L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Tag: Kiev

Le raconteur raconté — La prequel

Vous vous souvenez d’Anca ?

Je vous ai parlé d’elle, et de ce qu’elle a écrit sur une de mes histoires, ici.

Anca fait bien plus que cela, puisqu’elle est aussi en train de traduire ladite histoire vers le roumain. Je ne trouverai jamais les mots pour exprimer ce que je ressens à l’idée d’être publié, bientôt, dans ma Terre promise.

Mais, les hasards de la vie étant ce qu’ils sont (vous savez que je n’y crois pas), il y a peu, une amie m’a retrouvé, après quelques années d’absence. Une amie qui, avant Anca, avait été la première à rédiger un texte sur mes livres. Cet article, je vous le livre ci-dessous, pour celles et ceux à qui je ne l’ai pas encore fait lire.

Le plus agréable, avec ce diable de hasard, c’est qu’ainsi, mes histoires servent de pont entre deux âmes magnifiques, formidables incarnations de ce que leurs deux nations ont à offrir au reste du monde.

Oui, j’ai bien dit pont. Or, n’est-ce pas ce que j’ai toujours voulu être ?

Je suis un gros pont, et fier de l’être !

Un immense merci à Olha et Anca.

Romania-vs-Ukraine

Dr. Romanova Olha

(Institut de Littérature Taras Chevtchenko, Académie des Sciences d’Ukraine)

La perception de l’Ukraine dans la première moitié du XXe siècle dans les romans de Roman Rijka, Vasyl Barka et Mikhaïl Boulgakov. L’écologie de la conscience.

 

Essayer de comparer la vision du monde de différents écrivains est un travail ardu. Chaque auteur a sa personnalité propre, sa propre vision du monde, et aura donc une perception propre de tous les événements. Comment peut-on parler aujourd’hui d’événements qui ont été passés sous silence lorsqu’ils se sont produits ? Quels accents et quelles priorités faut-il mettre dans une telle étude ? Faut-il classer les écrivains selon leur origine, leur année de naissance. Ou leurs points de vue politiques ? Quel doit être le critère de présentation du tableau objectif du monde et de l’histoire de l’État (si l’objectivité en général est atteignable dans la littérature).

L’Ukraine du début du XXe siècle a été le théâtre d’un affrontement politique et moral. Elle a connu deux guerres mondiales, la guerre civile, la déportation, la famine, la répression et une tentative de dénationalisation complète du territoire.

Ce fut une période difficile, car au même moment se constituait en réalité une nouvelle culture (soviétique).

L’impossibilité (ajoutée à la mauvaise volonté) de mettre en relief et de séparer les fondements idéologiques de l’œuvre elle-même a abouti à la formation d’un système canonique de l’analyse du texte dès l’entrée à l’école. (Ce que je peux dire avec certitude, car j’ai moi-même été élève dans le système scolaire soviétique.) Ensuite est arrivée la période de l’indépendance et de « la chasse aux sorcières » dans la littérature. Cette chasse se poursuit encore aujourd’hui. Ce critère de sélection a davantage tenu à la position politique des auteurs qu’à la qualité de leur œuvres, comme cela se passait auparavant sous le régime soviétique.

Je pense que la question de la formation de l’image historique de l’Ukraine dans la littérature reste d’actualité. L’analyse des textes doit se faire en dehors de toute considération idéologique.

Cela est nécessaire, parce qu’une telle approche permet de jeter un coup d’oeil différent sur la situation littéraire. Elle permet de se dégager des idoles et des mythes, de redonner du mouvement, de se décomplexer et d’avoir enfin une vision nouvelle sur la littérature nationale. La littérature comparée en Ukraine n’est officiellement reconnue en tant que discipline que depuis quinze ans. Et il peut paraître déraisonnable de comparer trois auteurs aussi éloignés les uns des autres : leur seul point commun est la description des mêmes événements. Roman Rijka est la figure la plus contradictoire dans cette optique, mais aussi la plus intéressante. Son regard est privé de cet esprit de la nation que l’on retrouve dans les œuvres de Boulgakov et Barka.

Quelles sont les idées essentielles de ces trois œuvres?

L’auteur le plus célèbre des trois est Mikhaïl Boulgakov, russophone né en Ukraine. Son roman La Garde Blanche[1] embrasse les événements de 1917-1918 à Kiev : le pouvoir dans la ville et le pays a changé précipitamment. Il est passé de main en main : des troupes impériales aux Allemands, des Allemands à l’Hetman, de l’Hetman aux anarchistes, des anarchistes aux bolcheviks. Dix-huit fois en une année. Au centre des événements, il y a la famille Tourbine. Cette famille été née dans l’Empire russe et reste fidèle à ce pays qui n’existe plus.

Le roman de V. Barka Le Prince jaune[2] est aussi l’histoire d’une année : l’année de la famine (1932-33) et de la destruction artificielle de la paysannerie, en tant que porteuse de l’esprit du peuple. C’est durant cette période qu’ont disparu les joueurs de kobza : c’étaient des bardes nationaux, le plus souvent aveugles, qui passaient de ville en ville, de village en villagepour y chanter des chansons. V. Barka décrit la famine, décrétée par Staline. Ses héros sont la famille des Katrannik, qui ont tous disparu, sauf leur petit garçon. À cette époque, ce sont des milliers de personnes qui ont connu le même sort. Barka a dû émigrer aux États-Unis car il était menagé par les Soviétiques comme Ukrainien ayant travaillé pour les Allemands. C’est aux États-Unis qu’il a écrit Le Prince jaune.

Roman Rijka (Raymond Clarinard) parle de ces deux périodes dans sa trilogie[3] sur l’Ukraine et en ajoute une troisième : le temps de la Deuxième Guerre mondiale. R. Rijka au XXIe siècle tâche de traiter ces faits avec impartialité. Son héroïne principale est une journaliste française, qui travaille pour un journal français. Elle vient en Russie enquêter, car en France, comme dans toute l’Europe, personne ne croit aux informations sur l’exécution de l’ensemble de la famille royale par les bolcheviks. Tatiana Duchesne, la journaliste, réussit non seulement à sauver une des princesses qui a survécu – Olga, mais encore à l’accompagner partout. La valeur de cette œuvre se situe non seulement dans les péripéties de l’histoire mais aussi dans les émotions, dans l’amour et les vies de Tatiana et Olga. Ainsi que dans les événements auxquels elles ont participé ; les pays, les villes et les villages qu’elles ont visités. Rijka écrit une fantasmagorie. Dans ses romans, les toponymes sont autres, mais ce sont des conventions : Kyï, Masva, Parzh (Kiev, Moscou, Paris). Mais le personnage de la princesse royale est à sa place. Historiquement réinventée, elle s’intègre parfaitement dans le roman. Néanmoins, Rijka prend des précautions pour que l’on ne puisse faire une interprétation politique erronée de la présence de ce personnage.

Donc, quelle vision générale de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle faut il retenir ? Quel est le facteur motivant pour chacun de ces écrivains ? On peut reprendre la chronologie de ces évènements : la fin de la Première Guerre mondiale, la guerre civile, la famine de 1932-1933, le commencement du nouveau régime politique, la Deuxième Guerre mondiale. Boulgakov et Barka ont été les témoins des événements. Ce n’est pas un hasard si leurs romans se sont trouvés interdits. Le noyau idéologique traduit seulement les problèmes humains. Il est actuel de tout temps. Ici, il a été perçu comme antinational. Il s’agissait de replacer les sujets de ces œuvres dans leur contexte : la tragédie de la famille décrite représente en fait la tragédie humaine de la déception, l’angoisse de la disparition de l’ordre ancien et celle liée à l’apparition d’un ordre nouveau et donc inconnu. C’est pourquoi Rijka a écrit une trilogie, il a déposé comme une mosaïque les trois étapes : 1917, 1933 et 1941. Presque cinquante ans de bouleversements sur la carte géographique, historique, spirituelle et culturelle de l’Ukraine.

M. Boulgakov, par son intuition, a prédit de tels changements. En effet, dans la famille Tourbine, ils ont eu lieu encore plus vite : la trahison, l’amitié, la vie et, certes, l’amour. Barka mit plus l’accent sur le désespoir, la mémoire courte, qui conduit le peuple a oublier une partie de son histoire.

L’évolution de l’esprit avec en toile de fond l’évolution de l’histoire est l’un des sujets éternels dans la littérature. Il se manifeste symptomatiquement comme la réaction aux changements radicaux : La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Màrquez. Ces sujets sont aussi traités dans les romans de M. Boulgakov, V. Barka et R. Rijka : il faut s’inspirer du passé et ne pas l’occulter pour en tirer les leçons pour le présent et le futur. Pour rester dans la réalité, chacun de ces écrivains a pris un point d’appui : la maison des Tourbine chez Boulgakov, la terre chez Barka, « l’état de la personne survivante » chez Rijka. Ces points fixes deviennent des valeurs inébranlables qui résistent donc aux changements. C’est l’une des réponses à la question : comment les gens ont-ils survécu dans des conditions pareilles ? En chaque personne réside une constante, éternelle : il faut lutter pour vivre. Ces notions, la « maison » et la « terre », s’étendent au pays entier, car le pays est formé par de millions de maisons et de terres. Rijka, en tant qu’étranger, ne comprend pas comment le peuple a pu réussir à survivre dans des conditions pareilles. Olga, on le peut dire, est le symbole d’une telle survie. Plus d’une fois dans les deux premiers volumes de la trilogie, il souligne que la guerre a changé la marche de la vie dans le pays, mais que la vie a continué même dans des conditions très difficiles. L’impression d’un manque de l’État a engendré la foi dans « le règne de Dieu sur la Terre ». Les motifs religieux éclatent avec une nouvelle force dans la littérature et l’art, mais le nouveau régime coupe vite la source de cette inspiration : il supprime tout simplement les églises. Les gens cachent dans leurs maisons des vestiges et des reliques, attributs des églises détruites, comme cela est montré dans le roman de Barka. Cette période a été particulièrement douloureuse pour les villageois, non seulement en raison du décret qui proclamait la confiscation de toutes leurs récoltes, mais aussi par l’interdiction de toute vie spirituelle.

L’homme, avec ses idées, peut changer l’espace. La force du désir de façonner un monde meilleur, sans violer les lois de la nature, se transforme en chaos. Si l’on jette un coup d’œil sur la carte de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle et d’aujourd’hui, nous pouvons remarquer que les traces de la division des terres sont toujours vivaces. M. Boulgakov est médecin : son regard sur la vie, sur sa partie physiologique, ne comporte pas de composante spirituelle, mais souligne au contraire la valeur de la vie, sa divinité. Vasyl Barka est né dans une famille croyante, l’un de ses frères est devenu prêtre. Barka a traduit la Bible pour le Vatican. La foi occupe une grande place dans son œuvre. Son roman se situe sur deux plans : terrestre et divin. L’Ukraine existe en effet dans trois plans : géographique, historique et spirituel. Souvent, ces plans sont divisés dans le temps et dans l’espace. Ils peuvent se croiser et engendrer sous l’effet de circonstances définies l’unité nationale, qui rassemble le peuple. C’est ce que l’on retrouve dans les romans de Boulgakov, de Rijka et Barka. Si l’un de ces éléments disparait, alors l’unité du peuple n’a pas le temps de donner sa mesure. Les écrivains posent la question de l’origine de cette force, une force qui ne porte pas de couleur nationale.

Dans le roman de Boulgakov, les gens se réunissent sur la place à côté de la plus vieille église de Kiev – Sainte-Sophie ; chez Barkale centre du village est supprimé – l’église est détruite. Chez Rijka,un tel aspect religieux est absent. Mais les gens croient que le tsar est nommé par Dieu. Le tsar a donc un pouvoir mystique pour sauver le peuple. Les héros des trois histoires attendent le Messie, ou au moins – un signe de Dieu, qui leur apportera l’espoir : chez Boulgakov, c’est la guérison admirable de l’aîné des Tourbine ; chez Barka, c’est le fils, seul rescapé de toute la famille, et la récolte surprenante de 1933 ; chez Rijka, c’est l’histoire de la survie de la princesse Olga.

Le temps ne sera jamais tel qui il était. Le rythme devient plus rapide. Le temps dans deux des romans est évoqué avec une perception typique slave chez Boulgakov et Barka. Rijkaimite cette tradition. Mais si chez Boulgakov et Barka, la relation au temps est dissimulée dans le texte des romans, au niveau des archétypes, Rijka, lui, donne aux chapitres de son deuxième volume, Les Champs cannibales, les noms des mois de l’année, et en langue ukrainienne. Ces mois ukrainiens reflètent directement ce qui se passe dans la nature : par exemple, « kviten’ » – qui signifie «fleurissant» —, ou « traven’ » – le mois des herbes, etc. Cette tradition d’appeler ainsi les mois de l’année remonte aux Slaves orientaux, avant l’acceptation de la réforme du calendrier de Pierre le Grand. Rijka tente de rétablir cette liaison entre les générations vivant sur la terre d’Ukraine et les événements qui se sont déroulés sur ce territoire.

La réponse à la question de ce lien, Rijka l’a cherchée dans les documents sur l’histoire et la géographie de l’Ukraine. C’est le pays qui était pour lui terra incognita. Pour comprendre l’Ukraine, il a dû bâtir une quête (comme un jeu) avec des héros inventés, pour franchir avec eux tous les cercles de l’enfer.

V.Barka a écrit sa thèse sur La divine Comédie de Dante, et la composante religieuse de son œuvre est évidente. De même, le caractère cyclique des événements est visible : l’enfer, le purgatoire et le paradis. M. Boulgakov aussi a écrit sa version du thème biblique, où l’on retrouve sa propre conception du Bien et du Mal. Par conséquent, à des époques différentes, dans des conditions différentes, ces trois écrivains posent la question de la lutte du Bien et du Mal. Leurs romans proposent plusieurs visions de ce sujet : la question du mal social (la calomnie, le vol) jusqu’au mal à une échelle universelle (la destruction du pays et son peuple, la destruction de l’âme du peuple). Certes, on peut dire que tous les événements historiques conduisent à aborder de telles questions. Or, il me semble que l’apparition de ces thèmes dans une littérature correspond à l’apparition de la composante nationale. L’apparition de ces problèmes clés, fondamentaux, est caractéristique des débuts de la littérature ukrainienne à proprement parler. C’est le sujet éternel de la littérature ukrainienne – la lutte entre le Mal et le Bien. Subissant des métamorphoses, ce thème se retrouve néanmoins en pointillé tout au long de l’histoire de la littérature ukrainienne. Par exemple, c’est l’un des motifs de l’oeuvre de Taras Chevtchenko.

Dans la littérature ukrainienne, l’image du pays est traditionnellement perçue à travers l’image de la famille, comme ici avec les Tourbine, les Katrannik, ou les Romanov. La famille, c’est le vecteur des valeurs traditionnelles, de la mémoire nationale. Comme souvent dans la littérature, la famille est en symbiose avec l’histoire du pays, il suffit de se rappeler La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, Les Rougon-Macquart d’Émile Zola, La Saga des Forsyte de John Galsworthy. Une telle forme permet souvent à l’écrivain non seulement de dépeindre la famille idéale, mais aussi de parler de sa propre famille, comme chez Boulgakov dans La Garde blanche ou dans Le Prince jaune de Barka.

Rijka s’est limité au vagabondage de l’orpheline royale, obligée de cacher ses origines au nom « de la justice supérieure ». Si Rijka écrit un récit fantasmagorique, la justice doit quand même triompher ?!

Paradoxalement, l’écrivain français, probablement malgré lui, s’est trouvé sous l’influence directe des faits. Traditionnellement, dans la littérature ukrainienne, le sujet du « petit homme » est indissolublement lié au thème de la Patrie. La vie du héros se dissout immanquablement dans la vie de la Patrie. L’élément essentiel, c’est la vie emportée par le tourbillon de la nature, mais en harmonie avec elle. Dès que l’harmonie est violée dans la nature, automatiquement, l’harmonie est violée dans la vie de l’homme. Dans le roman de V. Barka, la violation de cette harmonie est montré très nettement : quand dans la terre, où traditionnellement on semait le blé, les bolcheviques obligent les paysans à enterrer leurs voisins du même village. Ce qui se traduit par la disparition presque complète du village. Cela explique pourquoi tant de villages et de fermes ont disparu cette année-là, alors que la terre a produit une récolte sans précédent.

Rijka, curieusement, a su saisir la tendance de la littérature critique de la période des années 20 et 30, époque d’un dialogue entre la littérature de l’émigration et la littérature des temps nouveaux. Dans sa trilogie, on observe nettement l’impuissance de l’émigration, son absence de relations avec les événements en Ukraine. Son activité culturelle ne trouve pas d’écho, ni dans ses pays d’adoption, ni en Ukraine. Ainsi Olga vit à Paris, mais elle se fait du souci pour le destin du peuple resté à l’Est. Or, ses émotions n’ont plus de sens, au fond, puisque ce « peuple » de l’empire royal est déjà absent. Dans La Garde blanche de Boulgakov, on le voyait déjà avec précision, mais le roman de V. Barka s’attaque lui à l’étape suivante : la famine et ses conséquences.

Dans les romans de Boulgakov et Rijka, le théâtre occupe une place importante. C’est symbolique et symptomatique. Dans La Garde blanche, les Tourbine changent d’aspect – ils arrachent leurs épaulettes pour ne plus apparaitre comme des officiers russes. Tous les militaires de Kiev de la période 1917-1918 firent de même afin qu’on ne sache plus à quelle armée ils appartenaient. Cela n’est pas sans rappeler la farce théâtrale, avec ses changements de décor fréquents, les substitutions et les quiproquos des personnages, comme s’ils échappaient au contrôle du metteur en scène. Les officiers russes sont obligés de mettre des masques et de les porter, afin d’échapper au « nettoyage stalinien ». Le paradoxe est que pour vivre dans le pays, que l’on aime et protège, il faut porter un masque, seule condition autorisant la survie. Chez Rijka, le rôle du personnage négatif est joué notamment par une actrice de théâtre qui semble naturellement programmée pour la fourberie. Elle est l’antagoniste d’Olga, qui est candide et ouverte.

Autre sujet commun aux trois romans : l’esclavage institué par Catherine II et qui a duré jusqu’en 1864. L’esclavage reste d’actualité dans la littérature ukrainienne. Il faut se rappeller que jusqu’à Catherine II, l’Ukraine n’avait jamais connu l’esclavage. La vérité et l’iniquité, l’esclavage et la liberté, la piété et le manque de spiritualité sont des questions éternelles : quels péchés ont commis les Ukrainiens pour subir cela ? Boulgakov s’interroge : pourquoi Kiev, centre spirituel pendant des millénaires, centre de la Vieille Russie, a dû subir de tels bouleversements en 1917-1918.

Il est difficile de rapprocher ces trois romans de la Divine Comédie de Dante. Mais les personnages des trois auteurs suivent eux aussi leur chemin de croix pour parvenir à Dieu : les « tortures » purifient l’âme et permettent ainsi d’entrer au paradis. Je pense que Rijka a choisi d’écrire une trilogie pour cette raison : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Cela rejoint les textes de Dante dans la recherche de la chrétienté.

 

[1]Mikhaïl Boulgakov, La Garde blanche, Poche, 1993.

[2]Barka W,Le prince jaune / Transl. O. Jaworskyj /, Paris: Monde entier,1981.

[3] Roman Rijka, Les sept trains de l’impératrice, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2007 ; Les Champs cannibales, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2008; L’Empire des mille mots, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009.

 

Le raconteur raconté

Étrange. Et beau.

Ce sont les deux premiers mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai lu ce que vous allez lire aussi, je l’espère.

Étrange, en effet. Étrange de se savoir ainsi analysé, décortiqué, dévoilé.

Et en même temps si beau, car Elle a tout compris, et je ne sais pas ce qui est le plus beau. Le fait qu’Elle ait tout compris, le fait qu’on soit amis, ou le fait qu’on soit amis depuis si peu de temps et qu’elle ait déjà si parfaitement compris ce que je tente de raconter.

Elle ?

Oui, Elle. Croisée au détour d’un hasard, par une belle journée d’été, magique, dans la charmante et attachante ville de Târgu-Mures. Elle n’aurait pas dû être là, m’a-t-elle avoué plus tard. Ce qui ne m’a même pas étonné

Nous sommes devenus amis. Elle s’appelle Anca, et sa force, son courage et son intelligence me stupéfient. Quand nous nous sommes revus, par une grise journée de fin d’automne, dans l’étonnante et lointaine cité de Târgu-Mures, nous avons eu le sentiment qu’en réalité, nous nous connaissions depuis des siècles, des millénaires, et plus encore.

Anca enseigne (magnifiquement) le français à l’université. Anca est également spécialiste de littérature fantastique. Mais surtout, Anca est mon amie.

Et voici ce qu’elle a écrit sur un de mes romans.

Anca est mon amie, et j’ai beaucoup de chance.

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Il a beau faire, Anca n’a pas peur de lui…

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Pour ceux qui n’arriveraient pas à télécharger le texte ci-dessus, le voici, en direct :

Étranges univers, inquiétantes entités

dans La Fiancée noire de Raymond Clarinard

Anca Murar

Abstract

In a changing Ukraine, captain Kalenko has the task to solve the mystery of a horrible crime. But it takes only a slightly imperceptible phase shift to make our hero cross an invisible frontier and to suddenly find himself in a parallel universe with indefinite traits, yet able to reveal the flaws of a society on the edge of losing its values and expose the profound social inadequacies. Kalenko wanders through these parallel worlds built on coordinates taken both from his oniric experiences and prosaic routine, in search of a fragile balance able to make some sense of a deceiving reality. Thus, the police investigation is constantly doubled by the initiatic journey of the hero and the reader, once entered into these universes inhabite by troubling entities, is looking for a lost essential enveloped in a perfume of eternity that urges him to complete his recreation.

Keywords: mutation, mystery, parallel universes, onirism, initiation.

 

On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas.

Guy de Maupassant

 

Parue en 2012, La Fiancée noire[1] de Raymond Clarinard a toutes les coordonnées d’un « roman à suspense »[2] réussi, pour reprendre la formule de Tzvetan Todorov : dans une Ukraine en pleine mutation, le capitaine Danilo Kalenko a la mission de résoudre le mystère d’un triple meurtre. En poursuivant l’histoire de l’enquête, le lecteur se laisse entraîner par la multiplicité des récits enchâssés et des digressions, formule des hypothèses, poursuit, avec les agents FBI, les suspects et revient incessamment, avec Kalenko, sur les événements passés pour vérifier les moindres détails, afin de découvrir la vérité sur l’histoire initiale.

Cependant, place est faite au mystère, car d’épouvantables meurtres sont accomplis presque sous nos yeux terrifiés, mais on n’en connaît pas les véritables agents, ni les vrais mobiles. Et lorsqu’on apprend que l’enquête n’est que le cadre d’événements encore plus inquiétants : « L’arrêter, réussir enfin à la faire parler, et mettre un terme à ce massacre, tout cela, il le comprenait soudain, n’était qu’un prétexte, vague vernis masquant des pulsions presque animales qu’il ne cherchait même plus à s’expliquer. » (FN, 276), on décide de prendre « l’entrée du souterrain », on concède à s’égarer dans les labyrinthes oniriques du héros, à vivre ses délires, à sonder l’inconnu, dans le but d’y trouver un supplément de sens, sans savoir que l’on finira par tomber de Charybde en Scylla.

Il suffit alors d’un déphasage presque imperceptible (« Comme à chaque fois qu’il était chargé d’une affaire criminelle, il se sentait décalé. […] Et, comme à chaque fois, il sentait qu’il n’était plus en phase avec ce qui faisait la réalité du commun des Kiéviens. » (FN, 60-61) pour que nous passions avec Kalenko une frontière invisible et nous nous retrouvions dans des univers étranges aux repères flous mais révélateurs des fissures d’une société en perte des valeurs et d’inadéquations sociales profondes :

Un quadruple carnage comme celui dont il avait écopé, on n’en aurait pas vu sous le règne du Parti, voilà ce que disaient les plus nostalgiques, ceux qui avaient l’impression que leur monde avait perdu tout sens et tous ses repères.

Sauf qu’ils se trompaient, ou qu’ils se mentaient, vieille habitude qui permettait de rendre le quotidien plus supportable. (FN, 63)

 

Kalenko erre dans ces mondes parallèles puisant leurs coordonnées à la fois de ses univers oniriques et du banal quotidien, en quête d’un équilibre fragile qui puisse resignifier une réalité décevante :

[I]l estimait avoir de nouveau sa place, son rôle à jouer. Oui, un flic pouvait être un rouage parfaitement sain de la société, même une société aussi fissurée et bizarrement fichue que l’Ukraine indépendante. […] Il n’était pas très sûr d’y croire lui-même, mais le simple fait de le prétendre suffisait à lui donner l’illusion qu’une certaine forme de bonheur ne lui était pas interdite. Un bonheur modeste, où les grands projets et les grandes joies n’avaient pas leur place, mais un bonheur malgré tout, fait d’un gentil petit équilibre, d’une quiétude tranquille liée à la simple satisfaction de se tirer correctement de sa mission. (FN, 73)

 

L’enquête policière se double donc constamment du cheminement initiatique du héros et le lecteur, une fois plongé dans ces univers peuplés d’inquiétantes entités, va lui aussi à la recherche d’un essentiel perdu, remet en question les rouages sociaux, réfléchit avec Kalenko à la mission de l’être dans la société, dans l’univers et aboutit à l’atroce vérité finale.

C’est notamment cette épouvantable quête émotionnelle du héros qui nous conduira à         l’« auberge » (lieu de passage par excellence) et nous amènera à la rencontre avec des entités surnaturelles : deux thèmes fantastiques classiques. La poursuite des délires de Kalenko, le passage dans les univers intercalaires équivalent à la mise en relief d’autant de thèmes de prédilection de la littérature de l’étrange qui nous permettront de rendre compte de la spécificité de l’effet du fantastique dans le roman de Raymond Clarinard.

 

Du rêve éveillé à l’« horreur cosmique »

C’est lors des rêves éveillés ou des délires oniriques que le quotidien rassurant et raisonnable se déconstruit, se dissout, les repères spatio-temporels s’effacent pour qu’une autre réalité surgisse dont le but est la cristallisation des peurs ancestrales :

Toute capacité de réflexion totalement déconnectée par la terreur primale qui l’engloutissait, il ferma les yeux, en quête de quelque prière à même de le protéger de ce qu’il sentait se glisser et enfler autour de lui, alors que les battements de son cœur ressemblaient de plus en plus aux roulements de tambours sacrificiels ricochant sur les gradins de pyramides perdues dans les ténèbres. (FN, 204)

 

Une des sources essentielles du fantastique de Raymond Clarinard est justement cette       « horreur cosmique » formulée par Lovecraft qui dérive d’abord de la perception d’un ailleurs ténébreux et indicible constituant à la fois le cadre de manifestation des entités surnaturelles et l’espace des tribulations d’êtres en proie à la folie, car les inconcevables univers parallèles sont appréhendés comme des éléments hétérogènes à la normalité et constituent donc la source d’une expérience dysphorique :

Quand il comprit ce qui était en train de se passer, un frisson d’horreur lui remonta le long de l’échine et sa nuque se hérissa : ça recommençait, comme sur la place quelques nuits plus tôt ! […]

Son thorax lui donna l’impression de se comprimer, la douleur devint insupportable. Je vais crever ici ! hurla-t-il intérieurement. Je suis en train de crever d’un infarctus, face à ces deux fumiers qui me regardent claquer […] (FN, 154)

 

Incapable d’agir ou de se soustraire à cette frayeur déchirante, Danilo Kalenko ne fait que subir ce supplice inexplicable dont le crescendo ténébreux sème au cœur du capitaine l’angoisse de la finitude :

Il tenta d’ouvrir la bouche pour mieux respirer, mais ses mâchoires, vibrant de la même douleur lancinante que sa poitrine, ne se desserrèrent pas.

Non ! Pas comme ça ! Je ne veux pas finir comme ça ! […]

La souffrance se fit plus diffuse, plus générale, et il lui sembla qu’il s’enfonçait lentement dans une brume ouateuse et collante. (FN, 154-155)

 

Cet ailleurs inhospitalier se manifeste parfois comme une masse informe qui enveloppe le héros afin de le perdre dans les ténèbres de l’enfer : « Il était en train de se noyer, de perdre pied ; il le savait, tout comme il savait qu’il n’y pouvait rien. Et c’était peut-être cette lucidité qui rendait la situation encore plus pénible. » (FN, 151) D’ailleurs, dans le Prologue du roman, le Dniepr qui n’est autre que l’incarnation de Thanatos coule impassible et indifférent à la volonté des humains, tout en scandant leur dépérissement et en jetant un mauvais augure sur la destinée du héros :

Aujourd’hui comme autrefois, et comme dans les siècles à venir, le fleuve scintillait sous la lune, elle aussi là depuis toujours. Sur ses rives s’ourdissaient de sinistres complots, et comme si souvent au fil des générations précédentes, le sang ne manquerait pas de couler, sacrifices qu’ils lui consentaient dans le vain espoir de se concilier ses bonnes grâces.

Mais il s’en moquait. (FN, 4)

 

Enfermé dans ces étranges réalités hostiles, Kalenko contemple impuissant le sabbat vertigineux des horreurs et est souvent sur le point de succomber à la folie : « Il lui suffisait de repenser à son errance affolée sur la place Sainte-Sophie pour ne plus avoir envie de déambuler dans l’atmosphère enivrante et parfumée de la capitale une fois le soleil couché. » (FN, 191) Pour lui, la seule issue possible réside en l’acceptation de la tragique destinée de Sisyphe.

 

Lieux de passage et univers parallèles

Si les univers parallèles dans lesquels Kalenko pénètre le plus souvent à son insu, sont plutôt sombres, c’est qu’ils sont aussi à l’image de ce monde intérieur « peuplé de tensions et d’images, de puissances et de matière qui grandissent et s’émeuvent autour de la mort. »[3] Et, comme le souligne Jad Hatem, c’est essentiellement de ce monde intérieur éminemment duel que « se nourrissent la rêverie, le rêve et la fantaisie »[4] :

Où son imaginaire était-il allé chercher tout ça ? Dans un livre ? Un film qu’il aurait vu, et dont il n’aurait aucun souvenir précis, mais que son subconscient lui resservirait maintenant en guise d’arrière-plan pour ses petits cauchemars personnels ? Si c’était le cas, se dit-il avec un humour qu’il fut le premier à juger déplacé, il ne s’était offert que l’image, sans le son. (FN, 154-155)

 

Vacuité, silence et obscurité telles sont les composantes essentielles de ces réalités faites d’éléments hétéroclites, en perpétuelle métamorphose :

Appuyé à la barrière de fonte qui encerclait le socle de granit de la statue, entouré de la foule silencieuse qui savourait toujours ce concert sans musique, il sortit son portable de sa poche et en consulta l’écran bleuté.

- C A C O M M E N C E

ZHOVTYYRAB. […]

Quand les feuillages des arbres se mirent à chanter à l’unisson au rythme de la lourde cloche, l’assistance immobile acheva de se dissiper dans les ténèbres.

Et le bourdon, sombre, solennel, implacable, sonnait toujours au-dessus de la place déserte, où ne se trouvait plus qu’un seul être vivant, une seule âme humaine, il le savait, car il était cette âme. Perdue, délaissée, à jamais condamnée, comme toute cette pauvre humanité dont le destin, lui promettait le lourd tympan de bronze de la cloche, appartenait désormais à d’autres, qui en jouaient comme ils l’entendaient. (FN, 130-131)

 

Qu’il s’agisse d’un simple message angoissant ou d’une voix retentissant de l’au-delà, le passage au monde intercalaire est annoncé par un élément déclencheur qui bouleverse l’être en quête désespérée d’une échappatoire : « Il ne pensait plus qu’à une chose : fuir, fuir le beffroi de la place Sainte-Sophie, le plus loin possible. » (FN, 132)

Parfois, c’est une entité surnaturelle en expansion qui se fait espace et donne ainsi naissance à une autre réalité, fondée sur l’incorporation des débris de la ville, apparemment rassurante, de Kiev :

Tout autour de lui, il sentait enfler une présence d’une insurmontable volonté ; elle s’insinuait entre les pavés réguliers de la place, coulait lentement des fenêtres du beffroi, se répandait par vagues sans cesse plus épaisses vers les rues. Elle allait engloutir la ville, sa ville, et avec elle tous ceux qui lui étaient chers, et il n’y pouvait rien. C’en serait fini de son monde avant même qu’il ait atteint sa voiture. (FN, 132)

 

Et, tandis que l’hyperbole finit par attester la naissance du nouveau monde, les lumières s’obscurcissent et la vie bat au rythme sinistre du spectre souterrain : « Au-dessus des bulbes dont l’or lui parut soudain terne, des nuages s’amoncelaient, mouvants, animés d’une vie propre qui semblait gonfler et respirer au rythme de la sinistre cloche géante dont il pouvait entendre grincer le joug. » (FN, 132)

En poursuivant la mystérieuse suspecte des meurtres à travers des « lieux auréolés de mystères où les légendes disaient toujours que le démon guettait le voyageur égaré » (FN, 255), le capitaine Danilo Kalenko a la sensation de remonter le temps pour se retrouver « au beau milieu de ce succédané d’Ukraine rurale des siècles passés » (FN, 255) où il va découvrir un lieu aussi mystérieux qu’inquiétant :

Sa main gauche effleura le bois mal raboté de la porte. Son regard ausculta le chambranle peint en bleu vif, jusqu’à ce que, au-dessus du linteau, il découvre un écriteau sur lequel avait été gravé un seul mot : AUBERGE. (FN, 257)

Lieu de passage par excellence, situé au carrefour de deux « réalités », l’endroit révèle au pauvre égaré son côté luciférien :

À peine eut-il franchi le seuil qu’il sut qu’il était perdu.

Tout commença par la sensation, étrange et fugace, de rater une marche, une impression trompeuse de faux-pas, comme de chuter dans un trou d’air le temps d’une longue seconde.

Dans cet instant contracté, ramassé sur lui-même, il fut assailli par ses sens en ébullition, qui lui transmirent des informations qui, sur le moment, lui parurent normales, et pourtant inexplicablement inquiétantes. Une forte odeur de poussière lui monta au nez, une poussière ancienne, ancestrale même, qui recouvrait des lieux qui n’avaient plus connu la caresse du balai depuis des millénaires. (FN, 258)

 

Et, c’est dans cette auberge dont l’intérieur est plus vaste que l’extérieur et dont la clientèle est habillée comme pour le carnaval que la comédie dont le héros a vécu quelques actes au cours de ses délires passés va tourner à la tragédie. Danilo Kalenko sera désormais à la merci des créatures cruelles de cette réalité épouvantable.

Inquiétantes entités ou l’épreuve de l’altérité

Dans La Fiancée Noire, la proximité des entités inquiétantes produit chez le héros le dérèglement de tous les sens. Source de fascination et de terreur à la fois, ces créatures surgies à l’improviste d’un Ailleurs invraisemblable, s’offre au regard ébloui des personnages comme un mystère à déchiffrer :

Il la suivait parce que c’était ce qu’il avait eu une furieuse envie de faire. Parce qu’il avait surtout envie de la revoir, de croiser de nouveau son regard de jais indéchiffrable, envie de s’imaginer qu’il était le seul à pouvoir percer cette énigme vivante. (FN, 254-255)

 

Cette étrange inconnue « au mutisme inébranlable », au regard blanc qui terrorise tout le commissariat et réussit à échapper au FBI, deviendra la source de l’équilibre improbable du capitaine :

Bohdan était partagé. D’un côté, il se disait que l’arrestation éventuelle de cette fille était le seul moyen d’aider son chef à retrouver son équilibre. Surtout si, ensuite, ils s’en débarrassaient en l’abandonnant à Nesterenko et au FBI. Mais de l’autre, il n’était pas persuadé que le fait de recroiser sa route leur soit particulièrement salutaire. Ni pour Danilo, ni même pour lui. (FN, 160)

C’est la seule quête de cette femme aux yeux et cheveux noirs qui donnera dorénavant un sens à l’existence de Kalenko. Et, au moment où notre héros retrouvera cette inconnue dans l’auberge, il découvrira l’identité de cette créature à la « grâce meurtrière » (« elle s’appelle Telei » (FN, 277) à laquelle il vouera sa vie : « Elle referait surface quand elle le jugerait bon, pour accomplir son devoir, quel qu’il ait pu être, et lui, Kalenko, n’avait rien à espérer, à part se trouver là quand elle frapperait, pour la revoir, car c’était tout ce qui comptait pour lui en cet instant. » (FN, 280-281)

Si le plus souvent les créatures des univers parallèles prennent une apparence humaine, il arrive que l’épouvante se matérialise, à l’aide des métonymies, sous la forme d’une ombre, ou mieux encore, sous l’aspect d’une voix dont le murmure déconcerte l’esprit :

Perplexe, il commençait à s’inquiéter de cette nouvelle énigme quand il avait perçu comme un murmure lointain, chuchotis confus mais qui semblait le viser, lui. La voix étouffée, d’une douceur inquiétante, résonna à son oreille gauche, puis passa à la droite, et s’il n’en saisit pas un mot, il devina néanmoins qu’elle lui parlait, qu’elle lui proposait de continuer, de descendre encore sur l’avenue, jusqu’à la place qui s’étendait au sud. (FN, 155)

 

Ce « chuchotis envahissant et hypnotique » qui n’est pas sans rappeler Celui qui chuchotait dans les ténèbres (Lovecraft) tout comme les « ombres jaunes » qui finissent par transformer tout en chimère, ou bien cette vendeuse « à l’étroit dans sa tunique d’un jaune si agressif » ressemblant fatalement au Roi en jaune de Chambers ne sont que les manifestations d’une entité obscure et maléfique se nourrissant des frayeurs humaines.

On a finalement un autre type d’entités surnaturelles qui se montrent dans le roman et se présentent comme un personnage collectif : cette « foule muette applaudissant en silence un concert aphone » (FN, 128), ou ces « mannequins aux contorsions absurdes » (FN, 48) que Kalenko retrouvera dans l’auberge intemporel :

Comme si la fille allait effectivement se pointer dans cette foule de rupins endimanchés qui avaient d’ailleurs tous l’air fascinés par une chose qu’il ne pouvait pas voir. Il peinait toujours autant à les discerner dans le halo d’or rouge de l’éclairage, mais il lui sembla que toute cette assistance sagement assise, du premier au dernier rang, avait le visage tourné vers un point qui lui échappait, peut-être la porte d’entrée du beffroi. (FN, 127)

Bien sûr, pensa-t-il, tout cela est si logique, chère Madame. Elle se « change » en pleine nuit dans une auberge factice dans un musée à ciel ouvert, auberge qui déborde d’une bruyante clientèle habillée comme pour le carnaval, et dont l’intérieur est plus vaste que l’intérieur. Bien sûr. (FN, 263)

Loin d’offrir un support au héros perdu dans les obscurs labyrinthes des réalités parallèles, ces entités aussi cruelles qu’indifférentes ne font que jalonner les étapes de sa descente aux enfers et constituent une réminiscence obsessionnelle du memento mori antique.

Savoir interdit et fin inébranlable

Dans la Fiancée Noire, l’enquête de Danilo Kalenko se double toujours des monologues intérieurs du héros dans lesquels il réfléchit, en bon logicien, à sa mission de policier :

Il lui restait un semblant de dignité policière, assez pour continuer à se raconter qu’en réalité, il était sur les traces d’une meurtrière présumée, et que s’il la pistait ainsi, seul dans le noir, c’était pour être sûr de repérer le lieu où elle ne manquerait pas d’entrer en contact avec ses complices. (FN, 254)

Pourtant les vestiges de cette conscience professionnelle vont se dissoudre et le capitaine se rendra à l’évidence : « Il n’y croyait pas lui-même. […] Il la suivait, oui, parce qu’il voulait savoir où elle allait, parce qu’il voulait entrevoir ce qui la poussait à agir comme elle le faisait depuis qu’elle avait violemment croisé sa route il y avait plus de trois semaines. » (FN, 254-255) Tombé sous l’ascension de la mystérieuse meurtrière, Kalenko fera de sa poursuite un but en soi : « dans sa tête, ses questions et ses angoisses se confondaient en un magma informe auquel il s’efforçait de ne plus prêter attention. » (FN, 259) et sera amené à découvrir le lugubre lieu de passage qu’il n’aurait peut-être pas dû repérer.

Si les pensées de Danilo sont, le plus souvent hantées par la créature mystérieuse rencontrée à l’endroit du meurtre, le lecteur découvre également qu’il est un être de conscience : il formule des hypothèses, il se pose des questions afin de mieux connaître la société dans laquelle il vit et les mobiles des agissements humains dans le but de bien se tirer de sa mission de policier. Mais il avoue ne rien comprendre de la vie familiale et sociale et reconnaît n’être qu’un inadapté en quête d’un fragile équilibre : « Ce n’est pas ma faute, je ne comprends pas, je n’ai rien fait pour mériter ça. Oui, parfois, l’homme, ou la femme, se réfugiait dans une fausse incompréhension, on feignait l’innocence, pour mieux justifier sa position, ses choix de vie. » (FN, 280)

Et, au moment où il décidé de fonder son bonheur à venir sur les constantes de ce nouveau monde découvert, il se rendra compte de son incapacité à saisir cette réalité toujours fuyante et donc de l’inutilité de ce dernier exploit :

Il se devait d’admettre qu’il n’était plus rien qu’un fétu de paille ballotté par le vent, un brin de cette « herbe arrachée par le galop » de chevaux sur la steppe.

Pour la première fois de sa vie, toute sa vie, aussi loin qu’il ait pu s’en souvenir, il savait qu’il ne savait absolument rien, et que cette ignorance était et serait à jamais sans rémission. Était-ce cela, la folie ? L’esprit humain cédait-il quand il comprenait qu’il ne valait guère plus qu’une touffe de gazon sur un terrain de football ? (FN, 279-280)

Une fois pénétré dans l’auberge intemporelle, il subira la révélation finale de l’insignifiance de la vie humaine :

Mon petit capitaine, fit-elle, et sa voix prit alors des accents sombres, presque rauques, qui le glacèrent. Peu m’importe ta vie d’avant, si nous nous rencontrons maintenant, c’est que ce que tu as vécu jusque-là est pour nous sans importance. Mais cela fait quelques jours, quelques semaines même que ton existence, qui te semblait manquer singulièrement de logique, t’échappe tout à fait. Tu t’y noies, n’est-ce pas ? Tu ne comprends plus rien, si tant est que tu aies jamais compris quoi que ce soit à cette vie, comme vous tous…

Son aspiration initiale à « ce bonheur modeste » à même de signifier sa vie se ruinera et le capitaine Kalenko devra se ressourcer aux souvenirs d’une quiétude passée n’offrant au héros qu’un asile temporaire :

La dernière fois qu’il y avait mis les pieds, il était encore marié. Une sortie en famille, avec son épouse, et sa fille chérie. La gamine avait couru à perdre haleine dans les prairies, joué à la maîtresse dans les reconstitutions d’écoles villageoises du XIXe siècle, s’était cachée parmi les curieuses ruches en bois taillées dans des troncs et surmontées de petits toits. Une belle journée d’été, chaude et radieuse, comme le serait sans doute celle qui suivrait cette triste nuit passée à courir derrière son inconnue. (FN, 253)

Fasciné par Telei, il ne vivra désormais que pour la revoir, même si pour elle, comme pour les puissances des univers parallèles, « cette misérable réalité n’était qu’une étape, comme s’en apercevraient bientôt ceux qui avaient commis l’erreur de faire appel à lui dans le vain espoir de quémander un pouvoir éphémère dans un univers qui ne l’était pas moins. » (FN, 283)

Dans les romans de Raymond Clarinard, la réalité humaine et les mondes parallèles sont intimement liés, les destins des terriens croisent le devenir tumultueux des entités surnaturelles, comme si le réel et l’ailleurs étaient les composantes complémentaires d’un même univers. Aussi, son fantastique procède-t-il moins d’une hésitation, mais plutôt d’une adhésion à l’esprit ensorcelant de la lettre.

Si les distorsions spatio-temporelles sont inscrites depuis toujours dans les gênes narratives de l’auteur, celles-ci entraînent des distensions d’un esprit humain incapable de comprendre ou d’expliquer cet inquiétant inconnu recelant du familier et le héros se dévoile comme le jouet des puissances aussi ténébreuses qu’impassibles. Mais si tout savoir est nié à l’humain, si son espoir de bonheur n’est qu’une illusion, le lecteur est convié à imaginer Sisyphe heureux.

 

Bibliographie :

Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012.

Bouvet, Rachel, Étranges récits, étranges lectures, Essai sur l’effet fantastique, Presses de l’Université du Québec, 1998.

Hatem, Jad, La génèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008.

Maupassant, Guy de, Contes fantastiques complets, édition établie, présentée et annotée par Anne Richter, Marabout, 1993.

Todorov, Tzvetan, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980.

 

 

[1]Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012. Toutes nos références renverront dorénavant au sigle FN, suivi du numéro de la page.

[2]Tzvetan Todorov, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980, p. 16.

[3]Jad Hatem, La genèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008, p. 8.

[4]Ibid.

Bilan d’étape (2)

Je vous l’ai déjà dit, et redit : je trouve que la vie va trop vite pour moi, surtout depuis quelques temps.

C’est pour cette raison, et dans le seul but d’essayer de m’y retrouver moi-même un peu, que j’effectue régulièrement des “bilans d’étape”. Le dernier date du mois d’avril. Près de cinq mois plus tard, j’éprouve le besoin de me poser de nouveau quelques instants, histoire de faire le point.

Je rentre tout juste, vous le savez, de mon troisième voyage en Roumanie. À l’issue de cette troisième virée, je me dois de vous le confirmer : je crains fort d’être définitivement “perdu pour la France”. Sauf pour ma chère Dordogne, et un certain coin en Bretagne qui m’est également très cher.

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© Yann Ollivier

Mais, oui, donc, je suis définitivement mordu, accro, contaminé. Ma roumanite est aiguë, et elle ne fait qu’empirer (enfin, tout est une question de point de vue, moi, je trouve qu’elle s’améliore) au fil des heures, et de mes voyages.

Reste que ces petits bilans servent surtout à vous parler de l’état d’avancement de mes travaux (j’ai la prétention de croire que si vous avez fait l’effort de venir jusque-là, c’est que ça vous intéresse).

Et de ce côté-là, ça a bougé, encore, un peu.

Tout d’abord, je suis rentré de ma vadrouille dans les Carpates avec la perspective de plus en plus précise d’une publication en roumain de La Fiancée noire, ce qui, après Tchorna naretchena en ukrainien, qui continue de faire ma fierté, donnerait Logodnica neagra, ce qui est pas mal non plus, dans le genre musicalité.

Je n’ai pas encore de date, j’attends la décision finale de mon éditeur, Bogdan Hrib, qui est aussi un ami, et un sacré auteur de polars. Mais s’il donne effectivement son feu vert au projet, je sais que je vais, une fois de plus, rester scotché au plafond pendant un petit moment (c’est que je suis un garçon émotif, voyez-vous).

Toujours sur le front roumain, aiguillonné par mes neuf jours oniriques sur place, je me suis enfin décidé à mettre le point final à la version longue de Terre promise. La genèse de l’aventure, vous l’avez suivie ici, je ne vais donc pas revenir dessus. Disons simplement que je suis encore sous le choc d’avoir bouclé ce texte, sans doute le plus personnel, le plus charnel, le plus sanglant que j’aie jamais écrit.

Qui, lui aussi, sera peut-être bientôt publié. En roumain. Là-bas. Par une amie que j’admire et respecte au plus haut point. Là, le plafond, je vais le crever.

Allons, allons, pas le temps de s’endormir ! Car avec tout ça, j’ai pris du retard sur la rédaction de la suite de la Fiancée noire, que mon éditrice et mon traducteur ukrainiens attendent. Par conséquent, une fois ce petit billet mis en ligne, je retournerai à mon métier à tisser, pour raconter la suite des exploits de la mystérieuse et terrible Telei dans les rues de Kiev en pleine révolution.

Toutefois, comme annoncé, je trouverai bien un peu de temps pour vous parler des gens merveilleux que j’ai rencontrés ou retrouvés dans ma Terre promise.

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Sur cette photo, une amie hors le temps et plusieurs nouvelles rencontres se croisent…

De celles et ceux, aussi, que je n’ai pas pu voir, mais que je reverrai sous peu, car, oui, j’y retourne bientôt.

Avant, sans doute, de vous proposer un troisième bilan d’étape.

Quand se croisent les passerelles…

200px-Bridge_in_kiev_1056-1Et les boucles, une à une, lentement, se bouclent.

Mais ce faisant, étrangement, elles donnent naissance à d’autres liens, qui partent à leur tour à l’aventure, à la recherche de leur propre boucle à boucler, dessinant ainsi, à l’infini, la folle géométrie d’une, deux, mille vies, dont la mienne, toute petite, emportée dans cette magnifique ronde des rondes.

Après deux voyages fondateurs en Roumanie, en novembre et en mars, je suis donc retourné à Kiev à la fin du mois d’avril. Pour trois jours. Et ce voyage-là, je le reconnais, je l’appréhendais. Pour deux raisons. D’une part, je redoutais ce que j’allais croiser dans le regard des Kiéviens au bout de six ans d’absence, alors que leur pays avait, entre-temps, connu les émeutes sanglantes sur Maïdan en février 2014. Puis la guerre, qui dure encore, là-bas, à l’est, où elle fait chaque jour des victimes dans l’indifférence générale de l’Occident. Et d’autre part, j’avais le curieux sentiment de recommencer à faire des infidélités à ma chère Roumanie, que j’avais délaissée pendant si longtemps (c’est un peu faux, je ne l’ai jamais abandonnée, en réalité, mais la sensation, elle, n’en était pas moins là).

Je ne pouvais davantage me tromper.

En arrivant, j’ai trouvé le soleil. J’ai trouvé des sourires et des rires à tous les coins de rue, j’ai trouvé une immense passion pour la lecture et la littérature, comme à Bucarest et à Brasov, j’ai trouvé une formidable, indomptable envie de vivre, de créer, d’avancer.

Et j’ai trouvé une passerelle.

C’était en plein salon du livre, alors que les hautes voûtes de l’Arsenal de Kiev résonnaient du tumulte de l’immense foule qui se pressait, passionnée, entre les stands des éditeurs et des libraires. Petro Tarachtchouk, mon traducteur (une personnalité hors du commun, généreuse et chaleureuse, dont je vous parlerai plus en détail dans un autre article), m’a présenté un de ses amis, lui-même traducteur et polyglotte : Serhiy Féodossiev.

S’exprimant dans un français parfait, ce dernier a voulu en savoir plus sur l’animal bizarre que je suis. Je suis moi aussi traducteur de métier, lui ai-je dit — quand je suis confronté à d’authentiques spécialistes de la profession, comme Petro et Serhiy, je m’abstiens toujours, du moins dans un premier temps, de leur avouer qu’en fait, c’est une activité que j’exècre, à part peut-être en roumain. Il a naturellement voulu savoir quelles langues je traduisais, et j’ai donc annoncé, comme à chaque fois qu’on me pose cette question : anglais (le plus souvent à peu près correctement), allemand (très mal) et roumain (avec ferveur, mais non sans difficultés).

Et là, à ma grande surprise, Serhiy m’a alors déclaré qu’il s’intéressait à la littérature roumaine, mais surtout à l’œuvre de Panaït Istrati. J’étais venu à Kiev avec un petit pincement au cœur en me disant que j’étais en train de trahir ma Terre promise au nom de mon autre Terre d’accueil, mais non, bien au contraire ! J’avais face à moi, en la personne de cet homme remarquable, le lien qui me manquait, le lien qui me rassurait : j’avais eu raison de venir à Kiev, car même là, j’avais retrouvé la Roumanie.

Le lien qui me rattache à elle est désormais si fort qu’elle est avec moi partout où je vais.

Panaït Istrati (1884-1935).

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Un auteur hors norme, Roumain d’origine grecque par son père, autodidacte de génie qui écrit en français, admirateur de Romain Rolland, qui le soutient, également en contact avec Nikos Kazantzakis, il dénonce très tôt la dictature communiste après un voyage en URSS, sans pour autant fermer les yeux sur les inégalités sociales dans son propre pays. Rejeté par tous, il meurt de phtisie à 50 ans. Son œuvre est interdite dans la France de Vichy, puis dans la Roumanie communiste. Aujourd’hui, une association française, dite des “Amis de Panaït Istrati”, s’efforce de faire connaître ses travaux. Et justement, Serhiy Féodossiev y est lié. Il a d’ailleurs publié des ouvrages en Roumanie même.

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Alors, rasséréné par cette belle rencontre, j’ai pu savourer la suite de mon séjour à Kiev, admirer les Ukrainiens s’adonnant à leur amour dévorant des livres, tout en me disant qu’ils me rappelaient là tant les Roumains.

Et aujourd’hui, je sais, pour avoir emprunté cette passerelle-là, que je ferai tout pour moi-même servir de passerelle, dans la faible mesure de mes modestes moyens, entre ma merveilleuse Terre promise et mon autre Terre d’accueil.

L’une et l’autre le méritent.

Bilan d’étape

Ouf.

Depuis quelque temps, la vie va un peu trop vite pour moi, je l’avoue. Je l’avoue, mais je ne m’en plains pas. C’est juste qu’au bout de presque sept mois d’une première course effrénée, le moment me paraît idéal pour marquer une petite pause.

Pas longtemps, juste assez pour faire le point avec vous sur le chemin parcouru et celui, forcément beaucoup plus long, qu’il reste à parcourir.

Depuis le soir du 2 octobre, où une bande de fous adorables m’a organisé un anniversaire mémorable, anniversaire qui renvoie, d’ailleurs, par , les choses se sont donc accélérées.

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Oui, même là, il est encore question de bouquins…

Depuis ce fameux soir qui m’a remis sur les rails, les idées se sont bousculées — j’en ai évoqué plusieurs ici —, les rencontres, toutes plus fabuleuses les unes que les autres, se sont multipliées, le tout ponctué par trois voyages énormes.

Un premier, d’un jour et demi, à Bucarest, dont vous savez tout l’impact qu’il a eu sur moi. Il a donné naissance à un texte que je n’avais pas vu venir, Terre promise, que certains d’entre vous ont eu la gentillesse de lire ici. Terre promise, à son tour, m’a valu de merveilleuses rencontres, et des réactions qui m’ont profondément ému, comme celle-ci, par exemple.

Un deuxième, d’une semaine, encore en Roumanie. Cette fois, après un passage-éclair à Bucarest, c’est vers les Carpates, flanc nord et sud, que je suis parti. Là encore, une succession de rencontres m’a bouleversé, la dernière, peut-être la plus belle, ayant eu lieu dans la ville de Pitesti. Mais entre-temps, j’avais entraperçu Sibiu et Brasov, en Transylvanie.

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Il ne faisait pas beau ce matin-là, mais croyez-moi, dans ma tête, c’était grand soleil.

Et un troisième, du 22 au 25 avril, à Kiev, cité dont la beauté et l’histoire sont indissociables de l’homme que je suis aujourd’hui. Là encore, le choc émotionnel ne pouvait qu’être au rendez-vous, puisque je suis parti participer au salon du livre “Knyjkovyy Arsenal”, pour le lancement de la version ukrainienne de La Fiancée noire, que j’ai également déjà présentée ici.

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Tout un monde par une fenêtre… de l’Arsenal. © Serhiy Féodossiev

Ces voyages se sont accompagnés de nouveaux projets éditoriaux, dont je vais vous toucher quelques mots, car grâce à eux, je connais désormais mes priorités, disons, “immédiates”.

La première chose que je dois maintenant terminer, c’est la rédaction des cinquante premières pages de L’Été de la Reine, puisqu’elles sont attendues par une éditrice française qui m’a séduit par son originalité, son empathie et son ouverture d’esprit (ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas prompt à distribuer ce genre de compliments au sujet des éditeurs).

Une fois cela fait, je m’attellerai au bouclage de la version longue de Terre promise, pour celle qui sera, je l’espère, ma première éditrice roumaine. Avec, peut-être une publication là-bas en novembre, pour l’édition 2016 de Gaudeamus. Après la publication en ukrainien de La Fiancée noire, ce sera un nouveau temps très très fort pour moi, je le sais déjà.

Ensuite, il sera grand temps que je m’attaque à la rédaction de la suite de la Fiancée, justement : Le Roi de soufre — Révolution. Car une autre de mes éditrices (oui, ça y est, j’entends ceux du fond qui recommencent à ricaner), la remarquable Ioulia Oliynyk, des éditions Tempora, me l’a littéralement commandée pour septembre. Donc, pour tous ceux qui se plaignent (d’ailleurs, ce sont souvent ceux du fond, hein) que je parle plus que je n’écris, il va bientôt y avoir de la lecture. Car la sortie du Roi de soufre est prévue à Kiev en février 2017, et il faut que mon cher traducteur, Petro Tarachtchouk (alors là, dans le genre rencontre formidable, ça s’est posé un peu là) ait quand même assez de temps pour en traduire les quelque 300 pages.

Quand ces trois travaux-là auront été achevés, je me mettrai sérieusement à l’œuvre sur L’ombre du Lombric pour un … éditeur (ah, vous voyez, les médisants près du radiateur, là-bas), et pas des moindres. Non, je ne parle pas en termes d’importance de sa maison, mais en termes de personnalité. Autrement dit, quelqu’un qui vaut le détour, je sais que je ne suis pas le seul à le penser.

Entre-temps, je serai retourné en Roumanie, sans doute pour une semaine vers la fin août. Pour y retrouver des âmes chères, très chères. En rencontrer de nouvelles. Et peut-être, qui sait, discuter d’une éventuelle publication de cette sacrée Fiancée en roumain.

Enfin, un autre éditeur (alors, ça vous la coupe, les rigolos…) ukrainien s’est montré très intéressé par la traduction possible de ma trilogie Olga et l’Archange, dont je vous parlerai plus en détails ailleurs dès que j’aurai le temps.

Voilà. Tout cela est déjà beaucoup, et je suis sûr que j’en ai oublié. Mais, bon, pas le temps de m’attarder, la pause est terminée.

Allez, au boulot !

Le voyage du lieutenant Jouk (4)

 

DEUX POSSIBILITÉS — À BORD DU RIOURIK — UN RUSSE À SAINTE-HÉLÈNE

D’envoûtement il n’y eut guère, du moins pas avant que j’eusse atteint le but de notre voyage. Car je suis affligé d’un trait de caractère que j’ai, je crois, déjà évoqué, et qui aura hélas ! toute son importance par la suite : la mer s’accommode mal de ma présence sur son dos.

À l’origine, allez savoir pourquoi, mon père souhaitait me voir entrer dans la Marine Impériale. Peut-être s’agissait-il de la carrière dont il aurait rêvé pour lui-même, mais dont il avait dû se détourner pour devenir officier dans les dragons ? Peut-être souffrait-il de la même tare que moi, bien qu’il ne me l’eût évidemment jamais avoué ? Il est aujourd’hui trop tard pour l’interroger à ce sujet, il nous a quittés il y a si longtemps déjà. Toujours est-il qu’avant d’être placé dans une école de cadets à Moscou, mon impitoyable géniteur avait donc tenté de m’inscrire à l’École navale de Saint-Pétersbourg. Je ne m’y maintins que le temps de me couvrir de ridicule. Avant même d’avoir mis le pied sur quelque bateau que ce soit, il était clair que je ne comprenais rien aux choses de la mer. Et mon premier contact avec le dandinement nauséeux d’une barcasse suffit à convaincre mes instructeurs que j’étais assurément promis à un brillant avenir, ailleurs cependant qu’en présence de tout ce qui portait voiles et gréements. D’où mon entrée dans l’infanterie et les mésaventures militaires qui s’ensuivirent, lesquelles ne sont néanmoins plus le propos de ce récit.

Or, à l’époque de mon départ pour la Russie d’Amérique, il était presque impossible de ne pas, à un moment ou un autre, croiser le chemin d’un navire. À cette seule perspective, je me sentais déjà malade, mais il était trop tard, j’avais accepté l’offre de Bodroff et ne pouvais plus reculer.

Du moins le croyais-je. Tout bien réfléchi, je me dis que j’aurais aussi pu revenir sur mon acceptation de la veille. Je serais allé à Iekaterinoslav, y aurais récolté l’argent que je lui aurais donné. Le soir même, nous aurions mangé et bu plus que de raison, surtout lui, pour célébrer l’événement. Et le lendemain, je l’aurais vu disparaître au bout de mon allée de bouleaux, sans doute pour ne plus jamais le revoir. Mais alors, peut-être ne serais-je pas là pour vous raconter tout cela, car à force de moisir gentiment à l’ombre de ma saulaie, peut-être me serais-je fondu plus tôt que je n’en aurais eu envie dans son humus, donnant au moins au corps médical la satisfaction de ne s’être point trompé sur mon état, et aux Français celle de m’avoir quand même tué, avec quelques années de retardement, je le concède. Mon voyage a changé bien des choses, ouvert tant d’autres portes que parfois, je me dis que je suis bien mort à l’ombre d’un saule, il y a plus de trente ans, et que tout le reste n’a été que le rêve d’un défunt attendant poliment la Résurrection.

Rêve ou réalité, il me faut donc vous conter ce qui m’est arrivé.

Pour rallier Kodiak, notre première véritable étape en Alaska, il y avait, m’avait expliqué mon cousin, deux possibilités : l’une présentait l’indéniable avantage de me tenir le plus souvent possible éloigné de toute forme de houle. Il s’agissait de quitter la Petite Russie par Kharkoff, puis de se rendre jusqu’à Vladivostok (pour y prendre malgré tout un bateau) par voie de terre en traversant l’ensemble de la Sibérie. Seul inconvénient, en partant maintenant, c’est-à-dire en avril, nous ne parviendrions au grand port d’Extrême-Orient qu’en octobre, ce qui excluait que l’on puisse espérer atteindre Kodiak par la mer du fait de la présence de glaces flottantes qui rendaient aléatoire tout projet de traversée. Nous serions alors contraints de remonter jusqu’au nord du Kamtchatka, où il nous faudrait louer un équipage de chiens et des guides. Recette idéale pour finir perdus sur la banquise.

L’autre possibilité — que Bodroff préférait, soudain pressé de laisser derrière lui Vodiannoié — me donnait des sueurs froides. Car en dehors du premier tronçon de notre voyage, je serais condamné le reste du temps à vivre, ou plutôt tenter de survivre, sur des navires.

En partant dans les prochains jours, il nous faudrait remonter par Kieff jusqu’à Saint-Pétersbourg et Kronshtadt, où nous embarquerions pour un voyage de près de quatre mois qui nous permettrait d’arriver directement à Kodiak en septembre, bien avant les très grands froids qui rendaient toute navigation impossible. Une formidable traversée, qui nous entraînerait de la Baltique à l’Atlantique Sud en passant par la Manche et au large de la France, de l’Espagne, puis de l’Afrique. Ensuite, nous contournerions l’Amérique du Sud par le redoutable Cap Horn, et nous engouffrerions ensuite dans l’immense et sauvage Pacifique, si mal nommé, qui nous secouerait furieusement, à quelques rares escales près, jusqu’à ce que nous arrivions à bon port.

Face à cet incontestable gain de temps et d’énergie, je ne pus que me rendre à l’évidence, la mort dans l’âme. Il me faudrait donc passer plusieurs mois de ma vie sur cette surface mouvante et traîtresse qui n’avait apparemment de cesse de me faire rendre tripes et boyaux. Je me voyais déjà terminant mon odyssée, une main décharnée agrippée au bastingage de quelque méchante frégate au nom prédestiné tel Tempête ou Ouragan, vidé de tout sauf de mon fidèle poumon troué.

Démoralisé et épuisé avant même d’être parti, je regrettai amèrement ma folle décision, prise pour le souvenir absurde d’une danseuse onirique. Je ne sais si je suis seul dans ce cas — on entend si souvent parler d’aventuriers qui se lancent au péril de leur vie sur des routes inexplorées avec guère plus qu’un couteau et un sourire en guise d’équipement. Quand il est question de voyage, les gens ont toujours cet air enthousiaste, impatient, que je trouve personnellement inquiétant, voire dangereux. Qu’ont-ils donc tous à aimer bouger ? Moi, quand il me faut accepter de quitter ma tanière, je n’en dors plus. Le ventre noué, je perds l’appétit, ne parviens plus à penser à autre chose qu’au moment où je vais me retrouver emporté vers l’inconnu, même si l’inconnu en question n’est rien de plus que le domaine de mon irritant beau-frère, à Moscou. Je crains de laisser mes affaires derrière moi, redoute ce que je vais trouver à l’autre bout de mon périple, et plus encore ce que je retrouverai à mon retour, courrier empilé au fil des semaines et des mois — car c’est comme si tous vos correspondants, vos obligés et vos créanciers n’avaient attendu que votre départ pour requérir d’urgence votre présence —, bisbilles mesquines du personnel qui a lui aussi profité de votre absence pour entreprendre de régler des comptes d’une férocité dont vous n’aviez pas idée, voisins qui se sont appropriés telle ou telle infime parcelle de votre verger ou de vos champs en se disant que vous n’y verriez que du feu quand vous rentreriez. Oui, d’ordinaire, je n’aime pas les voyages. Vous pouvez alors imaginer quelle était ma fébrilité tout en préparant les bagages qui devaient m’accompagner tout autour de la terre, jusqu’à l’autre bout du monde, un bout du monde que je n’étais même pas sûr d’avoir envie de voir.

 

Nous ne quittâmes finalement Vodiannoié que le douze avril au matin, en l’an mille huit cent vingt-sept, et je n’y revins que beaucoup, beaucoup plus tard.

Après avoir été menés en calèche par Orekh jusqu’à Iekaterinoslav, nous y prîmes une malle à destination de Kiev. Sur la route cahoteuse qui remontait le cours large et puissant du Dniepr, je passai le plus clair de mon temps à somnoler. Mieux valait cela, car dès que j’étais éveillé, je regrettais, et regrettais encore ma décision, sans pouvoir m’arracher au charme vénéneux de cet apitoiement sur ma triste condition. Et puis, quand je dormais, ou prétendais dormir, je n’avais pas à supporter la joie de plus en plus manifeste de mon cousin, que chaque pas, chaque tour de roue, rapprochait un peu plus de son cher paradis au-delà de ces maudites mers.

À l’étape de Kieff, nous séjournâmes dans un excellent établissement dans le quartier du Podol, au pied des falaises de la ville, où est juché un chapelet de magnifiques monastères. Mais nous ne nous attardâmes pas. Nous devions arriver le plus vite possible à Saint-Pétersbourg, afin d’avoir le temps de trouver des places à bord d’un vaisseau en partance pour Kodiak. Ils étaient rares, il ne fallait donc pas les rater. Le surlendemain, nous étions déjà dans une autre malle qui filait vers le Nord. Quelques jours plus tard, je fis de moroses adieux à ma chère Petite Russie, pris désormais entre le désir d’y retourner bien vite et celui de la fuir encore plus vite, car entre-temps, je n’en doutais pas, Orekh avait dû juger bon d’avertir les miens de ma décision. Si je ne voulais finir lamentablement intercepté dans ma tentative tardive d’aventure par une sœur au comble de la colère, mieux valait effectivement ne plus musarder en route, à mon grand dam.

Ainsi, au bout d’un mois de voyage autant sans anicroche que peut l’être un voyage sur terre, nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg, bruyante et splendide capitale de l’Empire.

Mon cousin n’avait pas l’intention de goûter aux curiosités et aux plaisirs, pourtant nombreux, de la cité du tsar Pierre, et pour une fois, j’étais au moins aussi pressé que lui. Au fil de notre parcours routier entre Kieff et la Baltique, le spectre d’une irruption de ma famille dans mes plans maladroits avait pris de terribles proportions, si bien que je ne savais plus si j’avais l’estomac tourné à l’idée de prendre le bateau ou par peur de devoir rendre des comptes. En réalité, je n’avais pas lieu de m’en faire. Les documents que j’emportais avec moi portaient sur une somme qui, de fait, m’appartenait. J’étais certes affaibli, mais néanmoins majeur, et reconnu comme tel par tout mon entourage, aussi désespéré fût-il par mon comportement et mon incompétence. Malgré tout, je voyais fort bien ma sœur, bouillonnant de rage à la lecture du courrier d’Orekh, se hâter de me rejoindre à Saint-Pétersbourg afin de me ramener à la raison. D’autant plus que le vieux majordome n’avait probablement pas manqué de signaler que c’était avec un Bodroff que j’étais parti, un de ces infâmes coquins issus de cette branche de la famille dont nous évitions de parler. Bref, je pouvais entendre mon aînée s’emporter à mon encontre, disant qu’il était bien de moi de ne jamais rien faire des années durant, puis, sous le coup de quelque naïve impulsion, de risquer de compromettre ma fortune avec ce qui n’était à ses yeux qu’un escroc atavique.

Terré dans une hostellerie près du port, croyant reconnaître dans les piaillements des mouettes les cris vengeurs des miens, je passai encore quelques vilaines journées. Jusqu’à ce que mon cousin tambourine fièrement à la porte de ma chambre pour m’annoncer qu’il avait trouvé de quoi nous emporter loin de ces rives.

Et, trois jours après notre entrée à Saint-Pétersbourg, nous embarquâmes à bord d’un sloop armé par la Marine impériale, le Riourik, vétéran des traversées de l’Atlantique et du Pacifique.

Riourik, me répétais-je pour me rassurer, ce n’était pas là un nom de catastrophe. Pas un Typhon, pas un Maelström. Je ne m’en méfiais pas moins, non sans raison. Car Riourik avait été le nom d’un prince varègue, un de ces barbares sanguinaires descendus dans la Russie d’antan à bord de sinistres embarcations ornées de têtes de dragon. Un assassin nordique qui avait supplanté les antiques dynasties slaves qui avaient régné jusque-là en les passant au fil de l’épée. Un pillard dont nos empereurs s’enorgueillissaient d’être les descendants, ce qui ne devait être qu’un reflet très incertain de la réalité.

Quand je le vis, amarré à son quai, l’air patelin, je faillis me laisser prendre à son jeu de grand fauve en bois. Mais à peine eus-je posé le pied sur son pont que je sus qu’il me prenait en grippe, et j’éprouvai aussitôt pour cette brute des mers tout en mâts et voiles la plus profonde répugnance.

 

Le soir même, ayant pris à notre bord une dizaine de passagers supplémentaires, nous levâmes l’ancre, mettant définitivement assez de volumes d’eau salée entre mes proches et moi pour qu’au moins, je n’aie plus rien à craindre de ce côté-là.

Je ne sais si la Sibérie m’eut paru aussi ennuyeuse. Pour être honnête, je dois même reconnaître que certaines de nos étapes m’intéressèrent grandement. Mais entre chacune d’entre elles, il fallait remonter sur cette sale bête de Riourik et de nouveau endurer la torture d’un estomac supportant mal ces lois physiques différentes qui régissent le monde marin.

La proue effilée et avide du sloop fendait les flots, accumulant les milles dans son sillage écumant. Au début, en Baltique, tant que le temps le permettait, je restais dehors, sur le pont. Me tenant fermement agrippé à la lisse, je pouvais alors avoir l’illusion qu’en fin de compte, ce n’était pas une si grande épreuve de voyager par la mer. Le visage giflé par le vent et les embruns, je sentais mon poumon et demi se remplir d’un air tonique, vivifiant. De plus, je m’aperçus qu’en fixant mon attention sur un point très loin à l’horizon, je pouvais petit à petit me détacher de la mouvance traîtresse des vagues. Mais dès qu’un grain s’annonçait, ou que venait la nuit, il fallait que je me résigne à regagner les entrailles du monstre. Et là, l’horreur commençait. Cloîtré sur ma couchette après avoir rendu le peu que j’avais pris et plus encore, avec l’impression que mon cœur était remonté dans mon crâne pour se ficher quelque part derrière mes yeux et mes sinus, où il se mettait alors à battre avec fureur, je n’étais même plus capable de compter les heures qui semblaient d’ailleurs mettre un point d’honneur à durer chacune au moins un jour, chaque jour durant un mois, et ainsi de suite. À ce rythme-là, croyez-moi, il est facile d’avoir rapidement la sensation d’être un grand vieillard.

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Et là, l’horreur commençait.

Plus je m’étiolais, et plus Bodroff embellissait. L’air salin avait accentué son teint de cuivre chaud, et il semblait aussi à l’aise sur le plancher tanguant de notre cabine que quand il devisait sur le pont avec le capitaine. Il ne manquait pas un repas : petit-déjeuner, déjeuner, souper, tout y passait, et il s’ingéniait, le diable, à me les narrer par le menu quand il me rejoignait, ce qui ne faisait qu’accroître mon tourment. Il se lia bien vite avec la plupart des autres passagers, dont un seul, un jeune géographe de l’Académie impériale, eut la solidaire décence de rester cloué au lit comme moi. Tous les autres, y compris l’épouse d’un officier en poste à la Nouvelle-Arkhangelsk et sa fille de quinze ans, paraissaient être nés sur mer. Parmi les voyageurs se trouvaient pourtant quelques individualités passionnantes, dont une au moins serait appelée à jouer un rôle dans ce qui allait suivre. Tous m’avaient été présentés dès le premier jour, mais comme, dès la nuit suivante, j’avais succombé au malaise, et que je n’avais plus dès lors effectué que de fugaces apparitions, surtout au début du voyage, il m’aurait été aisé de les oublier ou de croire qu’ils n’avaient tous fait partie que du vaste cauchemar dont je me trouvais prisonnier. Fort heureusement, mon cher cousin qui, lui, les croisait régulièrement, ne cessait de me parler, de me vanter leurs mérites, et de me rapporter leurs exploits nautiques. À mes yeux, le seul fait qu’ils n’étaient pas malades était déjà une prouesse.

En dehors du géographe, dont je ne retins pas le nom, et Bodroff non plus, puisque le malheureux jeune homme fut lui aussi durablement piégé dans sa cabine, il y avait donc Madame la Capitaine Lavrentiéva et sa charmante fille Zinaïda. Charmante à en croire mon cousin, et je me souviens qu’en dépit de mon martyre, je n’avais pas trop aimé ce que j’avais cru lire dans son regard d’homme mûr quand il avait mentionné la beauté de la jeune fille. Ce n’était là qu’un premier indice sur un pan déplaisant de la personnalité de Pavel Artémovitch que j’allais peu à peu découvrir. En dehors de ces deux femmes, les seules à bord, le Riourik avait accueilli dans ses flancs un certain Piotr Efrémovitch Saltanine, historiographe, poète et dramaturge de renom. Un monsieur très digne, toujours selon Bodroff, et un véritable puits de science, intarissable tant sur la faune et la flore que sur les peuplades qui nous attendaient à notre arrivée. Il avait reçu une commission impériale le chargeant de dresser le catalogue des peuples de nos possessions en Amérique, disait-il. À cela s’ajoutait un trio de robustes marchands de Petite Russie, Kostiouk, Khvostenko et Podgoretz, qui tous espéraient profiter de la manne américaine et développer leurs activités dans le commerce des peaux de loutres de mer. Avec ces trois-là, mon cousin avait noué des liens de commensaux, car ils se tenaient apparemment au moins aussi bien que lui à table, tous s’activant désormais à faire subir aux réserves du capitaine ce que Bodroff à lui seul avait infligé aux miennes. Venaient ensuite deux scientifiques distingués, un savant polonais du nom de Tadeusz Lechowsky, personnage entre deux âges qui assurait, quand l’inépuisable Saltanine voulait bien se taire, qu’il ne partait en Alaska que pour y étudier de plus près une espèce particulière de saumon, et un mathématicien prussien, Konrad von Dahlehoffen, qui était si taciturne que personne ne savait exactement pourquoi il se rendait à Kodiak. Et enfin, Stépan Stépanovitch Marloff, un « collègue » de mon cousin, sur lequel il n’était d’ailleurs jamais avare de compliments, un Russe installé depuis déjà plus de vingt ans en Amérique, où il tenait une affaire florissante dont les ramifications s’étendaient, me souffla Bodroff, admiratif, jusqu’à la Chine. L’homme était austère et peu disert, et c’est sans doute pour cela, outre ses accointances avec la branche qui l’attirait tant, qu’il était à ce point apprécié de mon épuisant compagnon de voyage.

Ce cortège haut en couleurs me suivit donc tout du long, mais à l’exception d’un seul, cela n’a pas grande importance, comme vous l’allez voir.

 

Un mois après avoir fait nos adieux à la Russie d’Europe, nous fîmes halte à Madère, île sans aucun doute charmante, mais que mes intestins rétifs m’empêchèrent de visiter. Moins de trois semaines plus tard, après une courte escale dans les îles du Cap-Vert et une cérémonie d’un ridicule fascinant pour marquer notre passage de « la Ligne », nous mouillions au large de Sainte-Hélène. Cette fois, j’étais bien décidé à ne pas me laisser vaincre par les remous. Je tenais à descendre à terre. Après tout, n’était-ce pas sur cet îlot perdu en plein Atlantique Sud que dormait de son dernier sommeil celui qui avait fait trembler toute l’Europe et qui m’avait valu quelques ennuis de santé ? Je nous devais bien ça, à lui, à moi et à mon poumon.

À son arrivée, notre navire dut faire connaître les raisons de sa présence, ainsi que sa nationalité. Pour cela, le capitaine fit mettre la chaloupe à l’eau avec à son bord une modeste délégation, chargée d’expliquer au gouverneur britannique le but de notre halte. Quoi que longuette, l’affaire est des plus banales, et il est rare qu’un vaisseau se voie refuser l’accès à la rade, surtout quand il arbore le pavillon d’un allié des monarques anglais. Une fois obtenu l’accord des autorités, l’île nous le fit savoir par un signal. Le capitaine, en réponse, ordonna que soit tiré un coup de canon, auquel répliqua la puissante batterie de Ladder Hill, et l’écho de la salve se réverbéra sur les hauteurs environnantes.

Après cette prestigieuse entrée en matière, le Riourik jeta l’ancre à moins de trois encablures de la rade, laissant derrière lui une grosse balise qui se dandinait en tintant au gré des flots.

Un peu ragaillardi à la perspective de l’escapade que je projetais, je me trouvai, au petit matin, sur le pont, me saisissant aussitôt de la lisse de mes deux mains encore tremblantes. J’humai l’air, vif et salin et, pour la première fois depuis que j’avais embarqué sur le dos du monstre, j’appréciai l’écho berçant du ressac. Je sentais bien que sous mes pieds, le bateau n’avait qu’une envie, s’était de se mettre à danser plus vigoureusement, afin de m’expédier derechef dans ma cabine, mais je tins bon.

Je le reconnais, l’île en elle-même me fit forte impression ; elle était digne du rôle de tombeau impérial qu’elle jouait depuis six ans déjà. Ses hautes falaises brunes et ocrées, qui plongent abruptement dans une mer d’un gris acier, ressemblent aux contreforts de quelque forteresse interdite, balayée par les alizés qui ne cessent de faire danser la cime émeraude des arbres recouvrant ses vallées et collines. En émane la solennité d’un mausolée, un immense mausolée naturel, assez somptueux pour enserrer dans ses replis la dépouille d’un empereur, assez inaccessible pour dissimuler à la vue de tous, amis et ennemis, le mémorial d’un tyran déchu.

Je ne tardai pas à être rejoint par quelques-uns de ces gens mystérieux que je ne connaissais en fin de compte que par les récits de mon cousin. Ne m’ayant pour ainsi dire jamais vu, eux aussi semblaient fort curieux à mon égard. Le premier à m’aborder fut un grand homme sec affublé d’un énorme nez droit servant de monture à des besicles légèrement fumées, derrière lesquelles il contemplait le monde d’un regard perpétuellement las et méprisant sous des paupières lourdes. J’étais en présence de l’imposant et docte professeur Saltanine, celui que Saint-Pétersbourg avait dépêché en Amérique russe pour y cataloguer tous nos sauvages bons ou mauvais. Le bonhomme, je m’en rendis bien vite compte, était fort déplaisant, et il eut tôt fait de m’assommer par son discours pesant et pompeux. Laissant mes yeux vagabonder sur les hauteurs de l’île, j’eus une pensée émue pour tous ces malheureux indigènes qui, en dépit de la présence des trappeurs, fourreurs, soldats et marins de Son Impériale Majesté, avaient encore jusqu’à présent échappé au pire fléau qui faisait route vers leurs rivages : le professeur Saltanine.

Je fus sauvé de son emprise hypnotique par l’arrivée des trois marchands de Petite Russie, qui conversaient dans leur dialecte chaleureux et ponctué d’éclats de rire. À leur seule vue, le visage maigre du professeur se rembrunit et son long nez parut piquer vers le bas comme le rostre de quelque antique navire en perdition. Les trois hommes eurent l’exquise politesse de passer au russe pour s’entretenir avec moi, et j’appris ainsi qu’eux aussi comptaient descendre à terre, pour se dégourdir les jambes en poussant jusqu’à la tombe du défunt Empereur. Tous étaient à peu près du même âge que moi, et avaient fait la guerre dans l’infanterie. L’un d’eux, même, Podgoretz, je crois, portait à la nuque une hideuse estafilade, marque laissée là par la latte trop entreprenante d’un cuirassier français. Le brave avait bien failli y perdre la tête, et n’avait dû la vie qu’à l’épaisseur de son col et au fait que le cavalier ne l’avait atteint que de la pointe de sa lame.

Ayant fait la connaissance de ces sympathiques compagnons de voyage, je me pris à regretter les faiblesses de mon estomac, car il m’aurait été plaisant de deviser avec eux pendant la traversée de nos exploits rêvés ou avérés dans cette furieuse empoignade qui avait agité l’Europe quelques années plus tôt.

Nous souhaitions tous quatre profiter de notre séjour pour aller rendre visite à celui auquel nous devions qui un poumon en berne, qui une nuque balafrée, qui encore le mauvais souvenir de trop de proches à jamais perdus.

Tandis que l’équipage du Riourik mettait la chaloupe à l’eau, je remarquai, vers la poupe, mon cher cousin Bodroff en grande discussion avec un escogriffe de taille moyenne, vêtu d’un pardessus quelconque, le cheveu morne et plaqué en arrière, les joues barrées de maigres favoris, et qui jetait d’incessants coups d’œil autour de lui, comme s’il se sentait épié. J’en déduisis qu’il devait s’agir du fameux Stépan Stépanovitch Marloff, sur lequel mon cousin ne tarissait pas d’éloges. Je ne voyais d’ailleurs pas pourquoi, à en juger par l’aspect à la fois falot et sournois du personnage. Mais je fus détourné de mon observation du duo par mes nouveaux amis petits-russiens qui, avec force bourrades et coups de coude, m’indiquèrent que le moment était venu d’embarquer pour la rive.

 

Je passerai pudiquement sur l’embarras dans lequel je parvins à me mettre quand il s’agit pour nous de quitter le bord du Riourik pour descendre jusqu’à une barcasse qui nous attendait en ballottant contre la coque. Disons simplement que je ne suis pas plus doué pour jouer les singes avec une échelle de corde que pour supporter la plus infime houle, et que je n’évitai l’humiliation suprême d’un bain forcé que grâce aux bras vigoureux du brave trio de marchands, qui se précipitèrent pour me rattraper alors que j’entamai une chute tête la première, un de mes pieds restant emberlificoté dans les échelons tressés.

Quant à la chaloupe du sloop, elle m’appréciait à peu près autant que son maître, mais elle me déposa sans trop se faire prier dans ce qui tenait lieu de rade à la misérable bourgade de Jamestown.

Sainte-Hélène, je vous l’ai dit, est un site d’une majestueuse beauté. Jamestown tranche avec cette noblesse sauvage. Disons qu’il s’agit d’une rue, qui monte vers l’intérieur des terres, flanquée de part et d’autre des demeures plus ou moins riantes des officiers et fonctionnaires de sa britannique Majesté. Un peu partout se dressent des fortifications qui datent du temps où nos amis anglais craignaient que des Français mal intentionnés ne viennent tenter de délivrer leur encombrant pensionnaire. Jamestown se résume en fait à une sorte de coupure habitée fendant net une vallée encaissée qui descend vers l’océan. L’insupportable Saltanine qui, décidément, savait tout, nous asséna, tandis que nous étions accueillis sur la jetée par des représentants de la capitainerie, que du temps de son premier voyage dans ces parages, la ville avait alors été plus rieuse. « D’une blancheur immaculée ! » répéta-t-il à plusieurs reprises avant de se lancer dans un long descriptif des divers points fortifiés de la rade et de ses alentours, qu’il semblait connaître par cœur.

Mes compagnons petits-russiens et moi ne nous souciâmes même pas de cacher notre joie quand les jeunes officiers anglais, tout sourire, nous emmenèrent vers le centre de la bourgade, laissant derrière nous Saltanine pérorer devant un auditoire médusé composé de deux gaillards de la jetée, des trois hommes armant la chaloupe, et de Bodroff et Marloff, qui n’avaient pu s’extirper à temps du piège.

Nous fûmes reçus par le maire, le gouverneur ayant lui d’autres chats à fouetter. Après un déjeuner charmant au cours duquel nous devisâmes des temps troublés qu’avait connus l’Europe plus d’une décennie plus tôt, j’obtins des indications susceptibles de satisfaire ma curiosité. À près de cinq verstes de là en remontant la vallée vers l’intérieur se trouvait la tombe de Napoléon. La plupart des visiteurs ne manquaient pas d’y faire un détours et je comptais bien ne pas déroger à cette tradition. Comme nous ne devions repartir que le surlendemain, mes compagnons et moi nous arrangeâmes avec le maire, que cela ne surprenait pas, pour préparer notre petite balade dans les sous-bois vallonnés de Sainte-Hélène. Marloff et mon cher cousin, eux, manifestaient une impatience grandissante. La quête du souvenir bonapartiste n’était apparemment pas au nombre de leurs amusements et ils semblaient plus à l’aise quand l’infâme Riourik se dandinait sur les flots que quand il fallait se montrer agréable avec nos hôtes britanniques.

Le lendemain, donc, une petite troupe se mit en marche, guidée très aimablement par le maire en personne. En dehors de mes compagnons et moi, le professeur Saltanine crut bon de nous accompagner, ainsi qu’un officier du Riourik qui, en son temps, avait lui aussi combattu les Français. Marloff décréta que la promenade n’avait aucun attrait et qu’il préférait rester en ville. Mon cousin s’empressa de se joindre à lui. Son attitude me surprit un peu, lui qui avait paru si intéressé quand je lui avais narré par le menu quelques-unes de mes péripéties tout au long de la guerre. Mais, soit, il en est ainsi des hommes d’affaires : leurs soucis les rongent au point de leur faire oublier jusqu’à l’air qu’ils respirent.

N’étant pas de ceux-là, je goûtai pleinement notre plaisante escapade. Marcher entre les arbres et arpenter les hautes collines de l’île me réconcilia avec mon équilibre et mon estomac. Quant à mon poumon amoindri, il se montra tout aussi satisfait du changement de régime. J’attaquai par conséquent avec un bel appétit le déjeuner que nous avaient préparé les gens de Longwood House, la demeure de planteur où Napoléon avait fini ses jours, usé par la maladie et ses querelles incessantes avec le gouverneur Hudson Lowe. De là, après avoir contemplé les traits émaciés du masque mortuaire de l’Usurpateur, nous nous rendîmes à travers les bois jusqu’à l’emplacement de la tombe de l’Empereur déchu. Voir ainsi le visage même de celui qui nous avait tous tant fait courir une dizaine d’années plus tôt n’eut pas sur moi l’effet que j’escomptais. Ce n’était qu’une copie, comme ne put s’abstenir de nous le narrer Saltanine, dont on aurait presque pu croire qu’il avait été présent ce jour de mai de l’an mille huit cent vingt-et-un où l’empereur était passé de vie à trépas. La facture même du masque aurait été, ajouta l’importun, la source d’une vive querelle entre la veuve d’un maréchal français dont le nom m’échappe et le médecin anglais qui avait présidé à l’autopsie. Et pendant que le professeur continuait d’assommer l’entourage de ses commentaires, je ne pus que me dire que, finalement, à en juger par sa mine défaite, même le cadavre d’un despote impérial qui avait fait trembler tout un continent n’avait rien que de très humain. Un peu déçu — mais après tout, que m’étais-je attendu à trouver ? —, c’est sans regret que je suivis le groupe quand nous abandonnâmes Longwood House pour les bois.

Nous pénétrâmes dans un enchevêtrement de vallons blottis au pied de ce que les gens d’ici appellent le Mont de Halley, du nom de l’astronome qui donna son nom à la célèbre comète. Une fois encore, alors que nous en approchions et que nous nous émerveillions de la diversité des plantes, fleurs et fougères qui nous entouraient, l’intarissable Saltanine se crut obligé de nous révéler qu’encore tout jeune — il n’aurait été âgé que d’une vingtaine d’années —, l’astronome Edmund Haley serait venu sur l’île afin d’y cataloguer les astres de l’Hémisphère Sud.

Pour notre malheur, il y avait toujours quelque innocent pour commettre l’erreur de poser une question, que ce fût sur une hauteur, un bosquet, ou quelque oiseau traversant paisiblement le ciel. Et c’était aussitôt l’occasion, pour l’éreintant personnage, de monopoliser la parole. Jamais à court de salive, il était en outre d’une redoutable endurance, et aussi ardues qu’aient pu être les pentes que nous gravissions, elles ne suffisaient jamais à le réduire au silence.

Enfin, nous atteignîmes le but de notre charmante aventure, le Val des Géraniums, qui semble se trouver comme à la confluence de ces petites vallées qui s’entrecroisent à l’ombre du mont. Là, bien à l’abri sous les feuillages éternellement en berne de plusieurs saules pleureurs, Bonaparte reposait. Des sentinelles anglaises montaient la garde autour de ce curieux endroit, leurs tuniques rouges se détachant comme d’énormes coquelicots sur la verdure environnante. Les soldats nous gratifièrent de regards un peu las. Sans doute ne devaient-ils guère apprécier d’être de faction près de cette morne tombe, pas plus qu’ils ne devaient approuver l’idée que nous puissions venir jusqu’ici les déranger dans le seul but de satisfaire notre curiosité.

« Le Napoléon qui est aujourd’hui populaire est celui de la légende, non celui de l’histoire, » déclarait le comte Rostopchine deux ans après la disparition du Corse. Je ne sais si Son Excellence est jamais venue jusqu’à Sainte-Hélène, mais une fois en présence de la tombe, on n’y voit en effet plus grand-chose de légendaire. Le lieu a été choisi, dit-on, par Napoléon lui-même. On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés, avec pour tout ornement une petite dalle recouverte en partie de terre et ceinte d’une simple grille en fer forgé.

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On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés…

Debout face à la pierre vide de toute inscription, je n’éprouvai pas, cette fois, ce sentiment de déception qui avait été le mien à la vue du masque mortuaire. Profitant du fait que, pendant quelques instants, Saltanine était occupé à débattre avec le maire de la raison pour laquelle le gouverneur, six ans plus tard, maintenait des hommes de garde sur place, je pus m’abîmer dans mes réflexions. Et je compris que cette tombe sans ornement était comme la dernière page, une lourde page de pierre, certes, qui refermait le livre de cette époque, tant pour l’empereur, qui dormait à tout jamais juste en dessous, que pour moi, qui n’avait été qu’un minuscule officier dans la myriade de guerriers qu’il avait affrontés. C’était fini, pour lui comme pour moi. Mais avec une notable différence ; contrairement à lui, j’étais encore en vie.

Ayant ainsi clos ce tome-là de mon existence, j’étais prêt à attaquer le suivant. Un tome dont je ne savais nullement où il me mènerait. Si j’avais su ce qu’il me réservait, c’est avec encore plus d’enthousiasme que je l’aurais attaqué.

Nous étant dûment recueillis, impressionnés par le dépouillement de la sépulture, nous repartîmes et regagnâmes Jamestown dans la soirée, où je retrouvais mon cousin passablement éméché après avoir trop fréquenté les rares estaminets du port avec son excellent ami Marloff, lequel, même ivre, avait l’air maussade. Tous deux avaient apparemment conclu quelque belle affaire, entre eux ou avec des gens du cru, et avaient fêté l’événement comme il convenait, mais je n’en sus pas plus. À peine remontés à bord du Riourik, je sentis mes intestins s’évertuer à inventer de nouveaux pas de danse. Quant à Bodroff, dès que nous fûmes dans notre cabine, il s’écroula sur sa couchette tout habillé et ronfla vigoureusement.

Aux premières heures du matin suivant, je replongeais dans mon cauchemar maritime.

Dans le chapitre V, notre héros franchit le Cap, à plus d’un titre.

Le retour de la Fiancée noire

La Fiancée noire. Un drôle de titre, pour une drôle d’histoire, qui m’est en fait venue il y a déjà un moment. En 2010, pour être plus précis.

L’idée était de raconter une enquête policière un peu particulière, mettant en scène un personnage imaginé par ma fille pour ses propres projets, qui se passait à Kiev un an après l’Euro-2012 de foot, et qui dérapait rapidement vers le fantastique parce que moi, les polars, pour tout vous dire, ce n’est pas vraiment mon truc.

Mon éditeur de l’époque, après des péripéties un peu foireuses sur lesquelles je préfère ne pas m’étendre (parce que ce n’est pas confortable : vous avez déjà essayé de dormir sur des péripéties, vous?), a fini par ne pas le prendre.

Et en juillet 2012, je me suis retrouvé comme un con avec la moitié du texte achevée et aucun espoir de le publier. Sauf qu’Iryna Dmytryshyn, directrice de la collection Présence Ukrainienne, chez L’Harmattan, a eu, elle, la gentillesse de l’héberger, ce pauvre bouquin.

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Ainsi la Fiancée noire a-t-elle pu presque officiellement faire régner la terreur dans ces quelques pages et dans les rues de Kiev par la même occasion.

Le récit n’était pas terminé, j’étais censé écrire la suite, qui se serait intitulé Le Roi de soufre. Et là, rien. Non, pas la page blanche. Comme le polar, ce n’est pas trop mon truc. Non, ce qui s’est passé, c’est Maïdan, à partir de novembre 2013. Et là, je me suis aperçu que mon histoire ne pouvait continuer comme je l’avais conçue au départ. Je ne pouvais décemment en poursuivre la rédaction sans intégrer en toile de fond les événements qui, bientôt, allaient ensanglanter cette chère et malheureuse Ukraine.

Alors, le Roi de soufre a dû patienter, tandis qu’en Ukraine, une traduction du premier tome se préparait.

Deux ans ont passé… Et Iryna, encore elle, m’a il y a peu tiré de ma torpeur, en m’annonçant deux choses : d’une part que la version ukrainienne de la Fiancée noire allait enfin sortir, et que l’éditeur ukrainien se demandait où j’en étais de la suite.

Par conséquent, me voilà parti pour raconter la suite des sanglantes aventures de la Fiancée et du Roi, sur fond de révolution, dans un deuxième volume évidemment intitulé Le Roi de soufre — Révolution.

Je réfléchis déjà à un troisième tome, Le Roi de soufre — Comme l’orage, qui se déroulera dans l’est de l’Ukraine pendant la guerre. Et cette fois, l’histoire de la Fiancée et du Roi trouvera sa conclusion.

 

Dans un prochain billet, je vous parlerai d’un autre projet tout aussi dingue, L’ombre du Lombric, qui se passera, cette fois, à Bucarest.

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