L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Noces d’émeraude

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Deux lacs. Deux lacs d’émeraude pailletés d’or. Deux grands yeux qui me dévisagent, qui me disent tout, qui comprennent tout.

Et ce regard, je ne l’aurais jamais croisé si…

Un jour…

Ce moment étrange, impensable, presque idiot, symbole de la fragilité de nos existences, de nos destins, je l’ai déjà évoqué, ailleurs, et je ne tiens pas à ce que les lignes ci-dessous soient simplement une redite de ces premières réflexions.

Mais quand même, quand on y songe, à quoi tient l’orientation, l’envie, la logique de toute une vie ?

À rien ou presque. Quelques secondes suffisent. Et il suffit de repenser à tout ce qui aurait pu se conjuguer, si aisément, afin que tout cela ne soit jamais, pour en avoir le vertige. Un vertige terrifiant, car sans fin.

Qui sait à côté de quoi nous passons, sommes tous passés au moins une fois dans nos vies ? Moi pas, certes. Dois-je m’en féliciter, m’en réjouir pour autant ?

Non.

Je ne sais plus qui a dit que le fait de savoir dire non était le premier pas vers la véritable indépendance. En fait, peut-être personne ne l’a-t-il jamais dit, peut-être l’inventé-je, comme j’ai peut-être inventé tout le reste, toute cette histoire née il y a quarante ans, par accident, par une belle après-midi de juillet, en Angleterre, dans cette bourgade du Surrey où H. G. Wells avait décidé de faire débarquer ses Martiens.

Ce jour-là, les Martiens, ils étaient deux. Il y avait moi, dans un coin d’un canapé trop grand pour moi — de toute façon, tout est toujours trop grand pour moi, je m’y étais déjà habitué. L’autre Martien était une Martienne. Enfin, peut-être pas Martienne, mais assurément pas de ce monde, du moins du nôtre. Et pour cause.

Toute petite, mince, blanche et brune. Et dorée. Rapide, souple, gracieuse. C’est tout juste si je n’entends pas encore mon cœur faire un curieux bruit de verre brisé à son apparition, la première fois, à l’écran.

Pourquoi ? Voilà la question, toute simple, que je me pose aujourd’hui, quarante ans après. Et pour tout dire, je ne me la suis jamais posée avant. Avant le 21 novembre 2015. Autrement dit, je suis resté près de trente-neuf ans sans m’interroger, sans m’étonner de ce qui, somme toute, n’avait pourtant rien de « normal », d’habituel.

Ne brûlons pas les étapes, même dans ce pauvre petit texte.

19 juillet 1976.

À Montréal, loin là-bas de l’autre côté de l’océan, c’est le matin, et le début des épreuves de gymnastique. Un feu follet s’échauffe, sans se douter qu’il va bouleverser, dans quelques heures, et dans les trois jours qui vont suivre, sa propre existence, et celle de bien d’autres. Et la mienne, même s’il n’en sait évidemment rien, et du reste, pourquoi s’en soucierait-il ?

Les deux lacs d’émeraude me sourient, et se moquent de moi. Oh, gentiment bien sûr, mais ils se moquent de moi malgré tout. C’est que je suis un peu ridicule, à force, avec cette passion effrénée, inexplicable, impossible à assouvir.

Impossible à assouvir ? Oui, j’en suis maintenant douloureusement conscient, mais là encore, ne brûlons pas les étapes. Ridicule ? Peut-être suis-je un peu dur avec moi-même. Mais en même temps, si, j’ai parfois tant l’impression d’être à contre-courant, ou hors le temps et l’espace, dans ma passion, que je ne peux qu’être le premier à rire de moi. Avant même les grands yeux verts et leur pétillement ironique. Au moins, je les aurai pris de vitesse. Ou plutôt, je ne les aurai pas attendus. Enfin, là encore, je mens, ces deux yeux-là, je les ai attendus toute ma vie. Je les attends encore.

La télévision, qui me semble énorme, est posée à même la moquette (chez moi, elle trône sur une tablette à roulettes prévue à cet effet, et elle est deux fois plus petite). Elle est en couleurs (chez moi, en noir et blanc). Et toute la journée, en anglais, elle m’offre un spectacle totalement inhabituel pour moi. Des séries de science-fiction auxquelles on n’a toujours pas droit en France, allez savoir pourquoi. Et du sport. Des sports. Les Jeux Olympiques.

Les amis chez qui je réside pendant ces trois semaines sont de grands amoureux de toutes les activités sportives (chez moi, on n’aime que le rugby, et le Tour de France, en noir et blanc, imaginez un peu).

Tout est déjà un autre monde. Et là, assis dans mon coin de canapé trop grand pour moi, soudain, sur l’écran, apparaît donc une petite jeune fille brune, toute pâle, moulée dans un maillot blanc, aux bandes azur, or et feu. Avec une jolie queue de cheval — ce qui, de tout temps, avec les tresses et les chignons, m’a toujours fait craquer — et des yeux noirs, cernés, si graves, si tristes. Je ne comprends pas ce qu’elle va faire, je ne connais rien à sa discipline. Tout ce que je vois écrit, c’est son nom, si joliment étrange, et celui, indissociable, de son pays, simplifié, comme toujours dans ces compétitions internationales, en trois lettres : ROM.

Elle s’élance, bondit, m’entraîne avec elle.

Et je suis à tout jamais perdu. Pour la France. Pour l’Occident. Pour ce qu’il convient, sous nos latitudes, d’aimer ou de ne pas aimer, de défendre ou de ne pas défendre.

ROM. Je suis fichu.

Quarante ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Ce n’est pas la bonne question, pas du tout. Car je ne peux y répondre en disant qu’il en « reste » quelque chose. Ce n’est pas qu’il en « reste » quelque chose, c’est que c’est devenu pratiquement toute ma vie, à part égale, et entremêlée, avec ma passion inépuisable pour le fantastique, ce qui est évidemment lié.

Quoi ? Quarante ans plus tard, je suis encore amoureux d’une femme que je n’ai jamais rencontrée et que je n’ai quasiment vue que jeune fille, lors d’épreuves sportives retransmises à la télévision ?

Non.

Ce qui s’est passé, ce jour de juillet 1976, c’est que le feu follet m’a injecté un virus dont je ne me suis jamais remis. Le virus de sa Terre. Et c’est de cette dernière que je ne suis pas guéri, que je suis encore amoureux aujourd’hui, plus qu’hier, moins que demain, ce que j’ai d’ailleurs compris il y a quelques mois.

Et maintenant, il ne s’agit plus de brûler les étapes, mais de rentrer dans le vif du sujet.

En cette deuxième moitié de juillet 2016, je fête mes noces d’émeraude avec la Roumanie. Curieuses noces, en vérité, où la mariée ne saurait guère qu’il y a eu épousailles.

Toujours est-il qu’il y a quarante ans, grâce à un enchaînement de hasards frisant le miraculeux, je suis tombé éperdument amoureux d’une culture, d’une langue, d’une histoire, et d’un peuple.

Je l’ai dit, je l’ai déjà exprimé ailleurs, sans doute mieux, mon humeur était alors autre. Aujourd’hui, alors que je voulais rédiger un texte grandiose, poétique, pour célébrer cette liaison sans failles — car de cela au moins je suis sûr, je n’ai jamais faibli dans ma passion —, alors que je rêvais de brosser une sorte de fresque où je me serais mis en scène dans mon lien indestructible à la Terre, je m’en trouve incapable. Comme paralysé.

Qu’ajouter, en effet, à ce que j’ai déjà écrit, sinon que la Roumanie fait partie intégrante de ma vie, même si jamais je ne pourrai en parler convenablement la langue, même si les Roumains resteront à jamais perplexes face à ce que je ressens pour leur patrie.

Peut-être est-il satisfaisant de se dire qu’au bout de quarante ans, ladite passion est justement intacte. Non, pas intacte. Qu’elle a encore grandi. Et pour cela, il a fallu que j’y aille.

Mon amour pour la Roumanie se décompose en deux époques. Il y a eu le temps où je rêvais d’y aller, ces trente-neuf longues années où, malgré toutes mes lectures, toutes mes rencontres, je n’avais qu’une idée très imparfaite de ce que j’allais trouver le jour où j’y mettrais enfin les pieds. Cette longue période a été celle d’un manque imaginaire, celle de la patiente construction d’un désir, renforcé par les liens puissants que j’ai établis au fil du temps avec quelques paires d’yeux, fauves ou verts.

Et puis, il y a l’autre époque, celle que je vis maintenant. Car j’y suis allé, enfin. J’ai vu, goûté, écouté, entendu, regardé, observé, découvert, et lu, bien sûr. Puis je suis rentré en France, le ventre tordu par l’envie sauvage de repartir. Alors j’y suis retourné, plus longtemps, et j’ai voyagé, parcouru, et toujours regardé, écouté, appris, savouré, dégusté. Puis je suis revenu, toute mon âme incendiée par le désir brutal, animal, de reprendre aussitôt l’avion.

J’y retourne dans un mois. J’ai le cœur qui bat plus vite à mesure que passent les jours.

Et j’ai peur. Mon séjour sera, une fois encore, un peu plus long que le précédent, et ce sera le troisième en neuf mois. Je sais ce que je vais retrouver, ne sais pas, ce qui est merveilleux, ce que je vais trouver de nouveau.

Mais je sais aussi qu’à mon retour, la fusion de mon réacteur nucléaire atteindra de nouvelles proportions, encore plus cataclysmiques. C’est de cela que j’ai peur, car je sais aussi que je n’y peux rien.

Quarante ans plus tard, je devine, dans les deux grands lacs d’émeraude pailletés d’or qui me dévisagent, autre chose que de la moquerie. Il y a de la tendresse, quand même, dans ce regard qui m’a transpercé et me transperce encore, ce regard qui s’est joué et se joue de moi — ce petit Français vieillissant, avec sa passion infantile pour nous, il a quelque chose d’attendrissant, après tout. Mais j’y décèle de l’agacement aussi. De l’agacement à l’idée que plus je retourne dans ma Terre promise, plus je l’aime, et moins je suis capable d’expliquer pourquoi je l’aime, pourquoi je les aime.

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Tant pis, quitte à ne plus pouvoir un jour arriver à seulement en parler de façon intelligible, j’y retourne quand même. Et y retournerai, encore et encore.

Jusqu’à ce qu’amour s’en suive…

L’Été de la Reine (2) Nouvelles têtes

En ce moment, L’Été de la Reine est ma priorité. Quand j’aurai atteint les cinquante premières pages du texte, je le soumettrai à une éditrice (ah, ça y est, ça recommence déjà à ricaner, au fond), et en fonction de sa réponse, j’en ferai alors ma priorité définitive pour 2016-2017, ou le récit devra attendre un peu, que je m’occupe d’une autre affaire, prévue elle, si tout va bien, pour 2018.

Le mois prochain, ma priorité sera autre, puisque je consacrerai le temps dont je disposerai au bouclage de la rédaction de la version longue de Terre promise.

Mais en attendant, donc, ce sont les exploits du petit Ion et de la grande Rodica, quelque part dans l’Arges, sur le flanc sud des Carpates, durant cet interminable été 1944, sur lesquels je me penche ces jours-ci.

Toute leur histoire est désormais soigneusement ficelée (dans ma tête et sous forme de plan). Leur aventure, cruciale pour l’avenir de plus d’un monde, va leur valoir bien des surprises, bien des rencontres. Et c’est pour vous présenter quelques-unes de ces nouvelles têtes que j’ai choisi d’écrire ce petit billet. L’idée étant, comme toujours, de vous laisser entrevoir certaines choses sans trop vous en dire.

Celles et ceux qui sont intéressés savent où me trouver (sur Facebook, par exemple), et n’auront alors qu’à se manifester pour avoir droit en cadeau aux cinquante premières pages du roman.

Allons, ne perdons plus de temps, l’heure des présentations a sonné !

Quand ils seront ressortis de la tour de l’Enchanteur, les enfants auront une mission à accomplir. Une mission qui sera loin d’être aisée, mais une louve les guidera…

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…jusqu’à sa sœur…

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…laquelle finira par leur demander de chercher ce jeune homme…

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…afin de l’aider à croiser la route de cette redoutable jeune dame.

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Oui, autrement dit, les enfants vont devoir commencer par jouer les marieurs. Ce qui n’est pas gagné d’avance. Or, du succès de cette première étape dépend non seulement la suivante, qui fera l’objet d’un autre billet, mais aussi l’équilibre de beaucoup d’autres histoires, dont on pourrait pourtant croire à première vue qu’elles n’ont aucun rapport.

Mais n’oubliez pas, quiconque met le pied dans mes mondes, ou pose un œil sur ces lignes, se retrouve irrémédiablement embarqué dans un entrelacs de labyrinthes multidimensionnels.

Irrémédiable ne veut pas dire inextricable. Vous êtes cependant encore très loin d’avoir déniché la sortie. Mais le fait de suivre Rodica et Ion pendant quelques pages vous en rapprochera. Et eux se sentiront rassurés de vous savoir là.

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Une chose est pour lui indissociable de sa relation à la Terre.

La souffrance.

Sans doute pas une base très positive pour établir des liens avec qui que ce soit, pays ou personne, mais c’est un fait.

Longtemps, la Terre lui a coûté plus de larmes qu’elle ne lui a apporté de joies. Et les joies qu’elle lui a apportées, elle a souvent eu tendance à les lui reprendre.

20 novembre 2015 — Hanu’ Berarilor 20 H 00

Maria est repartie, avec Ioan, me laissant seul avec le kaléidoscope brûlant de mes impressions. Il s’est encore passé trop de choses en quelques heures pour que je puisse en mesurer l’importance, même si j’en ai apprécié la moindre minute, le moindre pas sur les trottoirs de la ville, le moindre grondement du moteur d’un taxi filant sur la chaussée, le moindre éclat de voix chipé à la devanture d’un café.

Maria est repartie, et elle m’a donné ainsi un avant-goût de l’inexorable.

J’aurais voulu qu’elle reste.

Je voudrais rester.

Debout à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, j’attends. Iulia doit me rejoindre bientôt, pour m’emmener de nouveau dans la vieille ville, où nous allons retrouver des amis et dîner.

Malgré la tristesse du départ de Maria, je me régale de l’atmosphère autour de ce coin de rue. Derrière moi, dans la Casa Soare, le restaurant de l’Auberge des Brasseurs, toute une troupe a débarqué avec la ferme intention de faire la fête. Déjà, des rires fusent, de la musique retentit. D’autres Bucarestois sur leur 31 se présentent, passent sous le porche que je semble garder comme quelque cerbère, même si, en cet instant, je ne dois pas avoir l’air bien sévère, heureux que je suis de me trouver là.

Deux hommes s’engagent dans la cour, deux quinquagénaires. Ils parlent en français, mais l’un d’eux, le plus grand, est roumain. Le plus petit, le Français, considère les environs, la salle pas encore pleine où tintent les verres et résonnent les conversations, le grand chariot chargé de tonneaux qui sert de décor.

Puis il lâche, d’un ton aigre : “Oh, c’est kitsch…”

Voilà, la sentence est prononcée, le verdict sans appel. Un de mes compatriotes vient, sous mes yeux, chez moi, devant cette auberge que j’ai, moi, d’emblée trouvée si belle, de se livrer à une de nos activités favorites : le mépris.

Je ne suis même pas surpris. Je croise un Français à Bucarest, et il faut qu’il soit exactement à la hauteur de ce que j’attendais de lui. Pas bien haut, autrement dit.

Le vilain bonhomme et son escorte ressortent, semblent chercher quelque chose. Puis le Roumain m’avise, s’adresse à moi dans sa langue. Je ne lui laisse pas le temps de finir.

“En français, ce sera aussi simple,” lui dis-je avec un sourire.

Ils sont pris au dépourvu, le temps que filent quelques dixièmes de secondes, puis ils me demandent presque à l’unisson si je connais un club de jazz “dans le coin”. La réponse est évidemment non. Ils me remercient, je leur souhaite une bonne soirée sans en penser un mot, et je les regarde s’éloigner, traverser la rue en direction d’un bar qui fait l’angle d’en face, tout en me disant : “Va-t-en, petit Monsieur, va-t-en de chez moi, tu n’as rien à y faire…”

À bien y réfléchir, oui, la Terre ne l’a pas, ne l’a jamais ménagé. La Terre est belle, la Terre est exigeante, et il faut l’aimer telle qu’elle est.

Ce qu’il a toujours fait, bien sûr.

Sans vraiment la connaître, il s’en aperçoit aujourd’hui, tant d’années plus tard.

Oh, certes, il maîtrise son histoire mieux que beaucoup, au point que même les gens du pays en sont parfois étonnés. Il peut citer des chefs de guerre qui se sont dressés face aux empereurs romains, des seigneurs qui luttèrent sans merci contre tous leurs voisins et toutes ces puissances qui voulaient conquérir la terre sans l’aimer, sans la comprendre, des princes et des rebelles, des rois petits et grands, et puis des généraux aussi. Et des batailles, victoires et défaites.

Mais cela ne suffit pas.

Car la Terre n’est pas facile à aimer, elle ne se laisse pas faire. Elle n’apprécie pas toujours que l’on en sache autant sur elle. Comme la Fille des Forêts, un de ses mythes les plus anciens, elle se laisse approcher — non, elle fait mieux, elle attire, danse, séduit le voyageur qui passe et qui, épuisé d’avoir si longuement parcouru des routes sans fin, lui tend la main.

Puis elle s’enfuit. Or, les sens enflammés par sa beauté, le voyageur ne peut supporter qu’elle s’éloigne. Malgré sa fatigue, il s’élance, court, la rattrape. Cette fois, il parvient même à l’enserrer, à la prendre dans ses bras. Mieux encore, elle se blottit contre lui, lui murmure dans la magie de sa langue qu’elle est à lui désormais.

Avant, apeurée, de s’échapper à nouveau.

Et le ballet, la course reprend.

Jusqu’à ce qu’enfin, enfin elle se donne. Et dévoile alors ses crocs qu’elle plante dans sa chair pour le saigner à blanc.

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©http://romanialapas.ro/legende-maramuresene-cine-este-fata-padurii/

Telle est la légende de cette Fille des Forêts que tous autrefois (et peut-être encore un peu de nos jours) redoutaient.

Pour lui, la Terre a été comme cette Fille des Forêts. Elle est venue danser sous ses yeux, malheureux Beren à jamais prisonnier de sa Lúthien de l’Est, l’a attiré, séduit (sans grand effort, il est vrai). Puis repoussé brusquement. Et attiré encore, caressé, cajolé. Et mordu, jusqu’au sang.

Et toute sa vie, il s’est rué sur ses traces.

Et toute sa vie, il en a redemandé.

20 novembre 2015 — Strada Sepcari 21 H 00

Après cette journée riche en émotions, j’ai droit à de joyeuses retrouvailles avec certains des charmants convives du dîner de la veille. Ils sont si gentils, si attentifs, qu’ils me donnent l’impression que nous nous connaissons depuis toujours.

Assis à la plus longue table de la grande salle, nous consultons le menu, étourdissant de richesse et de variété, alors qu’arrivent déjà près de nos assiettes les incontournables petits flacons de palinca.

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Ainsi fut notre longue tablée…

Pour ce soir, mes hôtes ont choisi de me faire découvrir un restaurant au nom étrange, Lacrimi si Sfinti, Larmes et saints, tenu par un personnage hors du commun, Mircea Dinescu, poète, journaliste, gastronome et héros de la Révolution de 1989, également cofondateur de la revue satirique Academia Catavencu. Pourquoi tant de détails ? Parce que le nom de “Catavencu” vient d’une pièce de théâtre évoquée il y a peu, et ainsi, dans cette courte histoire, les boucles ne cessent-elles de se boucler.

Autour de moi, le décor est comme un résumé de toute la ville, enchevêtrement anarchique de styles, d’idées et d’intentions, mêlant objets traditionnels et œuvres modernes où même les Lego ont leur place.

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À peine engloutie notre première palinca que Iulia nous charge, les trois hommes présents à table, Alexandru, Mihai et moi, d’une mission d’importance. Nous devons filer dans une librairie acheter le tout nouveau livre publié par l’ambassadeur de Roumanie à l’Unesco. Pourquoi ? Je ne sais plus vraiment.

Même si je trouve la requête incongrue — surtout que l’alcool de prunes commençait tout juste à réveiller mon appétit assommé par la générosité de Maria au Pescarul —, j’obéis bien volontiers, tout est bon pour voir un peu plus de Bucarest.

Et puis, une librairie ouverte ? Si tard ?

Je vous l’ai dit : les Bucarestois ne dorment jamais. En tout cas, il s’en trouve toujours pour être à ce point éveillés en plein cœur de la nuit que tout est prévu pour apaiser leur soif et leur faim. Même une fringale littéraire. Ou une envie de fleurs.

Une fois dans la rue dans le sillage de mes deux accompagnateurs, je repense à ce que m’a expliqué Iulia le matin même à ce sujet. À Bucarest, on trouve toujours des fleuristes ouverts, même en pleine nuit.

“Que ce soit un amant en retard qui se hâte pour retrouver sa maîtresse, ou un mari volage qui rentre chez lui, ou pour n’importe quelle autre raison, on peut toujours trouver des fleurs à Bucarest à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, m’a-t-elle dit. Parce que les Roumains pensent qu’ils ont toujours quelque chose à se reprocher.”

Alors, même au milieu de la nuit, les fleuristes restent ouverts, car ils ont des clients.

Comme les confessionnaux.

La Terre est belle, elle est exigeante, elle est ardente maîtresse et fait couler le sang, souvent injustement.

Mais aussi, la Terre a peur.

La Terre doute. D’elle-même.

Pourtant, lui ne doute jamais, ni de ce qu’il ressent pour la Terre, ni du fait qu’elle mérite cette passion sans faille qu’il lui voue.

Même si, dans ces moments-là, la Terre, en digne domaine hanté par la Fille des Forêts, lui donne l’impression qu’en fin de compte, elle ne veut pas de lui, qu’elle ne veut pas, ne vaut pas d’être aimée.

Dans ces moments-là, il lui suffit alors de repenser à l’indifférence et l’incompréhension de son propre entourage pour se redonner courage : la Terre ne s’aime pas ? Elle a peur d’être aimée ? Tant pis, il l’aimera malgré elle.

Du reste, quand bien même il lui prendrait la lubie de faire autrement qu’il ne le pourrait pas. Car la Terre, avec tous ses défauts, ses angoisses et ses coups de griffes, la Terre fait partie intégrante de ce qu’il est devenu.

La renier parce qu’elle l’a trop souvent blessé, ce serait renier l’homme qu’il est, et ce depuis des années.

Alors, en dépit des fuites, des esquives et des morsures, il s’entête, s’obstine, ne cède pas, ne renonce pas.

De toute façon, il n’en a pas la force.

Elle est trop belle.

20 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions, pour la bonne raison que le livre n’était pas encore sorti. Mais notre expédition un peu absurde m’a permis d’entrer dans une magnifique librairie, sise dans un bâtiment ancien fraîchement retapé, qui m’a, en réduction, laissé la même impression que Gaudeamus.

Ici, et ailleurs aussi — sur notre parcours, j’en ai repéré d’autres, plus modestes que celle-ci, mais ouvertes, et fréquentées —, les Bucarestois peuvent débarquer à cette heure tardive et apaiser cette autre faim qui semble les tenailler férocement : la faim de lecture, de culture.

Et quand je dis faim… En lecture, les Roumains sont des ogres, et les Roumaines de (superbes) ogresses. Insatiables, ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, en réclament toujours plus. Quand ils discutent entre eux, il est facile de s’y perdre, même quand ils ont la gentillesse de s’exprimer en français pour qu’un handicapé du langage comme moi tente vainement de se maintenir à flot. Esprits naturellement universalistes, ils joutent et en rajoutent, jouent presque instinctivement avec les mots comme d’autres avec cartes et dés.

Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie est peuplée de vingt millions de fabuleux intellectuels. Non, il s’y trouve, comme partout, quantité d’abrutis, à tous les niveaux de la société, tant tout en bas qu’au sommet et aux divers degrés intermédiaires.

Mais leurs intellectuels ! Que l’on songe à ceux qu’ils nous ont gracieusement offerts, à Cioran, Eliade, Ionesco, pour ne citer qu’eux. Curieux de voir comme nous nous sommes gargarisés de leur capacité à rédiger leurs œuvres et à formuler leur pensée exceptionnelle dans notre langue, comme nous les avons acceptés au sein de notre culture en nous efforçant d’effacer la source même de leur génie : leur roumanité. Curieux aussi de voir comme leur contact ne nous a pas donné envie d’aller fouiner chez eux, d’aller découvrir ce pays capable d’accoucher de tels cerveaux.

Or, c’est cela qui est fascinant, ici. Des Cioran, des Eliade, des Ionesco, non dans ce qui est spécifique à leurs œuvres, mais dans leur appétit de culture, leur finesse incomparable, leur façon d’observer le monde, il y en a eu des centaines d’autres. Il y en a des centaines d’autres. Je me demande même si je n’ai pas eu la chance, l’honneur d’en croiser une ou deux.

Sortis bredouilles de cette somptueuse librairie blanche et or, nous nous hâtons dans les rues pavées du Vieux Centre. C’est que nous avons faim, enfin, eux surtout, moi, finalement, je me dis que la palinca de tout à l’heure pourrait amplement me combler.

Nous filons le long de l’alternance habituelle d’édifices joliment restaurés, de magasins de luxe flambant neuf, d’immeubles désolés dissimulés sous des bâches et des filets, et de cafés et restaurants illuminés et pleins à craquer d’où montent et s’entrechoquent rythmes modernes et mélodies folkloriques.

C’est tout juste si nous prenons le temps de faire halte devant l’ancien palais voïevodal. Il n’en reste pas grand-chose, quelques murs en ruine et un musée à côté d’une belle église de style byzantin. Mais le site a une importance capitale. Car le palais a été agrandi, embelli et aménagé par un certain Vlad III l’Empaleur. Et c’est sous son règne qu’en 1459, Bucarest a été mentionnée pour la première fois en tant que résidence du terrible prince.

Je prends quelques secondes pour soutenir le regard vide du buste de ce seigneur valaque dont j’ai toujours admiré le courage, l’énergie et la résolution, même si en nos contrées, on ne voit pas en lui le héros de la lutte d’un peuple contre un empire conquérant, mais seulement un sinistre boucher et un monstre de pacotille.

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Sous le regard de Vlad. © Sorin Tudorica

S’ils ne sont pas des monstres, Alexandru et Mihai ne sont pas non plus de pacotille, et ils ont trop faim, et soif. Aussi ne tardons-nous pas et repartons-nous en direction des Larmes et des Saints, où nous attendent Alexandra et Iulia.

En fin de compte, que lui ont apporté toutes ces années vécues loin de la Terre ?

Il est incapable d’extirper de lui ce qu’il éprouve pour le pays, pour son histoire, pour son peuple. Incapable aussi de dissocier ce qu’il ressent pour un monde à part entière de ce qu’il a ressenti et ressent pour certaines âmes qui en sont issues.

Des âmes sublimes, complexes, parfois insaisissables, comme la Terre elle-même.

Oui, que lui ont valu ces quarante ans d’un amour jamais démenti, toujours renouvelé ? D’un amour qui, en fait, va croissant au fil du temps, si bien qu’il le dépasse totalement, et qu’il ne se l’explique pas plus aujourd’hui qu’hier.

Longtemps, un grand sentiment de solitude. Plus maintenant, grâce à une succession de rencontres. Certaines ont bouleversé sa vie, deux plus que d’autres. Grâce aussi au fait qu’au fil des années, il a appris à museler son enthousiasme pour mieux faire passer à ceux qui veulent bien l’écouter ce qu’ils sont à même d’apprécier dans ce qu’il dit de la Terre.

Des blessures, aussi. Profondes. Qui ne guériront probablement jamais, parce qu’il ne veut pas qu’elles guérissent.

Parce qu’il craint qu’en guérissant, elles n’emportent avec elles une partie de ce qui le lie à la Terre.

En réalité, ce n’est pas ce lien que leur guérison menace, c’est toute son existence.

Il ne le sait pas encore, mais cette existence-là est pourtant à l’aube d’un ultime bouleversement, définitif.

Et c’est bien.

21 novembre 2015 — Strada Sepcari 00 H 15

Ah, la Feteasca neagra… Diabolique “Pucelle noire”. C’est un cépage d’ici, qui donne naissance à des vins rouges incroyablement attachants, comme celui dont ils ont joyeusement abusé parmi les larmes, les saints et les trophées en Lego.

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Un vin qui a coulé sans mesure tout au long du repas, tandis que les conversations s’animaient une fois de plus, avec Lluis le Catalan (presque) aussi roumanophile que moi, avec la petite mais impressionnante Alexandra, dont un regard a suffi à disperser un troupeau de musiciens bruyants qui tentaient de nous assourdir et de noyer nos débats dans une reprise moyennement réussie du sacro-saint Traîneau à clochette, avec Iulia, toujours bouillonnante d’énergie, et mes camarades de retour de notre vaine quête, Alexandru et Mihai.

En fin de soirée, nous avons été rejoints par une palanquée de journalistes italiens. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas, mais je ne leur ai guère accordé plus d’un regard ce soir-là, pris que j’étais par ma discussion foisonnante avec Lluis et Alexandra.

Je ne suis pas certain d’avoir compris pourquoi ils étaient là, mais je crois bien que c’était lié à Gaudeamus. Preuve, douloureuse, que nos voisins du Sud s’intéressent plus que nous à nos lointains petits cousins de l’Est, eux qui, pourtant, nous aiment tant.

La cuisine de Mircea Dinescu a tenté de me faire passer de vie à trépas, et bien faillir réussir. Non en m’empoisonnant — tout était absolument délicieux —, mais en me gavant de mets irrésistibles jusqu’au point de non-retour.

Personnellement, j’ai craqué pour une pastrama de berbecut, de la viande de bélier fumée et salée, accompagnée de l’inévitable (heureusement) mamaliga.

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Un fier bélier dont je suis quand même venu à bout. © Alexandra Spanu

Avec quelques flacons de palinca supplémentaires, et bien plus de verres de la terrible et entêtante pucelle.

Puis, le temps nous filant entre les doigts, nous sommes rentrés à l’hôtel. Les adieux ont commencé, à Mihai, d’abord, à Lluis et Alexandra, ensuite, des adieux que je ne peux supporter que parce que je leur ordonne d’être des au revoir.

Encore quelques pas, encore quelques mètres, et j’aurai regagné l’Auberge des Brasseurs. Pour une nuit courte, très courte.

Dans la septième et dernière partie, je m’engage sur le chemin du retour et y laisse forcément quelques plumes :

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

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