L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Le raconteur raconté — La prequel

Vous vous souvenez d’Anca ?

Je vous ai parlé d’elle, et de ce qu’elle a écrit sur une de mes histoires, ici.

Anca fait bien plus que cela, puisqu’elle est aussi en train de traduire ladite histoire vers le roumain. Je ne trouverai jamais les mots pour exprimer ce que je ressens à l’idée d’être publié, bientôt, dans ma Terre promise.

Mais, les hasards de la vie étant ce qu’ils sont (vous savez que je n’y crois pas), il y a peu, une amie m’a retrouvé, après quelques années d’absence. Une amie qui, avant Anca, avait été la première à rédiger un texte sur mes livres. Cet article, je vous le livre ci-dessous, pour celles et ceux à qui je ne l’ai pas encore fait lire.

Le plus agréable, avec ce diable de hasard, c’est qu’ainsi, mes histoires servent de pont entre deux âmes magnifiques, formidables incarnations de ce que leurs deux nations ont à offrir au reste du monde.

Oui, j’ai bien dit pont. Or, n’est-ce pas ce que j’ai toujours voulu être ?

Je suis un gros pont, et fier de l’être !

Un immense merci à Olha et Anca.

Romania-vs-Ukraine

Dr. Romanova Olha

(Institut de Littérature Taras Chevtchenko, Académie des Sciences d’Ukraine)

La perception de l’Ukraine dans la première moitié du XXe siècle dans les romans de Roman Rijka, Vasyl Barka et Mikhaïl Boulgakov. L’écologie de la conscience.

 

Essayer de comparer la vision du monde de différents écrivains est un travail ardu. Chaque auteur a sa personnalité propre, sa propre vision du monde, et aura donc une perception propre de tous les événements. Comment peut-on parler aujourd’hui d’événements qui ont été passés sous silence lorsqu’ils se sont produits ? Quels accents et quelles priorités faut-il mettre dans une telle étude ? Faut-il classer les écrivains selon leur origine, leur année de naissance. Ou leurs points de vue politiques ? Quel doit être le critère de présentation du tableau objectif du monde et de l’histoire de l’État (si l’objectivité en général est atteignable dans la littérature).

L’Ukraine du début du XXe siècle a été le théâtre d’un affrontement politique et moral. Elle a connu deux guerres mondiales, la guerre civile, la déportation, la famine, la répression et une tentative de dénationalisation complète du territoire.

Ce fut une période difficile, car au même moment se constituait en réalité une nouvelle culture (soviétique).

L’impossibilité (ajoutée à la mauvaise volonté) de mettre en relief et de séparer les fondements idéologiques de l’œuvre elle-même a abouti à la formation d’un système canonique de l’analyse du texte dès l’entrée à l’école. (Ce que je peux dire avec certitude, car j’ai moi-même été élève dans le système scolaire soviétique.) Ensuite est arrivée la période de l’indépendance et de « la chasse aux sorcières » dans la littérature. Cette chasse se poursuit encore aujourd’hui. Ce critère de sélection a davantage tenu à la position politique des auteurs qu’à la qualité de leur œuvres, comme cela se passait auparavant sous le régime soviétique.

Je pense que la question de la formation de l’image historique de l’Ukraine dans la littérature reste d’actualité. L’analyse des textes doit se faire en dehors de toute considération idéologique.

Cela est nécessaire, parce qu’une telle approche permet de jeter un coup d’oeil différent sur la situation littéraire. Elle permet de se dégager des idoles et des mythes, de redonner du mouvement, de se décomplexer et d’avoir enfin une vision nouvelle sur la littérature nationale. La littérature comparée en Ukraine n’est officiellement reconnue en tant que discipline que depuis quinze ans. Et il peut paraître déraisonnable de comparer trois auteurs aussi éloignés les uns des autres : leur seul point commun est la description des mêmes événements. Roman Rijka est la figure la plus contradictoire dans cette optique, mais aussi la plus intéressante. Son regard est privé de cet esprit de la nation que l’on retrouve dans les œuvres de Boulgakov et Barka.

Quelles sont les idées essentielles de ces trois œuvres?

L’auteur le plus célèbre des trois est Mikhaïl Boulgakov, russophone né en Ukraine. Son roman La Garde Blanche[1] embrasse les événements de 1917-1918 à Kiev : le pouvoir dans la ville et le pays a changé précipitamment. Il est passé de main en main : des troupes impériales aux Allemands, des Allemands à l’Hetman, de l’Hetman aux anarchistes, des anarchistes aux bolcheviks. Dix-huit fois en une année. Au centre des événements, il y a la famille Tourbine. Cette famille été née dans l’Empire russe et reste fidèle à ce pays qui n’existe plus.

Le roman de V. Barka Le Prince jaune[2] est aussi l’histoire d’une année : l’année de la famine (1932-33) et de la destruction artificielle de la paysannerie, en tant que porteuse de l’esprit du peuple. C’est durant cette période qu’ont disparu les joueurs de kobza : c’étaient des bardes nationaux, le plus souvent aveugles, qui passaient de ville en ville, de village en villagepour y chanter des chansons. V. Barka décrit la famine, décrétée par Staline. Ses héros sont la famille des Katrannik, qui ont tous disparu, sauf leur petit garçon. À cette époque, ce sont des milliers de personnes qui ont connu le même sort. Barka a dû émigrer aux États-Unis car il était menagé par les Soviétiques comme Ukrainien ayant travaillé pour les Allemands. C’est aux États-Unis qu’il a écrit Le Prince jaune.

Roman Rijka (Raymond Clarinard) parle de ces deux périodes dans sa trilogie[3] sur l’Ukraine et en ajoute une troisième : le temps de la Deuxième Guerre mondiale. R. Rijka au XXIe siècle tâche de traiter ces faits avec impartialité. Son héroïne principale est une journaliste française, qui travaille pour un journal français. Elle vient en Russie enquêter, car en France, comme dans toute l’Europe, personne ne croit aux informations sur l’exécution de l’ensemble de la famille royale par les bolcheviks. Tatiana Duchesne, la journaliste, réussit non seulement à sauver une des princesses qui a survécu – Olga, mais encore à l’accompagner partout. La valeur de cette œuvre se situe non seulement dans les péripéties de l’histoire mais aussi dans les émotions, dans l’amour et les vies de Tatiana et Olga. Ainsi que dans les événements auxquels elles ont participé ; les pays, les villes et les villages qu’elles ont visités. Rijka écrit une fantasmagorie. Dans ses romans, les toponymes sont autres, mais ce sont des conventions : Kyï, Masva, Parzh (Kiev, Moscou, Paris). Mais le personnage de la princesse royale est à sa place. Historiquement réinventée, elle s’intègre parfaitement dans le roman. Néanmoins, Rijka prend des précautions pour que l’on ne puisse faire une interprétation politique erronée de la présence de ce personnage.

Donc, quelle vision générale de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle faut il retenir ? Quel est le facteur motivant pour chacun de ces écrivains ? On peut reprendre la chronologie de ces évènements : la fin de la Première Guerre mondiale, la guerre civile, la famine de 1932-1933, le commencement du nouveau régime politique, la Deuxième Guerre mondiale. Boulgakov et Barka ont été les témoins des événements. Ce n’est pas un hasard si leurs romans se sont trouvés interdits. Le noyau idéologique traduit seulement les problèmes humains. Il est actuel de tout temps. Ici, il a été perçu comme antinational. Il s’agissait de replacer les sujets de ces œuvres dans leur contexte : la tragédie de la famille décrite représente en fait la tragédie humaine de la déception, l’angoisse de la disparition de l’ordre ancien et celle liée à l’apparition d’un ordre nouveau et donc inconnu. C’est pourquoi Rijka a écrit une trilogie, il a déposé comme une mosaïque les trois étapes : 1917, 1933 et 1941. Presque cinquante ans de bouleversements sur la carte géographique, historique, spirituelle et culturelle de l’Ukraine.

M. Boulgakov, par son intuition, a prédit de tels changements. En effet, dans la famille Tourbine, ils ont eu lieu encore plus vite : la trahison, l’amitié, la vie et, certes, l’amour. Barka mit plus l’accent sur le désespoir, la mémoire courte, qui conduit le peuple a oublier une partie de son histoire.

L’évolution de l’esprit avec en toile de fond l’évolution de l’histoire est l’un des sujets éternels dans la littérature. Il se manifeste symptomatiquement comme la réaction aux changements radicaux : La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Màrquez. Ces sujets sont aussi traités dans les romans de M. Boulgakov, V. Barka et R. Rijka : il faut s’inspirer du passé et ne pas l’occulter pour en tirer les leçons pour le présent et le futur. Pour rester dans la réalité, chacun de ces écrivains a pris un point d’appui : la maison des Tourbine chez Boulgakov, la terre chez Barka, « l’état de la personne survivante » chez Rijka. Ces points fixes deviennent des valeurs inébranlables qui résistent donc aux changements. C’est l’une des réponses à la question : comment les gens ont-ils survécu dans des conditions pareilles ? En chaque personne réside une constante, éternelle : il faut lutter pour vivre. Ces notions, la « maison » et la « terre », s’étendent au pays entier, car le pays est formé par de millions de maisons et de terres. Rijka, en tant qu’étranger, ne comprend pas comment le peuple a pu réussir à survivre dans des conditions pareilles. Olga, on le peut dire, est le symbole d’une telle survie. Plus d’une fois dans les deux premiers volumes de la trilogie, il souligne que la guerre a changé la marche de la vie dans le pays, mais que la vie a continué même dans des conditions très difficiles. L’impression d’un manque de l’État a engendré la foi dans « le règne de Dieu sur la Terre ». Les motifs religieux éclatent avec une nouvelle force dans la littérature et l’art, mais le nouveau régime coupe vite la source de cette inspiration : il supprime tout simplement les églises. Les gens cachent dans leurs maisons des vestiges et des reliques, attributs des églises détruites, comme cela est montré dans le roman de Barka. Cette période a été particulièrement douloureuse pour les villageois, non seulement en raison du décret qui proclamait la confiscation de toutes leurs récoltes, mais aussi par l’interdiction de toute vie spirituelle.

L’homme, avec ses idées, peut changer l’espace. La force du désir de façonner un monde meilleur, sans violer les lois de la nature, se transforme en chaos. Si l’on jette un coup d’œil sur la carte de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle et d’aujourd’hui, nous pouvons remarquer que les traces de la division des terres sont toujours vivaces. M. Boulgakov est médecin : son regard sur la vie, sur sa partie physiologique, ne comporte pas de composante spirituelle, mais souligne au contraire la valeur de la vie, sa divinité. Vasyl Barka est né dans une famille croyante, l’un de ses frères est devenu prêtre. Barka a traduit la Bible pour le Vatican. La foi occupe une grande place dans son œuvre. Son roman se situe sur deux plans : terrestre et divin. L’Ukraine existe en effet dans trois plans : géographique, historique et spirituel. Souvent, ces plans sont divisés dans le temps et dans l’espace. Ils peuvent se croiser et engendrer sous l’effet de circonstances définies l’unité nationale, qui rassemble le peuple. C’est ce que l’on retrouve dans les romans de Boulgakov, de Rijka et Barka. Si l’un de ces éléments disparait, alors l’unité du peuple n’a pas le temps de donner sa mesure. Les écrivains posent la question de l’origine de cette force, une force qui ne porte pas de couleur nationale.

Dans le roman de Boulgakov, les gens se réunissent sur la place à côté de la plus vieille église de Kiev – Sainte-Sophie ; chez Barkale centre du village est supprimé – l’église est détruite. Chez Rijka,un tel aspect religieux est absent. Mais les gens croient que le tsar est nommé par Dieu. Le tsar a donc un pouvoir mystique pour sauver le peuple. Les héros des trois histoires attendent le Messie, ou au moins – un signe de Dieu, qui leur apportera l’espoir : chez Boulgakov, c’est la guérison admirable de l’aîné des Tourbine ; chez Barka, c’est le fils, seul rescapé de toute la famille, et la récolte surprenante de 1933 ; chez Rijka, c’est l’histoire de la survie de la princesse Olga.

Le temps ne sera jamais tel qui il était. Le rythme devient plus rapide. Le temps dans deux des romans est évoqué avec une perception typique slave chez Boulgakov et Barka. Rijkaimite cette tradition. Mais si chez Boulgakov et Barka, la relation au temps est dissimulée dans le texte des romans, au niveau des archétypes, Rijka, lui, donne aux chapitres de son deuxième volume, Les Champs cannibales, les noms des mois de l’année, et en langue ukrainienne. Ces mois ukrainiens reflètent directement ce qui se passe dans la nature : par exemple, « kviten’ » – qui signifie «fleurissant» —, ou « traven’ » – le mois des herbes, etc. Cette tradition d’appeler ainsi les mois de l’année remonte aux Slaves orientaux, avant l’acceptation de la réforme du calendrier de Pierre le Grand. Rijka tente de rétablir cette liaison entre les générations vivant sur la terre d’Ukraine et les événements qui se sont déroulés sur ce territoire.

La réponse à la question de ce lien, Rijka l’a cherchée dans les documents sur l’histoire et la géographie de l’Ukraine. C’est le pays qui était pour lui terra incognita. Pour comprendre l’Ukraine, il a dû bâtir une quête (comme un jeu) avec des héros inventés, pour franchir avec eux tous les cercles de l’enfer.

V.Barka a écrit sa thèse sur La divine Comédie de Dante, et la composante religieuse de son œuvre est évidente. De même, le caractère cyclique des événements est visible : l’enfer, le purgatoire et le paradis. M. Boulgakov aussi a écrit sa version du thème biblique, où l’on retrouve sa propre conception du Bien et du Mal. Par conséquent, à des époques différentes, dans des conditions différentes, ces trois écrivains posent la question de la lutte du Bien et du Mal. Leurs romans proposent plusieurs visions de ce sujet : la question du mal social (la calomnie, le vol) jusqu’au mal à une échelle universelle (la destruction du pays et son peuple, la destruction de l’âme du peuple). Certes, on peut dire que tous les événements historiques conduisent à aborder de telles questions. Or, il me semble que l’apparition de ces thèmes dans une littérature correspond à l’apparition de la composante nationale. L’apparition de ces problèmes clés, fondamentaux, est caractéristique des débuts de la littérature ukrainienne à proprement parler. C’est le sujet éternel de la littérature ukrainienne – la lutte entre le Mal et le Bien. Subissant des métamorphoses, ce thème se retrouve néanmoins en pointillé tout au long de l’histoire de la littérature ukrainienne. Par exemple, c’est l’un des motifs de l’oeuvre de Taras Chevtchenko.

Dans la littérature ukrainienne, l’image du pays est traditionnellement perçue à travers l’image de la famille, comme ici avec les Tourbine, les Katrannik, ou les Romanov. La famille, c’est le vecteur des valeurs traditionnelles, de la mémoire nationale. Comme souvent dans la littérature, la famille est en symbiose avec l’histoire du pays, il suffit de se rappeler La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, Les Rougon-Macquart d’Émile Zola, La Saga des Forsyte de John Galsworthy. Une telle forme permet souvent à l’écrivain non seulement de dépeindre la famille idéale, mais aussi de parler de sa propre famille, comme chez Boulgakov dans La Garde blanche ou dans Le Prince jaune de Barka.

Rijka s’est limité au vagabondage de l’orpheline royale, obligée de cacher ses origines au nom « de la justice supérieure ». Si Rijka écrit un récit fantasmagorique, la justice doit quand même triompher ?!

Paradoxalement, l’écrivain français, probablement malgré lui, s’est trouvé sous l’influence directe des faits. Traditionnellement, dans la littérature ukrainienne, le sujet du « petit homme » est indissolublement lié au thème de la Patrie. La vie du héros se dissout immanquablement dans la vie de la Patrie. L’élément essentiel, c’est la vie emportée par le tourbillon de la nature, mais en harmonie avec elle. Dès que l’harmonie est violée dans la nature, automatiquement, l’harmonie est violée dans la vie de l’homme. Dans le roman de V. Barka, la violation de cette harmonie est montré très nettement : quand dans la terre, où traditionnellement on semait le blé, les bolcheviques obligent les paysans à enterrer leurs voisins du même village. Ce qui se traduit par la disparition presque complète du village. Cela explique pourquoi tant de villages et de fermes ont disparu cette année-là, alors que la terre a produit une récolte sans précédent.

Rijka, curieusement, a su saisir la tendance de la littérature critique de la période des années 20 et 30, époque d’un dialogue entre la littérature de l’émigration et la littérature des temps nouveaux. Dans sa trilogie, on observe nettement l’impuissance de l’émigration, son absence de relations avec les événements en Ukraine. Son activité culturelle ne trouve pas d’écho, ni dans ses pays d’adoption, ni en Ukraine. Ainsi Olga vit à Paris, mais elle se fait du souci pour le destin du peuple resté à l’Est. Or, ses émotions n’ont plus de sens, au fond, puisque ce « peuple » de l’empire royal est déjà absent. Dans La Garde blanche de Boulgakov, on le voyait déjà avec précision, mais le roman de V. Barka s’attaque lui à l’étape suivante : la famine et ses conséquences.

Dans les romans de Boulgakov et Rijka, le théâtre occupe une place importante. C’est symbolique et symptomatique. Dans La Garde blanche, les Tourbine changent d’aspect – ils arrachent leurs épaulettes pour ne plus apparaitre comme des officiers russes. Tous les militaires de Kiev de la période 1917-1918 firent de même afin qu’on ne sache plus à quelle armée ils appartenaient. Cela n’est pas sans rappeler la farce théâtrale, avec ses changements de décor fréquents, les substitutions et les quiproquos des personnages, comme s’ils échappaient au contrôle du metteur en scène. Les officiers russes sont obligés de mettre des masques et de les porter, afin d’échapper au « nettoyage stalinien ». Le paradoxe est que pour vivre dans le pays, que l’on aime et protège, il faut porter un masque, seule condition autorisant la survie. Chez Rijka, le rôle du personnage négatif est joué notamment par une actrice de théâtre qui semble naturellement programmée pour la fourberie. Elle est l’antagoniste d’Olga, qui est candide et ouverte.

Autre sujet commun aux trois romans : l’esclavage institué par Catherine II et qui a duré jusqu’en 1864. L’esclavage reste d’actualité dans la littérature ukrainienne. Il faut se rappeller que jusqu’à Catherine II, l’Ukraine n’avait jamais connu l’esclavage. La vérité et l’iniquité, l’esclavage et la liberté, la piété et le manque de spiritualité sont des questions éternelles : quels péchés ont commis les Ukrainiens pour subir cela ? Boulgakov s’interroge : pourquoi Kiev, centre spirituel pendant des millénaires, centre de la Vieille Russie, a dû subir de tels bouleversements en 1917-1918.

Il est difficile de rapprocher ces trois romans de la Divine Comédie de Dante. Mais les personnages des trois auteurs suivent eux aussi leur chemin de croix pour parvenir à Dieu : les « tortures » purifient l’âme et permettent ainsi d’entrer au paradis. Je pense que Rijka a choisi d’écrire une trilogie pour cette raison : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Cela rejoint les textes de Dante dans la recherche de la chrétienté.

 

[1]Mikhaïl Boulgakov, La Garde blanche, Poche, 1993.

[2]Barka W,Le prince jaune / Transl. O. Jaworskyj /, Paris: Monde entier,1981.

[3] Roman Rijka, Les sept trains de l’impératrice, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2007 ; Les Champs cannibales, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2008; L’Empire des mille mots, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009.

 

Bilan d’étape (2)

Je vous l’ai déjà dit, et redit : je trouve que la vie va trop vite pour moi, surtout depuis quelques temps.

C’est pour cette raison, et dans le seul but d’essayer de m’y retrouver moi-même un peu, que j’effectue régulièrement des “bilans d’étape”. Le dernier date du mois d’avril. Près de cinq mois plus tard, j’éprouve le besoin de me poser de nouveau quelques instants, histoire de faire le point.

Je rentre tout juste, vous le savez, de mon troisième voyage en Roumanie. À l’issue de cette troisième virée, je me dois de vous le confirmer : je crains fort d’être définitivement “perdu pour la France”. Sauf pour ma chère Dordogne, et un certain coin en Bretagne qui m’est également très cher.

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© Yann Ollivier

Mais, oui, donc, je suis définitivement mordu, accro, contaminé. Ma roumanite est aiguë, et elle ne fait qu’empirer (enfin, tout est une question de point de vue, moi, je trouve qu’elle s’améliore) au fil des heures, et de mes voyages.

Reste que ces petits bilans servent surtout à vous parler de l’état d’avancement de mes travaux (j’ai la prétention de croire que si vous avez fait l’effort de venir jusque-là, c’est que ça vous intéresse).

Et de ce côté-là, ça a bougé, encore, un peu.

Tout d’abord, je suis rentré de ma vadrouille dans les Carpates avec la perspective de plus en plus précise d’une publication en roumain de La Fiancée noire, ce qui, après Tchorna naretchena en ukrainien, qui continue de faire ma fierté, donnerait Logodnica neagra, ce qui est pas mal non plus, dans le genre musicalité.

Je n’ai pas encore de date, j’attends la décision finale de mon éditeur, Bogdan Hrib, qui est aussi un ami, et un sacré auteur de polars. Mais s’il donne effectivement son feu vert au projet, je sais que je vais, une fois de plus, rester scotché au plafond pendant un petit moment (c’est que je suis un garçon émotif, voyez-vous).

Toujours sur le front roumain, aiguillonné par mes neuf jours oniriques sur place, je me suis enfin décidé à mettre le point final à la version longue de Terre promise. La genèse de l’aventure, vous l’avez suivie ici, je ne vais donc pas revenir dessus. Disons simplement que je suis encore sous le choc d’avoir bouclé ce texte, sans doute le plus personnel, le plus charnel, le plus sanglant que j’aie jamais écrit.

Qui, lui aussi, sera peut-être bientôt publié. En roumain. Là-bas. Par une amie que j’admire et respecte au plus haut point. Là, le plafond, je vais le crever.

Allons, allons, pas le temps de s’endormir ! Car avec tout ça, j’ai pris du retard sur la rédaction de la suite de la Fiancée noire, que mon éditrice et mon traducteur ukrainiens attendent. Par conséquent, une fois ce petit billet mis en ligne, je retournerai à mon métier à tisser, pour raconter la suite des exploits de la mystérieuse et terrible Telei dans les rues de Kiev en pleine révolution.

Toutefois, comme annoncé, je trouverai bien un peu de temps pour vous parler des gens merveilleux que j’ai rencontrés ou retrouvés dans ma Terre promise.

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Sur cette photo, une amie hors le temps et plusieurs nouvelles rencontres se croisent…

De celles et ceux, aussi, que je n’ai pas pu voir, mais que je reverrai sous peu, car, oui, j’y retourne bientôt.

Avant, sans doute, de vous proposer un troisième bilan d’étape.

Quand se croisent les passerelles…

200px-Bridge_in_kiev_1056-1Et les boucles, une à une, lentement, se bouclent.

Mais ce faisant, étrangement, elles donnent naissance à d’autres liens, qui partent à leur tour à l’aventure, à la recherche de leur propre boucle à boucler, dessinant ainsi, à l’infini, la folle géométrie d’une, deux, mille vies, dont la mienne, toute petite, emportée dans cette magnifique ronde des rondes.

Après deux voyages fondateurs en Roumanie, en novembre et en mars, je suis donc retourné à Kiev à la fin du mois d’avril. Pour trois jours. Et ce voyage-là, je le reconnais, je l’appréhendais. Pour deux raisons. D’une part, je redoutais ce que j’allais croiser dans le regard des Kiéviens au bout de six ans d’absence, alors que leur pays avait, entre-temps, connu les émeutes sanglantes sur Maïdan en février 2014. Puis la guerre, qui dure encore, là-bas, à l’est, où elle fait chaque jour des victimes dans l’indifférence générale de l’Occident. Et d’autre part, j’avais le curieux sentiment de recommencer à faire des infidélités à ma chère Roumanie, que j’avais délaissée pendant si longtemps (c’est un peu faux, je ne l’ai jamais abandonnée, en réalité, mais la sensation, elle, n’en était pas moins là).

Je ne pouvais davantage me tromper.

En arrivant, j’ai trouvé le soleil. J’ai trouvé des sourires et des rires à tous les coins de rue, j’ai trouvé une immense passion pour la lecture et la littérature, comme à Bucarest et à Brasov, j’ai trouvé une formidable, indomptable envie de vivre, de créer, d’avancer.

Et j’ai trouvé une passerelle.

C’était en plein salon du livre, alors que les hautes voûtes de l’Arsenal de Kiev résonnaient du tumulte de l’immense foule qui se pressait, passionnée, entre les stands des éditeurs et des libraires. Petro Tarachtchouk, mon traducteur (une personnalité hors du commun, généreuse et chaleureuse, dont je vous parlerai plus en détail dans un autre article), m’a présenté un de ses amis, lui-même traducteur et polyglotte : Serhiy Féodossiev.

S’exprimant dans un français parfait, ce dernier a voulu en savoir plus sur l’animal bizarre que je suis. Je suis moi aussi traducteur de métier, lui ai-je dit — quand je suis confronté à d’authentiques spécialistes de la profession, comme Petro et Serhiy, je m’abstiens toujours, du moins dans un premier temps, de leur avouer qu’en fait, c’est une activité que j’exècre, à part peut-être en roumain. Il a naturellement voulu savoir quelles langues je traduisais, et j’ai donc annoncé, comme à chaque fois qu’on me pose cette question : anglais (le plus souvent à peu près correctement), allemand (très mal) et roumain (avec ferveur, mais non sans difficultés).

Et là, à ma grande surprise, Serhiy m’a alors déclaré qu’il s’intéressait à la littérature roumaine, mais surtout à l’œuvre de Panaït Istrati. J’étais venu à Kiev avec un petit pincement au cœur en me disant que j’étais en train de trahir ma Terre promise au nom de mon autre Terre d’accueil, mais non, bien au contraire ! J’avais face à moi, en la personne de cet homme remarquable, le lien qui me manquait, le lien qui me rassurait : j’avais eu raison de venir à Kiev, car même là, j’avais retrouvé la Roumanie.

Le lien qui me rattache à elle est désormais si fort qu’elle est avec moi partout où je vais.

Panaït Istrati (1884-1935).

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Un auteur hors norme, Roumain d’origine grecque par son père, autodidacte de génie qui écrit en français, admirateur de Romain Rolland, qui le soutient, également en contact avec Nikos Kazantzakis, il dénonce très tôt la dictature communiste après un voyage en URSS, sans pour autant fermer les yeux sur les inégalités sociales dans son propre pays. Rejeté par tous, il meurt de phtisie à 50 ans. Son œuvre est interdite dans la France de Vichy, puis dans la Roumanie communiste. Aujourd’hui, une association française, dite des “Amis de Panaït Istrati”, s’efforce de faire connaître ses travaux. Et justement, Serhiy Féodossiev y est lié. Il a d’ailleurs publié des ouvrages en Roumanie même.

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Alors, rasséréné par cette belle rencontre, j’ai pu savourer la suite de mon séjour à Kiev, admirer les Ukrainiens s’adonnant à leur amour dévorant des livres, tout en me disant qu’ils me rappelaient là tant les Roumains.

Et aujourd’hui, je sais, pour avoir emprunté cette passerelle-là, que je ferai tout pour moi-même servir de passerelle, dans la faible mesure de mes modestes moyens, entre ma merveilleuse Terre promise et mon autre Terre d’accueil.

L’une et l’autre le méritent.

Bilan d’étape

Ouf.

Depuis quelque temps, la vie va un peu trop vite pour moi, je l’avoue. Je l’avoue, mais je ne m’en plains pas. C’est juste qu’au bout de presque sept mois d’une première course effrénée, le moment me paraît idéal pour marquer une petite pause.

Pas longtemps, juste assez pour faire le point avec vous sur le chemin parcouru et celui, forcément beaucoup plus long, qu’il reste à parcourir.

Depuis le soir du 2 octobre, où une bande de fous adorables m’a organisé un anniversaire mémorable, anniversaire qui renvoie, d’ailleurs, par , les choses se sont donc accélérées.

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Oui, même là, il est encore question de bouquins…

Depuis ce fameux soir qui m’a remis sur les rails, les idées se sont bousculées — j’en ai évoqué plusieurs ici —, les rencontres, toutes plus fabuleuses les unes que les autres, se sont multipliées, le tout ponctué par trois voyages énormes.

Un premier, d’un jour et demi, à Bucarest, dont vous savez tout l’impact qu’il a eu sur moi. Il a donné naissance à un texte que je n’avais pas vu venir, Terre promise, que certains d’entre vous ont eu la gentillesse de lire ici. Terre promise, à son tour, m’a valu de merveilleuses rencontres, et des réactions qui m’ont profondément ému, comme celle-ci, par exemple.

Un deuxième, d’une semaine, encore en Roumanie. Cette fois, après un passage-éclair à Bucarest, c’est vers les Carpates, flanc nord et sud, que je suis parti. Là encore, une succession de rencontres m’a bouleversé, la dernière, peut-être la plus belle, ayant eu lieu dans la ville de Pitesti. Mais entre-temps, j’avais entraperçu Sibiu et Brasov, en Transylvanie.

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Il ne faisait pas beau ce matin-là, mais croyez-moi, dans ma tête, c’était grand soleil.

Et un troisième, du 22 au 25 avril, à Kiev, cité dont la beauté et l’histoire sont indissociables de l’homme que je suis aujourd’hui. Là encore, le choc émotionnel ne pouvait qu’être au rendez-vous, puisque je suis parti participer au salon du livre “Knyjkovyy Arsenal”, pour le lancement de la version ukrainienne de La Fiancée noire, que j’ai également déjà présentée ici.

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Tout un monde par une fenêtre… de l’Arsenal. © Serhiy Féodossiev

Ces voyages se sont accompagnés de nouveaux projets éditoriaux, dont je vais vous toucher quelques mots, car grâce à eux, je connais désormais mes priorités, disons, “immédiates”.

La première chose que je dois maintenant terminer, c’est la rédaction des cinquante premières pages de L’Été de la Reine, puisqu’elles sont attendues par une éditrice française qui m’a séduit par son originalité, son empathie et son ouverture d’esprit (ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas prompt à distribuer ce genre de compliments au sujet des éditeurs).

Une fois cela fait, je m’attellerai au bouclage de la version longue de Terre promise, pour celle qui sera, je l’espère, ma première éditrice roumaine. Avec, peut-être une publication là-bas en novembre, pour l’édition 2016 de Gaudeamus. Après la publication en ukrainien de La Fiancée noire, ce sera un nouveau temps très très fort pour moi, je le sais déjà.

Ensuite, il sera grand temps que je m’attaque à la rédaction de la suite de la Fiancée, justement : Le Roi de soufre — Révolution. Car une autre de mes éditrices (oui, ça y est, j’entends ceux du fond qui recommencent à ricaner), la remarquable Ioulia Oliynyk, des éditions Tempora, me l’a littéralement commandée pour septembre. Donc, pour tous ceux qui se plaignent (d’ailleurs, ce sont souvent ceux du fond, hein) que je parle plus que je n’écris, il va bientôt y avoir de la lecture. Car la sortie du Roi de soufre est prévue à Kiev en février 2017, et il faut que mon cher traducteur, Petro Tarachtchouk (alors là, dans le genre rencontre formidable, ça s’est posé un peu là) ait quand même assez de temps pour en traduire les quelque 300 pages.

Quand ces trois travaux-là auront été achevés, je me mettrai sérieusement à l’œuvre sur L’ombre du Lombric pour un … éditeur (ah, vous voyez, les médisants près du radiateur, là-bas), et pas des moindres. Non, je ne parle pas en termes d’importance de sa maison, mais en termes de personnalité. Autrement dit, quelqu’un qui vaut le détour, je sais que je ne suis pas le seul à le penser.

Entre-temps, je serai retourné en Roumanie, sans doute pour une semaine vers la fin août. Pour y retrouver des âmes chères, très chères. En rencontrer de nouvelles. Et peut-être, qui sait, discuter d’une éventuelle publication de cette sacrée Fiancée en roumain.

Enfin, un autre éditeur (alors, ça vous la coupe, les rigolos…) ukrainien s’est montré très intéressé par la traduction possible de ma trilogie Olga et l’Archange, dont je vous parlerai plus en détails ailleurs dès que j’aurai le temps.

Voilà. Tout cela est déjà beaucoup, et je suis sûr que j’en ai oublié. Mais, bon, pas le temps de m’attarder, la pause est terminée.

Allez, au boulot !

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

Une chose est pour lui indissociable de sa relation à la Terre.

La souffrance.

Sans doute pas une base très positive pour établir des liens avec qui que ce soit, pays ou personne, mais c’est un fait.

Longtemps, la Terre lui a coûté plus de larmes qu’elle ne lui a apporté de joies. Et les joies qu’elle lui a apportées, elle a souvent eu tendance à les lui reprendre.

20 novembre 2015 — Hanu’ Berarilor 20 H 00

Maria est repartie, avec Ioan, me laissant seul avec le kaléidoscope brûlant de mes impressions. Il s’est encore passé trop de choses en quelques heures pour que je puisse en mesurer l’importance, même si j’en ai apprécié la moindre minute, le moindre pas sur les trottoirs de la ville, le moindre grondement du moteur d’un taxi filant sur la chaussée, le moindre éclat de voix chipé à la devanture d’un café.

Maria est repartie, et elle m’a donné ainsi un avant-goût de l’inexorable.

J’aurais voulu qu’elle reste.

Je voudrais rester.

Debout à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, j’attends. Iulia doit me rejoindre bientôt, pour m’emmener de nouveau dans la vieille ville, où nous allons retrouver des amis et dîner.

Malgré la tristesse du départ de Maria, je me régale de l’atmosphère autour de ce coin de rue. Derrière moi, dans la Casa Soare, le restaurant de l’Auberge des Brasseurs, toute une troupe a débarqué avec la ferme intention de faire la fête. Déjà, des rires fusent, de la musique retentit. D’autres Bucarestois sur leur 31 se présentent, passent sous le porche que je semble garder comme quelque cerbère, même si, en cet instant, je ne dois pas avoir l’air bien sévère, heureux que je suis de me trouver là.

Deux hommes s’engagent dans la cour, deux quinquagénaires. Ils parlent en français, mais l’un d’eux, le plus grand, est roumain. Le plus petit, le Français, considère les environs, la salle pas encore pleine où tintent les verres et résonnent les conversations, le grand chariot chargé de tonneaux qui sert de décor.

Puis il lâche, d’un ton aigre : “Oh, c’est kitsch…”

Voilà, la sentence est prononcée, le verdict sans appel. Un de mes compatriotes vient, sous mes yeux, chez moi, devant cette auberge que j’ai, moi, d’emblée trouvée si belle, de se livrer à une de nos activités favorites : le mépris.

Je ne suis même pas surpris. Je croise un Français à Bucarest, et il faut qu’il soit exactement à la hauteur de ce que j’attendais de lui. Pas bien haut, autrement dit.

Le vilain bonhomme et son escorte ressortent, semblent chercher quelque chose. Puis le Roumain m’avise, s’adresse à moi dans sa langue. Je ne lui laisse pas le temps de finir.

“En français, ce sera aussi simple,” lui dis-je avec un sourire.

Ils sont pris au dépourvu, le temps que filent quelques dixièmes de secondes, puis ils me demandent presque à l’unisson si je connais un club de jazz “dans le coin”. La réponse est évidemment non. Ils me remercient, je leur souhaite une bonne soirée sans en penser un mot, et je les regarde s’éloigner, traverser la rue en direction d’un bar qui fait l’angle d’en face, tout en me disant : “Va-t-en, petit Monsieur, va-t-en de chez moi, tu n’as rien à y faire…”

À bien y réfléchir, oui, la Terre ne l’a pas, ne l’a jamais ménagé. La Terre est belle, la Terre est exigeante, et il faut l’aimer telle qu’elle est.

Ce qu’il a toujours fait, bien sûr.

Sans vraiment la connaître, il s’en aperçoit aujourd’hui, tant d’années plus tard.

Oh, certes, il maîtrise son histoire mieux que beaucoup, au point que même les gens du pays en sont parfois étonnés. Il peut citer des chefs de guerre qui se sont dressés face aux empereurs romains, des seigneurs qui luttèrent sans merci contre tous leurs voisins et toutes ces puissances qui voulaient conquérir la terre sans l’aimer, sans la comprendre, des princes et des rebelles, des rois petits et grands, et puis des généraux aussi. Et des batailles, victoires et défaites.

Mais cela ne suffit pas.

Car la Terre n’est pas facile à aimer, elle ne se laisse pas faire. Elle n’apprécie pas toujours que l’on en sache autant sur elle. Comme la Fille des Forêts, un de ses mythes les plus anciens, elle se laisse approcher — non, elle fait mieux, elle attire, danse, séduit le voyageur qui passe et qui, épuisé d’avoir si longuement parcouru des routes sans fin, lui tend la main.

Puis elle s’enfuit. Or, les sens enflammés par sa beauté, le voyageur ne peut supporter qu’elle s’éloigne. Malgré sa fatigue, il s’élance, court, la rattrape. Cette fois, il parvient même à l’enserrer, à la prendre dans ses bras. Mieux encore, elle se blottit contre lui, lui murmure dans la magie de sa langue qu’elle est à lui désormais.

Avant, apeurée, de s’échapper à nouveau.

Et le ballet, la course reprend.

Jusqu’à ce qu’enfin, enfin elle se donne. Et dévoile alors ses crocs qu’elle plante dans sa chair pour le saigner à blanc.

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©http://romanialapas.ro/legende-maramuresene-cine-este-fata-padurii/

Telle est la légende de cette Fille des Forêts que tous autrefois (et peut-être encore un peu de nos jours) redoutaient.

Pour lui, la Terre a été comme cette Fille des Forêts. Elle est venue danser sous ses yeux, malheureux Beren à jamais prisonnier de sa Lúthien de l’Est, l’a attiré, séduit (sans grand effort, il est vrai). Puis repoussé brusquement. Et attiré encore, caressé, cajolé. Et mordu, jusqu’au sang.

Et toute sa vie, il s’est rué sur ses traces.

Et toute sa vie, il en a redemandé.

20 novembre 2015 — Strada Sepcari 21 H 00

Après cette journée riche en émotions, j’ai droit à de joyeuses retrouvailles avec certains des charmants convives du dîner de la veille. Ils sont si gentils, si attentifs, qu’ils me donnent l’impression que nous nous connaissons depuis toujours.

Assis à la plus longue table de la grande salle, nous consultons le menu, étourdissant de richesse et de variété, alors qu’arrivent déjà près de nos assiettes les incontournables petits flacons de palinca.

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Ainsi fut notre longue tablée…

Pour ce soir, mes hôtes ont choisi de me faire découvrir un restaurant au nom étrange, Lacrimi si Sfinti, Larmes et saints, tenu par un personnage hors du commun, Mircea Dinescu, poète, journaliste, gastronome et héros de la Révolution de 1989, également cofondateur de la revue satirique Academia Catavencu. Pourquoi tant de détails ? Parce que le nom de “Catavencu” vient d’une pièce de théâtre évoquée il y a peu, et ainsi, dans cette courte histoire, les boucles ne cessent-elles de se boucler.

Autour de moi, le décor est comme un résumé de toute la ville, enchevêtrement anarchique de styles, d’idées et d’intentions, mêlant objets traditionnels et œuvres modernes où même les Lego ont leur place.

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À peine engloutie notre première palinca que Iulia nous charge, les trois hommes présents à table, Alexandru, Mihai et moi, d’une mission d’importance. Nous devons filer dans une librairie acheter le tout nouveau livre publié par l’ambassadeur de Roumanie à l’Unesco. Pourquoi ? Je ne sais plus vraiment.

Même si je trouve la requête incongrue — surtout que l’alcool de prunes commençait tout juste à réveiller mon appétit assommé par la générosité de Maria au Pescarul —, j’obéis bien volontiers, tout est bon pour voir un peu plus de Bucarest.

Et puis, une librairie ouverte ? Si tard ?

Je vous l’ai dit : les Bucarestois ne dorment jamais. En tout cas, il s’en trouve toujours pour être à ce point éveillés en plein cœur de la nuit que tout est prévu pour apaiser leur soif et leur faim. Même une fringale littéraire. Ou une envie de fleurs.

Une fois dans la rue dans le sillage de mes deux accompagnateurs, je repense à ce que m’a expliqué Iulia le matin même à ce sujet. À Bucarest, on trouve toujours des fleuristes ouverts, même en pleine nuit.

“Que ce soit un amant en retard qui se hâte pour retrouver sa maîtresse, ou un mari volage qui rentre chez lui, ou pour n’importe quelle autre raison, on peut toujours trouver des fleurs à Bucarest à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, m’a-t-elle dit. Parce que les Roumains pensent qu’ils ont toujours quelque chose à se reprocher.”

Alors, même au milieu de la nuit, les fleuristes restent ouverts, car ils ont des clients.

Comme les confessionnaux.

La Terre est belle, elle est exigeante, elle est ardente maîtresse et fait couler le sang, souvent injustement.

Mais aussi, la Terre a peur.

La Terre doute. D’elle-même.

Pourtant, lui ne doute jamais, ni de ce qu’il ressent pour la Terre, ni du fait qu’elle mérite cette passion sans faille qu’il lui voue.

Même si, dans ces moments-là, la Terre, en digne domaine hanté par la Fille des Forêts, lui donne l’impression qu’en fin de compte, elle ne veut pas de lui, qu’elle ne veut pas, ne vaut pas d’être aimée.

Dans ces moments-là, il lui suffit alors de repenser à l’indifférence et l’incompréhension de son propre entourage pour se redonner courage : la Terre ne s’aime pas ? Elle a peur d’être aimée ? Tant pis, il l’aimera malgré elle.

Du reste, quand bien même il lui prendrait la lubie de faire autrement qu’il ne le pourrait pas. Car la Terre, avec tous ses défauts, ses angoisses et ses coups de griffes, la Terre fait partie intégrante de ce qu’il est devenu.

La renier parce qu’elle l’a trop souvent blessé, ce serait renier l’homme qu’il est, et ce depuis des années.

Alors, en dépit des fuites, des esquives et des morsures, il s’entête, s’obstine, ne cède pas, ne renonce pas.

De toute façon, il n’en a pas la force.

Elle est trop belle.

20 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions, pour la bonne raison que le livre n’était pas encore sorti. Mais notre expédition un peu absurde m’a permis d’entrer dans une magnifique librairie, sise dans un bâtiment ancien fraîchement retapé, qui m’a, en réduction, laissé la même impression que Gaudeamus.

Ici, et ailleurs aussi — sur notre parcours, j’en ai repéré d’autres, plus modestes que celle-ci, mais ouvertes, et fréquentées —, les Bucarestois peuvent débarquer à cette heure tardive et apaiser cette autre faim qui semble les tenailler férocement : la faim de lecture, de culture.

Et quand je dis faim… En lecture, les Roumains sont des ogres, et les Roumaines de (superbes) ogresses. Insatiables, ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, en réclament toujours plus. Quand ils discutent entre eux, il est facile de s’y perdre, même quand ils ont la gentillesse de s’exprimer en français pour qu’un handicapé du langage comme moi tente vainement de se maintenir à flot. Esprits naturellement universalistes, ils joutent et en rajoutent, jouent presque instinctivement avec les mots comme d’autres avec cartes et dés.

Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie est peuplée de vingt millions de fabuleux intellectuels. Non, il s’y trouve, comme partout, quantité d’abrutis, à tous les niveaux de la société, tant tout en bas qu’au sommet et aux divers degrés intermédiaires.

Mais leurs intellectuels ! Que l’on songe à ceux qu’ils nous ont gracieusement offerts, à Cioran, Eliade, Ionesco, pour ne citer qu’eux. Curieux de voir comme nous nous sommes gargarisés de leur capacité à rédiger leurs œuvres et à formuler leur pensée exceptionnelle dans notre langue, comme nous les avons acceptés au sein de notre culture en nous efforçant d’effacer la source même de leur génie : leur roumanité. Curieux aussi de voir comme leur contact ne nous a pas donné envie d’aller fouiner chez eux, d’aller découvrir ce pays capable d’accoucher de tels cerveaux.

Or, c’est cela qui est fascinant, ici. Des Cioran, des Eliade, des Ionesco, non dans ce qui est spécifique à leurs œuvres, mais dans leur appétit de culture, leur finesse incomparable, leur façon d’observer le monde, il y en a eu des centaines d’autres. Il y en a des centaines d’autres. Je me demande même si je n’ai pas eu la chance, l’honneur d’en croiser une ou deux.

Sortis bredouilles de cette somptueuse librairie blanche et or, nous nous hâtons dans les rues pavées du Vieux Centre. C’est que nous avons faim, enfin, eux surtout, moi, finalement, je me dis que la palinca de tout à l’heure pourrait amplement me combler.

Nous filons le long de l’alternance habituelle d’édifices joliment restaurés, de magasins de luxe flambant neuf, d’immeubles désolés dissimulés sous des bâches et des filets, et de cafés et restaurants illuminés et pleins à craquer d’où montent et s’entrechoquent rythmes modernes et mélodies folkloriques.

C’est tout juste si nous prenons le temps de faire halte devant l’ancien palais voïevodal. Il n’en reste pas grand-chose, quelques murs en ruine et un musée à côté d’une belle église de style byzantin. Mais le site a une importance capitale. Car le palais a été agrandi, embelli et aménagé par un certain Vlad III l’Empaleur. Et c’est sous son règne qu’en 1459, Bucarest a été mentionnée pour la première fois en tant que résidence du terrible prince.

Je prends quelques secondes pour soutenir le regard vide du buste de ce seigneur valaque dont j’ai toujours admiré le courage, l’énergie et la résolution, même si en nos contrées, on ne voit pas en lui le héros de la lutte d’un peuple contre un empire conquérant, mais seulement un sinistre boucher et un monstre de pacotille.

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Sous le regard de Vlad. © Sorin Tudorica

S’ils ne sont pas des monstres, Alexandru et Mihai ne sont pas non plus de pacotille, et ils ont trop faim, et soif. Aussi ne tardons-nous pas et repartons-nous en direction des Larmes et des Saints, où nous attendent Alexandra et Iulia.

En fin de compte, que lui ont apporté toutes ces années vécues loin de la Terre ?

Il est incapable d’extirper de lui ce qu’il éprouve pour le pays, pour son histoire, pour son peuple. Incapable aussi de dissocier ce qu’il ressent pour un monde à part entière de ce qu’il a ressenti et ressent pour certaines âmes qui en sont issues.

Des âmes sublimes, complexes, parfois insaisissables, comme la Terre elle-même.

Oui, que lui ont valu ces quarante ans d’un amour jamais démenti, toujours renouvelé ? D’un amour qui, en fait, va croissant au fil du temps, si bien qu’il le dépasse totalement, et qu’il ne se l’explique pas plus aujourd’hui qu’hier.

Longtemps, un grand sentiment de solitude. Plus maintenant, grâce à une succession de rencontres. Certaines ont bouleversé sa vie, deux plus que d’autres. Grâce aussi au fait qu’au fil des années, il a appris à museler son enthousiasme pour mieux faire passer à ceux qui veulent bien l’écouter ce qu’ils sont à même d’apprécier dans ce qu’il dit de la Terre.

Des blessures, aussi. Profondes. Qui ne guériront probablement jamais, parce qu’il ne veut pas qu’elles guérissent.

Parce qu’il craint qu’en guérissant, elles n’emportent avec elles une partie de ce qui le lie à la Terre.

En réalité, ce n’est pas ce lien que leur guérison menace, c’est toute son existence.

Il ne le sait pas encore, mais cette existence-là est pourtant à l’aube d’un ultime bouleversement, définitif.

Et c’est bien.

21 novembre 2015 — Strada Sepcari 00 H 15

Ah, la Feteasca neagra… Diabolique “Pucelle noire”. C’est un cépage d’ici, qui donne naissance à des vins rouges incroyablement attachants, comme celui dont ils ont joyeusement abusé parmi les larmes, les saints et les trophées en Lego.

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Un vin qui a coulé sans mesure tout au long du repas, tandis que les conversations s’animaient une fois de plus, avec Lluis le Catalan (presque) aussi roumanophile que moi, avec la petite mais impressionnante Alexandra, dont un regard a suffi à disperser un troupeau de musiciens bruyants qui tentaient de nous assourdir et de noyer nos débats dans une reprise moyennement réussie du sacro-saint Traîneau à clochette, avec Iulia, toujours bouillonnante d’énergie, et mes camarades de retour de notre vaine quête, Alexandru et Mihai.

En fin de soirée, nous avons été rejoints par une palanquée de journalistes italiens. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas, mais je ne leur ai guère accordé plus d’un regard ce soir-là, pris que j’étais par ma discussion foisonnante avec Lluis et Alexandra.

Je ne suis pas certain d’avoir compris pourquoi ils étaient là, mais je crois bien que c’était lié à Gaudeamus. Preuve, douloureuse, que nos voisins du Sud s’intéressent plus que nous à nos lointains petits cousins de l’Est, eux qui, pourtant, nous aiment tant.

La cuisine de Mircea Dinescu a tenté de me faire passer de vie à trépas, et bien faillir réussir. Non en m’empoisonnant — tout était absolument délicieux —, mais en me gavant de mets irrésistibles jusqu’au point de non-retour.

Personnellement, j’ai craqué pour une pastrama de berbecut, de la viande de bélier fumée et salée, accompagnée de l’inévitable (heureusement) mamaliga.

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Un fier bélier dont je suis quand même venu à bout. © Alexandra Spanu

Avec quelques flacons de palinca supplémentaires, et bien plus de verres de la terrible et entêtante pucelle.

Puis, le temps nous filant entre les doigts, nous sommes rentrés à l’hôtel. Les adieux ont commencé, à Mihai, d’abord, à Lluis et Alexandra, ensuite, des adieux que je ne peux supporter que parce que je leur ordonne d’être des au revoir.

Encore quelques pas, encore quelques mètres, et j’aurai regagné l’Auberge des Brasseurs. Pour une nuit courte, très courte.

Dans la septième et dernière partie, je m’engage sur le chemin du retour et y laisse forcément quelques plumes :

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

Terre promise (5)

 

Un pêcheur au Pescarul

Une lettre perdue. C’est avec ces trois mots qu’il a vraiment rencontré, pour la première fois, la culture du pays. Et pour tout dire, il s’y est alors un peu (beaucoup) noyé. Le malheureux en était encore à sa première année d’études, maîtrisait fièrement la conjugaison des verbes être et avoir au présent de l’indicatif, et un peu à l’imparfait aussi.

Puis la Lettre lui était tombée dessus.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 13 H 30

Tout va trop vite pour moi, c’est une constante de cet aller-retour complètement fou à Bucarest. Tout va trop vite pour moi, et je suis ravi de me laisser emporter par le tourbillon.

Le déjeuner a été rapidement avalé en compagnie de l’inénarrable Bogdan Hrib, au cours duquel nous avons parlé (en français, bien sûr) romans policiers, meurtres en série et festival itinérant en engloutissant une délicieuse ciorba de burta (soupe de tripes) accompagnée d’un piment rouge et arrosée d’une grande bière fraîche.

Puis je me suis retrouvé embarqué en direction de ce qui est, en réalité, le but de notre voyage : la Foire internationale Gaudeamus, autrement dit, le salon du livre de Bucarest.

Guidé par Bogdan qui avance d’un pas pressé tout en réglant les derniers détails des arrivages de ses cartons de livres, nous nous sommes engouffrés par l’une des entrées de service d’un immense ovni, une structure titanesque de plus datant de l’époque communiste, qui sert désormais de théâtre à cette foire dont la richesse m’a tout simplement coupé le souffle.

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Ils se sont posés à Bucarest il y a des années, et ils n’en sont jamais repartis. Je les comprends.

À peine arrivés au stand des éditions Tritonic, nous perdons Bogdan de vue — l’affaire de ses cartons manquants a besoin de toute son attention, et du reste, nous avons rendez-vous ailleurs, là où doit avoir lieu, dans une heure environ, le lancement de notre recueil d’essais.

Je suis ébahi, le mot est faible. Je n’aime guère les manifestations de ce genre, du moins en France. Ces empilements de livres condamnés à l’anonymat par leur trop grand nombre, cette sensation, gênante, de visiter une sorte d’élevage d’auteurs en batterie, tous là à caqueter, cancaner, jabot gonflé, plumet en bataille, dressés sur leurs ergots, certains prêts à tout pour attirer l’attention du passant. Je ne m’y suis jamais senti à ma place. Ni supérieur, ni inférieur, juste pas à ma place. Peut-être est-ce dû au fait que je ne connais pas assez de gens dans le milieu de l’édition ? J’estime pourtant en connaître bien assez.

Des amis écrivains — j’ai pu les voir à l’œuvre — s’y meuvent comme des poissons dans l’eau, sans pour autant se compromettre. Ils sont sincères dans leur passion pour ces événements. Je les admire. Personnellement, je finis la plupart du temps, les rares fois où j’y viens, par bouder dans mon coin pendant des heures, assis à faire mon ronchon derrière la forteresse que je me suis constituée à l’aide de mes propres ouvrages.

À Gaudeamus, c’est tout autre chose que je ressens. Évidemment. Je suis surtout impressionné par l’ambition de la foire, ses dimensions. Quelques chiffres, de l’édition 2015, vont me permettre de mieux l’illustrer. On a, cette année, recensé 125 000 visiteurs. Je veux bien le croire, l’intérieur de l’ovni était bondé alors que nous n’étions que le vendredi en début d’après-midi. Je n’ose imaginer ce qu’a dû être le lendemain. En comparaison, le Salon du livre de Paris a attiré 180 000 personnes. Sachant qu’il y a à peu près trois fois plus de Français que de Roumains…

Certes, on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, mais ce que je vois ne fera que se confirmer au fil de la journée et jusque dans la soirée : les Roumains aiment les livres, ils aiment écrire, et lire.

Égaré sous le dôme du Pavillon central, je suis mes gentils guides, qui me déposent à l’angle d’un escalier, alors qu’autour de moi, hommes et femmes de tous âges et de toutes origines vont et viennent, virevoltent d’un stand à l’autre.

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Dans le ventre de l’ovni…

Un peu inquiet, je me dis que, isolé dans cette foule, je suis encore trop voyant et que je ne vais pas tarder à me faire alpaguer par quelqu’un qui va me demander son chemin, voire chercher à engager la conversation, ce qui me mettrait forcément dans l’embarras avec mon roumain qui sort à peine de son sarcophage et auquel on n’a même pas encore retiré ses bandelettes.

Ça ne rate pas. Une petite jeune fille charmante s’approche, elle distribue des tracts publicitaires. Elle m’en tend un et attaque son boniment — adorable, bien sûr, puisqu’en roumain (je suis tout sauf impartial). Elle me vante les mérites du best-seller de l’année, best-seller de production locale, sorte de mélange, selon l’argumentaire, de Dan Brown et d’Umberto Eco. Ce n’est pas que ce genre d’ouvrage, surtout écrit par un auteur d’ici, ne m’intéresse pas, mais j’ai soudain très envie de prendre mes jambes à mon cou, ou de me fondre habilement dans la moquette rouge. Pour me défendre de la demoiselle, je lui déclare : “Je suis Français, je ne parle pas roumain.” En roumain, ce qui peut toujours prêter à confusion. Ouvrant de grands yeux, elle s’excuse de ne pas pouvoir s’exprimer en français, et finalement, c’est elle qui bat en retraite.

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Gaudeamus, ou la grande foire roumaine de la littérature, sur trois niveaux.

Les yeux éclaboussés par la lueur aveuglante des spots et le spectacle bariolé des milliers de couvertures qui montent à l’assaut de mon entendement, les tympans harcelés par mille et mille voix bavardant avec aisance dans ma langue d’adoption qui m’échappe toujours, je décide que le moment est venu de me replier en direction du lieu de notre conférence de lancement.

Et puis, moi aussi, j’ai rendez-vous.

Une lettre perdue. C’était le nom de la pièce de théâtre, et du traquenard incroyable dans lequel il s’était délibérément laissé entraîner. En fait, les traquenards, il a tendance à plutôt aimer s’y faire prendre, c’est presque une habitude chez lui.

Sa première compagne lui avait proposé de venir y assister. C’était une représentation exceptionnelle, unique, qui avait lieu à l’Odéon, un soir de fin d’automne. Jouée par une troupe de là-bas. Dans la langue.

Il avait bien objecté qu’il risquait fort de ne rien comprendre du tout, il n’avait pas résisté longtemps. Pour elle, mais pas seulement. Sa curiosité envers le pays lui faisait oser tous les paris.

Et c’était ainsi qu’il l’avait rejointe à l’entrée du théâtre, petit étudiant mal fagoté, environné de belles dames et beaux messieurs, tous d’importants piliers de la diaspora parisienne, dont le père était un porte-étendard connu et reconnu.

D’ailleurs, dès qu’il l’avise, le voilà, le père, qui fend la foule, lui tend la main, le présente à une demi-douzaine de personnes qui le saluent d’un air grave, lui, cet étrange animal de foire qui, si jeune et si français, prétend vouloir se rapprocher d’eux.

Le père, tornade humaine, l’emmène sans lui demander son avis un peu plus au cœur de la foule. Il faut faire vite, il n’a pas de place, mais “tout est arrangé, tout est arrangé !” et soudain, le voilà face à une dame très digne, toute petite, d’un âge qu’il ne parvient pas à établir. Dans le flot de paroles du père, il repère le mot “princesse” et comprend qu’elle lui donne sa place, qu’elle va se débrouiller, qu’il n’y a pas de problème.

La petite dame si digne a un gentil sourire et le regarde en hochant la tête. Sa première compagne, elle, est hilare, ravie de son coup. Dans le genre traquenard, celui-ci se pose un peu là.

La sonnerie retentit, il ne se souvient plus trop comment, mais il finit par repérer sa place, s’assied au milieu de spectateurs qui se connaissent tous, se parlent, s’interpellent. Dans la langue.

Ce qui lui suffit à être heureux, même s’il ne comprend rien.

20 novembre 2015 — Romexpo, Pavillon central 14 H 25

Maria est là ! C’est peut-être idiot, et pourtant, j’ai le cœur qui bat, et les larmes ne sont pas bien loin.

Il me faut une fraction de seconde pour me reprendre, mais quand même, Maria est là. Maria, c’est mon rendez-vous. Mère d’une merveilleuse amie qui vit en France et m’a tant appris, elle-même est auteur, poète et éditrice, membre de la rédaction de la revue culturelle Curtea de la Arges.

Nous ne nous sommes croisés que deux fois auparavant, mais dès que j’ai su que j’allais (enfin) venir, je l’ai prévenue. Elle m’a répondu qu’elle serait là. L’attendant près du site de notre conférence, je suis resté de longues, trop longues minutes sans la voir. Étant parti sans vraiment m’informer, je n’avais pas saisi que le lancement de notre recueil aurait lieu dans le cadre de Gaudeamus, et que Maria, avec sa maison d’édition Zodia Fecioarei, ferait partie des quelque 300 exposants venus de toute la Roumanie pour prendre part à la fête.

Malgré son programme chargé, elle a trouvé le temps de venir assister à la présentation de notre Dialogul Religiilor. Et je suis ému, très ému qu’elle soit là, je suis comme ça.

Le lancement débute, immanquablement, par un petit traquenard de plus : j’entends les organisateurs discuter entre eux et déclarer que c’est moi qui parlerais le premier. Idéal pour me mettre à l’aise.

Peu importe, je me jette à l’eau, bredouille deux phrases en roumain qui font sourire le public, puis continue en français, explique en quelques mots pourquoi j’ai accepté de participer à ce recueil, je prends un air docte, fais ce que l’on attend d’un journaliste français venu à Bucarest pour parler du livre dont il est un des coauteurs. La réalité, s’ils la connaissaient, peut-être la trouveraient-ils un peu étrange : bien que le sujet, le dialogue entre les religions dans l’Europe unie, soit aux antipodes de ce qui m’intéresse, j’ai dit oui tout de suite quand on m’a demandé d’y contribuer. Contribuer à un recueil publié en roumain en Roumanie ? Vous croyez vraiment que j’allais dire non ?

Et dire que, quand j’en avais rédigé les premières lignes, j’étais à mille lieues d’imaginer que ces quelques mots seraient à l’origine de ce voyage que j’avais tant rêvé d’accomplir.

Il suit la pièce comme dans un brouillard, voit les acteurs et actrices s’agiter sur scène. Il a lu le synopsis, bien sûr, sait de quoi il retourne, qu’il s’agit d’un des grands classiques du théâtre du pays, une comédie satirique datant de 1884, sur la vie politique du temps où le pays était un royaume.

Scrisoarea

Un classique du théâtre roumain, signé Ion Luca Caragiale.

Il est absolument, irrémédiablement perdu. Quelques situations comiques lui permettent de rire à l’unisson du public, mais le reste du temps, il les entend s’esclaffer sans véritablement savoir pourquoi.

Et en même temps, quelle expérience, quelle immersion totale.

Vient la fin, le dernier acte (il y en a quatre). Avec, sur scène, un orchestre qui entonne la célèbre chanson, le Traîneau à clochette (ce qui est un anachronisme, mais il n’a pas les moyens de s’en douter alors).

La mélodie le transporte, surtout qu’il la reconnaît. Il l’a déjà entendue, en fond, un soir, à la télévision, alors qu’une camarade du feu follet évoluait, enchaînant sauts carpés et arabesques, sur un vilain tapis. Et les boucles déjà, se bouclent.

Assommé, il sort, plus tout à fait sûr de savoir qui il est, et se fait presque aussitôt harponner par sa première compagne, impatiente de le retrouver.

“Alors, lui demande-t-elle, ses grands yeux fauves luisant de malice, ça t’a plu ?

— Oui…

— Tu as compris quelque chose ?

— Non.”

Elle rit, et son sourire, à lui, remonte jusqu’à ses oreilles.

20 novembre 2015 — Bulevardul Nicolae Balcescu 17 H 00

Depuis une heure déjà, nous avons quitté Gaudeamus. Maria a eu l’extrême gentillesse de fermer son stand pour, en compagnie de son imprimeur, Ioan, m’emmener voir une partie de Bucarest qui m’a échappé jusque-là et qui lui tient particulièrement à cœur. La Place de l’Université et, autour d’elle, tous les bâtiments des diverses facultés, y compris celle où elle a fait ses études.

Une fois encore, je suis submergé par le flot d’images et d’informations. C’est ici qu’en 1990, étudiants et professeurs se sont soulevés contre le premier gouvernement post-communiste, qui comptait tranquillement se partager les dépouilles du domaine du dictateur tout en prétendant se comporter en démocratie pour amuser la galerie occidentale.

La jeunesse et les intellectuels avaient sur la question un autre avis, goûtant à peine à la liberté depuis quelques mois, depuis la chute du régime sinistre qui avait étouffé et affamé le pays pendant tant d’années.

Alors, les diadoques rouges avaient choisi d’employer la manière forte. Mais n’ayant pas confiance dans l’armée, ni même dans la police, ils avaient provoqué les répugnantes “minériades”, et fait déferler sur les jeunes et moins jeunes désarmés des hordes de mineurs, fidèles suppôts du pouvoir, armés de manches de pioche et dotés de pouvoir de police.

L’affaire avait été sanglante, faisant des morts et des blessés, et avait permis aux héritiers du communisme de paralyser durablement toute évolution politique. Mais pas le désir de liberté et la volonté de voir le pays changer.

Aujourd’hui, des monuments qui rappellent cette triste période se dressent devant le Théâtre national, juste en face de la Fontaine de l’Université, qui sert elle aussi de mémorial moderne, douloureusement récent, en hommage aux victimes de l’incendie de la boîte de nuit Colectiv. Un drame qui a fait descendre les Bucarestois dans la rue, vingt-cinq ans après les minériades, pour protester, encore, contre l’incurie et le cynisme des dirigeants. La Roumanie ne cesse de se débattre dans les difficultés, même si la vie y est un peu moins dure qu’avant. Les Roumains sont exaspérés, fatigués. Mais en même temps si pleins de vie, d’énergie, d’envie.

Maria et Ioan me racontent tout ça, mêlant à leur récit leurs propres souvenirs, parsemés d’anecdotes de leur présent. La tête débordant comme toujours d’images et de sons, je savoure l’instant, marchant à leurs côtés le long du boulevard Nicolae Balcescu, car Maria veut me montrer un de ses lieux mythiques dans la capitale.

Son restaurant préféré.

Soit, dis-je, avec plaisir. Mais Maria ne compte pas seulement me le “montrer”, elle veut également me le faire visiter. Je devine ce qui se profile, lui signale qu’à 20 heures, je dois retrouver mes autres guides pour dîner. Ce n’est rien, me répond-elle, amusée, vous n’aurez qu’à faire deux repas !

Et ainsi me fait-elle entrer dans le Pescarul, le “pêcheur”, établissement qui existait déjà du temps du communisme, et où elle vient chaque fois qu’elle passe à Bucarest — car elle habite plus au nord, à Pitesti, presque au pied des Carpates. L’atmosphère est chaleureuse, les murs décorés de peintures et d’objets liés à la pêche, filets, cannes, gaules, et Maria y semble effectivement comme chez elle.

Je ne résiste que mollement alors qu’elle commande deux assiettes de fromage, de tarama et de poisson fumé, avec une bouteille de vin rouge, à la fois sec et fruité.

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Oui, un (délicieux) traquenard de plus.

Dehors, la nuit est tombée, et tout en écoutant mes hôtes, Maria en français, Ioan en roumain, je suis des yeux les lumières rouges et dorées du trafic sur le boulevard. Bucarest vibre déjà de sa vie nocturne dont le pouls m’échauffe le sang.

Je sais que dans peu de temps, il me faudra rejoindre mon Auberge des Brasseurs, pour y souffler un peu avant mon troisième repas de la journée. Et qu’il faudra alors que je fasse mes adieux à Ioan. Et à Maria.

Mais pas encore. Pas maintenant.

Dans la sixième partie, je ne peux toujours pas échapper à l’amour des Roumains pour les livres, et pour la bonne chère :

Terre promise (6)

De fleurs et de libraires

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