L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Le voyage du lieutenant Jouk (4)

 

DEUX POSSIBILITÉS — À BORD DU RIOURIK — UN RUSSE À SAINTE-HÉLÈNE

D’envoûtement il n’y eut guère, du moins pas avant que j’eusse atteint le but de notre voyage. Car je suis affligé d’un trait de caractère que j’ai, je crois, déjà évoqué, et qui aura hélas ! toute son importance par la suite : la mer s’accommode mal de ma présence sur son dos.

À l’origine, allez savoir pourquoi, mon père souhaitait me voir entrer dans la Marine Impériale. Peut-être s’agissait-il de la carrière dont il aurait rêvé pour lui-même, mais dont il avait dû se détourner pour devenir officier dans les dragons ? Peut-être souffrait-il de la même tare que moi, bien qu’il ne me l’eût évidemment jamais avoué ? Il est aujourd’hui trop tard pour l’interroger à ce sujet, il nous a quittés il y a si longtemps déjà. Toujours est-il qu’avant d’être placé dans une école de cadets à Moscou, mon impitoyable géniteur avait donc tenté de m’inscrire à l’École navale de Saint-Pétersbourg. Je ne m’y maintins que le temps de me couvrir de ridicule. Avant même d’avoir mis le pied sur quelque bateau que ce soit, il était clair que je ne comprenais rien aux choses de la mer. Et mon premier contact avec le dandinement nauséeux d’une barcasse suffit à convaincre mes instructeurs que j’étais assurément promis à un brillant avenir, ailleurs cependant qu’en présence de tout ce qui portait voiles et gréements. D’où mon entrée dans l’infanterie et les mésaventures militaires qui s’ensuivirent, lesquelles ne sont néanmoins plus le propos de ce récit.

Or, à l’époque de mon départ pour la Russie d’Amérique, il était presque impossible de ne pas, à un moment ou un autre, croiser le chemin d’un navire. À cette seule perspective, je me sentais déjà malade, mais il était trop tard, j’avais accepté l’offre de Bodroff et ne pouvais plus reculer.

Du moins le croyais-je. Tout bien réfléchi, je me dis que j’aurais aussi pu revenir sur mon acceptation de la veille. Je serais allé à Iekaterinoslav, y aurais récolté l’argent que je lui aurais donné. Le soir même, nous aurions mangé et bu plus que de raison, surtout lui, pour célébrer l’événement. Et le lendemain, je l’aurais vu disparaître au bout de mon allée de bouleaux, sans doute pour ne plus jamais le revoir. Mais alors, peut-être ne serais-je pas là pour vous raconter tout cela, car à force de moisir gentiment à l’ombre de ma saulaie, peut-être me serais-je fondu plus tôt que je n’en aurais eu envie dans son humus, donnant au moins au corps médical la satisfaction de ne s’être point trompé sur mon état, et aux Français celle de m’avoir quand même tué, avec quelques années de retardement, je le concède. Mon voyage a changé bien des choses, ouvert tant d’autres portes que parfois, je me dis que je suis bien mort à l’ombre d’un saule, il y a plus de trente ans, et que tout le reste n’a été que le rêve d’un défunt attendant poliment la Résurrection.

Rêve ou réalité, il me faut donc vous conter ce qui m’est arrivé.

Pour rallier Kodiak, notre première véritable étape en Alaska, il y avait, m’avait expliqué mon cousin, deux possibilités : l’une présentait l’indéniable avantage de me tenir le plus souvent possible éloigné de toute forme de houle. Il s’agissait de quitter la Petite Russie par Kharkoff, puis de se rendre jusqu’à Vladivostok (pour y prendre malgré tout un bateau) par voie de terre en traversant l’ensemble de la Sibérie. Seul inconvénient, en partant maintenant, c’est-à-dire en avril, nous ne parviendrions au grand port d’Extrême-Orient qu’en octobre, ce qui excluait que l’on puisse espérer atteindre Kodiak par la mer du fait de la présence de glaces flottantes qui rendaient aléatoire tout projet de traversée. Nous serions alors contraints de remonter jusqu’au nord du Kamtchatka, où il nous faudrait louer un équipage de chiens et des guides. Recette idéale pour finir perdus sur la banquise.

L’autre possibilité — que Bodroff préférait, soudain pressé de laisser derrière lui Vodiannoié — me donnait des sueurs froides. Car en dehors du premier tronçon de notre voyage, je serais condamné le reste du temps à vivre, ou plutôt tenter de survivre, sur des navires.

En partant dans les prochains jours, il nous faudrait remonter par Kieff jusqu’à Saint-Pétersbourg et Kronshtadt, où nous embarquerions pour un voyage de près de quatre mois qui nous permettrait d’arriver directement à Kodiak en septembre, bien avant les très grands froids qui rendaient toute navigation impossible. Une formidable traversée, qui nous entraînerait de la Baltique à l’Atlantique Sud en passant par la Manche et au large de la France, de l’Espagne, puis de l’Afrique. Ensuite, nous contournerions l’Amérique du Sud par le redoutable Cap Horn, et nous engouffrerions ensuite dans l’immense et sauvage Pacifique, si mal nommé, qui nous secouerait furieusement, à quelques rares escales près, jusqu’à ce que nous arrivions à bon port.

Face à cet incontestable gain de temps et d’énergie, je ne pus que me rendre à l’évidence, la mort dans l’âme. Il me faudrait donc passer plusieurs mois de ma vie sur cette surface mouvante et traîtresse qui n’avait apparemment de cesse de me faire rendre tripes et boyaux. Je me voyais déjà terminant mon odyssée, une main décharnée agrippée au bastingage de quelque méchante frégate au nom prédestiné tel Tempête ou Ouragan, vidé de tout sauf de mon fidèle poumon troué.

Démoralisé et épuisé avant même d’être parti, je regrettai amèrement ma folle décision, prise pour le souvenir absurde d’une danseuse onirique. Je ne sais si je suis seul dans ce cas — on entend si souvent parler d’aventuriers qui se lancent au péril de leur vie sur des routes inexplorées avec guère plus qu’un couteau et un sourire en guise d’équipement. Quand il est question de voyage, les gens ont toujours cet air enthousiaste, impatient, que je trouve personnellement inquiétant, voire dangereux. Qu’ont-ils donc tous à aimer bouger ? Moi, quand il me faut accepter de quitter ma tanière, je n’en dors plus. Le ventre noué, je perds l’appétit, ne parviens plus à penser à autre chose qu’au moment où je vais me retrouver emporté vers l’inconnu, même si l’inconnu en question n’est rien de plus que le domaine de mon irritant beau-frère, à Moscou. Je crains de laisser mes affaires derrière moi, redoute ce que je vais trouver à l’autre bout de mon périple, et plus encore ce que je retrouverai à mon retour, courrier empilé au fil des semaines et des mois — car c’est comme si tous vos correspondants, vos obligés et vos créanciers n’avaient attendu que votre départ pour requérir d’urgence votre présence —, bisbilles mesquines du personnel qui a lui aussi profité de votre absence pour entreprendre de régler des comptes d’une férocité dont vous n’aviez pas idée, voisins qui se sont appropriés telle ou telle infime parcelle de votre verger ou de vos champs en se disant que vous n’y verriez que du feu quand vous rentreriez. Oui, d’ordinaire, je n’aime pas les voyages. Vous pouvez alors imaginer quelle était ma fébrilité tout en préparant les bagages qui devaient m’accompagner tout autour de la terre, jusqu’à l’autre bout du monde, un bout du monde que je n’étais même pas sûr d’avoir envie de voir.

 

Nous ne quittâmes finalement Vodiannoié que le douze avril au matin, en l’an mille huit cent vingt-sept, et je n’y revins que beaucoup, beaucoup plus tard.

Après avoir été menés en calèche par Orekh jusqu’à Iekaterinoslav, nous y prîmes une malle à destination de Kiev. Sur la route cahoteuse qui remontait le cours large et puissant du Dniepr, je passai le plus clair de mon temps à somnoler. Mieux valait cela, car dès que j’étais éveillé, je regrettais, et regrettais encore ma décision, sans pouvoir m’arracher au charme vénéneux de cet apitoiement sur ma triste condition. Et puis, quand je dormais, ou prétendais dormir, je n’avais pas à supporter la joie de plus en plus manifeste de mon cousin, que chaque pas, chaque tour de roue, rapprochait un peu plus de son cher paradis au-delà de ces maudites mers.

À l’étape de Kieff, nous séjournâmes dans un excellent établissement dans le quartier du Podol, au pied des falaises de la ville, où est juché un chapelet de magnifiques monastères. Mais nous ne nous attardâmes pas. Nous devions arriver le plus vite possible à Saint-Pétersbourg, afin d’avoir le temps de trouver des places à bord d’un vaisseau en partance pour Kodiak. Ils étaient rares, il ne fallait donc pas les rater. Le surlendemain, nous étions déjà dans une autre malle qui filait vers le Nord. Quelques jours plus tard, je fis de moroses adieux à ma chère Petite Russie, pris désormais entre le désir d’y retourner bien vite et celui de la fuir encore plus vite, car entre-temps, je n’en doutais pas, Orekh avait dû juger bon d’avertir les miens de ma décision. Si je ne voulais finir lamentablement intercepté dans ma tentative tardive d’aventure par une sœur au comble de la colère, mieux valait effectivement ne plus musarder en route, à mon grand dam.

Ainsi, au bout d’un mois de voyage autant sans anicroche que peut l’être un voyage sur terre, nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg, bruyante et splendide capitale de l’Empire.

Mon cousin n’avait pas l’intention de goûter aux curiosités et aux plaisirs, pourtant nombreux, de la cité du tsar Pierre, et pour une fois, j’étais au moins aussi pressé que lui. Au fil de notre parcours routier entre Kieff et la Baltique, le spectre d’une irruption de ma famille dans mes plans maladroits avait pris de terribles proportions, si bien que je ne savais plus si j’avais l’estomac tourné à l’idée de prendre le bateau ou par peur de devoir rendre des comptes. En réalité, je n’avais pas lieu de m’en faire. Les documents que j’emportais avec moi portaient sur une somme qui, de fait, m’appartenait. J’étais certes affaibli, mais néanmoins majeur, et reconnu comme tel par tout mon entourage, aussi désespéré fût-il par mon comportement et mon incompétence. Malgré tout, je voyais fort bien ma sœur, bouillonnant de rage à la lecture du courrier d’Orekh, se hâter de me rejoindre à Saint-Pétersbourg afin de me ramener à la raison. D’autant plus que le vieux majordome n’avait probablement pas manqué de signaler que c’était avec un Bodroff que j’étais parti, un de ces infâmes coquins issus de cette branche de la famille dont nous évitions de parler. Bref, je pouvais entendre mon aînée s’emporter à mon encontre, disant qu’il était bien de moi de ne jamais rien faire des années durant, puis, sous le coup de quelque naïve impulsion, de risquer de compromettre ma fortune avec ce qui n’était à ses yeux qu’un escroc atavique.

Terré dans une hostellerie près du port, croyant reconnaître dans les piaillements des mouettes les cris vengeurs des miens, je passai encore quelques vilaines journées. Jusqu’à ce que mon cousin tambourine fièrement à la porte de ma chambre pour m’annoncer qu’il avait trouvé de quoi nous emporter loin de ces rives.

Et, trois jours après notre entrée à Saint-Pétersbourg, nous embarquâmes à bord d’un sloop armé par la Marine impériale, le Riourik, vétéran des traversées de l’Atlantique et du Pacifique.

Riourik, me répétais-je pour me rassurer, ce n’était pas là un nom de catastrophe. Pas un Typhon, pas un Maelström. Je ne m’en méfiais pas moins, non sans raison. Car Riourik avait été le nom d’un prince varègue, un de ces barbares sanguinaires descendus dans la Russie d’antan à bord de sinistres embarcations ornées de têtes de dragon. Un assassin nordique qui avait supplanté les antiques dynasties slaves qui avaient régné jusque-là en les passant au fil de l’épée. Un pillard dont nos empereurs s’enorgueillissaient d’être les descendants, ce qui ne devait être qu’un reflet très incertain de la réalité.

Quand je le vis, amarré à son quai, l’air patelin, je faillis me laisser prendre à son jeu de grand fauve en bois. Mais à peine eus-je posé le pied sur son pont que je sus qu’il me prenait en grippe, et j’éprouvai aussitôt pour cette brute des mers tout en mâts et voiles la plus profonde répugnance.

 

Le soir même, ayant pris à notre bord une dizaine de passagers supplémentaires, nous levâmes l’ancre, mettant définitivement assez de volumes d’eau salée entre mes proches et moi pour qu’au moins, je n’aie plus rien à craindre de ce côté-là.

Je ne sais si la Sibérie m’eut paru aussi ennuyeuse. Pour être honnête, je dois même reconnaître que certaines de nos étapes m’intéressèrent grandement. Mais entre chacune d’entre elles, il fallait remonter sur cette sale bête de Riourik et de nouveau endurer la torture d’un estomac supportant mal ces lois physiques différentes qui régissent le monde marin.

La proue effilée et avide du sloop fendait les flots, accumulant les milles dans son sillage écumant. Au début, en Baltique, tant que le temps le permettait, je restais dehors, sur le pont. Me tenant fermement agrippé à la lisse, je pouvais alors avoir l’illusion qu’en fin de compte, ce n’était pas une si grande épreuve de voyager par la mer. Le visage giflé par le vent et les embruns, je sentais mon poumon et demi se remplir d’un air tonique, vivifiant. De plus, je m’aperçus qu’en fixant mon attention sur un point très loin à l’horizon, je pouvais petit à petit me détacher de la mouvance traîtresse des vagues. Mais dès qu’un grain s’annonçait, ou que venait la nuit, il fallait que je me résigne à regagner les entrailles du monstre. Et là, l’horreur commençait. Cloîtré sur ma couchette après avoir rendu le peu que j’avais pris et plus encore, avec l’impression que mon cœur était remonté dans mon crâne pour se ficher quelque part derrière mes yeux et mes sinus, où il se mettait alors à battre avec fureur, je n’étais même plus capable de compter les heures qui semblaient d’ailleurs mettre un point d’honneur à durer chacune au moins un jour, chaque jour durant un mois, et ainsi de suite. À ce rythme-là, croyez-moi, il est facile d’avoir rapidement la sensation d’être un grand vieillard.

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Et là, l’horreur commençait.

Plus je m’étiolais, et plus Bodroff embellissait. L’air salin avait accentué son teint de cuivre chaud, et il semblait aussi à l’aise sur le plancher tanguant de notre cabine que quand il devisait sur le pont avec le capitaine. Il ne manquait pas un repas : petit-déjeuner, déjeuner, souper, tout y passait, et il s’ingéniait, le diable, à me les narrer par le menu quand il me rejoignait, ce qui ne faisait qu’accroître mon tourment. Il se lia bien vite avec la plupart des autres passagers, dont un seul, un jeune géographe de l’Académie impériale, eut la solidaire décence de rester cloué au lit comme moi. Tous les autres, y compris l’épouse d’un officier en poste à la Nouvelle-Arkhangelsk et sa fille de quinze ans, paraissaient être nés sur mer. Parmi les voyageurs se trouvaient pourtant quelques individualités passionnantes, dont une au moins serait appelée à jouer un rôle dans ce qui allait suivre. Tous m’avaient été présentés dès le premier jour, mais comme, dès la nuit suivante, j’avais succombé au malaise, et que je n’avais plus dès lors effectué que de fugaces apparitions, surtout au début du voyage, il m’aurait été aisé de les oublier ou de croire qu’ils n’avaient tous fait partie que du vaste cauchemar dont je me trouvais prisonnier. Fort heureusement, mon cher cousin qui, lui, les croisait régulièrement, ne cessait de me parler, de me vanter leurs mérites, et de me rapporter leurs exploits nautiques. À mes yeux, le seul fait qu’ils n’étaient pas malades était déjà une prouesse.

En dehors du géographe, dont je ne retins pas le nom, et Bodroff non plus, puisque le malheureux jeune homme fut lui aussi durablement piégé dans sa cabine, il y avait donc Madame la Capitaine Lavrentiéva et sa charmante fille Zinaïda. Charmante à en croire mon cousin, et je me souviens qu’en dépit de mon martyre, je n’avais pas trop aimé ce que j’avais cru lire dans son regard d’homme mûr quand il avait mentionné la beauté de la jeune fille. Ce n’était là qu’un premier indice sur un pan déplaisant de la personnalité de Pavel Artémovitch que j’allais peu à peu découvrir. En dehors de ces deux femmes, les seules à bord, le Riourik avait accueilli dans ses flancs un certain Piotr Efrémovitch Saltanine, historiographe, poète et dramaturge de renom. Un monsieur très digne, toujours selon Bodroff, et un véritable puits de science, intarissable tant sur la faune et la flore que sur les peuplades qui nous attendaient à notre arrivée. Il avait reçu une commission impériale le chargeant de dresser le catalogue des peuples de nos possessions en Amérique, disait-il. À cela s’ajoutait un trio de robustes marchands de Petite Russie, Kostiouk, Khvostenko et Podgoretz, qui tous espéraient profiter de la manne américaine et développer leurs activités dans le commerce des peaux de loutres de mer. Avec ces trois-là, mon cousin avait noué des liens de commensaux, car ils se tenaient apparemment au moins aussi bien que lui à table, tous s’activant désormais à faire subir aux réserves du capitaine ce que Bodroff à lui seul avait infligé aux miennes. Venaient ensuite deux scientifiques distingués, un savant polonais du nom de Tadeusz Lechowsky, personnage entre deux âges qui assurait, quand l’inépuisable Saltanine voulait bien se taire, qu’il ne partait en Alaska que pour y étudier de plus près une espèce particulière de saumon, et un mathématicien prussien, Konrad von Dahlehoffen, qui était si taciturne que personne ne savait exactement pourquoi il se rendait à Kodiak. Et enfin, Stépan Stépanovitch Marloff, un « collègue » de mon cousin, sur lequel il n’était d’ailleurs jamais avare de compliments, un Russe installé depuis déjà plus de vingt ans en Amérique, où il tenait une affaire florissante dont les ramifications s’étendaient, me souffla Bodroff, admiratif, jusqu’à la Chine. L’homme était austère et peu disert, et c’est sans doute pour cela, outre ses accointances avec la branche qui l’attirait tant, qu’il était à ce point apprécié de mon épuisant compagnon de voyage.

Ce cortège haut en couleurs me suivit donc tout du long, mais à l’exception d’un seul, cela n’a pas grande importance, comme vous l’allez voir.

 

Un mois après avoir fait nos adieux à la Russie d’Europe, nous fîmes halte à Madère, île sans aucun doute charmante, mais que mes intestins rétifs m’empêchèrent de visiter. Moins de trois semaines plus tard, après une courte escale dans les îles du Cap-Vert et une cérémonie d’un ridicule fascinant pour marquer notre passage de « la Ligne », nous mouillions au large de Sainte-Hélène. Cette fois, j’étais bien décidé à ne pas me laisser vaincre par les remous. Je tenais à descendre à terre. Après tout, n’était-ce pas sur cet îlot perdu en plein Atlantique Sud que dormait de son dernier sommeil celui qui avait fait trembler toute l’Europe et qui m’avait valu quelques ennuis de santé ? Je nous devais bien ça, à lui, à moi et à mon poumon.

À son arrivée, notre navire dut faire connaître les raisons de sa présence, ainsi que sa nationalité. Pour cela, le capitaine fit mettre la chaloupe à l’eau avec à son bord une modeste délégation, chargée d’expliquer au gouverneur britannique le but de notre halte. Quoi que longuette, l’affaire est des plus banales, et il est rare qu’un vaisseau se voie refuser l’accès à la rade, surtout quand il arbore le pavillon d’un allié des monarques anglais. Une fois obtenu l’accord des autorités, l’île nous le fit savoir par un signal. Le capitaine, en réponse, ordonna que soit tiré un coup de canon, auquel répliqua la puissante batterie de Ladder Hill, et l’écho de la salve se réverbéra sur les hauteurs environnantes.

Après cette prestigieuse entrée en matière, le Riourik jeta l’ancre à moins de trois encablures de la rade, laissant derrière lui une grosse balise qui se dandinait en tintant au gré des flots.

Un peu ragaillardi à la perspective de l’escapade que je projetais, je me trouvai, au petit matin, sur le pont, me saisissant aussitôt de la lisse de mes deux mains encore tremblantes. J’humai l’air, vif et salin et, pour la première fois depuis que j’avais embarqué sur le dos du monstre, j’appréciai l’écho berçant du ressac. Je sentais bien que sous mes pieds, le bateau n’avait qu’une envie, s’était de se mettre à danser plus vigoureusement, afin de m’expédier derechef dans ma cabine, mais je tins bon.

Je le reconnais, l’île en elle-même me fit forte impression ; elle était digne du rôle de tombeau impérial qu’elle jouait depuis six ans déjà. Ses hautes falaises brunes et ocrées, qui plongent abruptement dans une mer d’un gris acier, ressemblent aux contreforts de quelque forteresse interdite, balayée par les alizés qui ne cessent de faire danser la cime émeraude des arbres recouvrant ses vallées et collines. En émane la solennité d’un mausolée, un immense mausolée naturel, assez somptueux pour enserrer dans ses replis la dépouille d’un empereur, assez inaccessible pour dissimuler à la vue de tous, amis et ennemis, le mémorial d’un tyran déchu.

Je ne tardai pas à être rejoint par quelques-uns de ces gens mystérieux que je ne connaissais en fin de compte que par les récits de mon cousin. Ne m’ayant pour ainsi dire jamais vu, eux aussi semblaient fort curieux à mon égard. Le premier à m’aborder fut un grand homme sec affublé d’un énorme nez droit servant de monture à des besicles légèrement fumées, derrière lesquelles il contemplait le monde d’un regard perpétuellement las et méprisant sous des paupières lourdes. J’étais en présence de l’imposant et docte professeur Saltanine, celui que Saint-Pétersbourg avait dépêché en Amérique russe pour y cataloguer tous nos sauvages bons ou mauvais. Le bonhomme, je m’en rendis bien vite compte, était fort déplaisant, et il eut tôt fait de m’assommer par son discours pesant et pompeux. Laissant mes yeux vagabonder sur les hauteurs de l’île, j’eus une pensée émue pour tous ces malheureux indigènes qui, en dépit de la présence des trappeurs, fourreurs, soldats et marins de Son Impériale Majesté, avaient encore jusqu’à présent échappé au pire fléau qui faisait route vers leurs rivages : le professeur Saltanine.

Je fus sauvé de son emprise hypnotique par l’arrivée des trois marchands de Petite Russie, qui conversaient dans leur dialecte chaleureux et ponctué d’éclats de rire. À leur seule vue, le visage maigre du professeur se rembrunit et son long nez parut piquer vers le bas comme le rostre de quelque antique navire en perdition. Les trois hommes eurent l’exquise politesse de passer au russe pour s’entretenir avec moi, et j’appris ainsi qu’eux aussi comptaient descendre à terre, pour se dégourdir les jambes en poussant jusqu’à la tombe du défunt Empereur. Tous étaient à peu près du même âge que moi, et avaient fait la guerre dans l’infanterie. L’un d’eux, même, Podgoretz, je crois, portait à la nuque une hideuse estafilade, marque laissée là par la latte trop entreprenante d’un cuirassier français. Le brave avait bien failli y perdre la tête, et n’avait dû la vie qu’à l’épaisseur de son col et au fait que le cavalier ne l’avait atteint que de la pointe de sa lame.

Ayant fait la connaissance de ces sympathiques compagnons de voyage, je me pris à regretter les faiblesses de mon estomac, car il m’aurait été plaisant de deviser avec eux pendant la traversée de nos exploits rêvés ou avérés dans cette furieuse empoignade qui avait agité l’Europe quelques années plus tôt.

Nous souhaitions tous quatre profiter de notre séjour pour aller rendre visite à celui auquel nous devions qui un poumon en berne, qui une nuque balafrée, qui encore le mauvais souvenir de trop de proches à jamais perdus.

Tandis que l’équipage du Riourik mettait la chaloupe à l’eau, je remarquai, vers la poupe, mon cher cousin Bodroff en grande discussion avec un escogriffe de taille moyenne, vêtu d’un pardessus quelconque, le cheveu morne et plaqué en arrière, les joues barrées de maigres favoris, et qui jetait d’incessants coups d’œil autour de lui, comme s’il se sentait épié. J’en déduisis qu’il devait s’agir du fameux Stépan Stépanovitch Marloff, sur lequel mon cousin ne tarissait pas d’éloges. Je ne voyais d’ailleurs pas pourquoi, à en juger par l’aspect à la fois falot et sournois du personnage. Mais je fus détourné de mon observation du duo par mes nouveaux amis petits-russiens qui, avec force bourrades et coups de coude, m’indiquèrent que le moment était venu d’embarquer pour la rive.

 

Je passerai pudiquement sur l’embarras dans lequel je parvins à me mettre quand il s’agit pour nous de quitter le bord du Riourik pour descendre jusqu’à une barcasse qui nous attendait en ballottant contre la coque. Disons simplement que je ne suis pas plus doué pour jouer les singes avec une échelle de corde que pour supporter la plus infime houle, et que je n’évitai l’humiliation suprême d’un bain forcé que grâce aux bras vigoureux du brave trio de marchands, qui se précipitèrent pour me rattraper alors que j’entamai une chute tête la première, un de mes pieds restant emberlificoté dans les échelons tressés.

Quant à la chaloupe du sloop, elle m’appréciait à peu près autant que son maître, mais elle me déposa sans trop se faire prier dans ce qui tenait lieu de rade à la misérable bourgade de Jamestown.

Sainte-Hélène, je vous l’ai dit, est un site d’une majestueuse beauté. Jamestown tranche avec cette noblesse sauvage. Disons qu’il s’agit d’une rue, qui monte vers l’intérieur des terres, flanquée de part et d’autre des demeures plus ou moins riantes des officiers et fonctionnaires de sa britannique Majesté. Un peu partout se dressent des fortifications qui datent du temps où nos amis anglais craignaient que des Français mal intentionnés ne viennent tenter de délivrer leur encombrant pensionnaire. Jamestown se résume en fait à une sorte de coupure habitée fendant net une vallée encaissée qui descend vers l’océan. L’insupportable Saltanine qui, décidément, savait tout, nous asséna, tandis que nous étions accueillis sur la jetée par des représentants de la capitainerie, que du temps de son premier voyage dans ces parages, la ville avait alors été plus rieuse. « D’une blancheur immaculée ! » répéta-t-il à plusieurs reprises avant de se lancer dans un long descriptif des divers points fortifiés de la rade et de ses alentours, qu’il semblait connaître par cœur.

Mes compagnons petits-russiens et moi ne nous souciâmes même pas de cacher notre joie quand les jeunes officiers anglais, tout sourire, nous emmenèrent vers le centre de la bourgade, laissant derrière nous Saltanine pérorer devant un auditoire médusé composé de deux gaillards de la jetée, des trois hommes armant la chaloupe, et de Bodroff et Marloff, qui n’avaient pu s’extirper à temps du piège.

Nous fûmes reçus par le maire, le gouverneur ayant lui d’autres chats à fouetter. Après un déjeuner charmant au cours duquel nous devisâmes des temps troublés qu’avait connus l’Europe plus d’une décennie plus tôt, j’obtins des indications susceptibles de satisfaire ma curiosité. À près de cinq verstes de là en remontant la vallée vers l’intérieur se trouvait la tombe de Napoléon. La plupart des visiteurs ne manquaient pas d’y faire un détours et je comptais bien ne pas déroger à cette tradition. Comme nous ne devions repartir que le surlendemain, mes compagnons et moi nous arrangeâmes avec le maire, que cela ne surprenait pas, pour préparer notre petite balade dans les sous-bois vallonnés de Sainte-Hélène. Marloff et mon cher cousin, eux, manifestaient une impatience grandissante. La quête du souvenir bonapartiste n’était apparemment pas au nombre de leurs amusements et ils semblaient plus à l’aise quand l’infâme Riourik se dandinait sur les flots que quand il fallait se montrer agréable avec nos hôtes britanniques.

Le lendemain, donc, une petite troupe se mit en marche, guidée très aimablement par le maire en personne. En dehors de mes compagnons et moi, le professeur Saltanine crut bon de nous accompagner, ainsi qu’un officier du Riourik qui, en son temps, avait lui aussi combattu les Français. Marloff décréta que la promenade n’avait aucun attrait et qu’il préférait rester en ville. Mon cousin s’empressa de se joindre à lui. Son attitude me surprit un peu, lui qui avait paru si intéressé quand je lui avais narré par le menu quelques-unes de mes péripéties tout au long de la guerre. Mais, soit, il en est ainsi des hommes d’affaires : leurs soucis les rongent au point de leur faire oublier jusqu’à l’air qu’ils respirent.

N’étant pas de ceux-là, je goûtai pleinement notre plaisante escapade. Marcher entre les arbres et arpenter les hautes collines de l’île me réconcilia avec mon équilibre et mon estomac. Quant à mon poumon amoindri, il se montra tout aussi satisfait du changement de régime. J’attaquai par conséquent avec un bel appétit le déjeuner que nous avaient préparé les gens de Longwood House, la demeure de planteur où Napoléon avait fini ses jours, usé par la maladie et ses querelles incessantes avec le gouverneur Hudson Lowe. De là, après avoir contemplé les traits émaciés du masque mortuaire de l’Usurpateur, nous nous rendîmes à travers les bois jusqu’à l’emplacement de la tombe de l’Empereur déchu. Voir ainsi le visage même de celui qui nous avait tous tant fait courir une dizaine d’années plus tôt n’eut pas sur moi l’effet que j’escomptais. Ce n’était qu’une copie, comme ne put s’abstenir de nous le narrer Saltanine, dont on aurait presque pu croire qu’il avait été présent ce jour de mai de l’an mille huit cent vingt-et-un où l’empereur était passé de vie à trépas. La facture même du masque aurait été, ajouta l’importun, la source d’une vive querelle entre la veuve d’un maréchal français dont le nom m’échappe et le médecin anglais qui avait présidé à l’autopsie. Et pendant que le professeur continuait d’assommer l’entourage de ses commentaires, je ne pus que me dire que, finalement, à en juger par sa mine défaite, même le cadavre d’un despote impérial qui avait fait trembler tout un continent n’avait rien que de très humain. Un peu déçu — mais après tout, que m’étais-je attendu à trouver ? —, c’est sans regret que je suivis le groupe quand nous abandonnâmes Longwood House pour les bois.

Nous pénétrâmes dans un enchevêtrement de vallons blottis au pied de ce que les gens d’ici appellent le Mont de Halley, du nom de l’astronome qui donna son nom à la célèbre comète. Une fois encore, alors que nous en approchions et que nous nous émerveillions de la diversité des plantes, fleurs et fougères qui nous entouraient, l’intarissable Saltanine se crut obligé de nous révéler qu’encore tout jeune — il n’aurait été âgé que d’une vingtaine d’années —, l’astronome Edmund Haley serait venu sur l’île afin d’y cataloguer les astres de l’Hémisphère Sud.

Pour notre malheur, il y avait toujours quelque innocent pour commettre l’erreur de poser une question, que ce fût sur une hauteur, un bosquet, ou quelque oiseau traversant paisiblement le ciel. Et c’était aussitôt l’occasion, pour l’éreintant personnage, de monopoliser la parole. Jamais à court de salive, il était en outre d’une redoutable endurance, et aussi ardues qu’aient pu être les pentes que nous gravissions, elles ne suffisaient jamais à le réduire au silence.

Enfin, nous atteignîmes le but de notre charmante aventure, le Val des Géraniums, qui semble se trouver comme à la confluence de ces petites vallées qui s’entrecroisent à l’ombre du mont. Là, bien à l’abri sous les feuillages éternellement en berne de plusieurs saules pleureurs, Bonaparte reposait. Des sentinelles anglaises montaient la garde autour de ce curieux endroit, leurs tuniques rouges se détachant comme d’énormes coquelicots sur la verdure environnante. Les soldats nous gratifièrent de regards un peu las. Sans doute ne devaient-ils guère apprécier d’être de faction près de cette morne tombe, pas plus qu’ils ne devaient approuver l’idée que nous puissions venir jusqu’ici les déranger dans le seul but de satisfaire notre curiosité.

« Le Napoléon qui est aujourd’hui populaire est celui de la légende, non celui de l’histoire, » déclarait le comte Rostopchine deux ans après la disparition du Corse. Je ne sais si Son Excellence est jamais venue jusqu’à Sainte-Hélène, mais une fois en présence de la tombe, on n’y voit en effet plus grand-chose de légendaire. Le lieu a été choisi, dit-on, par Napoléon lui-même. On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés, avec pour tout ornement une petite dalle recouverte en partie de terre et ceinte d’une simple grille en fer forgé.

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On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés…

Debout face à la pierre vide de toute inscription, je n’éprouvai pas, cette fois, ce sentiment de déception qui avait été le mien à la vue du masque mortuaire. Profitant du fait que, pendant quelques instants, Saltanine était occupé à débattre avec le maire de la raison pour laquelle le gouverneur, six ans plus tard, maintenait des hommes de garde sur place, je pus m’abîmer dans mes réflexions. Et je compris que cette tombe sans ornement était comme la dernière page, une lourde page de pierre, certes, qui refermait le livre de cette époque, tant pour l’empereur, qui dormait à tout jamais juste en dessous, que pour moi, qui n’avait été qu’un minuscule officier dans la myriade de guerriers qu’il avait affrontés. C’était fini, pour lui comme pour moi. Mais avec une notable différence ; contrairement à lui, j’étais encore en vie.

Ayant ainsi clos ce tome-là de mon existence, j’étais prêt à attaquer le suivant. Un tome dont je ne savais nullement où il me mènerait. Si j’avais su ce qu’il me réservait, c’est avec encore plus d’enthousiasme que je l’aurais attaqué.

Nous étant dûment recueillis, impressionnés par le dépouillement de la sépulture, nous repartîmes et regagnâmes Jamestown dans la soirée, où je retrouvais mon cousin passablement éméché après avoir trop fréquenté les rares estaminets du port avec son excellent ami Marloff, lequel, même ivre, avait l’air maussade. Tous deux avaient apparemment conclu quelque belle affaire, entre eux ou avec des gens du cru, et avaient fêté l’événement comme il convenait, mais je n’en sus pas plus. À peine remontés à bord du Riourik, je sentis mes intestins s’évertuer à inventer de nouveaux pas de danse. Quant à Bodroff, dès que nous fûmes dans notre cabine, il s’écroula sur sa couchette tout habillé et ronfla vigoureusement.

Aux premières heures du matin suivant, je replongeais dans mon cauchemar maritime.

Dans le chapitre V, notre héros franchit le Cap, à plus d’un titre.

Terre promise (2)

D’une auberge à l’autre

Le hasard joue un grand rôle dans sa relation au pays. Sauf que le hasard, ça se provoque. Et qu’en fin de compte, quand on se retourne, vingt ou trente ans plus tard, on se dit qu’il n’y a jamais eu de hasard, que tout semble avoir été écrit, prédestiné.

Certains n’aiment pas ça. Lui, ça le motive.

19 novembre 2015 — Bucarest-Otopeni 20 H 30

Ça y est. J’y suis. Après des contrôles passés sans dommages, un accueil aussi poli que possible quand on a pour métier de porter l’uniforme et de filtrer jour après jour des milliers d’inconnus qui vont et viennent d’un monde à l’autre.

Ensuite, les grands halls de l’aéroport, où tout est écrit en roumain. Les membres du personnel, qui discutent comme si de rien n’était, qui ne savent pas que je suis là, pourquoi le sauraient-il ? Pour eux, ce n’est rien, un étranger de passage de plus. Ils ne peuvent pas se douter que le simple fait de les entendre me comble de joie. Et mon sourire s’élargit encore. À ce rythme-là — et je ne suis même pas encore vraiment arrivé —, ce cher sourire va faire tout le tour de mon crâne, dont la partie supérieure va finir par se détacher, et tomber. Ou s’envoler. Béate.

Me voilà dehors. Aussitôt, je sens que mes yeux passent dans un mode différent de celui qui est le leur au quotidien, même si je suis de toute façon d’un naturel assez observateur. Là, ils se muent en ogres et dévorent tout ce qui les entoure. Je n’en rate pas une miette. La forme des poubelles, le virage de la chaussée qui mène au trottoir où nous attendons, la livrée des taxis qui font la queue, jusqu’à leurs noms. Mon nez aussi se met de la partie, il respire, sent cet air nouveau, doux et frais en ce début de soirée. Mes oreilles sont déjà au travail depuis l’avion. Elles transmettent des messages dans cette langue que mon cerveau a l’impression de comprendre alors qu’en réalité, il n’en identifie que des fragments épars.

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Les coléoptères bucarestois signés Dacia.

Ma bouche, elle, se tait. Elle a déjà balbutié quelques “bonsoirs”, quelques “mercis”, mais pour l’instant, elle ne s’estime pas à la hauteur. Du reste, je n’ai rien à dire, et tout à regarder, à écouter.

Assis à côté du chauffeur, je contemple mon environnement alors que nous quittons l’aéroport. Cette étape-là de mon voyage est terminée.

La langue, il l’a apprise. Grâce au hasard, justement. Un hasard qui, alors qu’il faisait ses études (de traduction, un métier dont il ne s’est jamais senti proche et auquel il ne comprend finalement pas grand-chose), lui a fait rencontrer une jeune femme adorable, pétillante, et dont le père était de là-bas.

Cette année-là, il a repéré son nom sur la liste des étudiants qui faisaient partie de son groupe. Un nom vilainement francisé avec une terminaison en “–esco”, comme c’était l’habitude, pour éviter que ces idiots de Français ne ricanent sur une finale en “cu”. Incroyable ! Si incroyable que, lui qui d’ordinaire est plutôt réservé, voire timide, s’est lancé et risqué à lui adresser la parole, pour lui dire qu’il a toujours été attiré par ce pays dont elle est à moitié originaire.

Surprise — le mot est faible —, elle l’a invité à prendre un café, lui a annoncé que son père était, un hasard de plus, responsable du département de la langue du pays à l’université, et lui a proposé de suivre des cours. L’occasion pour elle, a-t-elle ajouté, de s’y “remettre”. Heureux, il a accepté. Et ils sont devenus amis. Lui en est tombé irrémédiablement amoureux, mais leur histoire, longue, belle et complexe, n’a pas sa place ici, même si elle a été pour lui fondatrice.

28 avril 2009

Un lieu magique, parce que l’Histoire, de temps en temps, aime bien faire semblant de se répéter.

Et c’est ainsi qu’il a pris des cours, s’est frotté à la grammaire, a adoré les sons, adoré aussi rencontrer d’autres gens venus du pays, découvert poésie, littérature et musique.

Jamais il ne s’était senti aussi à l’aise, ni aussi passionné par l’apprentissage d’une langue, malgré toutes ses difficultés, malgré la folie de ses sept groupes de conjugaison, cette façon si ardue de construire les relatives. Il était fait pour elle, elle était faite pour lui.

On peut mettre ça sur le compte de l’enthousiasme de la jeunesse, mais il n’avait pas tout à fait tort.

19 novembre 2015 — Sur la route 21 H

Le premier télescopage me prend au dépourvu sur le chemin qui nous mène de l’aéroport à Bucarest. Dans la nuit, alors que filent autour de nous des nuées de petits taxis Dacia, de vieilles camionnettes bringuebalantes et des berlines et 4×4 rutilants, les noms de ces multinationales désormais partout inévitables scintillent de tous leurs feux au sommet d’entrepôts et d’immeubles. Au loin, j’aperçois un supermarché français, puis un géant suédois du meuble, et soudain, sur ma droite, une station-service. Russe.

Il n’y a pas de meilleur moyen de comprendre que je me trouve au carrefour exact entre nord et sud, est et ouest, ce que tout ce que je vais voir dans les heures et la journée qui suivent ne fera que confirmer.

La Roumanie est à la croisée des chemins, elle le sait, elle en est fière, à juste titre, car c’est bien ce qui lui confère cette identité si particulière, cette identité qui me fascine, m’obsède.

Tandis que la radio du taxi égrène, d’une voix de femme mécanique et atone, des noms de rues et des numéros, je commence à me dire que je ne vais peut-être pas avoir assez d’yeux pour tout voir et tout enregistrer.

Sur les côtés de la route, les grandes structures commerciales, forcément toujours hideuses, cèdent peu à peu du terrain alors que l’on se rapproche de l’objectif, Bucarest. Dans l’obscurité, je rate sans doute des choses, tout va trop vite. Voilà, sur la droite encore, de hauts édifices construits dans un style que je n’ai encore jamais vu ailleurs. Mes compagnons de voyage me parlent de musées, de ministères, de sièges de partis. Je les entends – surtout que, gentiment, c’est en français qu’ils s’adressent à moi —, mais je ne suis pas sûr de les comprendre, de faire le lien entre ce que je vois et ce qu’ils me disent.

Je le ferai plus tard. Pour l’heure, je suis trop occupé à me remplir de cette lueur crue et orangée qui, chaque nuit, illumine toutes les grandes villes du monde, de ces silhouettes de monuments et de bâtiments que je devine, de ces rues qui s’enfoncent vers d’autres quartiers, d’autres vies, et dont je sais déjà que je n’aurai pas le temps de les parcourir, de ces immenses panneaux publicitaires, partout, qui vantent des produits d’ici, qui m’attirent, et d’ailleurs, qui m’ennuient.

Ma tête devient comme la Roumanie, un carrefour d’influences, d’images, de couleurs, de bruits, pas encore de saveurs et d’odeurs, mais bientôt, bientôt.

Je suis complètement perdu, et aux anges.

Quand leurs études ont pris fin, elles ont emporté avec elles leur histoire d’amour, ce qui n’a rien de très original, c’est assez souvent le cas.

Elle est partie, le laissant seul avec son envie de continuer à découvrir son pays. Sa passion, cependant, ne se démentira pas.

Il ne va plus à l’université, il n’a plus le temps, se ment-il. Mais il s’efforce de lire tout ce qui lui tombe sous la main afin de rester en contact avec la langue. À Paris, vers le milieu des années Quatre-vingt, ce n’est pas tellement plus facile qu’en province un peu plus tôt.

Qu’importe. Il ne lâchera pas.

Il a même failli poser une première fois le pied sur la terre. Il faisait alors son service militaire dans la marine, et s’est retrouvé embarqué dans une mission absurde où il était censé jouer les espions, prendre des photos dans un grand port. La raison dudit voyage ne lui plaisait guère, mais la destination, en revanche…

Sur le moment, pourtant, curieusement, il n’y a pas cru. Et il a bien fait. Jamais il n’a atteint son but, suite à un cafouillage administratif entre chancelleries et autres ministères. Le navire sur lequel il se trouvait a dû piteusement rebrousser chemin, le déposant sur une île en Méditerranée avant d’aller faire des ronds dans l’eau au large d’une éternelle zone de crise.

Il est rentré, à la fois triste et soulagé, car les conditions n’auraient pas été idéales pour une première prise de contact.

Les années passent, apportant avec elles d’autres rencontres, des rencontres qui l’emmènent plus loin, plus à l’Est. Il lui faut se familiariser avec d’autres langues, qu’il aime aussi, d’autres cultures, d’autres histoires, qu’il fait siennes avec une même ferveur.

Extérieurement, on peut croire qu’il s’est résigné. Son lien au pays n’aura, finalement, été qu’un amour de jeunesse.

Non, son lien au pays est l’amour de sa vie.

19 novembre 2015 — Strada Poenaru Bordea 21 H 30

Mes hôtes ont tout prévu, ils me gâtent, me pourrissent. Et pour me loger pendant les deux nuits qui viennent, ils m’ont choisi une auberge. Quand on sait ce que le concept d’auberge représente pour moi.

Le taxi est déjà reparti quand nous pénétrons dans la cour de la magnifique Auberge des Brasseurs, Hanu’ berarilor. Et je fais un pas de plus vers la roumanité, un grand pas pour moi, un pas sans intérêt pour l’humanité, ce qui ne me dérange guère.

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Où passer la nuit, sinon dans une auberge de conte de fées ?

À notre entrée, alors que nous récupérons nos clés à la réception, une fête bat son plein dans une des grandes salles du rez-de-chaussée. Chanteuse et musiciens s’agitent et s’époumonent, on ne s’entend plus. J’imagine sans peine ce que des visiteurs parisiens penseraient sur le champ : kitsch (j’y reviendrai), folklo, attrape-touristes. Oui, bien sûr. Et alors ? Du reste, l’attraction n’est peut-être pas destinée à des étrangers, mais plutôt à quelque famille aisée qui vient fêter là bruyamment un moment important.

Pour moi, ce choc tonitruant avec ce côté clinquant, tapageur de Bucarest ne fait que contribuer un peu plus à mon immersion.

Un petit ascenseur nous mène à l’étage, et très vite, le tintamarre festif s’estompe. Une fois dans ma chambre, ils ne sont plus qu’une rumeur, qui ne me déplaît pas, se mêlant au grondement lointain du trafic sur le Splaiul Independentei, les deux grands axes éternellement fréquentés qui longent la Dîmbovita, la rivière de la capitale. Des sirènes d’ambulances ululent.

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La Dîmbovita by night, presque transformée en canal par un dictateur…

Assis sur mon lit, j’essaie de “décompresser”, car je sais que je ne suis qu’au début de mes aventures. Le programme qui m’attend est chargé, très chargé. Alors, je regarde la télévision.

Le zapping, baguette magique du voyageur qui veut mieux s’imprégner de l’ailleurs où il vient d’atterrir. Les chaînes roumaines ne valent pas mieux que les autres, bien sûr, mais je m’en moque, j’ai pour elles une bienveillance, une tolérance que n’ont pas les intellectuels roumains — je les approuve —, pas plus que je n’en ai, en France, pour le piètre spectacle que nous offre la plupart du temps le petit écran. Ici, elles ont l’avantage de parler roumain, ce qui me confirme à quel point je suis dépassé, à quel point la langue que je maîtrise à peine est livresque, une langue de musée, de contes populaires, d’exploits guerriers, de voïvodes en colère, de cavaliers sacrifiés et de soldats partis mourir dans des batailles qui n’étaient pas les leurs.

Les émissions braillardes et les publicités crétines de ces heures de grande écoute achèvent de me convaincre : je ne comprends pas le roumain, et je le parle encore moins.

Ce qui ne me déprime pas le moins du monde, au contraire.

Il me faudra du temps, c’est tout. Cette fois, je n’en ai pas. Mais une prochaine fois, sans doute.

Je me lève, nous avons rendez-vous. Dans une autre auberge, encore plus fantasmagorique que celle où je loge.

Et je m’aperçois que j’ai faim.

Mes réflexions et mes ébahissements se poursuivent dans la troisième partie :

Terre promise (3)

Deux monstres dans la nuit

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