L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Quand se croisent les passerelles…

200px-Bridge_in_kiev_1056-1Et les boucles, une à une, lentement, se bouclent.

Mais ce faisant, étrangement, elles donnent naissance à d’autres liens, qui partent à leur tour à l’aventure, à la recherche de leur propre boucle à boucler, dessinant ainsi, à l’infini, la folle géométrie d’une, deux, mille vies, dont la mienne, toute petite, emportée dans cette magnifique ronde des rondes.

Après deux voyages fondateurs en Roumanie, en novembre et en mars, je suis donc retourné à Kiev à la fin du mois d’avril. Pour trois jours. Et ce voyage-là, je le reconnais, je l’appréhendais. Pour deux raisons. D’une part, je redoutais ce que j’allais croiser dans le regard des Kiéviens au bout de six ans d’absence, alors que leur pays avait, entre-temps, connu les émeutes sanglantes sur Maïdan en février 2014. Puis la guerre, qui dure encore, là-bas, à l’est, où elle fait chaque jour des victimes dans l’indifférence générale de l’Occident. Et d’autre part, j’avais le curieux sentiment de recommencer à faire des infidélités à ma chère Roumanie, que j’avais délaissée pendant si longtemps (c’est un peu faux, je ne l’ai jamais abandonnée, en réalité, mais la sensation, elle, n’en était pas moins là).

Je ne pouvais davantage me tromper.

En arrivant, j’ai trouvé le soleil. J’ai trouvé des sourires et des rires à tous les coins de rue, j’ai trouvé une immense passion pour la lecture et la littérature, comme à Bucarest et à Brasov, j’ai trouvé une formidable, indomptable envie de vivre, de créer, d’avancer.

Et j’ai trouvé une passerelle.

C’était en plein salon du livre, alors que les hautes voûtes de l’Arsenal de Kiev résonnaient du tumulte de l’immense foule qui se pressait, passionnée, entre les stands des éditeurs et des libraires. Petro Tarachtchouk, mon traducteur (une personnalité hors du commun, généreuse et chaleureuse, dont je vous parlerai plus en détail dans un autre article), m’a présenté un de ses amis, lui-même traducteur et polyglotte : Serhiy Féodossiev.

S’exprimant dans un français parfait, ce dernier a voulu en savoir plus sur l’animal bizarre que je suis. Je suis moi aussi traducteur de métier, lui ai-je dit — quand je suis confronté à d’authentiques spécialistes de la profession, comme Petro et Serhiy, je m’abstiens toujours, du moins dans un premier temps, de leur avouer qu’en fait, c’est une activité que j’exècre, à part peut-être en roumain. Il a naturellement voulu savoir quelles langues je traduisais, et j’ai donc annoncé, comme à chaque fois qu’on me pose cette question : anglais (le plus souvent à peu près correctement), allemand (très mal) et roumain (avec ferveur, mais non sans difficultés).

Et là, à ma grande surprise, Serhiy m’a alors déclaré qu’il s’intéressait à la littérature roumaine, mais surtout à l’œuvre de Panaït Istrati. J’étais venu à Kiev avec un petit pincement au cœur en me disant que j’étais en train de trahir ma Terre promise au nom de mon autre Terre d’accueil, mais non, bien au contraire ! J’avais face à moi, en la personne de cet homme remarquable, le lien qui me manquait, le lien qui me rassurait : j’avais eu raison de venir à Kiev, car même là, j’avais retrouvé la Roumanie.

Le lien qui me rattache à elle est désormais si fort qu’elle est avec moi partout où je vais.

Panaït Istrati (1884-1935).

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Un auteur hors norme, Roumain d’origine grecque par son père, autodidacte de génie qui écrit en français, admirateur de Romain Rolland, qui le soutient, également en contact avec Nikos Kazantzakis, il dénonce très tôt la dictature communiste après un voyage en URSS, sans pour autant fermer les yeux sur les inégalités sociales dans son propre pays. Rejeté par tous, il meurt de phtisie à 50 ans. Son œuvre est interdite dans la France de Vichy, puis dans la Roumanie communiste. Aujourd’hui, une association française, dite des “Amis de Panaït Istrati”, s’efforce de faire connaître ses travaux. Et justement, Serhiy Féodossiev y est lié. Il a d’ailleurs publié des ouvrages en Roumanie même.

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Alors, rasséréné par cette belle rencontre, j’ai pu savourer la suite de mon séjour à Kiev, admirer les Ukrainiens s’adonnant à leur amour dévorant des livres, tout en me disant qu’ils me rappelaient là tant les Roumains.

Et aujourd’hui, je sais, pour avoir emprunté cette passerelle-là, que je ferai tout pour moi-même servir de passerelle, dans la faible mesure de mes modestes moyens, entre ma merveilleuse Terre promise et mon autre Terre d’accueil.

L’une et l’autre le méritent.

Bilan d’étape

Ouf.

Depuis quelque temps, la vie va un peu trop vite pour moi, je l’avoue. Je l’avoue, mais je ne m’en plains pas. C’est juste qu’au bout de presque sept mois d’une première course effrénée, le moment me paraît idéal pour marquer une petite pause.

Pas longtemps, juste assez pour faire le point avec vous sur le chemin parcouru et celui, forcément beaucoup plus long, qu’il reste à parcourir.

Depuis le soir du 2 octobre, où une bande de fous adorables m’a organisé un anniversaire mémorable, anniversaire qui renvoie, d’ailleurs, par , les choses se sont donc accélérées.

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Oui, même là, il est encore question de bouquins…

Depuis ce fameux soir qui m’a remis sur les rails, les idées se sont bousculées — j’en ai évoqué plusieurs ici —, les rencontres, toutes plus fabuleuses les unes que les autres, se sont multipliées, le tout ponctué par trois voyages énormes.

Un premier, d’un jour et demi, à Bucarest, dont vous savez tout l’impact qu’il a eu sur moi. Il a donné naissance à un texte que je n’avais pas vu venir, Terre promise, que certains d’entre vous ont eu la gentillesse de lire ici. Terre promise, à son tour, m’a valu de merveilleuses rencontres, et des réactions qui m’ont profondément ému, comme celle-ci, par exemple.

Un deuxième, d’une semaine, encore en Roumanie. Cette fois, après un passage-éclair à Bucarest, c’est vers les Carpates, flanc nord et sud, que je suis parti. Là encore, une succession de rencontres m’a bouleversé, la dernière, peut-être la plus belle, ayant eu lieu dans la ville de Pitesti. Mais entre-temps, j’avais entraperçu Sibiu et Brasov, en Transylvanie.

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Il ne faisait pas beau ce matin-là, mais croyez-moi, dans ma tête, c’était grand soleil.

Et un troisième, du 22 au 25 avril, à Kiev, cité dont la beauté et l’histoire sont indissociables de l’homme que je suis aujourd’hui. Là encore, le choc émotionnel ne pouvait qu’être au rendez-vous, puisque je suis parti participer au salon du livre “Knyjkovyy Arsenal”, pour le lancement de la version ukrainienne de La Fiancée noire, que j’ai également déjà présentée ici.

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Tout un monde par une fenêtre… de l’Arsenal. © Serhiy Féodossiev

Ces voyages se sont accompagnés de nouveaux projets éditoriaux, dont je vais vous toucher quelques mots, car grâce à eux, je connais désormais mes priorités, disons, “immédiates”.

La première chose que je dois maintenant terminer, c’est la rédaction des cinquante premières pages de L’Été de la Reine, puisqu’elles sont attendues par une éditrice française qui m’a séduit par son originalité, son empathie et son ouverture d’esprit (ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas prompt à distribuer ce genre de compliments au sujet des éditeurs).

Une fois cela fait, je m’attellerai au bouclage de la version longue de Terre promise, pour celle qui sera, je l’espère, ma première éditrice roumaine. Avec, peut-être une publication là-bas en novembre, pour l’édition 2016 de Gaudeamus. Après la publication en ukrainien de La Fiancée noire, ce sera un nouveau temps très très fort pour moi, je le sais déjà.

Ensuite, il sera grand temps que je m’attaque à la rédaction de la suite de la Fiancée, justement : Le Roi de soufre — Révolution. Car une autre de mes éditrices (oui, ça y est, j’entends ceux du fond qui recommencent à ricaner), la remarquable Ioulia Oliynyk, des éditions Tempora, me l’a littéralement commandée pour septembre. Donc, pour tous ceux qui se plaignent (d’ailleurs, ce sont souvent ceux du fond, hein) que je parle plus que je n’écris, il va bientôt y avoir de la lecture. Car la sortie du Roi de soufre est prévue à Kiev en février 2017, et il faut que mon cher traducteur, Petro Tarachtchouk (alors là, dans le genre rencontre formidable, ça s’est posé un peu là) ait quand même assez de temps pour en traduire les quelque 300 pages.

Quand ces trois travaux-là auront été achevés, je me mettrai sérieusement à l’œuvre sur L’ombre du Lombric pour un … éditeur (ah, vous voyez, les médisants près du radiateur, là-bas), et pas des moindres. Non, je ne parle pas en termes d’importance de sa maison, mais en termes de personnalité. Autrement dit, quelqu’un qui vaut le détour, je sais que je ne suis pas le seul à le penser.

Entre-temps, je serai retourné en Roumanie, sans doute pour une semaine vers la fin août. Pour y retrouver des âmes chères, très chères. En rencontrer de nouvelles. Et peut-être, qui sait, discuter d’une éventuelle publication de cette sacrée Fiancée en roumain.

Enfin, un autre éditeur (alors, ça vous la coupe, les rigolos…) ukrainien s’est montré très intéressé par la traduction possible de ma trilogie Olga et l’Archange, dont je vous parlerai plus en détails ailleurs dès que j’aurai le temps.

Voilà. Tout cela est déjà beaucoup, et je suis sûr que j’en ai oublié. Mais, bon, pas le temps de m’attarder, la pause est terminée.

Allez, au boulot !

Les contes de la Cerise

Une Cerise peut-elle (se) raconter des histoires ?

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Celle-ci, on peut légitimement se poser la question. Celle dont je vais vous parler, en revanche…

La Cerise est un personnage qui, dans mes mondes, est déjà apparue à quatre reprises. D’abord dans Le Sang du Calice, qui décrit plus ou moins (plutôt moins que plus) ses origines. Ensuite, dans Les sept trains de l’impératrice, où elle sème quelque peu le désordre. Puis dans L’Empire des mille mots, où elle se révèle un peu plus. Et enfin dans La Fiancée noire, où elle recommence à perturber tout ce qui bouge, parce que c’est plus fort qu’elle.

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Disponible uniquement en e-book, désolé…

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Celui-là, on en trouve encore, donc, pas désolé.

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Celui-là, il est désormais introuvable, re-désolé.

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Et celui-là, il est franchement beaucoup trop cher. Donc, archi-désolé…

Et figurez-vous que le hasard des rencontres (encore ? oui, mais d’un autre genre que celle évoquée dans le billet précédent) a fait que la belle va peut-être avoir droit à un autre livre qui lui sera presque entièrement, quoique indirectement, consacré.

Dans ce projet, intitulé pour l’instant Les contes de la Cerise, la diablesse, car c’en est une (elle est même bien pire que ça, en fait), entreprend de décrire à ses collègues, qui sont également ses frères et sœur (eux aussi plus qu’entraperçus dans les tomes précités), les arcanes de son métier.

Un métier qui, à l’en croire, a commencé là…

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…est passé par là…

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© HongNian Zhang

…et là… Tenochtitlan

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…et pour sauter quelques étapes, là…

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…mais aussi là…

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Oui, ça lui fait une sacrée carrière, à la Cerise, si bien qu’elle va en avoir, des choses à raconter: des bizarres, des sinistres, des rigolotes, des tristes et des belles.

Dès que j’aurai cinq minutes.

Les Neuf Preuses (1)

Les Neuf Preuses

“Pilote”

C’est quoi, encore, ce machin ? allez-vous me dire, avec votre sempiternelle habitude de poser des questions qui m’agacent.

Eh bien, il y a quelques semaines, les Neuf Preuses sont sorties toutes casquées, toutes armées, toutes belles, de mon crâne certes déjà bien trop encombré d’idées qui s’y enchevêtrent depuis des années. Pour être honnête, je ne les avais pas vues venir, et elles ont été bien aidées par l’une d’entre elles, une amie merveilleuse, qui est littéralement la co-auteure (je n’aime pas trop ces féminins artificiels, mais là, quand même, hommage oblige) de l’idée originale et du principe qui en découle.

Les Neuf Preuses, ce sera donc une série de neuf romans relativement courts (200-250 pages, pour moi, c’est court), qui raconteront comment neuf femmes exceptionnelles vont s’employer, en se mettant au service d’un démon somme toute plutôt recommandable, à sauver le monde qui les entoure d’une horde de néfastes.

Au départ, le concept des Neuf Preuses remonte à la fin du XIVe siècle, et il avait pour vocation d’être un peu un catalogue de toutes les vertus des femmes d’action (de l’époque). Allez voir ici pour en savoir plus, par quelqu’un qui en parle mieux que moi.

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Version trouvée sur www.madmoizelle.com

Dans la version née de l’imaginaire de mon amie et moi, Les Neuf Preuses reste fidèle à l’idée de neuf femmes plus grandes que nature, neuf femmes formidables. Neuf femmes que j’ai la chance d’avoir connues et de connaître encore et qui ont exercé une influence majeure sur le cours de mon existence, chacune à sa façon.

J’ai utilisé le mot “hommage” tout à l’heure, je le répète ici : Les Neuf Preuses est un hommage à chacune d’entre elles et à tout ce qu’elles m’ont apporté.

Alors, qui sont-elles, ces Neuf Preuses d’un style un peu particulier ? Je ne vous donnerai pas leurs vrais noms, bien sûr, mais seulement quelques informations sur les personnages qu’elles nous ont inspirés.

Chacune vient d’un autre lieu, et d’un autre temps. Chacune y a été “récupérée” par le démon évoqué plus haut, dans un but qui ne sera révélé qu’à la fin. Et toutes vivent de nos jours, dans un Paris très proche du nôtre, parfaitement intégrées, semble-t-il.

Semble-t-il…

Les portraits ci-dessous ne sont ni vraiment exacts sur le plan historique, ni conformes à mes chers modèles. Ils ne sont là que pour vous donner une idée de ce à quoi ces dames ressemblaient “avant”.

Allez, c’est parti, dans l’ordre où les originales sont apparues dans ma vie :

Anglaise

Une bourgeoise anglaise du XVIIe siècle qui pratiquait des arts considérés comme compromettants…

Franque

Une dame franque du VIe siècle qui avait les mêmes intérêts discutables que sa camarade ci-dessus…

Sarmate

Une noble guerrière sarmate du IIe siècle av. J.C., connue pour couper littéralement court aux discussions…

Gasconne

Une châtelaine gasconne du XIIIe siècle qui avait les mêmes passions coupables que ses copines citées plus haut…

Dace

Une prêtresse dace du IIe siècle de notre ère, dont les activités n’ont guère plu à l’envahisseur romain…

Etrusque

Une guerrière étrusque du VIe siècle av. J.C. à qui il arriva bien souvent de se fourrer dans des situations épineuses…

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Une danseuse coréenne du XVIe siècle dont la chorégraphie n’était pas le seul talent…

Viking

Une guerrière viking du VIIIe siècle qui aimait tant les voyages qu’elle traversa le temps…

Courtisane

Et une courtisane versaillaise du XVIIIe siècle qui, sans en avoir l’air, venait en réalité des Carpates…

 

Voilà, vous n’en saurez pas plus sur elles aujourd’hui.

Mais dans un prochain article, et avec leur accord, je vous en dirai davantage sur ce qu’elles font dans le Paris de notre temps, et sur ce que le démon attend d’elles.

Le voyage du lieutenant Jouk (1)

I.

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE

 

Mon nom est Jouk. Lieutenant Andréi Borissovitch Jouk. Ne vous attachez point à mon grade, il n’a plus guère de valeur aujourd’hui. Si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fut un temps, bien sûr, où de ma voix je faisais avancer cent soldats et où tous ensemble nous marchions en beuglant quelque chant martial jusqu’à ce que la mitraille vienne nous ramener à plus de discrétion. Mais ces temps-là sont bien loin. Et pour tout vous avouer, je ne les regrette pas. Il en est d’autres, en revanche, qui me manquent encore en ces instants où, vieillard près de sa fin, je me tourne vers mon passé pour trouver une once de raison à ma piètre existence. Des temps différents, qui m’entraînèrent vers d’autres lieux, loin du fracas des armes et des vains espoirs de nations tout aussi vaines. Des temps que je vais m’efforcer de vous narrer, tout en ne vous promettant pas de vous les restituer avec la justesse d’un historien, d’un savant ou d’un lettré.

Le départ de l’affaire, en fait, est fort simple. Quand l’Europe eut retrouvé la paix, autant que faire se peut, je dormais du sommeil du juste, un juste un rien troué, il est vrai, bref, je dormais dans un lazaret quelque part dans un faubourg au nord de la belle ville de Paris, un faubourg dont je crains d’avoir oublié le nom.

Quand j’ouvrai enfin les yeux, au bout de trois mois de repos forcé, un médecin, un certain Sobakoff, me fit savoir qu’il valait mieux pour moi retrouver l’air pur de nos forêts de bouleaux si je voulais avoir quelque espoir de connaître une poignée de printemps de plus.

Ayant repris des forces, et m’ennuyant considérablement, je décidai de rentrer chez moi, dans un village que vous connaissez peut-être et qui répond au curieux toponyme de Vodiannoié. Il est situé en plein cœur de la province que nous autres Russes appelons, non sans affection, la Petite Russie.

Non loin de Vodiannoié, donc, mes parents possédaient une gentilhommière où nous avions coutume de passer les étés. Et c’était là que le bon docteur Sobakoff me conseillait de me retirer en attendant de pousser mon dernier soupir. Ce qui, selon lui, n’aurait su tarder, puisqu’une vilaine balle de mousquet français avait cru bon de me perforer un poumon et de me lacérer d’autres organes dont je ne dirai rien, ne sachant point avec certitude s’ils font véritablement partie de mon organisme ou s’ils sont nés de l’imagination fertile de ces braves serviteurs du respecté Hippocrate.

Les années passèrent. Et ne mourant toujours pas, en dépit des prédictions du docteur, je commençai à me laisser gagner par le désœuvrement. D’autant plus que je sentais mes forces revenir au fil des jours et que, ayant épuisé tous les plaisirs de la chasse et de la pêche dans la saulaie en contrebas de la gentilhommière familiale, je ne voyais guère d’autre carrière que de peut-être repartir en guerre, contre les Turcs, par exemple. Car quand un Russe s’ennuie, il lui reste toujours la possibilité de s’inventer des hostilités avec ses voisins du Sud. Ce que personne ne viendra lui disputer. Après tout, qui s’en soucie ?

Je passais le plus clair de mes journées assis dans un bon fauteuil à haut dossier capitonné, près d’une fenêtre ouverte au premier étage de notre demeure. De là, j’avais vue sur le chemin terrassé qui, entre deux rangées de bouleaux, partait rejoindre la route reliant Iekaterinoslav au nord à Nikopol au sud-ouest.

Pour tuer le temps, c’était là que je lisais livre sur livre, dévorant récits de voyageurs, mémoires d’explorateurs, carnets d’anciens soldats qui rapportaient des faits glorieux qui me paraissaient bien loin de ce que j’avais personnellement vécu. Ceux-ci me parlaient de charges épiques, de galopades effrénées sous la canonnade, de guerriers dépoitraillés parfumés à la poudre et au sang dont le rire clair sonnait comme les trompettes des dieux au-dessus de la mitraille. Pour ces messieurs, la guerre avait été plaisante, belle même, et ils n’avaient pas un moment dans leurs journaux pour ces mornes heures englouties par des marches sans fin, ces tristes bivouacs sous la pluie où tout, jusqu’à notre pauvre gruau, avait saveur de boue. Pas une de leur page ou la plus modeste de leurs phrases ne s’attardait sur le sort malheureux des malades, de ceux qui s’en allaient d’une poitrine ravagée par la toux, de ceux qui s’étiolaient en se vidant de leur eau au fil de fièvres féroces, de ceux qui, stupidement blessés en l’exercice de quelque corvée, mouraient tout aussi sûrement de la gangrène que ceux, plus héroïques, qui s’étaient fait ouvrir le ventre ou le crâne d’un éclat ou d’une lame.

J’avoue en ce temps-là leur avoir préféré les histoires de voyages, même si leurs auteurs me semblaient eux aussi avoir une certaine propension à l’embellissement tant de ce qu’ils avaient vu que des événements qu’ils avaient vécus et du rôle qu’ils avaient pu y jouer.

Ce que j’aimais avant tout, c’était me plonger dans leurs descriptions de tons et de sons qui m’étaient inconnus. Tout en me régalant du spectacle de nos campagnes vertes et dorées sous leur ciel d’un bleu limpide, je me laissais emporter sur leurs traces vers de hautes montagnes aux cimes acérées et aux neiges scintillantes, vers des sentes sinueuses montant à l’assaut de roches arides, des landes mauves et brunes qui dansaient sous des vents dont jamais je ne sentirais le souffle. Je visitais à leur suite des citadelles orgueilleuses aux noms barbares, des villes étranges aux senteurs épicées, des ports aux quais de basalte où de puissants phares de granit tenaient lieu de sentinelles. Je les accompagnais à bord de caravanes ondulantes dans des plaines brûlées par le soleil, apercevais comme eux au loin des ruines blanchies environnées de légendes menaçantes. Je côtoyais des marchands et des voleurs, des négriers obscènes et des danseuses à la peau de satin, des conquérants et des conquis.

Ainsi fuyais-je tant bien que mal ma morose condition de moribond en sursis, tout en me disant que, somme toute, le sursis en question était plus long que ne me l’avaient promis les médecins. Ce dont je me plaignais guère.

Parfois, quand j’avais tant lu que les yeux me cuisaient, je me décidais à me hisser péniblement hors de mon fauteuil. Puis, aidé du vieil Orekh, qui avait été majordome et était déjà âgé quand mon grand-père maternel était encore le jeune maître du domaine, je m’habillais, passant un habit simple sur une chemise et des chausses épaisses, ainsi que des bottes de marche. Je me munissais d’une robuste canne et, enfin, je sortais.

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Une famille paysanne, Taras Chevtchenko, 1843.

Jour après jour, je suivais consciencieusement le même parcours dans ma lente promenade d’éternel convalescent. J’empruntais notre chemin terrassé pour me retrouver sur la fameuse route de Iekaterinoslav, et là, m’engageais vers le Sud. Au bout d’une verste à peine, j’obliquais sur la droite, vers l’Ouest, et m’enfonçais dans les champs au tracé inégal par de petits sentiers herbeux. J’écoutais triller les alouettes, les voyais virevolter au-dessus des tournesols et des blés, et toujours mes pas me ramenaient au fleuve, puissant, gigantesque et impassible, qui descendait vers la mer. Ici, dans nos contrées, il se hâtait bien plus qu’au nord-ouest, vers Kiev. C’est qu’il se remettait tout juste d’avoir franchi les rudes cataractes de Zaporojié, et que, tout ému encore, il se divisait en plusieurs bras plus vigoureux, alimentés de surcroît par plusieurs petites rivières qui en avaient assez d’irriguer seules les steppes.

Là s’étendait la saulaie que j’affectionnais tant, divisée par la résille des cours d’eau, ponctuée de minuscules villages aux murs d’un blanc éclatant quand le soleil donnait, et qui se paraient d’ombres et d’ardoise quand venaient les pluies.

Je pouvais rester des heures assis sous un saule, à contempler les hochements chevelus de ses confrères au-dessus des rives boueuses de la Konka, cet affluent qui nous venait de l’Ouest par le port de Nikopol, dont les paysans disaient en plaisantant que la peinture en était encore fraîche, la ville n’ayant été fondée que quelques décennies avant que le destin ne m’envoie presque mourir dans un cimetière parisien.

Je goûtais au chant des feuillages, qui murmuraient en contrepoint du chuintement de la rivière, emplissant mon poumon et demi d’un air chaud, riche et humide qui ne devait pas m’être si profitable que cela, après tout.

Certains jours, ceux où je me sentais plus fringant, j’emportais avec moi une gaule, quelques vers et une large épuisette. Je me postais alors sous mon saule favori, trempais ma ligne en veillant à ne pas m’emmêler dans les branchages de mon cher abri, et laissais mes yeux courir au gré de l’onde, suivant le dodelinement du bouchon d’argile et de plume au milieu du miroitement argenté de l’eau. Il n’était pas rare que je sois rejoins par des garnements des bourgades voisines, venus eux aussi taquiner brèmes et gardons. Les poissons étaient gras et la rivière n’en était pas avare, elle abritait en son sein de quoi tous nous contenter. Les enfants et moi commentions mutuellement nos prises, nos succès et nos échecs, les miens, plus fréquents que les leurs, provoquant particulièrement leurs rires. Puis, quand la douceur tournait à la fraîcheur et que le ciel commençait gentiment à rosir vers l’Est, chacun pliait bagage et rentrait dans ses pénates avec son butin, eux certains que leurs mères trouveraient moyen de l’accommoder, voire le mettraient à fumer pour le vendre ensuite sur les marchés du coin. Quant à moi, je confiais ma récolte à Macha, seconde fille d’Orekh et notre cuisinière, qui savait toujours qu’en faire pour contenter mon palais.

D’autres jours, je venais les mains vides. Je retrouvais mon saule, m’y installais pour l’après-midi et laissais filer le temps comme les eaux du Dniepr et de la Konka, attentif aux bruits de la campagne. Régulièrement, le clocher de la petite église perdue parmi les peupliers à deux ou trois verstes de là me donnait l’heure. J’entendais aussi les voix de tête des femmes qui allaient ou rentraient des champs, ou encore battaient le linge en aval. Tantôt elles cancanaient et s’esclaffaient, tantôt elles chantaient, de vieilles ritournelles idiotes où des paysans se plaignaient toujours de leurs épouses tandis qu’à l’ombre des chênes, même les rossignols ne pépiaient plus. Quand le vent était à l’Ouest, je devinais les rumeurs du port et les appels des bateliers sur les chemins de halage.

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Les lavandières, vues par Sergueï Vassilkovsky (1880-1890).

Ainsi m’ennuyais-je donc délicieusement, tout en me disant que c’était en fin de compte une bien agréable façon d’agoniser que de traîner saison après saison à savourer les plaisirs bucoliques des campagnes de Petite Russie, à peine gêné par un souffle un peu court de temps à autre, quand mon demi-poumon se mettait à faire des siennes.

Mais c’est alors que, treize paisibles années après qu’un voltigeur français m’eut tiré comme un lapin entre deux pierres tombales, je fus pris pour cible par un chasseur d’un tout autre genre, et c’en fut à jamais fini de ma tranquille convalescence.

 

Dans le chapitre II, l’ex-lieutenant Jouk fait la connaissance d’un cousin surgi de nulle part.

Les contes du Bourreau

Oui, je sais, rien que le titre, déjà…

Et pourtant.

C’est à la fois une longue et une courte histoire, qui commence par ça :

“Le Bourreau passe,

de villes en villages.

Toujours absent,

quand tombe la sentence,

Toujours présent,

pour dresser la potence.

Quand un par un,

chacun il dévisage,

Voyez les tous,

comme ils refluent, tremblants.

Besogne faite,

il repart d’un pas lent,

Mais nul n’oublie

le feu de son regard sans âge.”

Les contes du Bourreau font partie de ce que j’appelle les récits-passerelles, autrement dit, les histoires qui décrivent comment certains personnages passent, accidentellement ou non, d’une réalité à l’autre. C’est dans cette même catégorie que se trouvent Cireasa ou le Sang du calice, Thâ, une énorme épopée en un seul volume qui raconte la vie de la plus grande guerrière de tous les temps, ou encore La Fiancée noire, dont je vous ai déjà parlé ci-dessous.

Dans Les contes du Bourreau, on suit, justement, un personnage solitaire qui vient directement de la série Chemins de croix. Non, je ne vous dis pas lequel, il faudra que vous lisiez la série en question (deux tomes sont déjà écrits, un troisième est bien avancé, sur un total de six).

L’homme parcourt des terres dévastées en compagnie de deux chiens et d’un chat, une grande épée sur les épaules, plus quelques autres moyens divers de faire passer promptement son prochain de vie à trépas, et pour gagner sa pitance, il vend dans les villages miséreux ses compétences d’exécuteur de sentences la plupart du temps prononcées par d’autres. Il ne juge pas, ne prend pas partie. Il tue, c’est tout. Mais il le fait bien, très bien, même, au point d’être devenu une des légendes des terres dévastées.

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Élégance et sobriété, c’est à l’odachi que le Bourreau travaille.

Le récit se décompose en neuf textes d’inégale longueur, et décrit son périple depuis les ruines de son ancienne existence jusqu’à une nouvelle cité flamboyante où il ira se perdre pour devenir l’un des nombreux héros des Contes de l’Auberge.

Le premier, Le chant du bourreau, vous l’avez lu en introduction. Le deuxième, La chanson, parle de ce qui lui manque de son ancienne vie. Le troisième, Maladroits, est une sorte de mode d’emploi pour quiconque serait amené à le croiser. Dans le quatrième, D’un désert l’autre, on le voit se souvenir de ses désolations, et de celles des autres. Dans le cinquième, Une tour sans clé, il découvre une tour fermée et s’interroge.

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Cette tour-là m’a déjà joué bien des tours, et ce n’est pas fini.

Dans le sixième, Les risques du métier, il arrive dans un village où il exécute une sentence mais personne n’est content. Le septième, La guerre des clowns, raconte comment un ancien cirque s’est trompé de public. Le huitième, Une partie de pêche, dépeint sa rencontre avec le propriétaire de la tour sans clé, un certain enchanteur qui cherche sa reine des fées.

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Dans la calme fraîcheur du petit matin, un bourreau et un enchanteur posent leurs lignes et devisent…

Et dans le neuvième et dernier, La cité sans mémoire, on assiste à son arrivée, et à son nouveau départ.

Énigmatique ? Bien sûr, vous savez bien que c’est là un de mes nombreux défauts. Une fois encore, il n’y a donc plus qu’à les écrire, ces fameux contes, marmonneront les éternels cancres du dernier rang.

Et une fois encore, ils auront raison, les cancres.

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