I.

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE

 

Mon nom est Jouk. Lieutenant Andréi Borissovitch Jouk. Ne vous attachez point à mon grade, il n’a plus guère de valeur aujourd’hui. Si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fut un temps, bien sûr, où de ma voix je faisais avancer cent soldats et où tous ensemble nous marchions en beuglant quelque chant martial jusqu’à ce que la mitraille vienne nous ramener à plus de discrétion. Mais ces temps-là sont bien loin. Et pour tout vous avouer, je ne les regrette pas. Il en est d’autres, en revanche, qui me manquent encore en ces instants où, vieillard près de sa fin, je me tourne vers mon passé pour trouver une once de raison à ma piètre existence. Des temps différents, qui m’entraînèrent vers d’autres lieux, loin du fracas des armes et des vains espoirs de nations tout aussi vaines. Des temps que je vais m’efforcer de vous narrer, tout en ne vous promettant pas de vous les restituer avec la justesse d’un historien, d’un savant ou d’un lettré.

Le départ de l’affaire, en fait, est fort simple. Quand l’Europe eut retrouvé la paix, autant que faire se peut, je dormais du sommeil du juste, un juste un rien troué, il est vrai, bref, je dormais dans un lazaret quelque part dans un faubourg au nord de la belle ville de Paris, un faubourg dont je crains d’avoir oublié le nom.

Quand j’ouvrai enfin les yeux, au bout de trois mois de repos forcé, un médecin, un certain Sobakoff, me fit savoir qu’il valait mieux pour moi retrouver l’air pur de nos forêts de bouleaux si je voulais avoir quelque espoir de connaître une poignée de printemps de plus.

Ayant repris des forces, et m’ennuyant considérablement, je décidai de rentrer chez moi, dans un village que vous connaissez peut-être et qui répond au curieux toponyme de Vodiannoié. Il est situé en plein cœur de la province que nous autres Russes appelons, non sans affection, la Petite Russie.

Non loin de Vodiannoié, donc, mes parents possédaient une gentilhommière où nous avions coutume de passer les étés. Et c’était là que le bon docteur Sobakoff me conseillait de me retirer en attendant de pousser mon dernier soupir. Ce qui, selon lui, n’aurait su tarder, puisqu’une vilaine balle de mousquet français avait cru bon de me perforer un poumon et de me lacérer d’autres organes dont je ne dirai rien, ne sachant point avec certitude s’ils font véritablement partie de mon organisme ou s’ils sont nés de l’imagination fertile de ces braves serviteurs du respecté Hippocrate.

Les années passèrent. Et ne mourant toujours pas, en dépit des prédictions du docteur, je commençai à me laisser gagner par le désœuvrement. D’autant plus que je sentais mes forces revenir au fil des jours et que, ayant épuisé tous les plaisirs de la chasse et de la pêche dans la saulaie en contrebas de la gentilhommière familiale, je ne voyais guère d’autre carrière que de peut-être repartir en guerre, contre les Turcs, par exemple. Car quand un Russe s’ennuie, il lui reste toujours la possibilité de s’inventer des hostilités avec ses voisins du Sud. Ce que personne ne viendra lui disputer. Après tout, qui s’en soucie ?

Je passais le plus clair de mes journées assis dans un bon fauteuil à haut dossier capitonné, près d’une fenêtre ouverte au premier étage de notre demeure. De là, j’avais vue sur le chemin terrassé qui, entre deux rangées de bouleaux, partait rejoindre la route reliant Iekaterinoslav au nord à Nikopol au sud-ouest.

Pour tuer le temps, c’était là que je lisais livre sur livre, dévorant récits de voyageurs, mémoires d’explorateurs, carnets d’anciens soldats qui rapportaient des faits glorieux qui me paraissaient bien loin de ce que j’avais personnellement vécu. Ceux-ci me parlaient de charges épiques, de galopades effrénées sous la canonnade, de guerriers dépoitraillés parfumés à la poudre et au sang dont le rire clair sonnait comme les trompettes des dieux au-dessus de la mitraille. Pour ces messieurs, la guerre avait été plaisante, belle même, et ils n’avaient pas un moment dans leurs journaux pour ces mornes heures englouties par des marches sans fin, ces tristes bivouacs sous la pluie où tout, jusqu’à notre pauvre gruau, avait saveur de boue. Pas une de leur page ou la plus modeste de leurs phrases ne s’attardait sur le sort malheureux des malades, de ceux qui s’en allaient d’une poitrine ravagée par la toux, de ceux qui s’étiolaient en se vidant de leur eau au fil de fièvres féroces, de ceux qui, stupidement blessés en l’exercice de quelque corvée, mouraient tout aussi sûrement de la gangrène que ceux, plus héroïques, qui s’étaient fait ouvrir le ventre ou le crâne d’un éclat ou d’une lame.

J’avoue en ce temps-là leur avoir préféré les histoires de voyages, même si leurs auteurs me semblaient eux aussi avoir une certaine propension à l’embellissement tant de ce qu’ils avaient vu que des événements qu’ils avaient vécus et du rôle qu’ils avaient pu y jouer.

Ce que j’aimais avant tout, c’était me plonger dans leurs descriptions de tons et de sons qui m’étaient inconnus. Tout en me régalant du spectacle de nos campagnes vertes et dorées sous leur ciel d’un bleu limpide, je me laissais emporter sur leurs traces vers de hautes montagnes aux cimes acérées et aux neiges scintillantes, vers des sentes sinueuses montant à l’assaut de roches arides, des landes mauves et brunes qui dansaient sous des vents dont jamais je ne sentirais le souffle. Je visitais à leur suite des citadelles orgueilleuses aux noms barbares, des villes étranges aux senteurs épicées, des ports aux quais de basalte où de puissants phares de granit tenaient lieu de sentinelles. Je les accompagnais à bord de caravanes ondulantes dans des plaines brûlées par le soleil, apercevais comme eux au loin des ruines blanchies environnées de légendes menaçantes. Je côtoyais des marchands et des voleurs, des négriers obscènes et des danseuses à la peau de satin, des conquérants et des conquis.

Ainsi fuyais-je tant bien que mal ma morose condition de moribond en sursis, tout en me disant que, somme toute, le sursis en question était plus long que ne me l’avaient promis les médecins. Ce dont je me plaignais guère.

Parfois, quand j’avais tant lu que les yeux me cuisaient, je me décidais à me hisser péniblement hors de mon fauteuil. Puis, aidé du vieil Orekh, qui avait été majordome et était déjà âgé quand mon grand-père maternel était encore le jeune maître du domaine, je m’habillais, passant un habit simple sur une chemise et des chausses épaisses, ainsi que des bottes de marche. Je me munissais d’une robuste canne et, enfin, je sortais.

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Une famille paysanne, Taras Chevtchenko, 1843.

Jour après jour, je suivais consciencieusement le même parcours dans ma lente promenade d’éternel convalescent. J’empruntais notre chemin terrassé pour me retrouver sur la fameuse route de Iekaterinoslav, et là, m’engageais vers le Sud. Au bout d’une verste à peine, j’obliquais sur la droite, vers l’Ouest, et m’enfonçais dans les champs au tracé inégal par de petits sentiers herbeux. J’écoutais triller les alouettes, les voyais virevolter au-dessus des tournesols et des blés, et toujours mes pas me ramenaient au fleuve, puissant, gigantesque et impassible, qui descendait vers la mer. Ici, dans nos contrées, il se hâtait bien plus qu’au nord-ouest, vers Kiev. C’est qu’il se remettait tout juste d’avoir franchi les rudes cataractes de Zaporojié, et que, tout ému encore, il se divisait en plusieurs bras plus vigoureux, alimentés de surcroît par plusieurs petites rivières qui en avaient assez d’irriguer seules les steppes.

Là s’étendait la saulaie que j’affectionnais tant, divisée par la résille des cours d’eau, ponctuée de minuscules villages aux murs d’un blanc éclatant quand le soleil donnait, et qui se paraient d’ombres et d’ardoise quand venaient les pluies.

Je pouvais rester des heures assis sous un saule, à contempler les hochements chevelus de ses confrères au-dessus des rives boueuses de la Konka, cet affluent qui nous venait de l’Ouest par le port de Nikopol, dont les paysans disaient en plaisantant que la peinture en était encore fraîche, la ville n’ayant été fondée que quelques décennies avant que le destin ne m’envoie presque mourir dans un cimetière parisien.

Je goûtais au chant des feuillages, qui murmuraient en contrepoint du chuintement de la rivière, emplissant mon poumon et demi d’un air chaud, riche et humide qui ne devait pas m’être si profitable que cela, après tout.

Certains jours, ceux où je me sentais plus fringant, j’emportais avec moi une gaule, quelques vers et une large épuisette. Je me postais alors sous mon saule favori, trempais ma ligne en veillant à ne pas m’emmêler dans les branchages de mon cher abri, et laissais mes yeux courir au gré de l’onde, suivant le dodelinement du bouchon d’argile et de plume au milieu du miroitement argenté de l’eau. Il n’était pas rare que je sois rejoins par des garnements des bourgades voisines, venus eux aussi taquiner brèmes et gardons. Les poissons étaient gras et la rivière n’en était pas avare, elle abritait en son sein de quoi tous nous contenter. Les enfants et moi commentions mutuellement nos prises, nos succès et nos échecs, les miens, plus fréquents que les leurs, provoquant particulièrement leurs rires. Puis, quand la douceur tournait à la fraîcheur et que le ciel commençait gentiment à rosir vers l’Est, chacun pliait bagage et rentrait dans ses pénates avec son butin, eux certains que leurs mères trouveraient moyen de l’accommoder, voire le mettraient à fumer pour le vendre ensuite sur les marchés du coin. Quant à moi, je confiais ma récolte à Macha, seconde fille d’Orekh et notre cuisinière, qui savait toujours qu’en faire pour contenter mon palais.

D’autres jours, je venais les mains vides. Je retrouvais mon saule, m’y installais pour l’après-midi et laissais filer le temps comme les eaux du Dniepr et de la Konka, attentif aux bruits de la campagne. Régulièrement, le clocher de la petite église perdue parmi les peupliers à deux ou trois verstes de là me donnait l’heure. J’entendais aussi les voix de tête des femmes qui allaient ou rentraient des champs, ou encore battaient le linge en aval. Tantôt elles cancanaient et s’esclaffaient, tantôt elles chantaient, de vieilles ritournelles idiotes où des paysans se plaignaient toujours de leurs épouses tandis qu’à l’ombre des chênes, même les rossignols ne pépiaient plus. Quand le vent était à l’Ouest, je devinais les rumeurs du port et les appels des bateliers sur les chemins de halage.

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Les lavandières, vues par Sergueï Vassilkovsky (1880-1890).

Ainsi m’ennuyais-je donc délicieusement, tout en me disant que c’était en fin de compte une bien agréable façon d’agoniser que de traîner saison après saison à savourer les plaisirs bucoliques des campagnes de Petite Russie, à peine gêné par un souffle un peu court de temps à autre, quand mon demi-poumon se mettait à faire des siennes.

Mais c’est alors que, treize paisibles années après qu’un voltigeur français m’eut tiré comme un lapin entre deux pierres tombales, je fus pris pour cible par un chasseur d’un tout autre genre, et c’en fut à jamais fini de ma tranquille convalescence.

 

Dans le chapitre II, l’ex-lieutenant Jouk fait la connaissance d’un cousin surgi de nulle part.