L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Tag: monstres

La Diatonie maladive (1)

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Un TGV file en direction du sud-est, vers Valence.

À son bord, un personnage que certaines et certains d’entre-vous connaissent bien, puisqu’il s’agit d’Yves Figuier, détective privé de son état [1].

Il est loin d’avoir atteint sa destination. Une fois arrivé à la gare de Valence-TGV, il devra prendre une navette qui, après une heure de route, le déposera devant la mairie d’Enzèches, chef-lieu de canton du célèbre Val d’Enzèches.

Il y est attendu par un vieux camarade, le commissaire Morvandec, patron de la police de ce gros bourg d’une vingtaine de milliers d’habitants, réputé pour la beauté de ses panoramas touristiques, sa gastronomie (comme la célèbre “fillette d’Enzèches”, une saucisse sèche, ou encore la garrotée, ou potée enzéchoise) et son industrie gantière.

Réputé aussi pour son calme, théoriquement. Sauf que là, la paisible cité bourgeoise sise sur les rives de l’Alaune vient de vivre de terribles journées. En effet, un jeune ingénieur lyonnais de 27 ans, Thierry Filioux, y a été retrouvé mort, gisant dans les fourrés du Parc Mesnard, un bel espace vert situé en plein centre-ville.

Filioux a été violenté et massacré dans des conditions abominables.

Il n’a pas fallu longtemps à la police de la région pour identifier le suspect, tant ce dernier n’avait pris aucune précaution. Très vite, elle a interpellé un certain Julien Dérimet, déjà connu des services de police pour vagabondage, menus larcins et attentat à la pudeur.

Au bout de dix heures de garde-à-vue, Dérimet a tout avoué. L’enquête a donc officiellement pris fin, l’assassin attend maintenant de passer devant les juges, l’affaire est réglée.

Mais pas pour Morvandec. Les enquêteurs départementaux repartis, il s’est retrouvé seul dans son modeste commissariat. Seul avec ses questions, auxquelles ses collègues n’ont prêté aucune attention.

Car, quand Dérimet est passé aux aveux, il a également donné la raison de son crime : s’il a tué Filioux, a-t-il affirmé, c’était “à cause de la musique”. Morvandec a bien essayé d’en savoir plus, mais la machine judiciaire était déjà marche, elle avait un coupable, des aveux, des preuves solides, pourquoi traîner davantage. Tout ce que le commissaire d’Enzêches a pu glaner, ce sont les noms de deux œuvres, dont il s’est aussitôt demandé comment un paumé comme Dérimet pouvait en avoir entendu parler, et même prétendre que ces morceaux résonnaient “dans sa tête”, au point de le pousser à massacrer un jeune homme de passage.

Hamadryas 38 et Chants de colère et de métal. Deux cantates étranges, composées par un auteur méconnu du grand public, Louis-Félicien Borand.

Dérimet étant derrière les barreaux, l’affaire était résolue, Morvandec n’avait plus aucune raison de continuer à s’y intéresser. Mais cette histoire de musique l’a perturbé. Il s’est d’abord contenté de chercher le nom de Borand sur Google, est tombé sur la page Wikipédia qui lui est consacrée, et en a déduit qu’il était tout à fait anormal que Dérimet ait pu citer ces deux œuvres.

Il s’est alors tourné vers la seule personne qui, parmi ses amis, s’y connaissait suffisamment en musique classique pour l’éclairer : Yves Figuier, détective privé en cessation d’activités, replié en Bretagne. Qui, stimulé par l’énigme du lien entre Borand et Dérimet, a accepté de sortir de sa retraite.

D’où sa présence à bord du TGV qui file vers Valence…

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Dans un prochain billet, je vous en dirai plus sur l’étonnante carrière de Louis-Félicien Borand, compositeur né à Bourges en 1910, mort à Paris en 1957.

 

[1] Pour celles et ceux qui ne connaissent pas ce cher Figuier, je renouvelle mon offre, déjà formulée dans un billet précédent : si vous voulez en savoir plus sur les aventures de Figuier et de son associé Robert Trombonard, je tiens à votre disposition, sous forme de fichiers Word, les deux premiers tomes de leurs enquêtes. Contactez-moi ici, ou en message privé sur Facebook, et je me ferai une joie de vous les envoyer.

Le raconteur raconté

Étrange. Et beau.

Ce sont les deux premiers mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai lu ce que vous allez lire aussi, je l’espère.

Étrange, en effet. Étrange de se savoir ainsi analysé, décortiqué, dévoilé.

Et en même temps si beau, car Elle a tout compris, et je ne sais pas ce qui est le plus beau. Le fait qu’Elle ait tout compris, le fait qu’on soit amis, ou le fait qu’on soit amis depuis si peu de temps et qu’elle ait déjà si parfaitement compris ce que je tente de raconter.

Elle ?

Oui, Elle. Croisée au détour d’un hasard, par une belle journée d’été, magique, dans la charmante et attachante ville de Târgu-Mures. Elle n’aurait pas dû être là, m’a-t-elle avoué plus tard. Ce qui ne m’a même pas étonné

Nous sommes devenus amis. Elle s’appelle Anca, et sa force, son courage et son intelligence me stupéfient. Quand nous nous sommes revus, par une grise journée de fin d’automne, dans l’étonnante et lointaine cité de Târgu-Mures, nous avons eu le sentiment qu’en réalité, nous nous connaissions depuis des siècles, des millénaires, et plus encore.

Anca enseigne (magnifiquement) le français à l’université. Anca est également spécialiste de littérature fantastique. Mais surtout, Anca est mon amie.

Et voici ce qu’elle a écrit sur un de mes romans.

Anca est mon amie, et j’ai beaucoup de chance.

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Il a beau faire, Anca n’a pas peur de lui…

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Pour ceux qui n’arriveraient pas à télécharger le texte ci-dessus, le voici, en direct :

Étranges univers, inquiétantes entités

dans La Fiancée noire de Raymond Clarinard

Anca Murar

Abstract

In a changing Ukraine, captain Kalenko has the task to solve the mystery of a horrible crime. But it takes only a slightly imperceptible phase shift to make our hero cross an invisible frontier and to suddenly find himself in a parallel universe with indefinite traits, yet able to reveal the flaws of a society on the edge of losing its values and expose the profound social inadequacies. Kalenko wanders through these parallel worlds built on coordinates taken both from his oniric experiences and prosaic routine, in search of a fragile balance able to make some sense of a deceiving reality. Thus, the police investigation is constantly doubled by the initiatic journey of the hero and the reader, once entered into these universes inhabite by troubling entities, is looking for a lost essential enveloped in a perfume of eternity that urges him to complete his recreation.

Keywords: mutation, mystery, parallel universes, onirism, initiation.

 

On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas.

Guy de Maupassant

 

Parue en 2012, La Fiancée noire[1] de Raymond Clarinard a toutes les coordonnées d’un « roman à suspense »[2] réussi, pour reprendre la formule de Tzvetan Todorov : dans une Ukraine en pleine mutation, le capitaine Danilo Kalenko a la mission de résoudre le mystère d’un triple meurtre. En poursuivant l’histoire de l’enquête, le lecteur se laisse entraîner par la multiplicité des récits enchâssés et des digressions, formule des hypothèses, poursuit, avec les agents FBI, les suspects et revient incessamment, avec Kalenko, sur les événements passés pour vérifier les moindres détails, afin de découvrir la vérité sur l’histoire initiale.

Cependant, place est faite au mystère, car d’épouvantables meurtres sont accomplis presque sous nos yeux terrifiés, mais on n’en connaît pas les véritables agents, ni les vrais mobiles. Et lorsqu’on apprend que l’enquête n’est que le cadre d’événements encore plus inquiétants : « L’arrêter, réussir enfin à la faire parler, et mettre un terme à ce massacre, tout cela, il le comprenait soudain, n’était qu’un prétexte, vague vernis masquant des pulsions presque animales qu’il ne cherchait même plus à s’expliquer. » (FN, 276), on décide de prendre « l’entrée du souterrain », on concède à s’égarer dans les labyrinthes oniriques du héros, à vivre ses délires, à sonder l’inconnu, dans le but d’y trouver un supplément de sens, sans savoir que l’on finira par tomber de Charybde en Scylla.

Il suffit alors d’un déphasage presque imperceptible (« Comme à chaque fois qu’il était chargé d’une affaire criminelle, il se sentait décalé. […] Et, comme à chaque fois, il sentait qu’il n’était plus en phase avec ce qui faisait la réalité du commun des Kiéviens. » (FN, 60-61) pour que nous passions avec Kalenko une frontière invisible et nous nous retrouvions dans des univers étranges aux repères flous mais révélateurs des fissures d’une société en perte des valeurs et d’inadéquations sociales profondes :

Un quadruple carnage comme celui dont il avait écopé, on n’en aurait pas vu sous le règne du Parti, voilà ce que disaient les plus nostalgiques, ceux qui avaient l’impression que leur monde avait perdu tout sens et tous ses repères.

Sauf qu’ils se trompaient, ou qu’ils se mentaient, vieille habitude qui permettait de rendre le quotidien plus supportable. (FN, 63)

 

Kalenko erre dans ces mondes parallèles puisant leurs coordonnées à la fois de ses univers oniriques et du banal quotidien, en quête d’un équilibre fragile qui puisse resignifier une réalité décevante :

[I]l estimait avoir de nouveau sa place, son rôle à jouer. Oui, un flic pouvait être un rouage parfaitement sain de la société, même une société aussi fissurée et bizarrement fichue que l’Ukraine indépendante. […] Il n’était pas très sûr d’y croire lui-même, mais le simple fait de le prétendre suffisait à lui donner l’illusion qu’une certaine forme de bonheur ne lui était pas interdite. Un bonheur modeste, où les grands projets et les grandes joies n’avaient pas leur place, mais un bonheur malgré tout, fait d’un gentil petit équilibre, d’une quiétude tranquille liée à la simple satisfaction de se tirer correctement de sa mission. (FN, 73)

 

L’enquête policière se double donc constamment du cheminement initiatique du héros et le lecteur, une fois plongé dans ces univers peuplés d’inquiétantes entités, va lui aussi à la recherche d’un essentiel perdu, remet en question les rouages sociaux, réfléchit avec Kalenko à la mission de l’être dans la société, dans l’univers et aboutit à l’atroce vérité finale.

C’est notamment cette épouvantable quête émotionnelle du héros qui nous conduira à         l’« auberge » (lieu de passage par excellence) et nous amènera à la rencontre avec des entités surnaturelles : deux thèmes fantastiques classiques. La poursuite des délires de Kalenko, le passage dans les univers intercalaires équivalent à la mise en relief d’autant de thèmes de prédilection de la littérature de l’étrange qui nous permettront de rendre compte de la spécificité de l’effet du fantastique dans le roman de Raymond Clarinard.

 

Du rêve éveillé à l’« horreur cosmique »

C’est lors des rêves éveillés ou des délires oniriques que le quotidien rassurant et raisonnable se déconstruit, se dissout, les repères spatio-temporels s’effacent pour qu’une autre réalité surgisse dont le but est la cristallisation des peurs ancestrales :

Toute capacité de réflexion totalement déconnectée par la terreur primale qui l’engloutissait, il ferma les yeux, en quête de quelque prière à même de le protéger de ce qu’il sentait se glisser et enfler autour de lui, alors que les battements de son cœur ressemblaient de plus en plus aux roulements de tambours sacrificiels ricochant sur les gradins de pyramides perdues dans les ténèbres. (FN, 204)

 

Une des sources essentielles du fantastique de Raymond Clarinard est justement cette       « horreur cosmique » formulée par Lovecraft qui dérive d’abord de la perception d’un ailleurs ténébreux et indicible constituant à la fois le cadre de manifestation des entités surnaturelles et l’espace des tribulations d’êtres en proie à la folie, car les inconcevables univers parallèles sont appréhendés comme des éléments hétérogènes à la normalité et constituent donc la source d’une expérience dysphorique :

Quand il comprit ce qui était en train de se passer, un frisson d’horreur lui remonta le long de l’échine et sa nuque se hérissa : ça recommençait, comme sur la place quelques nuits plus tôt ! […]

Son thorax lui donna l’impression de se comprimer, la douleur devint insupportable. Je vais crever ici ! hurla-t-il intérieurement. Je suis en train de crever d’un infarctus, face à ces deux fumiers qui me regardent claquer […] (FN, 154)

 

Incapable d’agir ou de se soustraire à cette frayeur déchirante, Danilo Kalenko ne fait que subir ce supplice inexplicable dont le crescendo ténébreux sème au cœur du capitaine l’angoisse de la finitude :

Il tenta d’ouvrir la bouche pour mieux respirer, mais ses mâchoires, vibrant de la même douleur lancinante que sa poitrine, ne se desserrèrent pas.

Non ! Pas comme ça ! Je ne veux pas finir comme ça ! […]

La souffrance se fit plus diffuse, plus générale, et il lui sembla qu’il s’enfonçait lentement dans une brume ouateuse et collante. (FN, 154-155)

 

Cet ailleurs inhospitalier se manifeste parfois comme une masse informe qui enveloppe le héros afin de le perdre dans les ténèbres de l’enfer : « Il était en train de se noyer, de perdre pied ; il le savait, tout comme il savait qu’il n’y pouvait rien. Et c’était peut-être cette lucidité qui rendait la situation encore plus pénible. » (FN, 151) D’ailleurs, dans le Prologue du roman, le Dniepr qui n’est autre que l’incarnation de Thanatos coule impassible et indifférent à la volonté des humains, tout en scandant leur dépérissement et en jetant un mauvais augure sur la destinée du héros :

Aujourd’hui comme autrefois, et comme dans les siècles à venir, le fleuve scintillait sous la lune, elle aussi là depuis toujours. Sur ses rives s’ourdissaient de sinistres complots, et comme si souvent au fil des générations précédentes, le sang ne manquerait pas de couler, sacrifices qu’ils lui consentaient dans le vain espoir de se concilier ses bonnes grâces.

Mais il s’en moquait. (FN, 4)

 

Enfermé dans ces étranges réalités hostiles, Kalenko contemple impuissant le sabbat vertigineux des horreurs et est souvent sur le point de succomber à la folie : « Il lui suffisait de repenser à son errance affolée sur la place Sainte-Sophie pour ne plus avoir envie de déambuler dans l’atmosphère enivrante et parfumée de la capitale une fois le soleil couché. » (FN, 191) Pour lui, la seule issue possible réside en l’acceptation de la tragique destinée de Sisyphe.

 

Lieux de passage et univers parallèles

Si les univers parallèles dans lesquels Kalenko pénètre le plus souvent à son insu, sont plutôt sombres, c’est qu’ils sont aussi à l’image de ce monde intérieur « peuplé de tensions et d’images, de puissances et de matière qui grandissent et s’émeuvent autour de la mort. »[3] Et, comme le souligne Jad Hatem, c’est essentiellement de ce monde intérieur éminemment duel que « se nourrissent la rêverie, le rêve et la fantaisie »[4] :

Où son imaginaire était-il allé chercher tout ça ? Dans un livre ? Un film qu’il aurait vu, et dont il n’aurait aucun souvenir précis, mais que son subconscient lui resservirait maintenant en guise d’arrière-plan pour ses petits cauchemars personnels ? Si c’était le cas, se dit-il avec un humour qu’il fut le premier à juger déplacé, il ne s’était offert que l’image, sans le son. (FN, 154-155)

 

Vacuité, silence et obscurité telles sont les composantes essentielles de ces réalités faites d’éléments hétéroclites, en perpétuelle métamorphose :

Appuyé à la barrière de fonte qui encerclait le socle de granit de la statue, entouré de la foule silencieuse qui savourait toujours ce concert sans musique, il sortit son portable de sa poche et en consulta l’écran bleuté.

- C A C O M M E N C E

ZHOVTYYRAB. […]

Quand les feuillages des arbres se mirent à chanter à l’unisson au rythme de la lourde cloche, l’assistance immobile acheva de se dissiper dans les ténèbres.

Et le bourdon, sombre, solennel, implacable, sonnait toujours au-dessus de la place déserte, où ne se trouvait plus qu’un seul être vivant, une seule âme humaine, il le savait, car il était cette âme. Perdue, délaissée, à jamais condamnée, comme toute cette pauvre humanité dont le destin, lui promettait le lourd tympan de bronze de la cloche, appartenait désormais à d’autres, qui en jouaient comme ils l’entendaient. (FN, 130-131)

 

Qu’il s’agisse d’un simple message angoissant ou d’une voix retentissant de l’au-delà, le passage au monde intercalaire est annoncé par un élément déclencheur qui bouleverse l’être en quête désespérée d’une échappatoire : « Il ne pensait plus qu’à une chose : fuir, fuir le beffroi de la place Sainte-Sophie, le plus loin possible. » (FN, 132)

Parfois, c’est une entité surnaturelle en expansion qui se fait espace et donne ainsi naissance à une autre réalité, fondée sur l’incorporation des débris de la ville, apparemment rassurante, de Kiev :

Tout autour de lui, il sentait enfler une présence d’une insurmontable volonté ; elle s’insinuait entre les pavés réguliers de la place, coulait lentement des fenêtres du beffroi, se répandait par vagues sans cesse plus épaisses vers les rues. Elle allait engloutir la ville, sa ville, et avec elle tous ceux qui lui étaient chers, et il n’y pouvait rien. C’en serait fini de son monde avant même qu’il ait atteint sa voiture. (FN, 132)

 

Et, tandis que l’hyperbole finit par attester la naissance du nouveau monde, les lumières s’obscurcissent et la vie bat au rythme sinistre du spectre souterrain : « Au-dessus des bulbes dont l’or lui parut soudain terne, des nuages s’amoncelaient, mouvants, animés d’une vie propre qui semblait gonfler et respirer au rythme de la sinistre cloche géante dont il pouvait entendre grincer le joug. » (FN, 132)

En poursuivant la mystérieuse suspecte des meurtres à travers des « lieux auréolés de mystères où les légendes disaient toujours que le démon guettait le voyageur égaré » (FN, 255), le capitaine Danilo Kalenko a la sensation de remonter le temps pour se retrouver « au beau milieu de ce succédané d’Ukraine rurale des siècles passés » (FN, 255) où il va découvrir un lieu aussi mystérieux qu’inquiétant :

Sa main gauche effleura le bois mal raboté de la porte. Son regard ausculta le chambranle peint en bleu vif, jusqu’à ce que, au-dessus du linteau, il découvre un écriteau sur lequel avait été gravé un seul mot : AUBERGE. (FN, 257)

Lieu de passage par excellence, situé au carrefour de deux « réalités », l’endroit révèle au pauvre égaré son côté luciférien :

À peine eut-il franchi le seuil qu’il sut qu’il était perdu.

Tout commença par la sensation, étrange et fugace, de rater une marche, une impression trompeuse de faux-pas, comme de chuter dans un trou d’air le temps d’une longue seconde.

Dans cet instant contracté, ramassé sur lui-même, il fut assailli par ses sens en ébullition, qui lui transmirent des informations qui, sur le moment, lui parurent normales, et pourtant inexplicablement inquiétantes. Une forte odeur de poussière lui monta au nez, une poussière ancienne, ancestrale même, qui recouvrait des lieux qui n’avaient plus connu la caresse du balai depuis des millénaires. (FN, 258)

 

Et, c’est dans cette auberge dont l’intérieur est plus vaste que l’extérieur et dont la clientèle est habillée comme pour le carnaval que la comédie dont le héros a vécu quelques actes au cours de ses délires passés va tourner à la tragédie. Danilo Kalenko sera désormais à la merci des créatures cruelles de cette réalité épouvantable.

Inquiétantes entités ou l’épreuve de l’altérité

Dans La Fiancée Noire, la proximité des entités inquiétantes produit chez le héros le dérèglement de tous les sens. Source de fascination et de terreur à la fois, ces créatures surgies à l’improviste d’un Ailleurs invraisemblable, s’offre au regard ébloui des personnages comme un mystère à déchiffrer :

Il la suivait parce que c’était ce qu’il avait eu une furieuse envie de faire. Parce qu’il avait surtout envie de la revoir, de croiser de nouveau son regard de jais indéchiffrable, envie de s’imaginer qu’il était le seul à pouvoir percer cette énigme vivante. (FN, 254-255)

 

Cette étrange inconnue « au mutisme inébranlable », au regard blanc qui terrorise tout le commissariat et réussit à échapper au FBI, deviendra la source de l’équilibre improbable du capitaine :

Bohdan était partagé. D’un côté, il se disait que l’arrestation éventuelle de cette fille était le seul moyen d’aider son chef à retrouver son équilibre. Surtout si, ensuite, ils s’en débarrassaient en l’abandonnant à Nesterenko et au FBI. Mais de l’autre, il n’était pas persuadé que le fait de recroiser sa route leur soit particulièrement salutaire. Ni pour Danilo, ni même pour lui. (FN, 160)

C’est la seule quête de cette femme aux yeux et cheveux noirs qui donnera dorénavant un sens à l’existence de Kalenko. Et, au moment où notre héros retrouvera cette inconnue dans l’auberge, il découvrira l’identité de cette créature à la « grâce meurtrière » (« elle s’appelle Telei » (FN, 277) à laquelle il vouera sa vie : « Elle referait surface quand elle le jugerait bon, pour accomplir son devoir, quel qu’il ait pu être, et lui, Kalenko, n’avait rien à espérer, à part se trouver là quand elle frapperait, pour la revoir, car c’était tout ce qui comptait pour lui en cet instant. » (FN, 280-281)

Si le plus souvent les créatures des univers parallèles prennent une apparence humaine, il arrive que l’épouvante se matérialise, à l’aide des métonymies, sous la forme d’une ombre, ou mieux encore, sous l’aspect d’une voix dont le murmure déconcerte l’esprit :

Perplexe, il commençait à s’inquiéter de cette nouvelle énigme quand il avait perçu comme un murmure lointain, chuchotis confus mais qui semblait le viser, lui. La voix étouffée, d’une douceur inquiétante, résonna à son oreille gauche, puis passa à la droite, et s’il n’en saisit pas un mot, il devina néanmoins qu’elle lui parlait, qu’elle lui proposait de continuer, de descendre encore sur l’avenue, jusqu’à la place qui s’étendait au sud. (FN, 155)

 

Ce « chuchotis envahissant et hypnotique » qui n’est pas sans rappeler Celui qui chuchotait dans les ténèbres (Lovecraft) tout comme les « ombres jaunes » qui finissent par transformer tout en chimère, ou bien cette vendeuse « à l’étroit dans sa tunique d’un jaune si agressif » ressemblant fatalement au Roi en jaune de Chambers ne sont que les manifestations d’une entité obscure et maléfique se nourrissant des frayeurs humaines.

On a finalement un autre type d’entités surnaturelles qui se montrent dans le roman et se présentent comme un personnage collectif : cette « foule muette applaudissant en silence un concert aphone » (FN, 128), ou ces « mannequins aux contorsions absurdes » (FN, 48) que Kalenko retrouvera dans l’auberge intemporel :

Comme si la fille allait effectivement se pointer dans cette foule de rupins endimanchés qui avaient d’ailleurs tous l’air fascinés par une chose qu’il ne pouvait pas voir. Il peinait toujours autant à les discerner dans le halo d’or rouge de l’éclairage, mais il lui sembla que toute cette assistance sagement assise, du premier au dernier rang, avait le visage tourné vers un point qui lui échappait, peut-être la porte d’entrée du beffroi. (FN, 127)

Bien sûr, pensa-t-il, tout cela est si logique, chère Madame. Elle se « change » en pleine nuit dans une auberge factice dans un musée à ciel ouvert, auberge qui déborde d’une bruyante clientèle habillée comme pour le carnaval, et dont l’intérieur est plus vaste que l’intérieur. Bien sûr. (FN, 263)

Loin d’offrir un support au héros perdu dans les obscurs labyrinthes des réalités parallèles, ces entités aussi cruelles qu’indifférentes ne font que jalonner les étapes de sa descente aux enfers et constituent une réminiscence obsessionnelle du memento mori antique.

Savoir interdit et fin inébranlable

Dans la Fiancée Noire, l’enquête de Danilo Kalenko se double toujours des monologues intérieurs du héros dans lesquels il réfléchit, en bon logicien, à sa mission de policier :

Il lui restait un semblant de dignité policière, assez pour continuer à se raconter qu’en réalité, il était sur les traces d’une meurtrière présumée, et que s’il la pistait ainsi, seul dans le noir, c’était pour être sûr de repérer le lieu où elle ne manquerait pas d’entrer en contact avec ses complices. (FN, 254)

Pourtant les vestiges de cette conscience professionnelle vont se dissoudre et le capitaine se rendra à l’évidence : « Il n’y croyait pas lui-même. […] Il la suivait, oui, parce qu’il voulait savoir où elle allait, parce qu’il voulait entrevoir ce qui la poussait à agir comme elle le faisait depuis qu’elle avait violemment croisé sa route il y avait plus de trois semaines. » (FN, 254-255) Tombé sous l’ascension de la mystérieuse meurtrière, Kalenko fera de sa poursuite un but en soi : « dans sa tête, ses questions et ses angoisses se confondaient en un magma informe auquel il s’efforçait de ne plus prêter attention. » (FN, 259) et sera amené à découvrir le lugubre lieu de passage qu’il n’aurait peut-être pas dû repérer.

Si les pensées de Danilo sont, le plus souvent hantées par la créature mystérieuse rencontrée à l’endroit du meurtre, le lecteur découvre également qu’il est un être de conscience : il formule des hypothèses, il se pose des questions afin de mieux connaître la société dans laquelle il vit et les mobiles des agissements humains dans le but de bien se tirer de sa mission de policier. Mais il avoue ne rien comprendre de la vie familiale et sociale et reconnaît n’être qu’un inadapté en quête d’un fragile équilibre : « Ce n’est pas ma faute, je ne comprends pas, je n’ai rien fait pour mériter ça. Oui, parfois, l’homme, ou la femme, se réfugiait dans une fausse incompréhension, on feignait l’innocence, pour mieux justifier sa position, ses choix de vie. » (FN, 280)

Et, au moment où il décidé de fonder son bonheur à venir sur les constantes de ce nouveau monde découvert, il se rendra compte de son incapacité à saisir cette réalité toujours fuyante et donc de l’inutilité de ce dernier exploit :

Il se devait d’admettre qu’il n’était plus rien qu’un fétu de paille ballotté par le vent, un brin de cette « herbe arrachée par le galop » de chevaux sur la steppe.

Pour la première fois de sa vie, toute sa vie, aussi loin qu’il ait pu s’en souvenir, il savait qu’il ne savait absolument rien, et que cette ignorance était et serait à jamais sans rémission. Était-ce cela, la folie ? L’esprit humain cédait-il quand il comprenait qu’il ne valait guère plus qu’une touffe de gazon sur un terrain de football ? (FN, 279-280)

Une fois pénétré dans l’auberge intemporelle, il subira la révélation finale de l’insignifiance de la vie humaine :

Mon petit capitaine, fit-elle, et sa voix prit alors des accents sombres, presque rauques, qui le glacèrent. Peu m’importe ta vie d’avant, si nous nous rencontrons maintenant, c’est que ce que tu as vécu jusque-là est pour nous sans importance. Mais cela fait quelques jours, quelques semaines même que ton existence, qui te semblait manquer singulièrement de logique, t’échappe tout à fait. Tu t’y noies, n’est-ce pas ? Tu ne comprends plus rien, si tant est que tu aies jamais compris quoi que ce soit à cette vie, comme vous tous…

Son aspiration initiale à « ce bonheur modeste » à même de signifier sa vie se ruinera et le capitaine Kalenko devra se ressourcer aux souvenirs d’une quiétude passée n’offrant au héros qu’un asile temporaire :

La dernière fois qu’il y avait mis les pieds, il était encore marié. Une sortie en famille, avec son épouse, et sa fille chérie. La gamine avait couru à perdre haleine dans les prairies, joué à la maîtresse dans les reconstitutions d’écoles villageoises du XIXe siècle, s’était cachée parmi les curieuses ruches en bois taillées dans des troncs et surmontées de petits toits. Une belle journée d’été, chaude et radieuse, comme le serait sans doute celle qui suivrait cette triste nuit passée à courir derrière son inconnue. (FN, 253)

Fasciné par Telei, il ne vivra désormais que pour la revoir, même si pour elle, comme pour les puissances des univers parallèles, « cette misérable réalité n’était qu’une étape, comme s’en apercevraient bientôt ceux qui avaient commis l’erreur de faire appel à lui dans le vain espoir de quémander un pouvoir éphémère dans un univers qui ne l’était pas moins. » (FN, 283)

Dans les romans de Raymond Clarinard, la réalité humaine et les mondes parallèles sont intimement liés, les destins des terriens croisent le devenir tumultueux des entités surnaturelles, comme si le réel et l’ailleurs étaient les composantes complémentaires d’un même univers. Aussi, son fantastique procède-t-il moins d’une hésitation, mais plutôt d’une adhésion à l’esprit ensorcelant de la lettre.

Si les distorsions spatio-temporelles sont inscrites depuis toujours dans les gênes narratives de l’auteur, celles-ci entraînent des distensions d’un esprit humain incapable de comprendre ou d’expliquer cet inquiétant inconnu recelant du familier et le héros se dévoile comme le jouet des puissances aussi ténébreuses qu’impassibles. Mais si tout savoir est nié à l’humain, si son espoir de bonheur n’est qu’une illusion, le lecteur est convié à imaginer Sisyphe heureux.

 

Bibliographie :

Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012.

Bouvet, Rachel, Étranges récits, étranges lectures, Essai sur l’effet fantastique, Presses de l’Université du Québec, 1998.

Hatem, Jad, La génèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008.

Maupassant, Guy de, Contes fantastiques complets, édition établie, présentée et annotée par Anne Richter, Marabout, 1993.

Todorov, Tzvetan, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980.

 

 

[1]Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012. Toutes nos références renverront dorénavant au sigle FN, suivi du numéro de la page.

[2]Tzvetan Todorov, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980, p. 16.

[3]Jad Hatem, La genèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008, p. 8.

[4]Ibid.

Où l’on reparle de l’Épouse…

Curieux comme l’imaginaire fonctionne.

Comme il veut, à vrai dire et surtout. Je ne peux, au mieux, que le stimuler et l’aiguiller, mais il n’en fait quand même qu’à sa tête.

Il suffit parfois d’une rencontre pour rouvrir tout un axe de réflexion. Ce qui vient de m’arriver. Depuis, sans lâcher pour autant ce que je fais par ailleurs sur L’Été de la Reine, Terre promise et L’Ombre du Lombric, je me suis donc aventuré de nouveau sur une voie périlleuse (pour ma santé mentale, et la vôtre aussi sans doute), celle de L’Épouse à somme nulle.

Comme je le disais à l’époque, cette histoire-là, si elle est très romantique — on ne se refait pas —, comporte aussi bien des passages sinistres, pour ne pas dire tout bonnement affreux, voire gore. Étrange, par conséquent, que le très beau moment vécu hier m’ait subitement engagé dans cette voie-là.

En réalité, non, c’est assez logique. Car aussi terrifiante que soit cette histoire, elle reste avant tout un récit où l’on croise des gens capables de sauver le protagoniste de l’enfer auquel il semble condamné. Des gens liés à cette fameuse rencontre.

Côté musique, pour conclure ce court billet, la playlist de L’Épouse a évidemment évolué. Elle faisait 2 H 40 et comptait 25 morceaux en juillet. Aujourd’hui, elle dure 3 H 22 et regroupe 33 morceaux. S’y sont rajoutés quelques titres supplémentaires de Carbon Based Lifeforms et la BO du film britannique Welcome to the Punch.

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Alors, voilà, je sais, il n’y a plus qu’à. Jusqu’à la prochaine rencontre…

Le voyage du lieutenant Jouk (4)

 

DEUX POSSIBILITÉS — À BORD DU RIOURIK — UN RUSSE À SAINTE-HÉLÈNE

D’envoûtement il n’y eut guère, du moins pas avant que j’eusse atteint le but de notre voyage. Car je suis affligé d’un trait de caractère que j’ai, je crois, déjà évoqué, et qui aura hélas ! toute son importance par la suite : la mer s’accommode mal de ma présence sur son dos.

À l’origine, allez savoir pourquoi, mon père souhaitait me voir entrer dans la Marine Impériale. Peut-être s’agissait-il de la carrière dont il aurait rêvé pour lui-même, mais dont il avait dû se détourner pour devenir officier dans les dragons ? Peut-être souffrait-il de la même tare que moi, bien qu’il ne me l’eût évidemment jamais avoué ? Il est aujourd’hui trop tard pour l’interroger à ce sujet, il nous a quittés il y a si longtemps déjà. Toujours est-il qu’avant d’être placé dans une école de cadets à Moscou, mon impitoyable géniteur avait donc tenté de m’inscrire à l’École navale de Saint-Pétersbourg. Je ne m’y maintins que le temps de me couvrir de ridicule. Avant même d’avoir mis le pied sur quelque bateau que ce soit, il était clair que je ne comprenais rien aux choses de la mer. Et mon premier contact avec le dandinement nauséeux d’une barcasse suffit à convaincre mes instructeurs que j’étais assurément promis à un brillant avenir, ailleurs cependant qu’en présence de tout ce qui portait voiles et gréements. D’où mon entrée dans l’infanterie et les mésaventures militaires qui s’ensuivirent, lesquelles ne sont néanmoins plus le propos de ce récit.

Or, à l’époque de mon départ pour la Russie d’Amérique, il était presque impossible de ne pas, à un moment ou un autre, croiser le chemin d’un navire. À cette seule perspective, je me sentais déjà malade, mais il était trop tard, j’avais accepté l’offre de Bodroff et ne pouvais plus reculer.

Du moins le croyais-je. Tout bien réfléchi, je me dis que j’aurais aussi pu revenir sur mon acceptation de la veille. Je serais allé à Iekaterinoslav, y aurais récolté l’argent que je lui aurais donné. Le soir même, nous aurions mangé et bu plus que de raison, surtout lui, pour célébrer l’événement. Et le lendemain, je l’aurais vu disparaître au bout de mon allée de bouleaux, sans doute pour ne plus jamais le revoir. Mais alors, peut-être ne serais-je pas là pour vous raconter tout cela, car à force de moisir gentiment à l’ombre de ma saulaie, peut-être me serais-je fondu plus tôt que je n’en aurais eu envie dans son humus, donnant au moins au corps médical la satisfaction de ne s’être point trompé sur mon état, et aux Français celle de m’avoir quand même tué, avec quelques années de retardement, je le concède. Mon voyage a changé bien des choses, ouvert tant d’autres portes que parfois, je me dis que je suis bien mort à l’ombre d’un saule, il y a plus de trente ans, et que tout le reste n’a été que le rêve d’un défunt attendant poliment la Résurrection.

Rêve ou réalité, il me faut donc vous conter ce qui m’est arrivé.

Pour rallier Kodiak, notre première véritable étape en Alaska, il y avait, m’avait expliqué mon cousin, deux possibilités : l’une présentait l’indéniable avantage de me tenir le plus souvent possible éloigné de toute forme de houle. Il s’agissait de quitter la Petite Russie par Kharkoff, puis de se rendre jusqu’à Vladivostok (pour y prendre malgré tout un bateau) par voie de terre en traversant l’ensemble de la Sibérie. Seul inconvénient, en partant maintenant, c’est-à-dire en avril, nous ne parviendrions au grand port d’Extrême-Orient qu’en octobre, ce qui excluait que l’on puisse espérer atteindre Kodiak par la mer du fait de la présence de glaces flottantes qui rendaient aléatoire tout projet de traversée. Nous serions alors contraints de remonter jusqu’au nord du Kamtchatka, où il nous faudrait louer un équipage de chiens et des guides. Recette idéale pour finir perdus sur la banquise.

L’autre possibilité — que Bodroff préférait, soudain pressé de laisser derrière lui Vodiannoié — me donnait des sueurs froides. Car en dehors du premier tronçon de notre voyage, je serais condamné le reste du temps à vivre, ou plutôt tenter de survivre, sur des navires.

En partant dans les prochains jours, il nous faudrait remonter par Kieff jusqu’à Saint-Pétersbourg et Kronshtadt, où nous embarquerions pour un voyage de près de quatre mois qui nous permettrait d’arriver directement à Kodiak en septembre, bien avant les très grands froids qui rendaient toute navigation impossible. Une formidable traversée, qui nous entraînerait de la Baltique à l’Atlantique Sud en passant par la Manche et au large de la France, de l’Espagne, puis de l’Afrique. Ensuite, nous contournerions l’Amérique du Sud par le redoutable Cap Horn, et nous engouffrerions ensuite dans l’immense et sauvage Pacifique, si mal nommé, qui nous secouerait furieusement, à quelques rares escales près, jusqu’à ce que nous arrivions à bon port.

Face à cet incontestable gain de temps et d’énergie, je ne pus que me rendre à l’évidence, la mort dans l’âme. Il me faudrait donc passer plusieurs mois de ma vie sur cette surface mouvante et traîtresse qui n’avait apparemment de cesse de me faire rendre tripes et boyaux. Je me voyais déjà terminant mon odyssée, une main décharnée agrippée au bastingage de quelque méchante frégate au nom prédestiné tel Tempête ou Ouragan, vidé de tout sauf de mon fidèle poumon troué.

Démoralisé et épuisé avant même d’être parti, je regrettai amèrement ma folle décision, prise pour le souvenir absurde d’une danseuse onirique. Je ne sais si je suis seul dans ce cas — on entend si souvent parler d’aventuriers qui se lancent au péril de leur vie sur des routes inexplorées avec guère plus qu’un couteau et un sourire en guise d’équipement. Quand il est question de voyage, les gens ont toujours cet air enthousiaste, impatient, que je trouve personnellement inquiétant, voire dangereux. Qu’ont-ils donc tous à aimer bouger ? Moi, quand il me faut accepter de quitter ma tanière, je n’en dors plus. Le ventre noué, je perds l’appétit, ne parviens plus à penser à autre chose qu’au moment où je vais me retrouver emporté vers l’inconnu, même si l’inconnu en question n’est rien de plus que le domaine de mon irritant beau-frère, à Moscou. Je crains de laisser mes affaires derrière moi, redoute ce que je vais trouver à l’autre bout de mon périple, et plus encore ce que je retrouverai à mon retour, courrier empilé au fil des semaines et des mois — car c’est comme si tous vos correspondants, vos obligés et vos créanciers n’avaient attendu que votre départ pour requérir d’urgence votre présence —, bisbilles mesquines du personnel qui a lui aussi profité de votre absence pour entreprendre de régler des comptes d’une férocité dont vous n’aviez pas idée, voisins qui se sont appropriés telle ou telle infime parcelle de votre verger ou de vos champs en se disant que vous n’y verriez que du feu quand vous rentreriez. Oui, d’ordinaire, je n’aime pas les voyages. Vous pouvez alors imaginer quelle était ma fébrilité tout en préparant les bagages qui devaient m’accompagner tout autour de la terre, jusqu’à l’autre bout du monde, un bout du monde que je n’étais même pas sûr d’avoir envie de voir.

 

Nous ne quittâmes finalement Vodiannoié que le douze avril au matin, en l’an mille huit cent vingt-sept, et je n’y revins que beaucoup, beaucoup plus tard.

Après avoir été menés en calèche par Orekh jusqu’à Iekaterinoslav, nous y prîmes une malle à destination de Kiev. Sur la route cahoteuse qui remontait le cours large et puissant du Dniepr, je passai le plus clair de mon temps à somnoler. Mieux valait cela, car dès que j’étais éveillé, je regrettais, et regrettais encore ma décision, sans pouvoir m’arracher au charme vénéneux de cet apitoiement sur ma triste condition. Et puis, quand je dormais, ou prétendais dormir, je n’avais pas à supporter la joie de plus en plus manifeste de mon cousin, que chaque pas, chaque tour de roue, rapprochait un peu plus de son cher paradis au-delà de ces maudites mers.

À l’étape de Kieff, nous séjournâmes dans un excellent établissement dans le quartier du Podol, au pied des falaises de la ville, où est juché un chapelet de magnifiques monastères. Mais nous ne nous attardâmes pas. Nous devions arriver le plus vite possible à Saint-Pétersbourg, afin d’avoir le temps de trouver des places à bord d’un vaisseau en partance pour Kodiak. Ils étaient rares, il ne fallait donc pas les rater. Le surlendemain, nous étions déjà dans une autre malle qui filait vers le Nord. Quelques jours plus tard, je fis de moroses adieux à ma chère Petite Russie, pris désormais entre le désir d’y retourner bien vite et celui de la fuir encore plus vite, car entre-temps, je n’en doutais pas, Orekh avait dû juger bon d’avertir les miens de ma décision. Si je ne voulais finir lamentablement intercepté dans ma tentative tardive d’aventure par une sœur au comble de la colère, mieux valait effectivement ne plus musarder en route, à mon grand dam.

Ainsi, au bout d’un mois de voyage autant sans anicroche que peut l’être un voyage sur terre, nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg, bruyante et splendide capitale de l’Empire.

Mon cousin n’avait pas l’intention de goûter aux curiosités et aux plaisirs, pourtant nombreux, de la cité du tsar Pierre, et pour une fois, j’étais au moins aussi pressé que lui. Au fil de notre parcours routier entre Kieff et la Baltique, le spectre d’une irruption de ma famille dans mes plans maladroits avait pris de terribles proportions, si bien que je ne savais plus si j’avais l’estomac tourné à l’idée de prendre le bateau ou par peur de devoir rendre des comptes. En réalité, je n’avais pas lieu de m’en faire. Les documents que j’emportais avec moi portaient sur une somme qui, de fait, m’appartenait. J’étais certes affaibli, mais néanmoins majeur, et reconnu comme tel par tout mon entourage, aussi désespéré fût-il par mon comportement et mon incompétence. Malgré tout, je voyais fort bien ma sœur, bouillonnant de rage à la lecture du courrier d’Orekh, se hâter de me rejoindre à Saint-Pétersbourg afin de me ramener à la raison. D’autant plus que le vieux majordome n’avait probablement pas manqué de signaler que c’était avec un Bodroff que j’étais parti, un de ces infâmes coquins issus de cette branche de la famille dont nous évitions de parler. Bref, je pouvais entendre mon aînée s’emporter à mon encontre, disant qu’il était bien de moi de ne jamais rien faire des années durant, puis, sous le coup de quelque naïve impulsion, de risquer de compromettre ma fortune avec ce qui n’était à ses yeux qu’un escroc atavique.

Terré dans une hostellerie près du port, croyant reconnaître dans les piaillements des mouettes les cris vengeurs des miens, je passai encore quelques vilaines journées. Jusqu’à ce que mon cousin tambourine fièrement à la porte de ma chambre pour m’annoncer qu’il avait trouvé de quoi nous emporter loin de ces rives.

Et, trois jours après notre entrée à Saint-Pétersbourg, nous embarquâmes à bord d’un sloop armé par la Marine impériale, le Riourik, vétéran des traversées de l’Atlantique et du Pacifique.

Riourik, me répétais-je pour me rassurer, ce n’était pas là un nom de catastrophe. Pas un Typhon, pas un Maelström. Je ne m’en méfiais pas moins, non sans raison. Car Riourik avait été le nom d’un prince varègue, un de ces barbares sanguinaires descendus dans la Russie d’antan à bord de sinistres embarcations ornées de têtes de dragon. Un assassin nordique qui avait supplanté les antiques dynasties slaves qui avaient régné jusque-là en les passant au fil de l’épée. Un pillard dont nos empereurs s’enorgueillissaient d’être les descendants, ce qui ne devait être qu’un reflet très incertain de la réalité.

Quand je le vis, amarré à son quai, l’air patelin, je faillis me laisser prendre à son jeu de grand fauve en bois. Mais à peine eus-je posé le pied sur son pont que je sus qu’il me prenait en grippe, et j’éprouvai aussitôt pour cette brute des mers tout en mâts et voiles la plus profonde répugnance.

 

Le soir même, ayant pris à notre bord une dizaine de passagers supplémentaires, nous levâmes l’ancre, mettant définitivement assez de volumes d’eau salée entre mes proches et moi pour qu’au moins, je n’aie plus rien à craindre de ce côté-là.

Je ne sais si la Sibérie m’eut paru aussi ennuyeuse. Pour être honnête, je dois même reconnaître que certaines de nos étapes m’intéressèrent grandement. Mais entre chacune d’entre elles, il fallait remonter sur cette sale bête de Riourik et de nouveau endurer la torture d’un estomac supportant mal ces lois physiques différentes qui régissent le monde marin.

La proue effilée et avide du sloop fendait les flots, accumulant les milles dans son sillage écumant. Au début, en Baltique, tant que le temps le permettait, je restais dehors, sur le pont. Me tenant fermement agrippé à la lisse, je pouvais alors avoir l’illusion qu’en fin de compte, ce n’était pas une si grande épreuve de voyager par la mer. Le visage giflé par le vent et les embruns, je sentais mon poumon et demi se remplir d’un air tonique, vivifiant. De plus, je m’aperçus qu’en fixant mon attention sur un point très loin à l’horizon, je pouvais petit à petit me détacher de la mouvance traîtresse des vagues. Mais dès qu’un grain s’annonçait, ou que venait la nuit, il fallait que je me résigne à regagner les entrailles du monstre. Et là, l’horreur commençait. Cloîtré sur ma couchette après avoir rendu le peu que j’avais pris et plus encore, avec l’impression que mon cœur était remonté dans mon crâne pour se ficher quelque part derrière mes yeux et mes sinus, où il se mettait alors à battre avec fureur, je n’étais même plus capable de compter les heures qui semblaient d’ailleurs mettre un point d’honneur à durer chacune au moins un jour, chaque jour durant un mois, et ainsi de suite. À ce rythme-là, croyez-moi, il est facile d’avoir rapidement la sensation d’être un grand vieillard.

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Et là, l’horreur commençait.

Plus je m’étiolais, et plus Bodroff embellissait. L’air salin avait accentué son teint de cuivre chaud, et il semblait aussi à l’aise sur le plancher tanguant de notre cabine que quand il devisait sur le pont avec le capitaine. Il ne manquait pas un repas : petit-déjeuner, déjeuner, souper, tout y passait, et il s’ingéniait, le diable, à me les narrer par le menu quand il me rejoignait, ce qui ne faisait qu’accroître mon tourment. Il se lia bien vite avec la plupart des autres passagers, dont un seul, un jeune géographe de l’Académie impériale, eut la solidaire décence de rester cloué au lit comme moi. Tous les autres, y compris l’épouse d’un officier en poste à la Nouvelle-Arkhangelsk et sa fille de quinze ans, paraissaient être nés sur mer. Parmi les voyageurs se trouvaient pourtant quelques individualités passionnantes, dont une au moins serait appelée à jouer un rôle dans ce qui allait suivre. Tous m’avaient été présentés dès le premier jour, mais comme, dès la nuit suivante, j’avais succombé au malaise, et que je n’avais plus dès lors effectué que de fugaces apparitions, surtout au début du voyage, il m’aurait été aisé de les oublier ou de croire qu’ils n’avaient tous fait partie que du vaste cauchemar dont je me trouvais prisonnier. Fort heureusement, mon cher cousin qui, lui, les croisait régulièrement, ne cessait de me parler, de me vanter leurs mérites, et de me rapporter leurs exploits nautiques. À mes yeux, le seul fait qu’ils n’étaient pas malades était déjà une prouesse.

En dehors du géographe, dont je ne retins pas le nom, et Bodroff non plus, puisque le malheureux jeune homme fut lui aussi durablement piégé dans sa cabine, il y avait donc Madame la Capitaine Lavrentiéva et sa charmante fille Zinaïda. Charmante à en croire mon cousin, et je me souviens qu’en dépit de mon martyre, je n’avais pas trop aimé ce que j’avais cru lire dans son regard d’homme mûr quand il avait mentionné la beauté de la jeune fille. Ce n’était là qu’un premier indice sur un pan déplaisant de la personnalité de Pavel Artémovitch que j’allais peu à peu découvrir. En dehors de ces deux femmes, les seules à bord, le Riourik avait accueilli dans ses flancs un certain Piotr Efrémovitch Saltanine, historiographe, poète et dramaturge de renom. Un monsieur très digne, toujours selon Bodroff, et un véritable puits de science, intarissable tant sur la faune et la flore que sur les peuplades qui nous attendaient à notre arrivée. Il avait reçu une commission impériale le chargeant de dresser le catalogue des peuples de nos possessions en Amérique, disait-il. À cela s’ajoutait un trio de robustes marchands de Petite Russie, Kostiouk, Khvostenko et Podgoretz, qui tous espéraient profiter de la manne américaine et développer leurs activités dans le commerce des peaux de loutres de mer. Avec ces trois-là, mon cousin avait noué des liens de commensaux, car ils se tenaient apparemment au moins aussi bien que lui à table, tous s’activant désormais à faire subir aux réserves du capitaine ce que Bodroff à lui seul avait infligé aux miennes. Venaient ensuite deux scientifiques distingués, un savant polonais du nom de Tadeusz Lechowsky, personnage entre deux âges qui assurait, quand l’inépuisable Saltanine voulait bien se taire, qu’il ne partait en Alaska que pour y étudier de plus près une espèce particulière de saumon, et un mathématicien prussien, Konrad von Dahlehoffen, qui était si taciturne que personne ne savait exactement pourquoi il se rendait à Kodiak. Et enfin, Stépan Stépanovitch Marloff, un « collègue » de mon cousin, sur lequel il n’était d’ailleurs jamais avare de compliments, un Russe installé depuis déjà plus de vingt ans en Amérique, où il tenait une affaire florissante dont les ramifications s’étendaient, me souffla Bodroff, admiratif, jusqu’à la Chine. L’homme était austère et peu disert, et c’est sans doute pour cela, outre ses accointances avec la branche qui l’attirait tant, qu’il était à ce point apprécié de mon épuisant compagnon de voyage.

Ce cortège haut en couleurs me suivit donc tout du long, mais à l’exception d’un seul, cela n’a pas grande importance, comme vous l’allez voir.

 

Un mois après avoir fait nos adieux à la Russie d’Europe, nous fîmes halte à Madère, île sans aucun doute charmante, mais que mes intestins rétifs m’empêchèrent de visiter. Moins de trois semaines plus tard, après une courte escale dans les îles du Cap-Vert et une cérémonie d’un ridicule fascinant pour marquer notre passage de « la Ligne », nous mouillions au large de Sainte-Hélène. Cette fois, j’étais bien décidé à ne pas me laisser vaincre par les remous. Je tenais à descendre à terre. Après tout, n’était-ce pas sur cet îlot perdu en plein Atlantique Sud que dormait de son dernier sommeil celui qui avait fait trembler toute l’Europe et qui m’avait valu quelques ennuis de santé ? Je nous devais bien ça, à lui, à moi et à mon poumon.

À son arrivée, notre navire dut faire connaître les raisons de sa présence, ainsi que sa nationalité. Pour cela, le capitaine fit mettre la chaloupe à l’eau avec à son bord une modeste délégation, chargée d’expliquer au gouverneur britannique le but de notre halte. Quoi que longuette, l’affaire est des plus banales, et il est rare qu’un vaisseau se voie refuser l’accès à la rade, surtout quand il arbore le pavillon d’un allié des monarques anglais. Une fois obtenu l’accord des autorités, l’île nous le fit savoir par un signal. Le capitaine, en réponse, ordonna que soit tiré un coup de canon, auquel répliqua la puissante batterie de Ladder Hill, et l’écho de la salve se réverbéra sur les hauteurs environnantes.

Après cette prestigieuse entrée en matière, le Riourik jeta l’ancre à moins de trois encablures de la rade, laissant derrière lui une grosse balise qui se dandinait en tintant au gré des flots.

Un peu ragaillardi à la perspective de l’escapade que je projetais, je me trouvai, au petit matin, sur le pont, me saisissant aussitôt de la lisse de mes deux mains encore tremblantes. J’humai l’air, vif et salin et, pour la première fois depuis que j’avais embarqué sur le dos du monstre, j’appréciai l’écho berçant du ressac. Je sentais bien que sous mes pieds, le bateau n’avait qu’une envie, s’était de se mettre à danser plus vigoureusement, afin de m’expédier derechef dans ma cabine, mais je tins bon.

Je le reconnais, l’île en elle-même me fit forte impression ; elle était digne du rôle de tombeau impérial qu’elle jouait depuis six ans déjà. Ses hautes falaises brunes et ocrées, qui plongent abruptement dans une mer d’un gris acier, ressemblent aux contreforts de quelque forteresse interdite, balayée par les alizés qui ne cessent de faire danser la cime émeraude des arbres recouvrant ses vallées et collines. En émane la solennité d’un mausolée, un immense mausolée naturel, assez somptueux pour enserrer dans ses replis la dépouille d’un empereur, assez inaccessible pour dissimuler à la vue de tous, amis et ennemis, le mémorial d’un tyran déchu.

Je ne tardai pas à être rejoint par quelques-uns de ces gens mystérieux que je ne connaissais en fin de compte que par les récits de mon cousin. Ne m’ayant pour ainsi dire jamais vu, eux aussi semblaient fort curieux à mon égard. Le premier à m’aborder fut un grand homme sec affublé d’un énorme nez droit servant de monture à des besicles légèrement fumées, derrière lesquelles il contemplait le monde d’un regard perpétuellement las et méprisant sous des paupières lourdes. J’étais en présence de l’imposant et docte professeur Saltanine, celui que Saint-Pétersbourg avait dépêché en Amérique russe pour y cataloguer tous nos sauvages bons ou mauvais. Le bonhomme, je m’en rendis bien vite compte, était fort déplaisant, et il eut tôt fait de m’assommer par son discours pesant et pompeux. Laissant mes yeux vagabonder sur les hauteurs de l’île, j’eus une pensée émue pour tous ces malheureux indigènes qui, en dépit de la présence des trappeurs, fourreurs, soldats et marins de Son Impériale Majesté, avaient encore jusqu’à présent échappé au pire fléau qui faisait route vers leurs rivages : le professeur Saltanine.

Je fus sauvé de son emprise hypnotique par l’arrivée des trois marchands de Petite Russie, qui conversaient dans leur dialecte chaleureux et ponctué d’éclats de rire. À leur seule vue, le visage maigre du professeur se rembrunit et son long nez parut piquer vers le bas comme le rostre de quelque antique navire en perdition. Les trois hommes eurent l’exquise politesse de passer au russe pour s’entretenir avec moi, et j’appris ainsi qu’eux aussi comptaient descendre à terre, pour se dégourdir les jambes en poussant jusqu’à la tombe du défunt Empereur. Tous étaient à peu près du même âge que moi, et avaient fait la guerre dans l’infanterie. L’un d’eux, même, Podgoretz, je crois, portait à la nuque une hideuse estafilade, marque laissée là par la latte trop entreprenante d’un cuirassier français. Le brave avait bien failli y perdre la tête, et n’avait dû la vie qu’à l’épaisseur de son col et au fait que le cavalier ne l’avait atteint que de la pointe de sa lame.

Ayant fait la connaissance de ces sympathiques compagnons de voyage, je me pris à regretter les faiblesses de mon estomac, car il m’aurait été plaisant de deviser avec eux pendant la traversée de nos exploits rêvés ou avérés dans cette furieuse empoignade qui avait agité l’Europe quelques années plus tôt.

Nous souhaitions tous quatre profiter de notre séjour pour aller rendre visite à celui auquel nous devions qui un poumon en berne, qui une nuque balafrée, qui encore le mauvais souvenir de trop de proches à jamais perdus.

Tandis que l’équipage du Riourik mettait la chaloupe à l’eau, je remarquai, vers la poupe, mon cher cousin Bodroff en grande discussion avec un escogriffe de taille moyenne, vêtu d’un pardessus quelconque, le cheveu morne et plaqué en arrière, les joues barrées de maigres favoris, et qui jetait d’incessants coups d’œil autour de lui, comme s’il se sentait épié. J’en déduisis qu’il devait s’agir du fameux Stépan Stépanovitch Marloff, sur lequel mon cousin ne tarissait pas d’éloges. Je ne voyais d’ailleurs pas pourquoi, à en juger par l’aspect à la fois falot et sournois du personnage. Mais je fus détourné de mon observation du duo par mes nouveaux amis petits-russiens qui, avec force bourrades et coups de coude, m’indiquèrent que le moment était venu d’embarquer pour la rive.

 

Je passerai pudiquement sur l’embarras dans lequel je parvins à me mettre quand il s’agit pour nous de quitter le bord du Riourik pour descendre jusqu’à une barcasse qui nous attendait en ballottant contre la coque. Disons simplement que je ne suis pas plus doué pour jouer les singes avec une échelle de corde que pour supporter la plus infime houle, et que je n’évitai l’humiliation suprême d’un bain forcé que grâce aux bras vigoureux du brave trio de marchands, qui se précipitèrent pour me rattraper alors que j’entamai une chute tête la première, un de mes pieds restant emberlificoté dans les échelons tressés.

Quant à la chaloupe du sloop, elle m’appréciait à peu près autant que son maître, mais elle me déposa sans trop se faire prier dans ce qui tenait lieu de rade à la misérable bourgade de Jamestown.

Sainte-Hélène, je vous l’ai dit, est un site d’une majestueuse beauté. Jamestown tranche avec cette noblesse sauvage. Disons qu’il s’agit d’une rue, qui monte vers l’intérieur des terres, flanquée de part et d’autre des demeures plus ou moins riantes des officiers et fonctionnaires de sa britannique Majesté. Un peu partout se dressent des fortifications qui datent du temps où nos amis anglais craignaient que des Français mal intentionnés ne viennent tenter de délivrer leur encombrant pensionnaire. Jamestown se résume en fait à une sorte de coupure habitée fendant net une vallée encaissée qui descend vers l’océan. L’insupportable Saltanine qui, décidément, savait tout, nous asséna, tandis que nous étions accueillis sur la jetée par des représentants de la capitainerie, que du temps de son premier voyage dans ces parages, la ville avait alors été plus rieuse. « D’une blancheur immaculée ! » répéta-t-il à plusieurs reprises avant de se lancer dans un long descriptif des divers points fortifiés de la rade et de ses alentours, qu’il semblait connaître par cœur.

Mes compagnons petits-russiens et moi ne nous souciâmes même pas de cacher notre joie quand les jeunes officiers anglais, tout sourire, nous emmenèrent vers le centre de la bourgade, laissant derrière nous Saltanine pérorer devant un auditoire médusé composé de deux gaillards de la jetée, des trois hommes armant la chaloupe, et de Bodroff et Marloff, qui n’avaient pu s’extirper à temps du piège.

Nous fûmes reçus par le maire, le gouverneur ayant lui d’autres chats à fouetter. Après un déjeuner charmant au cours duquel nous devisâmes des temps troublés qu’avait connus l’Europe plus d’une décennie plus tôt, j’obtins des indications susceptibles de satisfaire ma curiosité. À près de cinq verstes de là en remontant la vallée vers l’intérieur se trouvait la tombe de Napoléon. La plupart des visiteurs ne manquaient pas d’y faire un détours et je comptais bien ne pas déroger à cette tradition. Comme nous ne devions repartir que le surlendemain, mes compagnons et moi nous arrangeâmes avec le maire, que cela ne surprenait pas, pour préparer notre petite balade dans les sous-bois vallonnés de Sainte-Hélène. Marloff et mon cher cousin, eux, manifestaient une impatience grandissante. La quête du souvenir bonapartiste n’était apparemment pas au nombre de leurs amusements et ils semblaient plus à l’aise quand l’infâme Riourik se dandinait sur les flots que quand il fallait se montrer agréable avec nos hôtes britanniques.

Le lendemain, donc, une petite troupe se mit en marche, guidée très aimablement par le maire en personne. En dehors de mes compagnons et moi, le professeur Saltanine crut bon de nous accompagner, ainsi qu’un officier du Riourik qui, en son temps, avait lui aussi combattu les Français. Marloff décréta que la promenade n’avait aucun attrait et qu’il préférait rester en ville. Mon cousin s’empressa de se joindre à lui. Son attitude me surprit un peu, lui qui avait paru si intéressé quand je lui avais narré par le menu quelques-unes de mes péripéties tout au long de la guerre. Mais, soit, il en est ainsi des hommes d’affaires : leurs soucis les rongent au point de leur faire oublier jusqu’à l’air qu’ils respirent.

N’étant pas de ceux-là, je goûtai pleinement notre plaisante escapade. Marcher entre les arbres et arpenter les hautes collines de l’île me réconcilia avec mon équilibre et mon estomac. Quant à mon poumon amoindri, il se montra tout aussi satisfait du changement de régime. J’attaquai par conséquent avec un bel appétit le déjeuner que nous avaient préparé les gens de Longwood House, la demeure de planteur où Napoléon avait fini ses jours, usé par la maladie et ses querelles incessantes avec le gouverneur Hudson Lowe. De là, après avoir contemplé les traits émaciés du masque mortuaire de l’Usurpateur, nous nous rendîmes à travers les bois jusqu’à l’emplacement de la tombe de l’Empereur déchu. Voir ainsi le visage même de celui qui nous avait tous tant fait courir une dizaine d’années plus tôt n’eut pas sur moi l’effet que j’escomptais. Ce n’était qu’une copie, comme ne put s’abstenir de nous le narrer Saltanine, dont on aurait presque pu croire qu’il avait été présent ce jour de mai de l’an mille huit cent vingt-et-un où l’empereur était passé de vie à trépas. La facture même du masque aurait été, ajouta l’importun, la source d’une vive querelle entre la veuve d’un maréchal français dont le nom m’échappe et le médecin anglais qui avait présidé à l’autopsie. Et pendant que le professeur continuait d’assommer l’entourage de ses commentaires, je ne pus que me dire que, finalement, à en juger par sa mine défaite, même le cadavre d’un despote impérial qui avait fait trembler tout un continent n’avait rien que de très humain. Un peu déçu — mais après tout, que m’étais-je attendu à trouver ? —, c’est sans regret que je suivis le groupe quand nous abandonnâmes Longwood House pour les bois.

Nous pénétrâmes dans un enchevêtrement de vallons blottis au pied de ce que les gens d’ici appellent le Mont de Halley, du nom de l’astronome qui donna son nom à la célèbre comète. Une fois encore, alors que nous en approchions et que nous nous émerveillions de la diversité des plantes, fleurs et fougères qui nous entouraient, l’intarissable Saltanine se crut obligé de nous révéler qu’encore tout jeune — il n’aurait été âgé que d’une vingtaine d’années —, l’astronome Edmund Haley serait venu sur l’île afin d’y cataloguer les astres de l’Hémisphère Sud.

Pour notre malheur, il y avait toujours quelque innocent pour commettre l’erreur de poser une question, que ce fût sur une hauteur, un bosquet, ou quelque oiseau traversant paisiblement le ciel. Et c’était aussitôt l’occasion, pour l’éreintant personnage, de monopoliser la parole. Jamais à court de salive, il était en outre d’une redoutable endurance, et aussi ardues qu’aient pu être les pentes que nous gravissions, elles ne suffisaient jamais à le réduire au silence.

Enfin, nous atteignîmes le but de notre charmante aventure, le Val des Géraniums, qui semble se trouver comme à la confluence de ces petites vallées qui s’entrecroisent à l’ombre du mont. Là, bien à l’abri sous les feuillages éternellement en berne de plusieurs saules pleureurs, Bonaparte reposait. Des sentinelles anglaises montaient la garde autour de ce curieux endroit, leurs tuniques rouges se détachant comme d’énormes coquelicots sur la verdure environnante. Les soldats nous gratifièrent de regards un peu las. Sans doute ne devaient-ils guère apprécier d’être de faction près de cette morne tombe, pas plus qu’ils ne devaient approuver l’idée que nous puissions venir jusqu’ici les déranger dans le seul but de satisfaire notre curiosité.

« Le Napoléon qui est aujourd’hui populaire est celui de la légende, non celui de l’histoire, » déclarait le comte Rostopchine deux ans après la disparition du Corse. Je ne sais si Son Excellence est jamais venue jusqu’à Sainte-Hélène, mais une fois en présence de la tombe, on n’y voit en effet plus grand-chose de légendaire. Le lieu a été choisi, dit-on, par Napoléon lui-même. On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés, avec pour tout ornement une petite dalle recouverte en partie de terre et ceinte d’une simple grille en fer forgé.

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On ne pouvait imaginer d’endroit plus modeste, blotti au creux des arbres et des fourrés…

Debout face à la pierre vide de toute inscription, je n’éprouvai pas, cette fois, ce sentiment de déception qui avait été le mien à la vue du masque mortuaire. Profitant du fait que, pendant quelques instants, Saltanine était occupé à débattre avec le maire de la raison pour laquelle le gouverneur, six ans plus tard, maintenait des hommes de garde sur place, je pus m’abîmer dans mes réflexions. Et je compris que cette tombe sans ornement était comme la dernière page, une lourde page de pierre, certes, qui refermait le livre de cette époque, tant pour l’empereur, qui dormait à tout jamais juste en dessous, que pour moi, qui n’avait été qu’un minuscule officier dans la myriade de guerriers qu’il avait affrontés. C’était fini, pour lui comme pour moi. Mais avec une notable différence ; contrairement à lui, j’étais encore en vie.

Ayant ainsi clos ce tome-là de mon existence, j’étais prêt à attaquer le suivant. Un tome dont je ne savais nullement où il me mènerait. Si j’avais su ce qu’il me réservait, c’est avec encore plus d’enthousiasme que je l’aurais attaqué.

Nous étant dûment recueillis, impressionnés par le dépouillement de la sépulture, nous repartîmes et regagnâmes Jamestown dans la soirée, où je retrouvais mon cousin passablement éméché après avoir trop fréquenté les rares estaminets du port avec son excellent ami Marloff, lequel, même ivre, avait l’air maussade. Tous deux avaient apparemment conclu quelque belle affaire, entre eux ou avec des gens du cru, et avaient fêté l’événement comme il convenait, mais je n’en sus pas plus. À peine remontés à bord du Riourik, je sentis mes intestins s’évertuer à inventer de nouveaux pas de danse. Quant à Bodroff, dès que nous fûmes dans notre cabine, il s’écroula sur sa couchette tout habillé et ronfla vigoureusement.

Aux premières heures du matin suivant, je replongeais dans mon cauchemar maritime.

Dans le chapitre V, notre héros franchit le Cap, à plus d’un titre.

Terre promise (3)

 

Deux monstres dans la nuit

Que sait-on, finalement, de ce qu’a été la vie là-bas du temps du communisme ? Vingt-six ans plus tard, en dépit de livres et de films sur le sujet, rien ou presque. Ceux qui l’ont vécu sont passés à autre chose, il le faut bien. Et ceux qui sont nés après n’ont pas de temps pour ces vieilles histoires un peu grises, un peu contrariantes. Quant à l’Occident, il s’en désintéressait avant, il s’en désintéresse plus encore aujourd’hui. Surtout que cette période de l’Histoire lui renvoie l’image de sa propre indifférence, jamais flatteuse, voire, pour certains, d’une indéniable admiration. Alors, mieux vaut oublier, fermer les yeux, et continuer à avancer, avancer, vite.

Lui se souvient d’une vilaine petite blague que lui avait racontée sa première compagne, une blague qui datait de ce temps-là :

Le passé et le futur sont assis à la terrasse d’un café, et attendent le présent, qui est en retard. Enfin, il arrive, essoufflé, et explique au deux autres : “Excusez-moi, mais je faisais la queue pour du pain.” À quoi le passé répond : “C’est quoi, la queue ?” Et le futur, lui, s’étonne : “C’est quoi, le pain ?”

19 novembre 2015 — Strada Franceza 22 H 00

Il fallait, évidemment, que cette autre auberge, fabuleuse, soit située sur cette rue-là, Strada Franceza, la “rue Française”.

C’est après avoir parcouru, du pas pressé du touriste affamé qui a la chance d’être guidé par des hôtes qui savent où aller, des rues piétonnes joliment pavées, flanquées de restaurants tant traditionnels qu’étrangers où se presse la jeunesse locale, que nous arrivons devant la porche de ce lieu mythique.

Hanu’ lui Manuc. Mythique, il l’est pour Bucarest, car son histoire, riche, est associée à celle de la ville et de son centre vibrant. Mythique, il l’est aussi pour moi, pour une raison très différente, liée aux univers fantastiques où se déroulent la plupart de mes livres.

Et le hasard, ce fameux hasard auquel j’ai de moins en moins envie de croire, a voulu que ce soit là qu’ait été prévu notre dîner. Un dîner hénaurme, comme l’auberge elle-même, tant la vraie que celle de mes rêves ! Nous ne sommes que six, mais très vite, notre table se couvre de plats, de légumes, charcuterie et poissons fumés, de savoureuses boulettes, de viandes en sauces, le tout accompagné de mamaliga fumante, assez pour nourrir une horde de guerriers valaques de retour d’avoir dûment rossé les impudents soldats de la Sublime Porte.

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Les Janissaires n’avaient plus qu’à bien se tenir…

Le repas est arrosé d’un vin blanc sec qui ne demande qu’à être bu et qui coule à flots — j’ai préféré ne pas commencer à compter les bouteilles. Et de palinca, cette palinca qui délie les langues et me donne peu à peu l’impression que mon roumain paralytique se remet à marcher.

Un véritable miracle, celui de la palinca. Je suis bien aidé par mes convives, qui ont tous l’exquise politesse de parler français aussi bien que moi, sinon mieux (le miracle de la palinca, je vous dis), et de me mettre à l’aise quand je m’essaie à balbutier deux ou trois mots, que je tente maladroitement de retrouver comment construire des phrases toujours un peu branlantes.

En fond, un orchestre, inévitable, se déchaîne, il régale la clientèle d’un répertoire classique de chansons populaires roumaines. Dont une m’accroche l’oreille, parce que je l’ai déjà entendue ailleurs, mais que je n’en avais jusque-là jamais retenu le titre : Sanie cu zurgalai (Un traîneau à clochette).

Rares sont ceux qui savent que c’est cette chanson composée en 1936 qui, musicalement, est à l’origine du Johnny, tu n’es pas un ange d’Édith Piaf.

https://www.youtube.com/watch?v=a4YLdAl0mRU

L’entendre résonner en fond, face à cette abondance de mets, en rebondissant d’une conversation joyeuse à l’autre, dans cette auberge située sur la Strada Franceza, c’est une boucle bouclée de plus.

L’abondance. Cette terre si hospitalière, comme sa plus grande voisine au nord-est, a tout pour être un pays de cocagne. Et pourtant. Pourtant, comme sa plus grande voisine au nord-est, si riche, la terre a connu la faim, absurde, injuste, car décrétée par les puissants.

Sa première compagne qui, il s’en aperçoit aujourd’hui, lui a tant appris, lui a un jour raconté une autre histoire, qui ne prête pas à sourire. Et qui est vraie.

Parfois, il lui arrivait, malgré les difficultés que cela devait représenter sur le plan administratif, d’aller passer des vacances chez son oncle, dans le pays. Elle en rapportait des anecdotes qu’elle adorait partager avec lui. Et beaucoup le faisaient rêver au jour béni où il aurait enfin la chance de s’y rendre à son tour.

Beaucoup le faisaient rêver, mais pas toutes. Comme celle-ci, dont elle avait été témoin.

En ce temps-là, les gens faisaient de longues queues devant les magasins. Car le dictateur avait de grands projets, ce qui est un peu un pléonasme. A-t-on jamais vu de tyran mû par le respect d’autrui et l’humilité ? Il avait de grands projets, et pour les financer, il lui fallait, entre autres, affamer son peuple. Alors, les gens faisaient la queue.

Et voici ce qu’avait vu sa première compagne, qui en avait été à jamais ébranlée : une jeune femme venait enfin de sortir d’une boutique en tenant une bouteille de lait. Combien d’heures avait-elle passées là avant de parvenir à décrocher ce précieux trophée ? Impossible à dire. Mais, peut-être épuisée, ou trop nerveuse, la malheureuse laissa échapper la bouteille, qui se brisa sur la chaussée. Et avec elle se brisa l’âme de cette jeune femme, qui se mit à hurler et à pleurer, inconsolable.

20 novembre 2015 — Bulevardul Unirii 01 H 30

Nous ne sommes plus que quatre, et nous déambulons, repus, sur ce grand boulevard brillamment éclairé. La tête encore pleine de musique et des échos de nos discussions animées, je suis mes hôtes, qui tiennent à me montrer une chose qui, hélas, vaut le détour. J’ai pris des forces, et cela vaut mieux, vu ce qui m’attend.

Or, le premier monstre, je l’ai déjà vu. En photo. Mais aucune image, lointaine, posée, soigneuse, ne peut donner une idée exacte de ce qu’est cette abomination. De sa démesure. Aucune image ne prépare au spectacle de ce temple géant, impie, érigé à la gloire délirante de dieux rouges dont les autels et les statues n’en finissent plus d’être renversés.

Je croyais savoir, je suis pris complètement au dépourvu.

Quand on le voit, tout éclaboussé de lumière, se dresser dans la nuit, il est peut-être encore plus effrayant. Mon premier sentiment, face à lui, c’est le néant. Pour deux raisons : tout d’abord, il est trop grand. Trop grand pour Bucarest, trop grand pour la Roumanie, trop grand pour croire qu’il a suffi de la folie d’un homme et d’un régime pour que des centaines d’architectes et des milliers d’ouvriers le construisent. Ensuite, et même si j’ai beaucoup lu à ce sujet, même si j’ai vu, là encore, des photos, je ne peux tout simplement pas imaginer à quoi ressemblait Bucarest avant que le pouvoir ne décide de violenter et défigurer à jamais la capitale.

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La photo est trop grande pour ce texte ? Justement.

Les autorités ont fait ce qu’il faut ; le long des grilles du Palais du Parlement, que les Roumains continuent d’appeler le “Palais du Peuple”, de son nom communiste, des panneaux d’exposition décrivent la ville “d’avant”, afin de mieux aider les visiteurs à prendre la mesure de l’étendue des destructions.

Pour moi, c’est peine perdue. Debout face à cette monstruosité muette, je reste là, sans comprendre, sans saisir vraiment tout ce que cela a dû représenter pour les Bucarestois qui, déjà, devaient lutter pour se nourrir au quotidien, tout en regardant par-dessus leur épaule et en se gardant de trop en dire, de seulement montrer qu’ils désapprouvaient, et qui durent, le cœur lourd, assister aux ravages causés par la concrétisation de cette vanité dictatoriale.

Ce que je ressens alors, en fait, et c’est seulement maintenant, en rédigeant ces lignes que j’en prends conscience, ce que je ressens, c’est ma propre petitesse. Non face à la répugnante énormité du monstre, que j’ai de toute façon du mal à regarder plus de quelques secondes à la fois, mais face à ce qu’ont subi mes chers Roumains et dont je n’avais en fin de compte, malgré toutes mes lectures et toute mon empathie, aucune idée.

Puis nous filons, le long du mur d’enceinte. La nuit est bien avancée, et il me reste encore un monstre à voir.

Jamais, du temps du communisme, il n’a associé le peuple et sa culture au régime.

Son éducation, bien française, était un mélange relativement bien dosé de libre-pensée et de catholicisme, un peu de droite, certes, mais pas non plus dans une hostilité absolue aux idées de gauche.

C’est de lui-même, en revanche, qu’il a développé une méfiance instinctive envers tout ce qui est politique. Pourquoi ? Parce qu’il a trop de recul pour avoir envie d’écouter, et encore moins croire, ceux qui proclament détenir la solution, qu’elle soit matérielle, idéologique ou religieuse, d’ailleurs.

Cette méfiance, ajoutée à ses lectures et à cette passion qu’il n’a jamais pu s’expliquer, a fait qu’il n’a, intérieurement, jamais confondu le pays et la dictature.

Dans son esprit, cette dernière n’était qu’un moment terrible, mais passager dans la vie du pays. Elle n’était pas la “faute” du pays, les habitants ne l’avaient pas appelée de leurs vœux. Les communistes étaient arrivés dans les bagages et derrière les chars de la grande puissance de l’Est.

Du reste, quand bien même le pays et les habitants en auraient-ils été responsables qu’il les aurait aimés, comme il continue aujourd’hui à les aimer, malgré certains de leurs choix.

L’amour est aveugle ? Non, aimer, c’est savoir, et accepter.

20 novembre 2015 — Calea 13 Septembrie 02 H 00

Nous ne sommes plus que trois quand nous atteignons le deuxième objectif de notre virée nocturne.

Le second monstre, lui, n’est pas silencieux du tout. Il ne vit pas encore vraiment, mais il est le théâtre d’une activité fébrile. Partout sur ses flancs déjà gigantesques, des arcs électriques illuminent la nuit.

Je contemple maintenant le chantier de la cathédrale du Salut de la nation roumaine. Qui est effectivement un Léviathan, une énormité colossale censée faire 120 mètres de haut quand elle sera terminée, histoire de damer le pion aux près de 90 mètres du Palais du Peuple, auquel elle fait face.

À mi-chemin entre perplexité et incrédulité, je ne peux m’empêcher de me dire que cette cathédrale-là, tout autant que le temple du communisme déchu qu’elle accompagnera désormais pendant des années, peut-être des siècles, est trop grande. Trop grande pour Bucarest, trop grande pour la Roumanie, qui n’en a pas besoin, il y a tant d’autres églises à restaurer, à sauver, à entretenir. À reconstruire, même, comme celles qui ont été patiemment démontées et numérotées, pierre par pierre, du temps de la construction du palais inhumain de Ceausescu. Et que si tout ce que le patriarcat a retenu de la dictature, c’est ça, c’est quand même un peu dommage.

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Après le Palais du Peuple, une cathédrale pour le Salut de la Nation. On reste dans la démesure. © Iulia Badea-Guéritée

Le chantier de la grosse bête se soucie fort peu de moi et de ce que je peux penser. Il continue à crépiter et vrombir, en pleine nuit, aussi nous éloignons-nous.

Une dernière surprise m’attend. Dans une petite chapelle qui se trouve sur le périmètre du complexe de la cathédrale, où nous entrons avec autant de discrétion que possible, des gens font la queue. Pour se confesser. À bientôt trois heures du matin.

J’en déduis que quelle que soit la raison, les Bucarestois ne dorment jamais.

Je n’ai pas tout à fait tort.

Des surprises plus légères me guettent dans la quatrième partie :

Terre promise (4)

L’avenue de ma victoire

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