L’avenue de ma victoire

L’Histoire. Si c’est un regard noir un peu triste qui l’a attiré jusqu’au pied de ces montagnes sauvages, pourquoi est-il aussi instantanément tombé amoureux de l’histoire du pays ?

Pourquoi son cœur se met-il à battre plus vite dès qu’il voit, sur de vieilles photos souvent floues, la forme particulière d’un calot à visière ou celle, tout aussi reconnaissable, de cet étrange casque.

Pourquoi a-t-il si aisément retenu tout ce qui concerne le difficile chemin parcouru par le peuple au fil des siècles, depuis le temps lointain de l’empire romain jusqu’aux soubresauts sanglants de la fin du communisme ?

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 09 H 00

La nuit a été courte, et j’ai le vague souvenir d’avoir sans doute dormi. Un peu. Pourtant, alors que nous marchons d’un pas vif, je me sens reposé, dispos. Ou plutôt, mes sens sont à ce point en alerte, mes yeux et mes oreilles tellement occupés à voir, entendre et enregistrer tout ce qui les entoure que le manque de sommeil, évident, est vite oublié.

Nous ne devons pas traîner, nous avons rendez-vous dans deux heures et demie avec Bogdan Hrib, un auteur et éditeur de romans policiers. Après tout, c’est d’abord pour des livres, des écrivains et des maisons d’édition que je suis venu, même si, tout au fond de moi, je sais que je suis là pour une autre raison, plus intime.

Alors, nous voilà partis, claquant le sol du talon comme de vrais petits soldats, “Drum bun brav Român!”, d’authentiques touristes de combat, pas le temps de s’arrêter, on avance, on fonce. À droite, le Musée national de l’Histoire roumaine, avec son étrange statue censée représenter l’empereur romain Trajan portant en offrande la “louve dace”. Pas le temps de m’interroger sur le caractère curieusement tentaculaire des bras de cette vision moderne du conquérant de la Dacie, à gauche, presque en face, se dresse déjà un autre palais, imposant, celui de la Caisse des dépôts et consignations, dont je ne sais pas ce que l’on y fait (dans son équivalent parisien non plus, d’ailleurs).

C’est à un marathon en réduction que nous nous livrons, tout en bavardant plus vite encore que nous marchons, sur cette splendide Calea Victoriei, l’Avenue de la Victoire, ainsi baptisée depuis le retour triomphal de l’armée roumaine en 1878, à la fin de ce que l’on nomme ici la “guerre d’Indépendance” contre les Ottomans.

Les édifices se succèdent, façades superbes, dans ce style des années Trente qui a valu à la ville son surnom de “petit Paris des Balkans”, alternant avec des immeubles hideux érigés du temps du communisme, et des cubes de verre et d’acier plus moderne, surgissant parfois, comme d’improbables excroissances, des cosses vides de bâtiments plus anciens.

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L’étrange mutation architecturale d’une ville qui palpite de vie. © Iulia Badea-Guéritée

Le cerveau enflammé par cet enchevêtrement de télescopages stylistiques, je me laisse emporter sur la grande et sinueuse Calea, car le temps presse, le temps presse.

Un récit l’a profondément touché, alors qu’il avait à peine vingt ans. Une histoire vécue, sur laquelle il était tombé complètement par hasard — le hasard, toujours lui — dans une librairie.

Rédigé par un vieil homme, devenu général, le livre l’avait entraîné dans un tourbillon épique, sur la trace de soldats partis se battre par une belle fin d’été, alors que la guerre, elle, la Grande, faisait déjà rage depuis deux ans.

L’auteur, jeune officier à l’époque, avait été envoyé en reconnaissance dans le pays qui se préparait à se lancer à l’assaut des ennemis de la France, et il était tombé amoureux de ses habitants et de leur ferveur patriotique.

Un sentiment que le jeune lecteur qu’il était, soixante-cinq ans plus tard, n’avait eu aucun mal à partager.

Les souvenirs du vieux général l’avaient enthousiasmé. Il s’était vu, lui aussi, ému aux larmes quand la foule, dans un restaurant de la capitale, avait entonné une vibrante Marseillaise, s’était imaginé faisant partie de ces “conseillers” français venus là pour aider la jeune et courageuse petite armée. À vingt ans, il est aisé de se rêver en héros.

Trente ans plus tard, il se dit qu’il aurait sans doute fait, en réalité, un piètre officier, et ne regrette nullement de n’avoir pris part à aucune guerre, ni aucune révolution. Mais l’émotion qu’il ressent à l’évocation de ces pages, quand il repense à l’histoire de ce soldat drapé dans la pourpre, l’or et l’azur sombrant dans les eaux du fleuve pour ne pas abandonner ses couleurs à l’ennemi, cette émotion-là est toujours intacte.

Au point qu’il a même, beaucoup plus tard, écrit une nouvelle en hommage à ce pan méconnu de la Grande Guerre. En hommage à l’histoire du pays.

20 novembre 2015 — Pasajul Villacrosse 10 H 00

Soudain, la course-poursuite sur l’artère historique de Bucarest s’interrompt. Il a suffi pour cela d’une boutique de souvenirs, où nous avons fait halte le temps d’acheter des babioles symboliques. Les rares fous qui me soutiennent depuis toujours dans ma passion méritent bien que je leur rapporte quelques sympathiques idioties. Tout en me jurant, comme devant tous les musées longés en coup de vent, que la prochaine fois, je prendrai tout le temps nécessaire : les musées, pour les visiter, mes amis, pour mieux les gâter en leur rapportant des choses que j’aurai choisies avec sérieux et sans hâte, en songeant avec soin à chacune et chacun d’entre eux.

Pas cette fois. Cette fois, il s’agit de ne pas lambiner. C’est ce que nous disons à peine sortis de la boutique.

Nous n’allons pas bien loin. Un passage nous interpelle, nous attire, nous avale dans sa lumière chaude et dorée. Il est encore tôt, il n’y a personne. La première chose que je vois, c’est un beau café qui, pour moi, porte un nom magique, que je n’aurais jamais vu si nous avions continué tambour battant sur la Calea Victoriei. Un hasard de plus, mais vous l’aurez compris, si vous me suivez dans mon périple depuis le début, ce diable de hasard, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne fait sans doute jamais rien à l’improviste.

Une fois passé ce café au nom unique, nous progressons lentement, émerveillés à la fois par l’étonnante beauté des lieux et par le calme qui y règne.

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Le passage Villacrosse, passerelle entre deux mondes, quasi-boucle intemporelle. © Iulia Badea-Guéritée

Le passage tourne, dessine comme une boucle pour nous ramener vers l’avenue. Et là se trouve, semblant nous guetter, un café oriental. Le petit-déjeuner, grâce à notre train d’enfer, n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Aussi nous installons-nous pour déguster des “cafés dans le sable”, que l’établissement nous vante comme “égyptiens”.

Nous sommes seuls, à une petite table ronde, et la tenancière a tôt fait de nous servir des tasses d’un breuvage d’un brun sombre, parfumé, d’où monte comme un parfum de cannelle, tandis qu’en fond, une chanteuse du Moyen-Orient gémit des vocalises chromatiques où l’on décèle comme une pointe de chagrin et de nostalgie.

De temps à autre, un type hirsute, l’air ensommeillé, entre par une petite porte et vient s’affaler pour tirer sur un narguilé glougloutant, écouteurs de son iPod vissés sur les oreilles. Puis, au bout de trois ou quatre bouffées, il se lève et repart en titubant d’où il est venu. Pour mieux resurgir quelques minutes plus tard et recommencer son curieux manège. Le tout sous le regard bienveillant de la patronne.

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C’est à Bucarest qu’ils sont les meilleurs, m’a-t-on assuré un jour… © Iulia Badea-Guéritée

La journée est à peine commencée qu’elle est déjà riche en ambiance et en découvertes. Et je n’ai encore aucune idée de ce qui m’attend par la suite.

Dans sa mémoire, le lien entre les soldats sur ces vieilles photos qui l’émeuvent toujours autant et le café oriental, c’est le père de sa première compagne qui l’incarne.

Soldat, il l’avait été, à la fin de l’autre guerre, la Seconde, encore pire que la Grande, et dont les conséquences pour le pays ont été si rudes, impitoyables. Cavalier, plus exactement, mobilisé dans l’autre partie du conflit, quand le pays s’était retourné contre ses anciens et répugnants alliés.

Il en parlait toujours avec humour — il ne dramatisait jamais rien. Mais il avait quand même été fait prisonnier et, les anciens alliés étant ce qu’ils étaient, cela lui avait valu de finir dans un camp de concentration. À la libération, il était parti avec un groupe de déportés français, et c’était ainsi qu’il s’était retrouvé en Occident.

“Les meilleurs cafés turcs, c’est chez nous qu’on les fait !” lui avait un jour ainsi fièrement déclaré cet homme haut en couleurs qu’il ne se lassait pas d’écouter.

Tout, à l’en croire, était meilleur là-bas. Les concombres saumurés, le bors (le borchtch) et le café turc. Et pourquoi en aurait-il douté, lui, puisque c’est chez le père qu’il les a dégustés pour la première fois ?

Depuis, ayant été porté plus à l’Est par sa propre histoire, il a eu l’occasion de goûter à bien des concombres et bien des borchtchs. Et au risque de contrarier cette terre qu’il aime tant, eh bien, non, les leurs ne sont pas meilleurs que les autres. Largement aussi savoureux, oui, cela, il est ravi de le reconnaître.

Et puis, de toute façon, ce qu’il aime, c’est aussi cet attachement à leur cuisine et leurs traditions, qui a fini par leur faire considérer que même ce qui, en réalité vient de chez les autres, ce sont eux qui le font le mieux.

Il aime cette fierté un peu folle, un peu naïve.

Mais à vrai dire, on l’a déjà souligné : il aime.

Tout.

Et c’est tout.

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 11 H 30

Il m’aura fallu cette matinée, et les presque trois kilomètres de cette belle avenue, pour me rendre compte d’une chose, il m’aura fallu cet instant hors le temps autour d’un “café dans le sable” pour enfin prendre la mesure de ce qui est en train de m’arriver.

Après avoir dépassé la Strada Edgar Quinet — mais oui, c’est ça, Bucarest —, nous avons poursuivi notre remontée de l’avenue de la Victoire au pas de charge, et enchaîné monuments, palais royaux et gouvernementaux, statue équestre du roi Carol Ier, athénées et théâtres. Nous ne sommes plus très loin de notre but.

Et mon sourire, ce sourire un peu béat qui se dessinait déjà sur mes lèvres dans l’avion, la veille, et qui était allé s’élargissant dans la soirée, avec ma découverte des deux auberges, ce sourire qui s’était discrètement estompé quand il avait senti qu’il n’était plus de mise face aux deux monstres du passé et de l’avenir, ce sourire est de retour.

Nous approchons de la place de la Victoire, et avec la lumière du jour, une belle lumière bleue, un peu crue depuis que les nuages se sont dispersés, qui donne davantage de relief aux toits et aux cimes des arbres, je le comprends mieux que la veille.

Dans la lueur orangée de la vie nocturne, j’avais peut-être eu encore l’impression de rêver un peu, de ne pas être dans la réalité. Les bâtiments, les restaurants des rues piétonnes, les échos de chants et de danses n’avaient fait que me conforter dans cette douce fantasmagorie.

En cette fin de matinée, environné par le trafic acharné et grondant, à l’orée de cette grande place, alors qu’autour de moi les gens se hâtent, vaquent à leurs activités, travaillent, vivent, j’en suis enfin véritablement sûr :

je suis à Bucarest, qui n’est plus seulement pour moi un mot, un point sur la carte, des photos figées.

Je suis en Roumanie.

J’ai gagné.

Dans la cinquième partie, je saute dans le grand bain et plonge dans l’amour des Roumains pour les livres :

 

Terre promise (5)

Un pêcheur au Pescarul