L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Le raconteur raconté

Étrange. Et beau.

Ce sont les deux premiers mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai lu ce que vous allez lire aussi, je l’espère.

Étrange, en effet. Étrange de se savoir ainsi analysé, décortiqué, dévoilé.

Et en même temps si beau, car Elle a tout compris, et je ne sais pas ce qui est le plus beau. Le fait qu’Elle ait tout compris, le fait qu’on soit amis, ou le fait qu’on soit amis depuis si peu de temps et qu’elle ait déjà si parfaitement compris ce que je tente de raconter.

Elle ?

Oui, Elle. Croisée au détour d’un hasard, par une belle journée d’été, magique, dans la charmante et attachante ville de Târgu-Mures. Elle n’aurait pas dû être là, m’a-t-elle avoué plus tard. Ce qui ne m’a même pas étonné

Nous sommes devenus amis. Elle s’appelle Anca, et sa force, son courage et son intelligence me stupéfient. Quand nous nous sommes revus, par une grise journée de fin d’automne, dans l’étonnante et lointaine cité de Târgu-Mures, nous avons eu le sentiment qu’en réalité, nous nous connaissions depuis des siècles, des millénaires, et plus encore.

Anca enseigne (magnifiquement) le français à l’université. Anca est également spécialiste de littérature fantastique. Mais surtout, Anca est mon amie.

Et voici ce qu’elle a écrit sur un de mes romans.

Anca est mon amie, et j’ai beaucoup de chance.

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Il a beau faire, Anca n’a pas peur de lui…

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Pour ceux qui n’arriveraient pas à télécharger le texte ci-dessus, le voici, en direct :

Étranges univers, inquiétantes entités

dans La Fiancée noire de Raymond Clarinard

Anca Murar

Abstract

In a changing Ukraine, captain Kalenko has the task to solve the mystery of a horrible crime. But it takes only a slightly imperceptible phase shift to make our hero cross an invisible frontier and to suddenly find himself in a parallel universe with indefinite traits, yet able to reveal the flaws of a society on the edge of losing its values and expose the profound social inadequacies. Kalenko wanders through these parallel worlds built on coordinates taken both from his oniric experiences and prosaic routine, in search of a fragile balance able to make some sense of a deceiving reality. Thus, the police investigation is constantly doubled by the initiatic journey of the hero and the reader, once entered into these universes inhabite by troubling entities, is looking for a lost essential enveloped in a perfume of eternity that urges him to complete his recreation.

Keywords: mutation, mystery, parallel universes, onirism, initiation.

 

On n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas.

Guy de Maupassant

 

Parue en 2012, La Fiancée noire[1] de Raymond Clarinard a toutes les coordonnées d’un « roman à suspense »[2] réussi, pour reprendre la formule de Tzvetan Todorov : dans une Ukraine en pleine mutation, le capitaine Danilo Kalenko a la mission de résoudre le mystère d’un triple meurtre. En poursuivant l’histoire de l’enquête, le lecteur se laisse entraîner par la multiplicité des récits enchâssés et des digressions, formule des hypothèses, poursuit, avec les agents FBI, les suspects et revient incessamment, avec Kalenko, sur les événements passés pour vérifier les moindres détails, afin de découvrir la vérité sur l’histoire initiale.

Cependant, place est faite au mystère, car d’épouvantables meurtres sont accomplis presque sous nos yeux terrifiés, mais on n’en connaît pas les véritables agents, ni les vrais mobiles. Et lorsqu’on apprend que l’enquête n’est que le cadre d’événements encore plus inquiétants : « L’arrêter, réussir enfin à la faire parler, et mettre un terme à ce massacre, tout cela, il le comprenait soudain, n’était qu’un prétexte, vague vernis masquant des pulsions presque animales qu’il ne cherchait même plus à s’expliquer. » (FN, 276), on décide de prendre « l’entrée du souterrain », on concède à s’égarer dans les labyrinthes oniriques du héros, à vivre ses délires, à sonder l’inconnu, dans le but d’y trouver un supplément de sens, sans savoir que l’on finira par tomber de Charybde en Scylla.

Il suffit alors d’un déphasage presque imperceptible (« Comme à chaque fois qu’il était chargé d’une affaire criminelle, il se sentait décalé. […] Et, comme à chaque fois, il sentait qu’il n’était plus en phase avec ce qui faisait la réalité du commun des Kiéviens. » (FN, 60-61) pour que nous passions avec Kalenko une frontière invisible et nous nous retrouvions dans des univers étranges aux repères flous mais révélateurs des fissures d’une société en perte des valeurs et d’inadéquations sociales profondes :

Un quadruple carnage comme celui dont il avait écopé, on n’en aurait pas vu sous le règne du Parti, voilà ce que disaient les plus nostalgiques, ceux qui avaient l’impression que leur monde avait perdu tout sens et tous ses repères.

Sauf qu’ils se trompaient, ou qu’ils se mentaient, vieille habitude qui permettait de rendre le quotidien plus supportable. (FN, 63)

 

Kalenko erre dans ces mondes parallèles puisant leurs coordonnées à la fois de ses univers oniriques et du banal quotidien, en quête d’un équilibre fragile qui puisse resignifier une réalité décevante :

[I]l estimait avoir de nouveau sa place, son rôle à jouer. Oui, un flic pouvait être un rouage parfaitement sain de la société, même une société aussi fissurée et bizarrement fichue que l’Ukraine indépendante. […] Il n’était pas très sûr d’y croire lui-même, mais le simple fait de le prétendre suffisait à lui donner l’illusion qu’une certaine forme de bonheur ne lui était pas interdite. Un bonheur modeste, où les grands projets et les grandes joies n’avaient pas leur place, mais un bonheur malgré tout, fait d’un gentil petit équilibre, d’une quiétude tranquille liée à la simple satisfaction de se tirer correctement de sa mission. (FN, 73)

 

L’enquête policière se double donc constamment du cheminement initiatique du héros et le lecteur, une fois plongé dans ces univers peuplés d’inquiétantes entités, va lui aussi à la recherche d’un essentiel perdu, remet en question les rouages sociaux, réfléchit avec Kalenko à la mission de l’être dans la société, dans l’univers et aboutit à l’atroce vérité finale.

C’est notamment cette épouvantable quête émotionnelle du héros qui nous conduira à         l’« auberge » (lieu de passage par excellence) et nous amènera à la rencontre avec des entités surnaturelles : deux thèmes fantastiques classiques. La poursuite des délires de Kalenko, le passage dans les univers intercalaires équivalent à la mise en relief d’autant de thèmes de prédilection de la littérature de l’étrange qui nous permettront de rendre compte de la spécificité de l’effet du fantastique dans le roman de Raymond Clarinard.

 

Du rêve éveillé à l’« horreur cosmique »

C’est lors des rêves éveillés ou des délires oniriques que le quotidien rassurant et raisonnable se déconstruit, se dissout, les repères spatio-temporels s’effacent pour qu’une autre réalité surgisse dont le but est la cristallisation des peurs ancestrales :

Toute capacité de réflexion totalement déconnectée par la terreur primale qui l’engloutissait, il ferma les yeux, en quête de quelque prière à même de le protéger de ce qu’il sentait se glisser et enfler autour de lui, alors que les battements de son cœur ressemblaient de plus en plus aux roulements de tambours sacrificiels ricochant sur les gradins de pyramides perdues dans les ténèbres. (FN, 204)

 

Une des sources essentielles du fantastique de Raymond Clarinard est justement cette       « horreur cosmique » formulée par Lovecraft qui dérive d’abord de la perception d’un ailleurs ténébreux et indicible constituant à la fois le cadre de manifestation des entités surnaturelles et l’espace des tribulations d’êtres en proie à la folie, car les inconcevables univers parallèles sont appréhendés comme des éléments hétérogènes à la normalité et constituent donc la source d’une expérience dysphorique :

Quand il comprit ce qui était en train de se passer, un frisson d’horreur lui remonta le long de l’échine et sa nuque se hérissa : ça recommençait, comme sur la place quelques nuits plus tôt ! […]

Son thorax lui donna l’impression de se comprimer, la douleur devint insupportable. Je vais crever ici ! hurla-t-il intérieurement. Je suis en train de crever d’un infarctus, face à ces deux fumiers qui me regardent claquer […] (FN, 154)

 

Incapable d’agir ou de se soustraire à cette frayeur déchirante, Danilo Kalenko ne fait que subir ce supplice inexplicable dont le crescendo ténébreux sème au cœur du capitaine l’angoisse de la finitude :

Il tenta d’ouvrir la bouche pour mieux respirer, mais ses mâchoires, vibrant de la même douleur lancinante que sa poitrine, ne se desserrèrent pas.

Non ! Pas comme ça ! Je ne veux pas finir comme ça ! […]

La souffrance se fit plus diffuse, plus générale, et il lui sembla qu’il s’enfonçait lentement dans une brume ouateuse et collante. (FN, 154-155)

 

Cet ailleurs inhospitalier se manifeste parfois comme une masse informe qui enveloppe le héros afin de le perdre dans les ténèbres de l’enfer : « Il était en train de se noyer, de perdre pied ; il le savait, tout comme il savait qu’il n’y pouvait rien. Et c’était peut-être cette lucidité qui rendait la situation encore plus pénible. » (FN, 151) D’ailleurs, dans le Prologue du roman, le Dniepr qui n’est autre que l’incarnation de Thanatos coule impassible et indifférent à la volonté des humains, tout en scandant leur dépérissement et en jetant un mauvais augure sur la destinée du héros :

Aujourd’hui comme autrefois, et comme dans les siècles à venir, le fleuve scintillait sous la lune, elle aussi là depuis toujours. Sur ses rives s’ourdissaient de sinistres complots, et comme si souvent au fil des générations précédentes, le sang ne manquerait pas de couler, sacrifices qu’ils lui consentaient dans le vain espoir de se concilier ses bonnes grâces.

Mais il s’en moquait. (FN, 4)

 

Enfermé dans ces étranges réalités hostiles, Kalenko contemple impuissant le sabbat vertigineux des horreurs et est souvent sur le point de succomber à la folie : « Il lui suffisait de repenser à son errance affolée sur la place Sainte-Sophie pour ne plus avoir envie de déambuler dans l’atmosphère enivrante et parfumée de la capitale une fois le soleil couché. » (FN, 191) Pour lui, la seule issue possible réside en l’acceptation de la tragique destinée de Sisyphe.

 

Lieux de passage et univers parallèles

Si les univers parallèles dans lesquels Kalenko pénètre le plus souvent à son insu, sont plutôt sombres, c’est qu’ils sont aussi à l’image de ce monde intérieur « peuplé de tensions et d’images, de puissances et de matière qui grandissent et s’émeuvent autour de la mort. »[3] Et, comme le souligne Jad Hatem, c’est essentiellement de ce monde intérieur éminemment duel que « se nourrissent la rêverie, le rêve et la fantaisie »[4] :

Où son imaginaire était-il allé chercher tout ça ? Dans un livre ? Un film qu’il aurait vu, et dont il n’aurait aucun souvenir précis, mais que son subconscient lui resservirait maintenant en guise d’arrière-plan pour ses petits cauchemars personnels ? Si c’était le cas, se dit-il avec un humour qu’il fut le premier à juger déplacé, il ne s’était offert que l’image, sans le son. (FN, 154-155)

 

Vacuité, silence et obscurité telles sont les composantes essentielles de ces réalités faites d’éléments hétéroclites, en perpétuelle métamorphose :

Appuyé à la barrière de fonte qui encerclait le socle de granit de la statue, entouré de la foule silencieuse qui savourait toujours ce concert sans musique, il sortit son portable de sa poche et en consulta l’écran bleuté.

- C A C O M M E N C E

ZHOVTYYRAB. […]

Quand les feuillages des arbres se mirent à chanter à l’unisson au rythme de la lourde cloche, l’assistance immobile acheva de se dissiper dans les ténèbres.

Et le bourdon, sombre, solennel, implacable, sonnait toujours au-dessus de la place déserte, où ne se trouvait plus qu’un seul être vivant, une seule âme humaine, il le savait, car il était cette âme. Perdue, délaissée, à jamais condamnée, comme toute cette pauvre humanité dont le destin, lui promettait le lourd tympan de bronze de la cloche, appartenait désormais à d’autres, qui en jouaient comme ils l’entendaient. (FN, 130-131)

 

Qu’il s’agisse d’un simple message angoissant ou d’une voix retentissant de l’au-delà, le passage au monde intercalaire est annoncé par un élément déclencheur qui bouleverse l’être en quête désespérée d’une échappatoire : « Il ne pensait plus qu’à une chose : fuir, fuir le beffroi de la place Sainte-Sophie, le plus loin possible. » (FN, 132)

Parfois, c’est une entité surnaturelle en expansion qui se fait espace et donne ainsi naissance à une autre réalité, fondée sur l’incorporation des débris de la ville, apparemment rassurante, de Kiev :

Tout autour de lui, il sentait enfler une présence d’une insurmontable volonté ; elle s’insinuait entre les pavés réguliers de la place, coulait lentement des fenêtres du beffroi, se répandait par vagues sans cesse plus épaisses vers les rues. Elle allait engloutir la ville, sa ville, et avec elle tous ceux qui lui étaient chers, et il n’y pouvait rien. C’en serait fini de son monde avant même qu’il ait atteint sa voiture. (FN, 132)

 

Et, tandis que l’hyperbole finit par attester la naissance du nouveau monde, les lumières s’obscurcissent et la vie bat au rythme sinistre du spectre souterrain : « Au-dessus des bulbes dont l’or lui parut soudain terne, des nuages s’amoncelaient, mouvants, animés d’une vie propre qui semblait gonfler et respirer au rythme de la sinistre cloche géante dont il pouvait entendre grincer le joug. » (FN, 132)

En poursuivant la mystérieuse suspecte des meurtres à travers des « lieux auréolés de mystères où les légendes disaient toujours que le démon guettait le voyageur égaré » (FN, 255), le capitaine Danilo Kalenko a la sensation de remonter le temps pour se retrouver « au beau milieu de ce succédané d’Ukraine rurale des siècles passés » (FN, 255) où il va découvrir un lieu aussi mystérieux qu’inquiétant :

Sa main gauche effleura le bois mal raboté de la porte. Son regard ausculta le chambranle peint en bleu vif, jusqu’à ce que, au-dessus du linteau, il découvre un écriteau sur lequel avait été gravé un seul mot : AUBERGE. (FN, 257)

Lieu de passage par excellence, situé au carrefour de deux « réalités », l’endroit révèle au pauvre égaré son côté luciférien :

À peine eut-il franchi le seuil qu’il sut qu’il était perdu.

Tout commença par la sensation, étrange et fugace, de rater une marche, une impression trompeuse de faux-pas, comme de chuter dans un trou d’air le temps d’une longue seconde.

Dans cet instant contracté, ramassé sur lui-même, il fut assailli par ses sens en ébullition, qui lui transmirent des informations qui, sur le moment, lui parurent normales, et pourtant inexplicablement inquiétantes. Une forte odeur de poussière lui monta au nez, une poussière ancienne, ancestrale même, qui recouvrait des lieux qui n’avaient plus connu la caresse du balai depuis des millénaires. (FN, 258)

 

Et, c’est dans cette auberge dont l’intérieur est plus vaste que l’extérieur et dont la clientèle est habillée comme pour le carnaval que la comédie dont le héros a vécu quelques actes au cours de ses délires passés va tourner à la tragédie. Danilo Kalenko sera désormais à la merci des créatures cruelles de cette réalité épouvantable.

Inquiétantes entités ou l’épreuve de l’altérité

Dans La Fiancée Noire, la proximité des entités inquiétantes produit chez le héros le dérèglement de tous les sens. Source de fascination et de terreur à la fois, ces créatures surgies à l’improviste d’un Ailleurs invraisemblable, s’offre au regard ébloui des personnages comme un mystère à déchiffrer :

Il la suivait parce que c’était ce qu’il avait eu une furieuse envie de faire. Parce qu’il avait surtout envie de la revoir, de croiser de nouveau son regard de jais indéchiffrable, envie de s’imaginer qu’il était le seul à pouvoir percer cette énigme vivante. (FN, 254-255)

 

Cette étrange inconnue « au mutisme inébranlable », au regard blanc qui terrorise tout le commissariat et réussit à échapper au FBI, deviendra la source de l’équilibre improbable du capitaine :

Bohdan était partagé. D’un côté, il se disait que l’arrestation éventuelle de cette fille était le seul moyen d’aider son chef à retrouver son équilibre. Surtout si, ensuite, ils s’en débarrassaient en l’abandonnant à Nesterenko et au FBI. Mais de l’autre, il n’était pas persuadé que le fait de recroiser sa route leur soit particulièrement salutaire. Ni pour Danilo, ni même pour lui. (FN, 160)

C’est la seule quête de cette femme aux yeux et cheveux noirs qui donnera dorénavant un sens à l’existence de Kalenko. Et, au moment où notre héros retrouvera cette inconnue dans l’auberge, il découvrira l’identité de cette créature à la « grâce meurtrière » (« elle s’appelle Telei » (FN, 277) à laquelle il vouera sa vie : « Elle referait surface quand elle le jugerait bon, pour accomplir son devoir, quel qu’il ait pu être, et lui, Kalenko, n’avait rien à espérer, à part se trouver là quand elle frapperait, pour la revoir, car c’était tout ce qui comptait pour lui en cet instant. » (FN, 280-281)

Si le plus souvent les créatures des univers parallèles prennent une apparence humaine, il arrive que l’épouvante se matérialise, à l’aide des métonymies, sous la forme d’une ombre, ou mieux encore, sous l’aspect d’une voix dont le murmure déconcerte l’esprit :

Perplexe, il commençait à s’inquiéter de cette nouvelle énigme quand il avait perçu comme un murmure lointain, chuchotis confus mais qui semblait le viser, lui. La voix étouffée, d’une douceur inquiétante, résonna à son oreille gauche, puis passa à la droite, et s’il n’en saisit pas un mot, il devina néanmoins qu’elle lui parlait, qu’elle lui proposait de continuer, de descendre encore sur l’avenue, jusqu’à la place qui s’étendait au sud. (FN, 155)

 

Ce « chuchotis envahissant et hypnotique » qui n’est pas sans rappeler Celui qui chuchotait dans les ténèbres (Lovecraft) tout comme les « ombres jaunes » qui finissent par transformer tout en chimère, ou bien cette vendeuse « à l’étroit dans sa tunique d’un jaune si agressif » ressemblant fatalement au Roi en jaune de Chambers ne sont que les manifestations d’une entité obscure et maléfique se nourrissant des frayeurs humaines.

On a finalement un autre type d’entités surnaturelles qui se montrent dans le roman et se présentent comme un personnage collectif : cette « foule muette applaudissant en silence un concert aphone » (FN, 128), ou ces « mannequins aux contorsions absurdes » (FN, 48) que Kalenko retrouvera dans l’auberge intemporel :

Comme si la fille allait effectivement se pointer dans cette foule de rupins endimanchés qui avaient d’ailleurs tous l’air fascinés par une chose qu’il ne pouvait pas voir. Il peinait toujours autant à les discerner dans le halo d’or rouge de l’éclairage, mais il lui sembla que toute cette assistance sagement assise, du premier au dernier rang, avait le visage tourné vers un point qui lui échappait, peut-être la porte d’entrée du beffroi. (FN, 127)

Bien sûr, pensa-t-il, tout cela est si logique, chère Madame. Elle se « change » en pleine nuit dans une auberge factice dans un musée à ciel ouvert, auberge qui déborde d’une bruyante clientèle habillée comme pour le carnaval, et dont l’intérieur est plus vaste que l’intérieur. Bien sûr. (FN, 263)

Loin d’offrir un support au héros perdu dans les obscurs labyrinthes des réalités parallèles, ces entités aussi cruelles qu’indifférentes ne font que jalonner les étapes de sa descente aux enfers et constituent une réminiscence obsessionnelle du memento mori antique.

Savoir interdit et fin inébranlable

Dans la Fiancée Noire, l’enquête de Danilo Kalenko se double toujours des monologues intérieurs du héros dans lesquels il réfléchit, en bon logicien, à sa mission de policier :

Il lui restait un semblant de dignité policière, assez pour continuer à se raconter qu’en réalité, il était sur les traces d’une meurtrière présumée, et que s’il la pistait ainsi, seul dans le noir, c’était pour être sûr de repérer le lieu où elle ne manquerait pas d’entrer en contact avec ses complices. (FN, 254)

Pourtant les vestiges de cette conscience professionnelle vont se dissoudre et le capitaine se rendra à l’évidence : « Il n’y croyait pas lui-même. […] Il la suivait, oui, parce qu’il voulait savoir où elle allait, parce qu’il voulait entrevoir ce qui la poussait à agir comme elle le faisait depuis qu’elle avait violemment croisé sa route il y avait plus de trois semaines. » (FN, 254-255) Tombé sous l’ascension de la mystérieuse meurtrière, Kalenko fera de sa poursuite un but en soi : « dans sa tête, ses questions et ses angoisses se confondaient en un magma informe auquel il s’efforçait de ne plus prêter attention. » (FN, 259) et sera amené à découvrir le lugubre lieu de passage qu’il n’aurait peut-être pas dû repérer.

Si les pensées de Danilo sont, le plus souvent hantées par la créature mystérieuse rencontrée à l’endroit du meurtre, le lecteur découvre également qu’il est un être de conscience : il formule des hypothèses, il se pose des questions afin de mieux connaître la société dans laquelle il vit et les mobiles des agissements humains dans le but de bien se tirer de sa mission de policier. Mais il avoue ne rien comprendre de la vie familiale et sociale et reconnaît n’être qu’un inadapté en quête d’un fragile équilibre : « Ce n’est pas ma faute, je ne comprends pas, je n’ai rien fait pour mériter ça. Oui, parfois, l’homme, ou la femme, se réfugiait dans une fausse incompréhension, on feignait l’innocence, pour mieux justifier sa position, ses choix de vie. » (FN, 280)

Et, au moment où il décidé de fonder son bonheur à venir sur les constantes de ce nouveau monde découvert, il se rendra compte de son incapacité à saisir cette réalité toujours fuyante et donc de l’inutilité de ce dernier exploit :

Il se devait d’admettre qu’il n’était plus rien qu’un fétu de paille ballotté par le vent, un brin de cette « herbe arrachée par le galop » de chevaux sur la steppe.

Pour la première fois de sa vie, toute sa vie, aussi loin qu’il ait pu s’en souvenir, il savait qu’il ne savait absolument rien, et que cette ignorance était et serait à jamais sans rémission. Était-ce cela, la folie ? L’esprit humain cédait-il quand il comprenait qu’il ne valait guère plus qu’une touffe de gazon sur un terrain de football ? (FN, 279-280)

Une fois pénétré dans l’auberge intemporelle, il subira la révélation finale de l’insignifiance de la vie humaine :

Mon petit capitaine, fit-elle, et sa voix prit alors des accents sombres, presque rauques, qui le glacèrent. Peu m’importe ta vie d’avant, si nous nous rencontrons maintenant, c’est que ce que tu as vécu jusque-là est pour nous sans importance. Mais cela fait quelques jours, quelques semaines même que ton existence, qui te semblait manquer singulièrement de logique, t’échappe tout à fait. Tu t’y noies, n’est-ce pas ? Tu ne comprends plus rien, si tant est que tu aies jamais compris quoi que ce soit à cette vie, comme vous tous…

Son aspiration initiale à « ce bonheur modeste » à même de signifier sa vie se ruinera et le capitaine Kalenko devra se ressourcer aux souvenirs d’une quiétude passée n’offrant au héros qu’un asile temporaire :

La dernière fois qu’il y avait mis les pieds, il était encore marié. Une sortie en famille, avec son épouse, et sa fille chérie. La gamine avait couru à perdre haleine dans les prairies, joué à la maîtresse dans les reconstitutions d’écoles villageoises du XIXe siècle, s’était cachée parmi les curieuses ruches en bois taillées dans des troncs et surmontées de petits toits. Une belle journée d’été, chaude et radieuse, comme le serait sans doute celle qui suivrait cette triste nuit passée à courir derrière son inconnue. (FN, 253)

Fasciné par Telei, il ne vivra désormais que pour la revoir, même si pour elle, comme pour les puissances des univers parallèles, « cette misérable réalité n’était qu’une étape, comme s’en apercevraient bientôt ceux qui avaient commis l’erreur de faire appel à lui dans le vain espoir de quémander un pouvoir éphémère dans un univers qui ne l’était pas moins. » (FN, 283)

Dans les romans de Raymond Clarinard, la réalité humaine et les mondes parallèles sont intimement liés, les destins des terriens croisent le devenir tumultueux des entités surnaturelles, comme si le réel et l’ailleurs étaient les composantes complémentaires d’un même univers. Aussi, son fantastique procède-t-il moins d’une hésitation, mais plutôt d’une adhésion à l’esprit ensorcelant de la lettre.

Si les distorsions spatio-temporelles sont inscrites depuis toujours dans les gênes narratives de l’auteur, celles-ci entraînent des distensions d’un esprit humain incapable de comprendre ou d’expliquer cet inquiétant inconnu recelant du familier et le héros se dévoile comme le jouet des puissances aussi ténébreuses qu’impassibles. Mais si tout savoir est nié à l’humain, si son espoir de bonheur n’est qu’une illusion, le lecteur est convié à imaginer Sisyphe heureux.

 

Bibliographie :

Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012.

Bouvet, Rachel, Étranges récits, étranges lectures, Essai sur l’effet fantastique, Presses de l’Université du Québec, 1998.

Hatem, Jad, La génèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008.

Maupassant, Guy de, Contes fantastiques complets, édition établie, présentée et annotée par Anne Richter, Marabout, 1993.

Todorov, Tzvetan, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980.

 

 

[1]Clarinard, Raymond, La Fiancée noire, Paris, L’Harmattan, coll. « Présence ukrainienne », 2012. Toutes nos références renverront dorénavant au sigle FN, suivi du numéro de la page.

[2]Tzvetan Todorov, Poétique de la prose, suivi de Nouvelles recherches sur le récit, Paris, Seuil, 1980, p. 16.

[3]Jad Hatem, La genèse du monde fantastique en littérature, Bucharest, Zeta Books, 2008, p. 8.

[4]Ibid.

Un rêve dans le rêve… (3)

ou plutôt…

Un film dans le rêve.

Encore une curieuse, et satisfaisante expérience, pas plus tard que la nuit dernière. Encore un rêve, encore un emboitement d’histoires.

Dans ce rêve-là, j’étais simplement assis chez moi, et je regardais la télévision. Plus exactement, je regardais un film. Danois.

J’ai toujours été attiré par les pays scandinaves, et sans occuper la place qu’ont la Roumanie et l’Ukraine dans mon cœur et ma vie, le Danemark a quelque chose de particulier pour moi. Parce que j’ai la chance d’avoir une merveilleuse amie danoise, vibrante de courage et de créativité (elle est à l’origine de l’histoire des Neuf Preuses), qui m’a tout simplement donné envie d’en savoir plus sur sa terre natale.

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C’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai pu regarder 9. april, un film qui m’a beaucoup touché, sur les soldats danois qui se sacrifièrent inutilement en 1940 pour retarder la Wehrmacht de quelques heures.

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Alors, dans ce rêve, me voici donc devant ma télévision, à regarder ce film qui n’existe pas, en danois sous-titré en anglais (non, désolé, je ne parle pas le danois — j’ai essayé, hein, mon amie pourrait en témoigner, et ça l’a bien amusée).

L’action se situe dans la ville d’Odense (ce que je viens de décider, parce que certaines images de cette dernière correspondent à ce que j’ai vu), dans les derniers jours de l’occupation allemande, en mai 1945. Le Danemark, comme tant d’autres pays d’Europe, a connu une histoire trouble tout au long des années de guerre. Comme partout, il y a eu des résistants, et des collaborateurs, des nazis, des salauds et des héros, des moments grandioses et d’autres lamentables. Comme partout, hommes et femmes ont été ce qu’ils sont, humains, pour le meilleur et pour le pire.

Dans ce contexte, le héros du film, un vieux garçon, bourgeois aisé, se ronge les sangs, parce qu’il n’a “rien fait” depuis 1940. Il veut se battre, visiblement pour régler un vieux compte avec un père omniprésent, écrasant, bien que mort depuis un moment déjà. Un père militaire, semble-t-il.

Quand le pays se soulève contre l’occupant, sa décision est prise, il participera aux combats. Il enfile l’ancien uniforme de son géniteur, récupère le vieux fusil familial soigneusement emballé dans des torchons, et s’élance dans la rue, sans trop savoir ce qu’il va faire. Emporté par sa fougue toute neuve, alors que le désordre se répand et que des coups de feu retentissent un peu partout, il avise deux soldats allemands, l’air perdu. Il leur tire dessus, mais ne parvient qu’à les blesser.

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Des résistants danois font le coup de feu dans les rues d’Odense, le 5 mai 1945.

Choqué par ce qu’il vient de faire, il s’enfuit.

Sur sa route, dans les ruelles, il croise des prisonniers soviétiques évadés qui tentent de se dissimuler derrière un mur de briques.

Plus tard, on le retrouve près d’une cabane de pêche qui lui appartient, à côté d’un plan d’eau. Dans l’étrange atmosphère de kermesse et d’anarchie qui accompagne la libération de la ville, des soldats allemands se baignent avec des jeunes filles du coin. Le héros, lui, est assis sur un billot contre sa cabane, la tête entre les mains. Il a abandonné son fusil dans sa fuite.

Il pleure.

Sortant de l’eau, un Allemand et une fille, ivres, forcent l’entrée de la cabane, sous ses yeux. Leurs intentions sont claires. Partout autour d’eux, le monde est une nouvelle fois en train de changer de face, et eux comptent profiter du moment qu’ils partagent de la façon la plus simple et la plus naturelle qui soit.

Ils ne peuvent savoir que leur légèreté horrifie le héros qui, écœuré tant par leur attitude que par ce qu’il a lui-même fait, et ce qu’il considère aussi comme sa propre lâcheté, dégaine un couteau et se rue à l’intérieur de la cabane, où, toujours en larmes, il poignarde l’Allemand.

C’est là que ma télé onirique s’est éteinte, et que je me suis réveillé.

Mais j’ai passé la journée à avoir eu l’impression de l’avoir vu, ce film. Et j’ai très envie d’en écrire le scénario. D’en savoir plus sur cet homme un peu minable, ni bon ni mauvais, seulement dépassé par l’histoire, la grande, qui se jouait autour de lui, et la petite, celle de sa famille, qui lui pesait tant.

Un rêve dans le rêve… (2)

Étrange expérience que celle d’il y a quelques nuits.

Les rêves sont pour moi une formidable matière première. Aussi leur accordé-je une grande attention, quand j’ai la chance de m’en souvenir, ce qui n’est pas rare, car il y a quarante que j’ai pris l’habitude de les noter, vieux truc bien connu qui permet, généralement, de ne pas les oublier trop vite.

Il est arrivé que certains rêves m’inspirent des livres entiers, du début jusqu’à la fin, les deux exemples les plus frappants étant Miranda (dont je vous parlerai une autre fois) et L’Épouse à somme nulle, déjà évoquée ici. Ce qui est quand même bien pratique, reconnaissons-le. Le matin, après une bonne nuit de sommeil, on se réveille avec une histoire complète dans la boîte (crânienne). Il ne reste plus qu’à l’écrire (et c’est là que les ennuis commencent).

Une nuit, c’est même avec une trilogie complète que je me suis réveillé en sursaut. Elle existe désormais (sous forme de synopsis), au point de prendre une place énorme dans mes projets, sous le titre d’En bleu et vert.

J’aime le rêve, donc, et même les cauchemars ne me font pas peur. Ou plutôt, si, ils me font peur, mais je sais toujours en tirer quelque chose.

Toutefois, le rêve dont je vais vous parler à quelque chose de particulier. Le scénario, incomplet, est à peu près le suivant :

Je voyais et vivais l’action par les yeux d’un de mes personnages fétiches, un de mes avatars favoris, le détective privé Robert Trombonard. Qui, cette fois, travaillait en tandem avec un vieux flic japonais, l’inspecteur Mashimoto.

Ils enquêtaient dans un environnement urbain fait de chantiers inachevés et de bâtisses de béton abandonnées. Tout tournait autour d’une affaire de disparitions frappant des familles aisées, dont une franco-japonaise. Avec le recul, je me dis que l’action se situait peut-être en Asie, mais pas au Japon.

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Mashimoto reliait l’affaire à la disparition de sa propre fille, qui s’était volatilisée dix ans plus tôt. C’était un homme amer, fatigué, tenace et bourré d’humour. Le genre de camarade de jeu dont raffole Trombonard.

Mais le plus étrange n’est pas là. Régulièrement, sur leur parcours, les deux hommes tombaient sur des scènes comme figées dans le temps, en trois dimensions, en noir et blanc. On y voyait la plupart du temps des hommes en costume-cravate en interrogeant d’autres, fouillant des lieux, discutant entre eux. Enquêtant eux aussi, autrement dit.

Dans le rêve, ces scènes avaient une explication évidente pour Mashimoto et Trombonard, qui s’y déplaçaient aisément tout en les analysant et les commentant : il s’agissait de vestiges encore palpables de l’enquête menée par une équipe du FBI sur la même affaire, équipe qui avait disparu à son tour quelque temps auparavant.

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Et le plus curieux, c’est que je me disais, en les voyant, que je les reconnaissais, pour les avoir déjà vécues, déjà rêvées. Le rêve de Mashimoto et Trombonard m’est venu dans la nuit du samedi 10 au dimanche 11 décembre. Et j’étais convaincu que les scènes figées représentant les agents du FBI m’étaient venues, elles, dans un autre rêve, dans la nuit du 4 au 5.

L’ennui étant que, le matin du 5, je n’en avais eu nul souvenir.

Alors, ai-je vraiment rêvé de l’enquête du FBI dans la nuit du 4 ou 5, puis tout oublié, pour que tout me revienne une semaine plus tard dans la peau de Trombonard ? Ou même cette impression d’avoir déjà rêvé ces scènes faisait-elle partie du songe du 11 au 12 ?

Une mise en abyme qui me fascine, dans laquelle je me jette avec délice, tête la première.

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Et, oui, de cette étrange double enquête qui s’emboite, je ferai quelque chose, sans aucun doute. Dès qu’un autre rêve m’en aura dit un peu plus…

Autres mondes, autres vies

Après une journée de travail, assis dans le RER, je me laisse bien souvent emporter dans mes mondes.

Je me coupe aisément de ce qui m’entoure, mes yeux se fixent sur le lointain, et je pars, durant les trente ou quarante minutes que dure mon déplacement, dans mes histoires.

Et c’est bien. Et utile, aussi.

Mais parfois, il m’arrive de sortir de mes explorations intérieures. Surtout quand les jours raccourcissent, comme en ce moment, et que, dans le crépuscule, les silhouettes dentelées des immeubles de ma banlieue se parent peu à peu de lumière.

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Les lumières de la nuit, fenêtres ouvertes sur d’autres mondes…

Alors me vient une question, tandis que je contemple, qui s’enfuient sur les côtés, ces lucarnes bleues et dorées, fragments d’intimités à jamais inaccessibles, petits pans de vie que je ne peux qu’entrevoir.

Cette question, la voilà :

combien sont-ils, combien sont-elles, par-delà ces lucarnes éclairées, à être “comme moi” ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, dans le confort relatif d’une chambre, d’un bout de bureau, d’un chez soi modeste mais bien réel, à vivre à moitié ici, à moitié ailleurs, dans d’autres mondes ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, à raconter d’autres vies, à vibrer et faire vibrer au rythme d’épopées et de mystères entièrement surgis de leurs imaginaires ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, à créer, en proie à cette fièvre qui nous anime quand nous viennent les images, les sons, les sens ?

Peut-être certaines et certains rêvent-ils, comme moi, de publier, de faire partager au plus grand nombre. Peut-être se satisfont-ils de la passion de leur entourage, puissant moteur du rêve. Peut-être certains et certaines ne créent-ils que pour eux-mêmes.

Et ainsi, tout en rentrant chez moi le soir, il m’arrive d’éprouver un étrange désir, mêlé d’envie, d’un peu de jalousie. Je voudrais les voir, je voudrais les connaître. Ah, que leurs proches, leurs amis, leurs aimés ont de la chance, eux qui sont aux premières loges quand ils leur font partager leurs créations !

Et souvent, le lendemain matin, en reprenant le train, je me dis : qui sait quelles merveilles je croise chaque jour sans jamais le savoir ?

La prochaine fois que vous serez perdus dans la foule, ou que, de loin, vous apercevrez de la lumière briller à la fenêtre d’un immeuble ou d’une maison inconnue, pensez-y. Pensez à tous ces mondes, toutes ces vies, qui se dissimulent en chacun de nous.

Pensez à toutes ces merveilles que vous croisez chaque jour sans jamais le savoir…

Noces d’émeraude

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Deux lacs. Deux lacs d’émeraude pailletés d’or. Deux grands yeux qui me dévisagent, qui me disent tout, qui comprennent tout.

Et ce regard, je ne l’aurais jamais croisé si…

Un jour…

Ce moment étrange, impensable, presque idiot, symbole de la fragilité de nos existences, de nos destins, je l’ai déjà évoqué, ailleurs, et je ne tiens pas à ce que les lignes ci-dessous soient simplement une redite de ces premières réflexions.

Mais quand même, quand on y songe, à quoi tient l’orientation, l’envie, la logique de toute une vie ?

À rien ou presque. Quelques secondes suffisent. Et il suffit de repenser à tout ce qui aurait pu se conjuguer, si aisément, afin que tout cela ne soit jamais, pour en avoir le vertige. Un vertige terrifiant, car sans fin.

Qui sait à côté de quoi nous passons, sommes tous passés au moins une fois dans nos vies ? Moi pas, certes. Dois-je m’en féliciter, m’en réjouir pour autant ?

Non.

Je ne sais plus qui a dit que le fait de savoir dire non était le premier pas vers la véritable indépendance. En fait, peut-être personne ne l’a-t-il jamais dit, peut-être l’inventé-je, comme j’ai peut-être inventé tout le reste, toute cette histoire née il y a quarante ans, par accident, par une belle après-midi de juillet, en Angleterre, dans cette bourgade du Surrey où H. G. Wells avait décidé de faire débarquer ses Martiens.

Ce jour-là, les Martiens, ils étaient deux. Il y avait moi, dans un coin d’un canapé trop grand pour moi — de toute façon, tout est toujours trop grand pour moi, je m’y étais déjà habitué. L’autre Martien était une Martienne. Enfin, peut-être pas Martienne, mais assurément pas de ce monde, du moins du nôtre. Et pour cause.

Toute petite, mince, blanche et brune. Et dorée. Rapide, souple, gracieuse. C’est tout juste si je n’entends pas encore mon cœur faire un curieux bruit de verre brisé à son apparition, la première fois, à l’écran.

Pourquoi ? Voilà la question, toute simple, que je me pose aujourd’hui, quarante ans après. Et pour tout dire, je ne me la suis jamais posée avant. Avant le 21 novembre 2015. Autrement dit, je suis resté près de trente-neuf ans sans m’interroger, sans m’étonner de ce qui, somme toute, n’avait pourtant rien de « normal », d’habituel.

Ne brûlons pas les étapes, même dans ce pauvre petit texte.

19 juillet 1976.

À Montréal, loin là-bas de l’autre côté de l’océan, c’est le matin, et le début des épreuves de gymnastique. Un feu follet s’échauffe, sans se douter qu’il va bouleverser, dans quelques heures, et dans les trois jours qui vont suivre, sa propre existence, et celle de bien d’autres. Et la mienne, même s’il n’en sait évidemment rien, et du reste, pourquoi s’en soucierait-il ?

Les deux lacs d’émeraude me sourient, et se moquent de moi. Oh, gentiment bien sûr, mais ils se moquent de moi malgré tout. C’est que je suis un peu ridicule, à force, avec cette passion effrénée, inexplicable, impossible à assouvir.

Impossible à assouvir ? Oui, j’en suis maintenant douloureusement conscient, mais là encore, ne brûlons pas les étapes. Ridicule ? Peut-être suis-je un peu dur avec moi-même. Mais en même temps, si, j’ai parfois tant l’impression d’être à contre-courant, ou hors le temps et l’espace, dans ma passion, que je ne peux qu’être le premier à rire de moi. Avant même les grands yeux verts et leur pétillement ironique. Au moins, je les aurai pris de vitesse. Ou plutôt, je ne les aurai pas attendus. Enfin, là encore, je mens, ces deux yeux-là, je les ai attendus toute ma vie. Je les attends encore.

La télévision, qui me semble énorme, est posée à même la moquette (chez moi, elle trône sur une tablette à roulettes prévue à cet effet, et elle est deux fois plus petite). Elle est en couleurs (chez moi, en noir et blanc). Et toute la journée, en anglais, elle m’offre un spectacle totalement inhabituel pour moi. Des séries de science-fiction auxquelles on n’a toujours pas droit en France, allez savoir pourquoi. Et du sport. Des sports. Les Jeux Olympiques.

Les amis chez qui je réside pendant ces trois semaines sont de grands amoureux de toutes les activités sportives (chez moi, on n’aime que le rugby, et le Tour de France, en noir et blanc, imaginez un peu).

Tout est déjà un autre monde. Et là, assis dans mon coin de canapé trop grand pour moi, soudain, sur l’écran, apparaît donc une petite jeune fille brune, toute pâle, moulée dans un maillot blanc, aux bandes azur, or et feu. Avec une jolie queue de cheval — ce qui, de tout temps, avec les tresses et les chignons, m’a toujours fait craquer — et des yeux noirs, cernés, si graves, si tristes. Je ne comprends pas ce qu’elle va faire, je ne connais rien à sa discipline. Tout ce que je vois écrit, c’est son nom, si joliment étrange, et celui, indissociable, de son pays, simplifié, comme toujours dans ces compétitions internationales, en trois lettres : ROM.

Elle s’élance, bondit, m’entraîne avec elle.

Et je suis à tout jamais perdu. Pour la France. Pour l’Occident. Pour ce qu’il convient, sous nos latitudes, d’aimer ou de ne pas aimer, de défendre ou de ne pas défendre.

ROM. Je suis fichu.

Quarante ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Ce n’est pas la bonne question, pas du tout. Car je ne peux y répondre en disant qu’il en « reste » quelque chose. Ce n’est pas qu’il en « reste » quelque chose, c’est que c’est devenu pratiquement toute ma vie, à part égale, et entremêlée, avec ma passion inépuisable pour le fantastique, ce qui est évidemment lié.

Quoi ? Quarante ans plus tard, je suis encore amoureux d’une femme que je n’ai jamais rencontrée et que je n’ai quasiment vue que jeune fille, lors d’épreuves sportives retransmises à la télévision ?

Non.

Ce qui s’est passé, ce jour de juillet 1976, c’est que le feu follet m’a injecté un virus dont je ne me suis jamais remis. Le virus de sa Terre. Et c’est de cette dernière que je ne suis pas guéri, que je suis encore amoureux aujourd’hui, plus qu’hier, moins que demain, ce que j’ai d’ailleurs compris il y a quelques mois.

Et maintenant, il ne s’agit plus de brûler les étapes, mais de rentrer dans le vif du sujet.

En cette deuxième moitié de juillet 2016, je fête mes noces d’émeraude avec la Roumanie. Curieuses noces, en vérité, où la mariée ne saurait guère qu’il y a eu épousailles.

Toujours est-il qu’il y a quarante ans, grâce à un enchaînement de hasards frisant le miraculeux, je suis tombé éperdument amoureux d’une culture, d’une langue, d’une histoire, et d’un peuple.

Je l’ai dit, je l’ai déjà exprimé ailleurs, sans doute mieux, mon humeur était alors autre. Aujourd’hui, alors que je voulais rédiger un texte grandiose, poétique, pour célébrer cette liaison sans failles — car de cela au moins je suis sûr, je n’ai jamais faibli dans ma passion —, alors que je rêvais de brosser une sorte de fresque où je me serais mis en scène dans mon lien indestructible à la Terre, je m’en trouve incapable. Comme paralysé.

Qu’ajouter, en effet, à ce que j’ai déjà écrit, sinon que la Roumanie fait partie intégrante de ma vie, même si jamais je ne pourrai en parler convenablement la langue, même si les Roumains resteront à jamais perplexes face à ce que je ressens pour leur patrie.

Peut-être est-il satisfaisant de se dire qu’au bout de quarante ans, ladite passion est justement intacte. Non, pas intacte. Qu’elle a encore grandi. Et pour cela, il a fallu que j’y aille.

Mon amour pour la Roumanie se décompose en deux époques. Il y a eu le temps où je rêvais d’y aller, ces trente-neuf longues années où, malgré toutes mes lectures, toutes mes rencontres, je n’avais qu’une idée très imparfaite de ce que j’allais trouver le jour où j’y mettrais enfin les pieds. Cette longue période a été celle d’un manque imaginaire, celle de la patiente construction d’un désir, renforcé par les liens puissants que j’ai établis au fil du temps avec quelques paires d’yeux, fauves ou verts.

Et puis, il y a l’autre époque, celle que je vis maintenant. Car j’y suis allé, enfin. J’ai vu, goûté, écouté, entendu, regardé, observé, découvert, et lu, bien sûr. Puis je suis rentré en France, le ventre tordu par l’envie sauvage de repartir. Alors j’y suis retourné, plus longtemps, et j’ai voyagé, parcouru, et toujours regardé, écouté, appris, savouré, dégusté. Puis je suis revenu, toute mon âme incendiée par le désir brutal, animal, de reprendre aussitôt l’avion.

J’y retourne dans un mois. J’ai le cœur qui bat plus vite à mesure que passent les jours.

Et j’ai peur. Mon séjour sera, une fois encore, un peu plus long que le précédent, et ce sera le troisième en neuf mois. Je sais ce que je vais retrouver, ne sais pas, ce qui est merveilleux, ce que je vais trouver de nouveau.

Mais je sais aussi qu’à mon retour, la fusion de mon réacteur nucléaire atteindra de nouvelles proportions, encore plus cataclysmiques. C’est de cela que j’ai peur, car je sais aussi que je n’y peux rien.

Quarante ans plus tard, je devine, dans les deux grands lacs d’émeraude pailletés d’or qui me dévisagent, autre chose que de la moquerie. Il y a de la tendresse, quand même, dans ce regard qui m’a transpercé et me transperce encore, ce regard qui s’est joué et se joue de moi — ce petit Français vieillissant, avec sa passion infantile pour nous, il a quelque chose d’attendrissant, après tout. Mais j’y décèle de l’agacement aussi. De l’agacement à l’idée que plus je retourne dans ma Terre promise, plus je l’aime, et moins je suis capable d’expliquer pourquoi je l’aime, pourquoi je les aime.

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Tant pis, quitte à ne plus pouvoir un jour arriver à seulement en parler de façon intelligible, j’y retourne quand même. Et y retournerai, encore et encore.

Jusqu’à ce qu’amour s’en suive…

Un rêve dans le rêve…

Continuons avec les textes de vrais auteurs… J’aurais dû mettre ce poème sur un autre blog, mais les manipulations techniques ont tôt fait de me lasser. Alors, je le mets ici. Avant une fermeture définitive, car tout cela ne sert à rien, grains de sable que nous sommes.

A Dream within a Dream

Take this kiss upon the brow!
And, in parting from you now,
Thus much let me avow-
You are not wrong, who deem
That my days have been a dream;
Yet if hope has flown away
In a night, or in a day,
In a vision, or in none,
Is it therefore the less gone?
All that we see or seem
Is but a dream within a dream.

I stand amid the roar
Of a surf-tormented shore,
And I hold within my hand
Grains of the golden sand-
How few! yet how they creep
Through my fingers to the deep,
While I weep- while I weep!
O God! can I not grasp
Them with a tighter clasp?
O God! can I not save
One from the pitiless wave?
Is all that we see or seem
But a dream within a dream?

Edgar Allan Poe

 

Nine lives

N’est-ce pas ce qu’un chat est censé avoir ? Une femme n’a-t-elle pas un côté félin ? J’en connais certaines qui l’ont, oui.

Elles sont neuf. Elles ont rythmé ma vie. Elles la rythment encore. Elles l’ont même créée, chacune à sa façon.

Elles sont neuf, elles sont Preuses, et je leur dois tout. Oh, je sais, ça peut paraître grandiloquent, mais pourtant, c’est vrai. Quoi, il n’y aurait que neuf femmes qui auraient contribué à faire de moi l’homme que je suis ? Bien sûr que non. C’est forcément plus compliqué. Ce serait omettre d’autres femmes magnifiques, merveilleuses qui ont toutes joué (jouent encore) un rôle dans ce que j’essaie d’être jour après jour. Ce serait aussi omettre quelques hommes hors du commun auxquels, d’ailleurs, je consacrerai bientôt tout un article, promis.

Quoi qu’il en soit, l’une de ces “Neuf” m’a dit un jour qu’elle était fascinée (amusée ?) par le fait qu’elles sont toutes, ou presque, étrangères.

En effet.

Deux Roumaines (parmi les plus belles représentantes de leur peuple et qui savent à quel point je les aime), une Danoise (au cœur immense), une demie Coréenne (sur laquelle je pourrais écrire des milliers de pages), une demie Corse (le premier qui me dit que les Corses sont français, je le pulvérise), une demie Ukrainienne (guerrière de naissance, guerrière jusqu’au bout des griffes), une demie Anglaise (depuis toujours compagne de mes bons comme de mes mauvais jours), et deux Françaises (une du Sud, l’autre du Nord, chacune me rappelant au quotidien pourquoi j’aime aussi mon pays).

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Avouez qu’elles ont la classe.

Alors, leur histoire, c’est quoi ? C’est celle de neuf femmes. Neuf femmes en révolte, neuf femmes qui se battent pour être respectées. Mais l’affaire ne se limite pas à ça, ce serait trop simple. Tout en luttant pour elles, et pour toutes leurs sœurs d’aujourd’hui, d’hier et de demain, elles prennent aussi part à une guerre plus vaste. Une guerre qui n’a que faire des différences de sexe et d’âge, une guerre éternelle où elles vont jouer un rôle essentiel.

Longtemps, je me suis demandé pourquoi je ressentais ce que je ressens à la fois pour chacune d’entre elles, et pour l’ensemble de ce qu’elles représentent. Comme toujours, chez moi, la réponse m’est venue en musique.

Avec, curieusement, ce morceau-là…

Voilà. Vous n’avez rien compris ? C’est normal, les explications viendront plus tard, sous forme, espérons-le, de livres. Des vrais, vous savez, en papier, et tout…

Et dire que j’ai la chance de connaître chacune d’entre elles…

Où l’on reparle de l’Épouse…

Curieux comme l’imaginaire fonctionne.

Comme il veut, à vrai dire et surtout. Je ne peux, au mieux, que le stimuler et l’aiguiller, mais il n’en fait quand même qu’à sa tête.

Il suffit parfois d’une rencontre pour rouvrir tout un axe de réflexion. Ce qui vient de m’arriver. Depuis, sans lâcher pour autant ce que je fais par ailleurs sur L’Été de la Reine, Terre promise et L’Ombre du Lombric, je me suis donc aventuré de nouveau sur une voie périlleuse (pour ma santé mentale, et la vôtre aussi sans doute), celle de L’Épouse à somme nulle.

Comme je le disais à l’époque, cette histoire-là, si elle est très romantique — on ne se refait pas —, comporte aussi bien des passages sinistres, pour ne pas dire tout bonnement affreux, voire gore. Étrange, par conséquent, que le très beau moment vécu hier m’ait subitement engagé dans cette voie-là.

En réalité, non, c’est assez logique. Car aussi terrifiante que soit cette histoire, elle reste avant tout un récit où l’on croise des gens capables de sauver le protagoniste de l’enfer auquel il semble condamné. Des gens liés à cette fameuse rencontre.

Côté musique, pour conclure ce court billet, la playlist de L’Épouse a évidemment évolué. Elle faisait 2 H 40 et comptait 25 morceaux en juillet. Aujourd’hui, elle dure 3 H 22 et regroupe 33 morceaux. S’y sont rajoutés quelques titres supplémentaires de Carbon Based Lifeforms et la BO du film britannique Welcome to the Punch.

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Alors, voilà, je sais, il n’y a plus qu’à. Jusqu’à la prochaine rencontre…

La musique en mots

Entre deux histoires, faisons une pause. Musicale. Enfin, pas tout à fait. Disons que nous allons parler de musique.

Car la musique occupe une place essentielle dans mes récits. Je crois même que sans elle, je n’écrirais tout simplement pas.

Autrement dit, en presque quarante ans, la musique est devenue pour moi totalement indissociable de l’acte même d’écrire.

Comment ça marche ? De mon point de vue, c’est très simple. Parfois, des idées mes viennent, et je ne tarde alors pas à trouver une musique qui leur correspond. Parfois, c’est l’inverse : je découvre un morceau, et il m’inspire des images.

J’ai la chance d’avoir dans la tête une super salle de cinoche avec une sono d’enfer, et je n’ai qu’à me mettre de la musique pour qu’aussitôt des scènes entières soient projetées sur mon écran interne. Après, écrire tout ça est un jeu d’enfant.

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Bienvenue dans ma tête…

La musique contribue donc à l’élaboration de mes histoires. Ensuite, certains morceaux deviennent des “thèmes”, qui correspondent à des personnages précis. D’autres vont me permettre de décrire des moments. D’autres encore constituent une ambiance.

J’ai toujours du mal à répondre quand on me pose la question : qu’est-ce que tu écoutes comme genre de musique ? Parce que j’écoute un peu de tout, même si j’ai une prédilection pour la musique électronique et pour les romantiques tardifs. Pour vous donner une idée plus claire de mes univers musicaux, le mieux est que je vous décrive plus en détail quelques-unes des playlists que je me “compose”. À chacun de mes livres, ou projets de livres correspond une, voire plusieurs playlists.

Par exemple, pour la plus ancienne de mes sagas, intitulée Beneagel, qui se déroule dans un univers fantastique situé dans l’Eurasie du Pléistocène, il y a environ 100 000 ans, un monde riche en forteresses sinistres, en charges de cavalerie et en puissances des ténèbres, les musiques sont généralement “planantes” (un terme que je n’aime guère) ou symphoniques.

Un peu comme ça :

Ou ça :

Autre exemple, la “bande-son” de la série Chemins de croix, un truc en six tomes où l’on suit quelques détectives privés et autres mercenaires qui galopent derrière un joli fantôme un peu insaisissable. Là, forcément, les musiques sont plus urbaines, et les playlists comprennent des choses aussi diverses que ça :

Ça :

Et ça :

Dans un texte précédent, j’ai déjà évoqué les livres que je suis en train d’écrire et qui se passent en Ukraine et en Roumanie d’aujourd’hui, et j’y donnais là encore quelques échantillons de ce que j’écoute (souvent en boucle) quand je travaille sur ces histoires.

Enfin, dans les deux sagas qui sont censées conclure toutes mes histoires, Les contes de l’Auberge et En Bleu et Vert, on retrouve aussi bien des morceaux descriptifs, symphoniques ou inquiétants, comme ceux de Beneagel, que de la pop, du rap, du rock. Il suffit alors de secouer énergiquement, pour bien mélanger le tout, et il n’y a plus qu’à écouter.

Même les aventures du sympathique petit lieutenant Jouk, que vous avez peut-être lues si vous venez ici de temps à autre, ont droit à leur musique.

Je rêve, un jour, de pouvoir commercialiser un produit qui serait à la fois livre et musique. Je rêve même de proposer à des artistes de composer non des musiques de films, mais des “musiques de livres”.

En attendant, c’est un ami, complètement fou lui aussi, même si sa folie est très différente de la mienne, qui a, je crois, trouvé la plus jolie formule pour définir ce lien que j’ai établi entre musique et écriture. “Tu transformes la musique en mots,” m’a-t-il dit.

C’est exactement ça.

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

 

Ce n’est pas un séisme. Le sentiment est plus discret, plus ténu, pour l’heure.

Le résultat sera le même pour lui, quand l’évidence lui éclatera en plein visage.

En plein cœur.

 

21 novembre 2015 — Strada Apolodor 06 H 15

Il fait encore nuit, tandis que nous attendons le taxi à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea.

Derrière nous, l’Auberge des Brasseurs est exceptionnellement calme et silencieuse, preuve que finalement, il y a des gens qui peuvent dormir à Bucarest.

Personnellement, j’ai dû somnoler trois heures en tout, et encore, pas d’affilée. Mes yeux enfiévrés m’ont rediffusé sans interruption toutes les images qu’ils ont enregistrées depuis mon arrivée, mes oreilles affolées m’ont rejoué toutes les conversations en français, en roumain, en anglais, et même un peu en russe, et mes rêves anarchiques se sont chargés du reste.

Je ne ressens aucune fatigue, je me réserve ce plaisir pour plus tard.

Aucune tristesse non plus, aucun vide. Ça aussi, ce sera pour plus tard. Pour l’instant, après tout, je suis encore là, et je continue à profiter de la moindre seconde, à me remplir les rétines de tout ce que je peux voir, saturer mes tympans de tout ce que je peux entendre.

Je ne veux rien laisser de Bucarest, je veux tout emporter avec moi, même le souffle léger de la brise un peu fraîche, dans les arbres qui ornent la cour de l’Auberge des Brasseurs, même le reflet des réverbères sur les pare-brises des voitures garées le long des chaussées.

Tout, je veux tout emporter. Le taxi qui doit venir nous prendre a intérêt à avoir un grand coffre. D’ailleurs, il faudra bien qu’il s’y loge lui-même, car lui aussi, je vais l’emporter dans la malle géante de mes souvenirs, celle qui alimente l’éternelle fournaise de mon imaginaire.

Justement, le voilà, le petit coléoptère Dacia à la livrée jaune-orangée décorée du damier, symbole quasi-universel de son corps de métier. Le chauffeur, un jeune gars de grande taille à l’air un peu slave — quoi de plus normal ? —, s’empare de nos bagages, les fourre dans son coffre.

Je m’assieds à ses côtés, à l’avant.

Cette fois, c’est sûr, nous partons.

Je suis en train de quitter Bucarest, quelqu’un, quelque part, en moi, le sait, en est parfaitement conscient. Heureusement qu’il est là, ce quelqu’un, pour piloter mes faits et gestes en mon absence.

Parce que moi, je suis resté à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, pour regarder le petit taxi tout rond s’éloigner dans la nuit mourante, droit devant lui dans la Strada Operetei.

 

Ce n’est que peu à peu qu’il comprend ce qui se passe.

Quarante années de fantasmes, mais aussi quarante années d’un amour fidèle, indéracinable, que rien, aucune des épreuves bonnes ou mauvaises de sa vie n’a pu altérer, viennent de trouver leur conclusion.

La Terre, objet inatteignable de ses désirs, mirage qui avait toujours semblé le fuir, au point qu’il en était venu à parfois la considérer, entre deux rencontres inoubliables avec certains de ses représentants, comme quelque passion absurde, presque coupable.

Sa perversion à lui.

La Terre, il l’a atteinte.

Il a mis du temps à s’en rendre compte. Il va en mettre encore un peu plus à entrevoir les conséquences de cette réalisation.

Quarante années durant, il a construit sa relation à la Terre à partir d’un entrelacs complexe de réalité et de chimères. Réalité charnelle, dans tous les sens du terme, de ce qu’il a vécu et partagé. Réalité intellectuelle de ce qu’il a appris, lu, retenu, découvert. Et chimères, oui, ces chimères auxquelles avaient en lui donné naissance les récits des autres. Celles et ceux de là-bas, ceux, plus rares, de “chez lui” qui y étaient allés et en avaient rapporté des récits.

Ces chimères avaient à leur tour accouché d’héroïnes et héros qui avaient alors pris place dans ses romans, dans ses univers. Jusqu’à en devenir, pour quelques-unes, les clés.

De voûte.

Mais c’est ce qu’il est en train de comprendre maintenant : au bout du compte, il en était venu à se dire que la Terre resterait à jamais cela. Un assemblage chimérique composé de fragments oniriques entremêlés de moments fusionnels, d’une grande beauté, ô combien réels. Mais qui n’étaient pas la Terre.

La Terre, il était, il doit se l’avouer, persuadé qu’il ne la verrait jamais.

Un aveu qui a pour lui valeur de vertige.

 

21 novembre 2015 — Piata Victoriei 06 H 30

Nous avons avalé l’avenue de la Victoire au rythme soutenu de notre taxi, ce qui m’a permis de revoir en coup de vent les différents théâtres de mes exploits très relatifs de la veille. Il sera dit que je ne parcourrai jamais la Calea Victoriei que trop vite.

Toujours figé, Trajan n’a pas eu la politesse — ou le temps — de nous saluer, ne serait-ce que d’un tentacule distrait. Les édifices se succèdent, certains graves et austères, d’autres délabrés, dissimulés, comme honteux, sous leurs voiles de toile et leurs filets verdâtres, d’autres encore lumineux, fiers, éclatants de vie, tous filent, filent sur les côtés.

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By night, by morning, Bucharest is alive, always…

Le parcours de mon arrivée se rembobine, j’y retrouve les amers de mon aller, un palais ici, une belle maison dans le style Brâncovenesc là, mais la touche de mon voyage est bloquée sur retour rapide, forcément trop rapide, même si je fais des efforts surhumains pour prendre mon temps, pour continuer à savourer.

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En France, quand on descend le long de la côte aquitaine, on découvre le style basque. Imaginez des villas basques à Paris… Le style Brâncovenesc à Bucarest.

Seulement escortés d’autres taxis et de camionnettes de livraison, nous nous engageons sur la grande Place de la Victoire, que nous traversons pour nous engouffrer dans le boulevard des Aviateurs. Y a-t-il nom plus approprié pour cette magnifique artère qui nous entraîne inexorablement vers l’aéroport ?

La Roumanie a avec l’aviation un lien particulier, dont nous ne savons, en France, évidemment rien, ou pas grand-chose. Tous comme les Américains ne savent rien de Clément Ader et de sa Chauve-souris, ne connaissant que les frères Wright, nous n’avons jamais entendu parler d’Henri Coanda, qui était pourtant à moitié français par sa mère, un des pionniers de l’aviation, inventeur du premier avion à réaction, qui a donné son nom à l’aéroport vers lequel fonce ce maudit taxi décidément trop pressé.

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Le premier avion à réaction, signé Henri Coanda.

La tradition a survécu, et les Roumains hôtes des rives du Danube et des flancs des Carpates, ont toujours aimé voler.

Ainsi, je me suis toujours enthousiasmé pour les prouesses de leurs pilotes pendant la Seconde Guerre mondiale, qui se sont battus à la fois contre la RAF, l’USAF, les forces aériennes soviétiques, puis la Luftwaffe et l’armée de l’air hongroise, à bord, entre autres, d’un chasseur de conception entièrement locale, qui n’a jamais démérité, même face à des appareils qui lui étaient technologiquement supérieurs comme le P-38 Lightning ou le P-51 Mustang.

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L’IAR 80, discret fléau de l’aviation alliée…

Et les Roumaines volent elles aussi. Comme les fées de l’Escadrille Blanche qui, toujours pendant la guerre, à bord de leurs petits avions-ambulances, sauvèrent la vie de plus de 1 500 blessés de leur armée.

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Voilà à quoi ressemblent quelques anges.

Elles volent, oui, au point qu’une compétition de parachutisme féminin a été baptisée en hommage à l’une d’elles.

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Faut-il vraiment ajouter quelque chose ?

Allons, il faut bien que je l’accepte, en aussi bonne compagnie, je ne peux que me résoudre, bientôt, à décoller à mon tour.

 

Passager de la vie d’un autre, celui qui, tandis que lui rêvait et arpentait la Terre par procuration, se chargeait de vivre dans la réalité, c’est seulement maintenant, à cet instant, alors qu’il vient de quitter le boulevard des Aviateurs, qu’il l’admet enfin.

La Terre n’est pas une chimère, ne l’est plus. Lui, le narrateur italique, toujours occupé à se regarder exister, à raconter son existence fantasmée, magnifiée, transformée en mille épopées, tout en se disant, qu’un jour, un jour, ils verraient tous, un jour, il irait…

Eh bien, il y est.

La Terre n’est plus une chimère. Comme les femmes qu’il a aimées, qu’il aime encore, à en crever, et qui n’ont jamais rien eu de chimérique, toutes filles de la Terre, filles de la Forêt qu’elles étaient, qu’elles sont, la Terre est vraie, vivante, de chair et de sang, d’humus et d’air.

Et elle l’a accueilli en son sein, l’a serré, brièvement, contre lui.

Il est là où il a toujours voulu être, toujours eu le sentiment de devoir être.

Que fait l’autre ? Pourquoi repart-il ? N’a-t-il pas compris que c’était ici qu’il leur fallait rester ?

Soudain, il ne se résigne plus. Il se révolterait presque, lui qui s’était toujours distingué par sa capacité à tout accepter, à courber l’échine, à nourrir et caresser ses rêves en secret. Lui qui s’était même résigné à l’idée terrible qu’il ne verrait jamais la Terre.

Il ne se résigne plus, il veut rester, il restera !

Sur la terre des fées et des enchanteurs, des guerriers et des aviatrices, c’est là qu’il restera.

Pour l’éternité.

 

21 novembre 2015 — Bucarest-Otopeni 07 H 20

Plus moyen de reculer. Mais à vrai dire, je n’en ai pas très envie. Comment, je ne souhaite pas rester à tout jamais ici ?

Bien sûr que si.

Mais sous mes airs de rêveur, je suis un réaliste.

Et puis, j’ai aussi une autre envie, celle de retrouver tous ceux que j’aime et qui, en France, m’ont toujours soutenu dans ma folie.

Je n’ai passé qu’une trentaine d’heures à Bucarest, et j’ai déjà tant de choses à leur raconter que plusieurs jours n’y suffiront pas. Bon, peut-être, lassés, finiront-ils par me demander, me supplier d’arrêter avec “ma Roumanie” ? Mais en fait, je n’y crois pas, je les connais trop bien.

L’un d’entre eux, dans un de mes mondes, a même un jour incarné (magnifiquement) un pope, Ioan Constantin Balaurescu. Pourquoi ce choix de sa part : pour moi ? Pour lui ? Pour nous ? Et aussi un peu pour la Roumanie ?

Je crois que la réponse est oui, à chaque fois.

Voyez ainsi à quel point la Terre est indissociable de qui je suis, si bien que mes plus vieux amis eux-mêmes, qui n’ont aucune tendresse particulière pour elle, en viennent à vouloir, un temps, en faire partie. Pour moi, pour eux. Et aussi un peu pour elle.

Je n’aurai peut-être pas réussi grand-chose, mais j’aurai au moins réussi ça. La roumanophilie, à force, est contagieuse.

Voilà, dans un peu plus d’une heure, nous embarquerons dans un avion où l’on nous dira “buna dimeneata” pour la dernière fois avant longtemps, un avion qui, bien que dans les airs, me donnera encore, quelque temps, l’illusion d’être sur la Terre.

Ensuite, je regagnerai l’étrange, déplaisante et orgueilleuse vulgarité qui est, qui fait mon quotidien ; et surtout, après ces presque deux jours passés en Roumanie, à enfin voir le monde par le petit bout roumain de la lorgnette, je vais retrouver la planète telle qu’elle est vue par la France, et par conséquent telle qu’elle DOIT être vue, puisque c’est là le point de vue quotidien d’une des cinq grandes puissances qui se croient en droit de déterminer l’avenir de notre pauvre boule bleue.

Ça, en revanche, je n’en ai aucune envie.

Les formalités se déroulent, non sans quelques aspérités, même de ce côté-là de l’Europe, les attentats ont apposé leur marque. Mais les Roumains de la Roumanie d’aujourd’hui ont une façon de faire qui n’est pas celle des Français. Ni des Américains. Ou des Russes. Ils gardent une forme exquise de politesse, un naturel, un détachement qui fait qu’on se laisse faire.

Puis nous voilà dans l’entre-deux, l’univers étrange du “duty-free”, de l’intervalle sans loi, mais avec foi, où l’on est toujours bien reçu, du moment que l’on a de l’argent, quel qu’il soit — il est roi, loué soit son nom !

Toujours en Roumanie, mais déjà plus tout à fait.

Dans quarante minutes, je monterai dans l’avion. Et ce sera fini.

Vraiment ?

 

Est-ce au décollage qu’il a compris ? À l’atterrissage ?

Non, à l’atterrissage, il n’était déjà plus là.

Il y a eu un moment étrange, magique, où il a compris que ce qu’il était n’avait plus de raison d’être. Un moment où il s’est dit : “j’ai fait ce que j’avais à faire.” Un moment où, apaisé, pour la première fois de sa curieuse existence, il a reconnu : “je suis heureux.”

Les Carpates, ces brutes barbares et ancestrales, ont refusé de le laisser partir. L’autre pouvait bien filer, il pouvait bien s’en retourner dans son vilain Occident, il pouvait bien se satisfaire de l’idée qu’il allait raconter son joli et bref aller-retour à ceux de ses proches qui auraient la patience de l’écouter.

Elles, toutes glorieuses griffes dehors, n’en voulaient retenir qu’un seul.

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Elles me l’ont enlevé. Pour m’obliger à revenir ?

Celui qui avait succombé au charme inhumain du feu follet.

Celui qui avait toujours aimé la Terre, sans jamais la voir, sans jamais la connaître.

Celui qui, par deux fois, était tombé amoureux, d’abord d’une princesse, puis d’une reine, et quelle reine, la Reine des Fées, l’une et l’autre issues de cette Terre, terre bénie, terre unique, terre promise.

Sa Terre Promise.

Un peu tard, il a compris.

Il a compris qu’en la foulant enfin, cette terre, il se condamnait à disparaître.

Pour mieux renaître.

Sous une autre forme.

Celle de quelqu’un qui a définitivement accepté que tout cela, au bout du compte, n’est pas chimère, mais réalité, et que la réalité, crue, brute, sauvage, est plus belle, à jamais plus belle qu’aucun de ses fantasmes.

Et les Carpates le secouent.

Me secouent.

Reste ! lui crient-elles.

Aussi vieilles soient-elles, pour des montagnes, elles sont encore jeunes.

Les nuages m’empêchent de les voir.

Mais il les aime, même s’il les devine tout juste, par-delà les nuages.

Je refuse de croire que…

Au fil des kilomètres, il sent qu’il s’étiole, même s’il croit encore qu’il est aux commandes.

Une sensation étrange. Celle d’un lent, très lent déchirement.

Pour passer outre, je me plonge dans la lecture d’un article d’Historia — là encore, je n’en vois qu’un parmi tous mes vieux amis, celui, justement, qui a incarné ce fameux pope, qui pourrait me comprendre à cet instant précis, et là, maintenant, toi, mon vieux frère, j’ai envie que tu sois avec moi — sur les soldats roumains morts à Stalingrad.

Qui connaît cette histoire ? Qui, à l’Ouest, est capable d’en parler sans mépris — je ne réclame même pas le respect, juste un peu de considération.

Revoilà le hasard, ce fichu hasard auquel, vous le savez, je ne crois pas. Pourquoi, alors que je suis dans cet avion qui le ramène dans ce monde où je ne veux pas aller, faut-il que je lise cet article qui me rattache à un de ses plus grands fantasmes.

Les soldats arrachés à la Terre et envoyés pour mieux disparaître, dans la plus grande bataille de tous les temps. Cette bataille où ils n’avaient rien à faire.

Et plus tard, qu’en retiendra-t-on ?

Que les Roumains se sont débandés.

Non, ils se sont battus comme des lions dans une guerre qui n’étaient pas la leur ?

Qui connaît aujourd’hui le nom du général Lascar. Surtout nous, en France, si prompts que nous sommes à dénoncer les tares des … qui a résisté avec les débris de ses divisions pendant des heures, des jours, obligeant, par sa ténacité, son acharnement, l’Armée Rouge à engager ses réserves. Pauvres…

…Roumains, éternels oubliés de l’Histoire.

Je rentre, la tête chargée de vie, de goûts, de bruits, d’odeurs, d’autant de preuves de l’existence d’un monde.

…autres. Voyez comment nous traitons la guerre des Italiens, sans nous poser un instant la question de savoir ce qu’a été la vie sous le fascisme, oubliant délibérément le sort de ces centaines de milliers de jeunes hommes mobilisés au nom d’un dictateur pour mourir dans des combats dont ils n’avaient cure.

Alors, que peut-il espérer pour ses pauvres Roumains.

Rien ?

Pas si sûr.

Parce que, justement, m’attendent en France ceux qui me supportent depuis des années.

Et qui eux, à force, savent.

 

C’est sans doute au–dessus de mes chères Carpates — que je n’ai pas encore vues, à peine entraperçues, de très haut, de très loin — que tout s’est joué.

Sans doute là que je l’ai perdu.

Mon narrateur italique.

Les belles et sauvages montagnes l’ont bien agrippé, elles nous ont bien secoués. Elles me l’ont arraché, elles ne voulaient pas qu’il parte.

Et il n’est pas parti.

D’aucuns diront que j’ai plus de courage que lui, puisque je parle à la première personne. Et pourtant, sans lui, qui suis-je ? C’est en lui que je puise, jour après jour.

Oui, il est resté, avec elles, là-bas, et il…

…m’attend.

 

19 décembre 2015 — Sainte-Geneviève des Bois 19 H 56

Un mois.

Quarante ans d’attente, un jour et demi sur place, un mois plus tard. Unités de temps, de lieu.

Qu’en reste-t-il ?

L’envie énorme, immense, de revenir, de retrouver tous ceux qui m’ont si joliment accueilli.

Mais c’est encore trop primitif.

Peu à peu il a compris…

Je n’en veux à personne de ne pas comprendre ce que je ressens. Je suis incapable de l’expliquer…

…ce sentiment perpétuel de perte et de gain, de découverte et d’éloignement, de petitesse et de…

Aujourd’hui, je me sens différent…

Parce qu’il… si fragile…

Tant de doutes…

Tant d’amour.

Pentru totdeauna.

Pour toujours.

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