis un peu plus au cœur de la foule. Il faut faire vite, il n’a pas de place, mais “tout est arrangé, tout est arrangé !” et soudain, le voilà face à une dame très digne, toute petite, d’un âge qu’il ne parvient pas à établir. Dans le flot de paroles du père, il repère le mot “princesse” et comprend qu’elle lui donne sa place, qu’elle va se débrouiller, qu’il n’y a pas de problème.

La petite dame si digne a un gentil sourire et le regarde en hochant la tête. Sa première compagne, elle, est hilare, ravie de son coup. Dans le genre traquenard, celui-ci se pose un peu là.

La sonnerie retentit, il ne se souvient plus trop comment, mais il finit par repérer sa place, s’assied au milieu de spectateurs qui se connaissent tous, se parlent, s’interpellent. Dans la langue.

Ce qui lui suffit à être heureux, même s’il ne comprend rien.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 14 H 25

Maria est là ! C’est peut-être idiot, et pourtant, j’ai le cœur qui bat, et les larmes ne sont pas bien loin.

Il me faut une fraction de seconde pour me reprendre, mais quand même, Maria est là. Maria, c’est mon rendez-vous. Mère d’une merveilleuse amie qui vit en France et m’a tant appris, elle-même est auteur, poète et éditrice, membre de la rédaction de la revue culturelle Curtea de la Arges.

Nous ne nous sommes croisés que deux fois auparavant, mais dès que j’ai su que j’allais (enfin) venir, je l’ai prévenue. Elle m’a répondu qu’elle serait là. L’attendant près du site de notre conférence, je suis resté de longues, trop longues minutes sans la voir. Étant parti sans vraiment m’informer, je n’avais pas saisi que le lancement de notre recueil aurait lieu dans le cadre de Gaudeamus, et que Maria, avec sa maison d’édition Zodia Fecioarei, ferait partie des quelque 300 exposants venus de toute la Roumanie pour prendre part à la fête.

Malgré son programme chargé, elle a trouvé le temps de venir assister à la présentation de notre Dialogul Religiilor. Et je suis ému, très ému qu’elle soit là, je suis comme ça.

Le lancement débute, immanquablement, par un petit traquenard de plus : j’entends les organisateurs discuter entre eux et déclarer que c’est moi qui parlerais le premier. Idéal pour me mettre à l’aise.

Peu importe, je me jette à l’eau, bredouille deux phrases en roumain qui font sourire le public, puis continue en français, explique en quelques mots pourquoi j’ai accepté de participer à ce recueil, je prends un air docte, fais ce que l’on attend d’un journaliste français venu à Bucarest pour parler du livre dont il est un des coauteurs. La réalité, s’ils la connaissaient, peut-être la trouveraient-ils un peu étrange : bien que le sujet, le dialogue entre les religions dans l’Europe unie, soit aux antipodes de ce qui m’intéresse, j’ai dit oui tout de suite quand on m’a demandé d’y contribuer. Contribuer à un recueil publié en roumain en Roumanie ? Vous croyez vraiment que j’allais dire non ?

Et dire que, quand j’en avais rédigé les premières lignes, j’étais à mille lieues d’imaginer que ces quelques mots seraient à l’origine de ce voyage que j’avais tant rêvé d’accomplir.

Il suit la pièce comme dans un brouillard, voit les acteurs et actrices s’agiter sur scène. Il a lu le synopsis, bien sûr, sait de quoi il retourne, qu’il s’agit d’un des grands classiques du théâtre du pays, une comédie satirique datant de 1884, sur la vie politique du temps où le pays était un royaume.

Scrisoarea

Un classique du théâtre roumain, signé Ion Luca Caragiale.

Il est absolument, irrémédiablement perdu. Quelques situations comiques lui permettent de rire à l’unisson du public, mais le reste du temps, il les entend s’esclaffer sans véritablement savoir pourquoi.

Et en même temps, quelle expérience, quelle immersion totale.

Vient la fin, le dernier acte (il y en a quatre). Avec, sur scène, un orchestre qui entonne la célèbre chanson, le Traîneau à clochette (ce qui est un anachronisme, mais il n’a pas les moyens de s’en douter alors).

La mélodie le transporte, surtout qu’il la reconnaît. Il l’a déjà entendue, en fond, un soir, à la télévision, alors qu’une camarade du feu follet évoluait, enchaînant sauts carpés et arabesques, sur un vilain tapis. Et les boucles déjà, se bouclent.

Assommé, il sort, plus tout à fait sûr de savoir qui il est, et se fait presque aussitôt harponner par sa première compagne, impatiente de le retrouver.

“Alors, lui demande-t-elle, ses grands yeux fauves luisant de malice, ça t’a plu ?

— Oui…

— Tu as compris quelque chose ?

— Non.”

Elle rit, et son sourire, à lui, remonte jusqu’à ses oreilles.

20 novembre 2015 — Bulevardul Nicolae Balcescu 17 H 00

Depuis une heure déjà, nous avons quitté Gaudeamus. Maria a eu l’extrême gentillesse de fermer son stand pour, en compagnie de son imprimeur, Ioan, m’emmener voir une partie de Bucarest qui m’a échappé jusque-là et qui lui tient particulièrement à cœur. La Place de l’Université et, autour d’elle, tous les bâtiments des diverses facultés, y compris celle où elle a fait ses études.

Une fois encore, je suis submergé par le flot d’images et d’informations. C’est ici qu’en 1990, étudiants et professeurs se sont soulevés contre le premier gouvernement post-communiste, qui comptait tranquillement se partager les dépouilles du domaine du dictateur tout en prétendant se comporter en démocratie pour amuser la galerie occidentale.

La jeunesse et les intellectuels avaient sur la question un autre avis, goûtant à peine à la liberté depuis quelques mois, depuis la chute du régime sinistre qui avait étouffé et affamé le pays pendant tant d’années.

Alors, les diadoques rouges avaient choisi d’employer la manière forte. Mais n’ayant pas confiance dans l’armée, ni même dans la police, ils avaient provoqué les répugnantes “minériades”, et fait déferler sur les jeunes et moins jeunes désarmés des hordes de mineurs, fidèles suppôts du pouvoir, armés de manches de pioche et dotés de pouvoir de police.

L’affaire avait été sanglante, faisant des morts et des blessés, et avait permis aux héritiers du communisme de paralyser durablement toute évolution politique. Mais pas le désir de liberté et la volonté de voir le pays changer.

Aujourd’hui, des monuments qui rappellent cette triste période se dressent devant le Théâtre national, juste en face de la Fontaine de l’Université, qui sert elle aussi de mémorial moderne, douloureusement récent, en hommage aux victimes de l’incendie de la boîte de nuit Colectiv. Un drame qui a fait descendre les Bucarestois dans la rue, vingt-cinq ans après les minériades, pour protester, encore, contre l’incurie et le cynisme des dirigeants. La Roumanie ne cesse de se débattre dans les difficultés, même si la vie y est un peu moins dure qu’avant. Les Roumains sont exaspérés, fatigués. Mais en même temps si pleins de vie, d’énergie, d’envie.

Maria et Ioan me racontent tout ça, mêlant à leur récit leurs propres souvenirs, parsemés d’anecdotes de leur présent. La tête débordant comme toujours d’images et de sons, je savoure l’instant, marchant à leurs côtés le long du boulevard Nicolae Balcescu, car Maria veut me montrer un de ses lieux mythiques dans la capitale.

Son restaurant préféré.

Soit, dis-je, avec plaisir. Mais Maria ne compte pas seulement me le “montrer”, elle veut également me le faire visiter. Je devine ce qui se profile, lui signale qu’à 20 heures, je dois retrouver mes autres guides pour dîner. Ce n’est rien, me répond-elle, amusée, vous n’aurez qu’à faire deux repas !

Et ainsi me fait-elle entrer dans le Pescarul, le “pêcheur”, établissement qui existait déjà du temps du communisme, et où elle vient chaque fois qu’elle passe à Bucarest — car elle habite plus au nord, à Pitesti, presque au pied des Carpates. L’atmosphère est chaleureuse, les murs décorés de peintures et d’objets liés à la pêche, filets, cannes, gaules, et Maria y semble effectivement comme chez elle.

Je ne résiste que mollement alors qu’elle commande deux assiettes de fromage, de tarama et de poisson fumé, avec une bouteille de vin rouge, à la fois sec et fruité.

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Oui, un (délicieux) traquenard de plus.

Dehors, la nuit est tombée, et tout en écoutant mes hôtes, Maria en français, Ioan en roumain, je suis des yeux les lumières rouges et dorées du trafic sur le boulevard. Bucarest vibre déjà de sa vie nocturne dont le pouls m’échauffe le sang.

Je sais que dans peu de temps, il me faudra rejoindre mon Auberge des Brasseurs, pour y souffler un peu avant mon troisième repas de la journée. Et qu’il faudra alors que je fasse mes adieux à Ioan. Et à Maria.

Mais pas encore. Pas maintenant.

Dans la sixième partie, je ne peux toujours pas échapper à l’amour des Roumains pour les livres, et pour la bonne chère :

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires