L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

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Un rêve dans le rêve… (2)

Étrange expérience que celle d’il y a quelques nuits.

Les rêves sont pour moi une formidable matière première. Aussi leur accordé-je une grande attention, quand j’ai la chance de m’en souvenir, ce qui n’est pas rare, car il y a quarante que j’ai pris l’habitude de les noter, vieux truc bien connu qui permet, généralement, de ne pas les oublier trop vite.

Il est arrivé que certains rêves m’inspirent des livres entiers, du début jusqu’à la fin, les deux exemples les plus frappants étant Miranda (dont je vous parlerai une autre fois) et L’Épouse à somme nulle, déjà évoquée ici. Ce qui est quand même bien pratique, reconnaissons-le. Le matin, après une bonne nuit de sommeil, on se réveille avec une histoire complète dans la boîte (crânienne). Il ne reste plus qu’à l’écrire (et c’est là que les ennuis commencent).

Une nuit, c’est même avec une trilogie complète que je me suis réveillé en sursaut. Elle existe désormais (sous forme de synopsis), au point de prendre une place énorme dans mes projets, sous le titre d’En bleu et vert.

J’aime le rêve, donc, et même les cauchemars ne me font pas peur. Ou plutôt, si, ils me font peur, mais je sais toujours en tirer quelque chose.

Toutefois, le rêve dont je vais vous parler à quelque chose de particulier. Le scénario, incomplet, est à peu près le suivant :

Je voyais et vivais l’action par les yeux d’un de mes personnages fétiches, un de mes avatars favoris, le détective privé Robert Trombonard. Qui, cette fois, travaillait en tandem avec un vieux flic japonais, l’inspecteur Mashimoto.

Ils enquêtaient dans un environnement urbain fait de chantiers inachevés et de bâtisses de béton abandonnées. Tout tournait autour d’une affaire de disparitions frappant des familles aisées, dont une franco-japonaise. Avec le recul, je me dis que l’action se situait peut-être en Asie, mais pas au Japon.

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Mashimoto reliait l’affaire à la disparition de sa propre fille, qui s’était volatilisée dix ans plus tôt. C’était un homme amer, fatigué, tenace et bourré d’humour. Le genre de camarade de jeu dont raffole Trombonard.

Mais le plus étrange n’est pas là. Régulièrement, sur leur parcours, les deux hommes tombaient sur des scènes comme figées dans le temps, en trois dimensions, en noir et blanc. On y voyait la plupart du temps des hommes en costume-cravate en interrogeant d’autres, fouillant des lieux, discutant entre eux. Enquêtant eux aussi, autrement dit.

Dans le rêve, ces scènes avaient une explication évidente pour Mashimoto et Trombonard, qui s’y déplaçaient aisément tout en les analysant et les commentant : il s’agissait de vestiges encore palpables de l’enquête menée par une équipe du FBI sur la même affaire, équipe qui avait disparu à son tour quelque temps auparavant.

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Et le plus curieux, c’est que je me disais, en les voyant, que je les reconnaissais, pour les avoir déjà vécues, déjà rêvées. Le rêve de Mashimoto et Trombonard m’est venu dans la nuit du samedi 10 au dimanche 11 décembre. Et j’étais convaincu que les scènes figées représentant les agents du FBI m’étaient venues, elles, dans un autre rêve, dans la nuit du 4 au 5.

L’ennui étant que, le matin du 5, je n’en avais eu nul souvenir.

Alors, ai-je vraiment rêvé de l’enquête du FBI dans la nuit du 4 ou 5, puis tout oublié, pour que tout me revienne une semaine plus tard dans la peau de Trombonard ? Ou même cette impression d’avoir déjà rêvé ces scènes faisait-elle partie du songe du 11 au 12 ?

Une mise en abyme qui me fascine, dans laquelle je me jette avec délice, tête la première.

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Et, oui, de cette étrange double enquête qui s’emboite, je ferai quelque chose, sans aucun doute. Dès qu’un autre rêve m’en aura dit un peu plus…

Bilan d’étape (2)

Je vous l’ai déjà dit, et redit : je trouve que la vie va trop vite pour moi, surtout depuis quelques temps.

C’est pour cette raison, et dans le seul but d’essayer de m’y retrouver moi-même un peu, que j’effectue régulièrement des “bilans d’étape”. Le dernier date du mois d’avril. Près de cinq mois plus tard, j’éprouve le besoin de me poser de nouveau quelques instants, histoire de faire le point.

Je rentre tout juste, vous le savez, de mon troisième voyage en Roumanie. À l’issue de cette troisième virée, je me dois de vous le confirmer : je crains fort d’être définitivement “perdu pour la France”. Sauf pour ma chère Dordogne, et un certain coin en Bretagne qui m’est également très cher.

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© Yann Ollivier

Mais, oui, donc, je suis définitivement mordu, accro, contaminé. Ma roumanite est aiguë, et elle ne fait qu’empirer (enfin, tout est une question de point de vue, moi, je trouve qu’elle s’améliore) au fil des heures, et de mes voyages.

Reste que ces petits bilans servent surtout à vous parler de l’état d’avancement de mes travaux (j’ai la prétention de croire que si vous avez fait l’effort de venir jusque-là, c’est que ça vous intéresse).

Et de ce côté-là, ça a bougé, encore, un peu.

Tout d’abord, je suis rentré de ma vadrouille dans les Carpates avec la perspective de plus en plus précise d’une publication en roumain de La Fiancée noire, ce qui, après Tchorna naretchena en ukrainien, qui continue de faire ma fierté, donnerait Logodnica neagra, ce qui est pas mal non plus, dans le genre musicalité.

Je n’ai pas encore de date, j’attends la décision finale de mon éditeur, Bogdan Hrib, qui est aussi un ami, et un sacré auteur de polars. Mais s’il donne effectivement son feu vert au projet, je sais que je vais, une fois de plus, rester scotché au plafond pendant un petit moment (c’est que je suis un garçon émotif, voyez-vous).

Toujours sur le front roumain, aiguillonné par mes neuf jours oniriques sur place, je me suis enfin décidé à mettre le point final à la version longue de Terre promise. La genèse de l’aventure, vous l’avez suivie ici, je ne vais donc pas revenir dessus. Disons simplement que je suis encore sous le choc d’avoir bouclé ce texte, sans doute le plus personnel, le plus charnel, le plus sanglant que j’aie jamais écrit.

Qui, lui aussi, sera peut-être bientôt publié. En roumain. Là-bas. Par une amie que j’admire et respecte au plus haut point. Là, le plafond, je vais le crever.

Allons, allons, pas le temps de s’endormir ! Car avec tout ça, j’ai pris du retard sur la rédaction de la suite de la Fiancée noire, que mon éditrice et mon traducteur ukrainiens attendent. Par conséquent, une fois ce petit billet mis en ligne, je retournerai à mon métier à tisser, pour raconter la suite des exploits de la mystérieuse et terrible Telei dans les rues de Kiev en pleine révolution.

Toutefois, comme annoncé, je trouverai bien un peu de temps pour vous parler des gens merveilleux que j’ai rencontrés ou retrouvés dans ma Terre promise.

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Sur cette photo, une amie hors le temps et plusieurs nouvelles rencontres se croisent…

De celles et ceux, aussi, que je n’ai pas pu voir, mais que je reverrai sous peu, car, oui, j’y retourne bientôt.

Avant, sans doute, de vous proposer un troisième bilan d’étape.

Plus vite que la musique…

Tout va trop vite.

Pour moi, en tout cas.

Je sais, je me répète, mais je ne peux m’empêcher de le constater, et de le dire, ou de l’écrire, comme pour tenter de conjurer le sort, cette sensation d’accélération, cette impression d’être de plus en plus entraîné dans une danse folle qui ne ralentira plus jamais.

Une danse qui ne me laisse plus le temps de rien, et surtout pas de vous conter mes histoires, mes voyages.

Plus de neuf mois déjà se sont écoulés depuis le jour où j’ai, pour la première fois, posé le pied sur ma Terre promise. Depuis ce jour magique où j’ai compris que je ne m’étais finalement pas trompé dans ma passion indestructible pour ce pays que j’aime chaque jour un peu plus.

Depuis, j’y suis retourné, deux fois. À la fin du mois de mars, et à la fin du mois d’août. J’en reviens tout juste, avec un sentiment de décalage plus aigu que jamais. J’en reviens tout juste et je n’ai qu’une envie, c’est de vous parler de tout ce que j’ai vu, goûté, senti, ressenti, entendu, écouté. Alors que je ne vous ai presque rien dit de mon deuxième voyage, qui avait été tout aussi intense, puissant, profond.

L’absurdité de cette situation, du fait qu’à chaque fois, je vis, vois, apprends et enregistre plus que je n’aurai jamais le temps de vous transmettre, me heurte aujourd’hui plus violemment qu’auparavant.

Oui, tout va trop vite. Je prépare déjà mon prochain voyage, dans deux mois. Que puis-je donc faire pour vous donner un peu de ce que j’ai reçu ? Les images peuvent-elles suffire à remplacer ces mots que je n’aurai jamais le temps d’écrire ?

Non, mais c’est tout ce que j’ai à vous offrir aujourd’hui.

Alors, si vous en avez la patience, feuilletez ce petit album qui vous montrera quelques fragments de ce qu’a été mon bonheur. Comme ça, j’aurai l’illusion de vous avoir emmenés avec moi.

Et comme je suis gentil, en fin de compte (mais si, je vous assure), voici une carte, pour que vous puissiez un peu vous y retrouver.

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Vous pouvez repérer toutes les villes où l’on m’a accueilli avec générosité depuis novembre 2015 : Bucarest, bien sûr, mais aussi Sibiu, Brasov, Tîrgu Mures, et Pitesti.

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Entre cette image d’une ville à laquelle je suis particulièrement lié…

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…et ce coucher de soleil sur les Carpates, cinq mois se sont écoulés. Cinq mois de manque et d’incertitude. Mais quelle récompense.

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Sur la grand-place de Tîrgu Mures, littérature et débats sont au programme.

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Au pied du théâtre, les tentes se dressent. Et le théâtre lui-même est la parfaite incarnation de l’étrange dualité de la ville, avec ses deux grandes affiches, l’une en roumain, l’autre en hongrois. Ici, les tensions entre les deux communautés sont présentes, en filigrane. L’envie de vivre ensemble, elle, est heureusement la plus forte.

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Sur le stand des éditions Tritonic, ça ne rigole plus…

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C’est qu’il y a du beau monde à exposer. Pour les curieux, Spada, de Bogdan Teodorescu, vient d’être publié en français chez mes amis d’Agullo Éditions.

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Pendant ce temps-là : “Prenons notre air sérieux, se disait l’auteur, comment ça va trop les impressionner !” © A. Ojica

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“Ah, ben non, tiens.” © A. Ojica

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Après toutes ces journées passées à pontifier comme un grand génie du journalisme, de la traduction et de l’écriture, il fut décidé d’embarquer l’auteur pour de nouvelles aventures, gustatives, dans les hauteurs par-delà le village de Bala.

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C’était inviter le loup dans la bergerie…

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Finalement chassé à coups de pierre pour avoir jeté son dévolu sur un peu trop de jolies brebis, le terrifiant prédateur n’eut d’autre choix que de se réfugier sur les terres d’une redoutable princesse dace de ses amies. Laquelle mériterait à elle seule au moins tout un livre. Ce qui sera le cas, d’ailleurs.

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Les vrais maîtres du pays, ce sont eux.

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Par les rues tortueuses de l’imposante Brasov, la princesse dace le mena…

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…jusqu’à cette plaque qui, elle le savait, le toucherait en plein cœur. Car il y est fait mention du compositeur qui, en ces terres, lui parle mieux qu’aucun autre. Et enfin, il eut, un court instant, la sensation que la vie n’allait pas plus vite que la musique…

Noces d’émeraude

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Deux lacs. Deux lacs d’émeraude pailletés d’or. Deux grands yeux qui me dévisagent, qui me disent tout, qui comprennent tout.

Et ce regard, je ne l’aurais jamais croisé si…

Un jour…

Ce moment étrange, impensable, presque idiot, symbole de la fragilité de nos existences, de nos destins, je l’ai déjà évoqué, ailleurs, et je ne tiens pas à ce que les lignes ci-dessous soient simplement une redite de ces premières réflexions.

Mais quand même, quand on y songe, à quoi tient l’orientation, l’envie, la logique de toute une vie ?

À rien ou presque. Quelques secondes suffisent. Et il suffit de repenser à tout ce qui aurait pu se conjuguer, si aisément, afin que tout cela ne soit jamais, pour en avoir le vertige. Un vertige terrifiant, car sans fin.

Qui sait à côté de quoi nous passons, sommes tous passés au moins une fois dans nos vies ? Moi pas, certes. Dois-je m’en féliciter, m’en réjouir pour autant ?

Non.

Je ne sais plus qui a dit que le fait de savoir dire non était le premier pas vers la véritable indépendance. En fait, peut-être personne ne l’a-t-il jamais dit, peut-être l’inventé-je, comme j’ai peut-être inventé tout le reste, toute cette histoire née il y a quarante ans, par accident, par une belle après-midi de juillet, en Angleterre, dans cette bourgade du Surrey où H. G. Wells avait décidé de faire débarquer ses Martiens.

Ce jour-là, les Martiens, ils étaient deux. Il y avait moi, dans un coin d’un canapé trop grand pour moi — de toute façon, tout est toujours trop grand pour moi, je m’y étais déjà habitué. L’autre Martien était une Martienne. Enfin, peut-être pas Martienne, mais assurément pas de ce monde, du moins du nôtre. Et pour cause.

Toute petite, mince, blanche et brune. Et dorée. Rapide, souple, gracieuse. C’est tout juste si je n’entends pas encore mon cœur faire un curieux bruit de verre brisé à son apparition, la première fois, à l’écran.

Pourquoi ? Voilà la question, toute simple, que je me pose aujourd’hui, quarante ans après. Et pour tout dire, je ne me la suis jamais posée avant. Avant le 21 novembre 2015. Autrement dit, je suis resté près de trente-neuf ans sans m’interroger, sans m’étonner de ce qui, somme toute, n’avait pourtant rien de « normal », d’habituel.

Ne brûlons pas les étapes, même dans ce pauvre petit texte.

19 juillet 1976.

À Montréal, loin là-bas de l’autre côté de l’océan, c’est le matin, et le début des épreuves de gymnastique. Un feu follet s’échauffe, sans se douter qu’il va bouleverser, dans quelques heures, et dans les trois jours qui vont suivre, sa propre existence, et celle de bien d’autres. Et la mienne, même s’il n’en sait évidemment rien, et du reste, pourquoi s’en soucierait-il ?

Les deux lacs d’émeraude me sourient, et se moquent de moi. Oh, gentiment bien sûr, mais ils se moquent de moi malgré tout. C’est que je suis un peu ridicule, à force, avec cette passion effrénée, inexplicable, impossible à assouvir.

Impossible à assouvir ? Oui, j’en suis maintenant douloureusement conscient, mais là encore, ne brûlons pas les étapes. Ridicule ? Peut-être suis-je un peu dur avec moi-même. Mais en même temps, si, j’ai parfois tant l’impression d’être à contre-courant, ou hors le temps et l’espace, dans ma passion, que je ne peux qu’être le premier à rire de moi. Avant même les grands yeux verts et leur pétillement ironique. Au moins, je les aurai pris de vitesse. Ou plutôt, je ne les aurai pas attendus. Enfin, là encore, je mens, ces deux yeux-là, je les ai attendus toute ma vie. Je les attends encore.

La télévision, qui me semble énorme, est posée à même la moquette (chez moi, elle trône sur une tablette à roulettes prévue à cet effet, et elle est deux fois plus petite). Elle est en couleurs (chez moi, en noir et blanc). Et toute la journée, en anglais, elle m’offre un spectacle totalement inhabituel pour moi. Des séries de science-fiction auxquelles on n’a toujours pas droit en France, allez savoir pourquoi. Et du sport. Des sports. Les Jeux Olympiques.

Les amis chez qui je réside pendant ces trois semaines sont de grands amoureux de toutes les activités sportives (chez moi, on n’aime que le rugby, et le Tour de France, en noir et blanc, imaginez un peu).

Tout est déjà un autre monde. Et là, assis dans mon coin de canapé trop grand pour moi, soudain, sur l’écran, apparaît donc une petite jeune fille brune, toute pâle, moulée dans un maillot blanc, aux bandes azur, or et feu. Avec une jolie queue de cheval — ce qui, de tout temps, avec les tresses et les chignons, m’a toujours fait craquer — et des yeux noirs, cernés, si graves, si tristes. Je ne comprends pas ce qu’elle va faire, je ne connais rien à sa discipline. Tout ce que je vois écrit, c’est son nom, si joliment étrange, et celui, indissociable, de son pays, simplifié, comme toujours dans ces compétitions internationales, en trois lettres : ROM.

Elle s’élance, bondit, m’entraîne avec elle.

Et je suis à tout jamais perdu. Pour la France. Pour l’Occident. Pour ce qu’il convient, sous nos latitudes, d’aimer ou de ne pas aimer, de défendre ou de ne pas défendre.

ROM. Je suis fichu.

Quarante ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Ce n’est pas la bonne question, pas du tout. Car je ne peux y répondre en disant qu’il en « reste » quelque chose. Ce n’est pas qu’il en « reste » quelque chose, c’est que c’est devenu pratiquement toute ma vie, à part égale, et entremêlée, avec ma passion inépuisable pour le fantastique, ce qui est évidemment lié.

Quoi ? Quarante ans plus tard, je suis encore amoureux d’une femme que je n’ai jamais rencontrée et que je n’ai quasiment vue que jeune fille, lors d’épreuves sportives retransmises à la télévision ?

Non.

Ce qui s’est passé, ce jour de juillet 1976, c’est que le feu follet m’a injecté un virus dont je ne me suis jamais remis. Le virus de sa Terre. Et c’est de cette dernière que je ne suis pas guéri, que je suis encore amoureux aujourd’hui, plus qu’hier, moins que demain, ce que j’ai d’ailleurs compris il y a quelques mois.

Et maintenant, il ne s’agit plus de brûler les étapes, mais de rentrer dans le vif du sujet.

En cette deuxième moitié de juillet 2016, je fête mes noces d’émeraude avec la Roumanie. Curieuses noces, en vérité, où la mariée ne saurait guère qu’il y a eu épousailles.

Toujours est-il qu’il y a quarante ans, grâce à un enchaînement de hasards frisant le miraculeux, je suis tombé éperdument amoureux d’une culture, d’une langue, d’une histoire, et d’un peuple.

Je l’ai dit, je l’ai déjà exprimé ailleurs, sans doute mieux, mon humeur était alors autre. Aujourd’hui, alors que je voulais rédiger un texte grandiose, poétique, pour célébrer cette liaison sans failles — car de cela au moins je suis sûr, je n’ai jamais faibli dans ma passion —, alors que je rêvais de brosser une sorte de fresque où je me serais mis en scène dans mon lien indestructible à la Terre, je m’en trouve incapable. Comme paralysé.

Qu’ajouter, en effet, à ce que j’ai déjà écrit, sinon que la Roumanie fait partie intégrante de ma vie, même si jamais je ne pourrai en parler convenablement la langue, même si les Roumains resteront à jamais perplexes face à ce que je ressens pour leur patrie.

Peut-être est-il satisfaisant de se dire qu’au bout de quarante ans, ladite passion est justement intacte. Non, pas intacte. Qu’elle a encore grandi. Et pour cela, il a fallu que j’y aille.

Mon amour pour la Roumanie se décompose en deux époques. Il y a eu le temps où je rêvais d’y aller, ces trente-neuf longues années où, malgré toutes mes lectures, toutes mes rencontres, je n’avais qu’une idée très imparfaite de ce que j’allais trouver le jour où j’y mettrais enfin les pieds. Cette longue période a été celle d’un manque imaginaire, celle de la patiente construction d’un désir, renforcé par les liens puissants que j’ai établis au fil du temps avec quelques paires d’yeux, fauves ou verts.

Et puis, il y a l’autre époque, celle que je vis maintenant. Car j’y suis allé, enfin. J’ai vu, goûté, écouté, entendu, regardé, observé, découvert, et lu, bien sûr. Puis je suis rentré en France, le ventre tordu par l’envie sauvage de repartir. Alors j’y suis retourné, plus longtemps, et j’ai voyagé, parcouru, et toujours regardé, écouté, appris, savouré, dégusté. Puis je suis revenu, toute mon âme incendiée par le désir brutal, animal, de reprendre aussitôt l’avion.

J’y retourne dans un mois. J’ai le cœur qui bat plus vite à mesure que passent les jours.

Et j’ai peur. Mon séjour sera, une fois encore, un peu plus long que le précédent, et ce sera le troisième en neuf mois. Je sais ce que je vais retrouver, ne sais pas, ce qui est merveilleux, ce que je vais trouver de nouveau.

Mais je sais aussi qu’à mon retour, la fusion de mon réacteur nucléaire atteindra de nouvelles proportions, encore plus cataclysmiques. C’est de cela que j’ai peur, car je sais aussi que je n’y peux rien.

Quarante ans plus tard, je devine, dans les deux grands lacs d’émeraude pailletés d’or qui me dévisagent, autre chose que de la moquerie. Il y a de la tendresse, quand même, dans ce regard qui m’a transpercé et me transperce encore, ce regard qui s’est joué et se joue de moi — ce petit Français vieillissant, avec sa passion infantile pour nous, il a quelque chose d’attendrissant, après tout. Mais j’y décèle de l’agacement aussi. De l’agacement à l’idée que plus je retourne dans ma Terre promise, plus je l’aime, et moins je suis capable d’expliquer pourquoi je l’aime, pourquoi je les aime.

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Tant pis, quitte à ne plus pouvoir un jour arriver à seulement en parler de façon intelligible, j’y retourne quand même. Et y retournerai, encore et encore.

Jusqu’à ce qu’amour s’en suive…

Terre promise II — En attendant l’Été

Prologue

 

17 novembre 2015 — Paris 16 H

« Tu vas à Bucarest ? »

La voix, féminine, est presque acide. Oh, la sensation est discrète, à la limite du perceptible, mais je ne suis pas dupe. Elle n’est pas vraiment contente.

C’est une amie — Roumaine, bien sûr —, à qui je viens d’annoncer que deux jours plus tard, je dois prendre l’avion et m’envoler, pour la première fois, vers son pays qui, alors que je ne l’ai encore jamais vu, est déjà (a toujours été) pour moi comme une seconde patrie.

« Oui, non, c’est bien, reprend-elle, d’un ton plus doux, comme si elle s’en voulait un peu d’avoir si mal accueilli la nouvelle, mais… »

« Mais… » Il en dit long, ce « mais ». Du reste, ce n’est pas la première fois que je l’entends, depuis que je croise des Roumaines et des Roumains et que je leur parle de ma passion pour leur Terre. « Oui, Bucarest, c’est bien, mais… »

Ce qu’il sous-entend, ce « mais », c’est que Bucarest, ce n’est pas la Roumanie. Que la vraie Roumanie est ailleurs. À Brasov et Sibiu, vous affirmeront les gens de Transylvanie. À Iasi et dans les collines embrumées d’où jaillissent les monastères peints, vous assureront les Moldaves. Chez nous, se contenteront de sourire, plus sobres, mes amis de l’Arges.

Elle vient de Craiova, dans le sud-ouest, et ne me dit pas que sa ville incarne davantage la Roumanie, mieux que la capitale ne le pourra jamais. Mais elle n’en pense sans doute pas moins. Alors, j’éprouve le besoin de m’expliquer, de lui expliquer. C’est la première fois que je pars, lui rappelé-je. Et quand on se trouve face à une belle demeure entourée d’un jardin magnifique, il n’y a quand même qu’une seule façon d’y entrer quand on est invité.

Par la porte.

Pour moi, Bucarest allait forcément être cette porte. Sauf que lors de ce premier voyage qui n’a guère duré, en réalité, plus d’un jour et demi, c’est là que je suis resté : sur le pas de la porte. Je ne suis pas allé plus loin. Je ne le pouvais pas, peut-être aussi n’en avais-je pas envie, pas encore.

Je ne suis pas un voyageur téméraire, je ne suis pas du genre à parcourir l’Inde à pied avec quelques pièces en poche. Même ma chère Roumanie, je n’imagine de la découvrir qu’accompagné. Non que je craigne quoi que ce soit, mais parce que j’ai besoin que mes amis m’escortent, me guident, me racontent ce que chacun, chacune vit, voit, ressent.

Aller en Roumanie, pour moi, c’est apprendre et écouter. Et j’ai l’impression qu’il en sera ainsi pendant longtemps encore.

Impatiente, elle me laisse néanmoins lui asséner ma minuscule parabole sur la porte d’entrée, concède en grognant que, certes, bon, effectivement, c’est bien par là qu’il faut passer, « mais… »

21 mars 2016 — Roissy 10 H

J’attends, et déjà, je retrouve cette étrange sérénité que j’avais connue quatre mois plus tôt, lors de mon premier départ.

Elle ne va pas tarder à être mise à rude épreuve, mais ceci est une autre histoire.

Il y a quatre mois exactement, le 21 novembre, je suis rentré en France à l’issue de cette brève prise de contact, après être sagement resté sur le seuil de la belle demeure. Et le peu que j’avais entrevu alors m’avait profondément bouleversé.

Au point qu’aujourd’hui, à la veille d’embarquer pour ce deuxième voyage, je ne suis plus celui qui est parti la première fois. Et cela vaut mieux, car l’ancien moi n’aurait probablement pas survécu à ce que je vais vivre, et dont je ne sais rien encore, en dehors des grandes lignes du programme qui m’attend.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais comprendre ce fameux « mais… », dont je n’ai aucune idée malgré tout ce que j’ai lu, vu, écouté.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais commencer à subir une nouvelle métamorphose, à un point que, pour l’instant, je suis encore très loin d’imaginer.

Toujours aussi joyeuse, Bucarest ne me rate pas dès mon arrivée dans :

Terre promise II — En attendant l’Été (1)

Retour sur le pas de la porte

Et quelques humbles photos un peu énigmatiques en guise de bande-annonce de la suite…

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De mystérieuses stations-services, comme on n’en voit pas chez nous…

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De mystérieuses pâtisseries…

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De mystérieux engins…

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Un mystérieux bastion…

1916, Verdun et autres raccourcis…

Le 21 février, la France s’est donc souvenue de l’horreur qu’a été la bataille de Verdun. Ce qui n’est que justice, après tout. Surtout que l’on pouvait craindre, depuis que nos chers dirigeants ont jugé bon de transformer le 11 novembre en journée de mémoire pour tous ceux qui sont tombés pour la France dans tous les conflits, y compris les plus récents, que la Première Guerre mondiale et ses sacrifices aussi abominables qu’inutiles soient peu à peu remisés sur les étagères poussiéreuses de l’histoire ancienne.

Il n’en est rien, et c’est très bien, mais là s’arrête ma satisfaction. Le 21 février, donc, à grands renforts de publicités et de bandes-annonces, une chaîne de télévision nationale a ainsi décidé de consacrer toute sa soirée à l’événement. Là encore, on ne pouvait que s’en féliciter. Enfin, on aurait dû pouvoir.

Sauf que. Et c’est toujours comme ça. Sauf que.

Pour commencer, la “soirée” en question était orchestrée dans l’enceinte de l’Ossuaire de Douaumont. Ce que j’ai d’emblée trouvé douteux. Pourquoi ? Parce que les invités débattaient dans ce cadre-là…

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…alors que tout près d’eux se trouve ça :

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Oui. Vous voyez ce qui m’a gêné ? Je n’y peux rien, ça m’a déplu. Mais ce n’est pas grave. Juste des artifices de mise en scène comme notre époque en raffole.

Ensuite, la soirée était articulée autour d’un documentaire, Apocalypse Verdun. Or, voyez-vous, la série des “Apocalypse Quelque chose” m’a elle aussi toujours quelque peu dérangé. Dès le début, dès Apocalypse la Seconde Guerre mondiale, avec son parti pris de coloriser certaines images, mais pas d’autres, en l’occurrence celles concernant la Shoah. Comme si, conscients de la vulgarité que représente le geste de la colorisation des images du passé, les auteurs avaient voulu préserver la sacralité de l’Holocauste de ce qui n’était en fin de compte qu’un divertissement. La série a à mes yeux aggravé son cas avec Apocalypse la Première Guerre mondiale, où les auteurs se sont rendus coupables de raccourcis sur lesquels nous allons d’ailleurs revenir, puisqu’ils les ont réédités à propos de Verdun. Des raccourcis classiques, déjà énervants il y a quarante ans, aujourd’hui insupportables. Pas un mot sur le Front de l’Est, sauf pour parler des défaites russes, beaucoup trop de temps consacré à l’intervention américaine, accent toujours mis sur les pertes des troupes coloniales, accentuant du même coup l’impression que l’on a fait mourir ces pauvres gens (70 000 tués) à la place des Français (le reste des 1,4 million de morts) dans les tranchées. Une nouvelle étape a été franchie avec Apocalypse Staline où, tout en nous parlant des souffrances infligées par le dictateur aux peuples d’Union Soviétique, les auteurs n’ont pu s’empêcher de nous rappeler 1) à quel point les Ukrainiens sont d’horribles antisémites et 2) à quel point lesdits Ukrainiens, odieux collaborateurs, auraient néanmoins été privilégiés par le pouvoir soviétique après la guerre. Une nouvelle qui ravira tous ceux dont les familles ont été déportées ou victimes de la répression du NKVD à partir de 1944, sachant que les Ukrainiens avaient déjà pris cher sous les nazis.

Bref, je n’attendais pas grand-chose d’Apocalypse Verdun. Aussi ai-je été surpris de voir que le documentaire consacrait tout un passage à l’offensive britannique de la Somme. Et c’est tout. Ce qui est déjà pas mal, car Verdun et la Somme sont liés. À elles deux, ces batailles (Verdun de février à décembre, la Somme de juillet à novembre) ont causé près d’1,8 million de tués et de blessés. Mais dans le même temps, à l’est, en Galicie, le général russe Broussilov déclenchait l’offensive qui, encore aujourd’hui, porte son nom. Une offensive si efficace qu’entre juin et septembre, elle a failli éliminer définitivement l’Autriche-Hongrie du conflit, et a causé 1,5 million de pertes aux Austro-Hongrois et aux Allemands. Pour 1,4 million de tués, blessés et disparus du côté russe (et donc, combien d’Ukrainiens, de Biélorusses, et d’autres représentants des peuples de l’empire ?). L’offensive Broussilov a également eu pour conséquence d’entraîner la petite Roumanie dans la guerre. Mal conseillée, mal encadrée, son armée s’est jetée sur la Transylvanie, majoritairement peuplée de Roumains et faisant partie de l’empire austro-hongrois. Prise à revers par les Bulgares et les Turcs, elle s’est retrouvée acculée, et a eu le douteux honneur de lutter sur son territoire contre chacune des armées des Empires centraux, Allemands, Austro-Hongrois, Ottomans et Bulgares. Au bout de deux ans de participation au conflit, la Roumanie avait perdu 10 % de sa population, suite aux combats, aux privations et à une terrible épidémie de typhus. Ainsi, Broussilov et les Roumains ont directement contribué aux combats de Verdun et de la Somme, car ils ont obligés les Allemands à prélever des renforts à l’ouest pour sauver leur allié austro-hongrois, au bord du gouffre. Enfin, rappelons que l’année 1916 fut tout aussi meurtrière sur le front italien, où les soldats du général Cadorna se lancèrent cinq fois à l’assaut des positions austro-hongroises sur l’Isonzo entre mars et novembre. En vain.

1916, année sinistre entre toutes, a effectivement vu les Européens se saigner à blanc sur tous les fronts. Entre Verdun, la Somme, l’offensive Broussilov, la campagne de Roumanie et le front italien, on recense un total de près de 5,2 millions de tués, blessés, prisonniers et disparus. Et la guerre allait durer deux ans de plus…

Le défaut de cet Apocalypse Verdun, finalement, c’est d’avoir voulu quand même parler de la Somme. Ce qui était une intention louable. Mais pas des autres, ce qui est, en revanche, déplorable. Et ne fait que cristalliser cette impression que j’ai, bien souvent, d’être confronté à un “occidentalocentrisme” que je tolère de moins en moins. Tant qu’à faire, puisqu’il s’agissait d’un hommage aux poilus, il aurait mieux valu ne parler que du carnage franco-allemand. Ce qui aurait été du reste un sujet à part entière, à propos duquel je vous recommande cet autre documentaire, diffusé sur Arte, celui-là.

Une fois le documentaire terminé, le “débat” a pu commencer. Curieux débat, en vérité, qui mettait aux prises un acteur, sympathique au demeurant, visiblement très impressionné (gêné, peut-être) de se trouver assis à une table pour discuter dans ce qui est avant tout un lieu de recueillement et de mémoire — entouré, comme je le signalais plus haut, des ossements de milliers d’inconnus allemands, français et autres, à tout jamais mélangés pour la postérité ; un auteur, dont la présence s’expliquait par le livre qu’il a commis, censé traiter de la guerre de 14 et qui, s’il n’est pas dépourvu de qualités, présente dans son travail de narration des choix aussi étranges que ceux d’Apocalypse ; un historien, dont nous allons dire tout le bien que nous pensons bientôt. Et une historienne qui nous a surtout parue quelque peu dépassée par l’enjeu.

L’animatrice, pour justifier la présence de l’acteur, nous a gratifiés d’extraits d’un film dans lequel il a joué, et qui traite du premier conflit mondial. Un film qui n’a, force est de le reconnaître, aucun rapport avec Verdun, puisqu’il s’agit de Capitaine Conan, tiré du roman éponyme de Roger Vercel. La chose se passe sur le front bulgare, puis en Roumanie. La lecture m’en a laissé le souvenir d’une œuvre dégoulinante de mépris pour les Roumains, ce qui, chez moi, n’est évidemment pas le meilleur moyen de me plaire.

Voilà nos invités qui débattent donc, et ce sont deux déclarations de l’historien qui vont achever de m’exaspérer et feront que je me déciderai à éteindre. D’une part, il s’efforcera de river son clou à l’acteur en lui rappelant que ce que l’on voit dans Capitaine Conan ne correspond pas à Verdun, car le film décrit une guerre de coups de main, d’attaques à l’arme blanche, au pistolet et à la grenade. L’acteur a beau rappeler, à juste titre, que les coups de main existaient aussi sur le Front de l’Ouest, l’autre n’en démord pas, pérore et cingle, comme si cela devait clore la discussion, que la guerre dépeinte dans le film est “une affaire roumano-bulgare”. L’air de dire, par une vraie guerre, quoi, pas LA Grande Guerre, la nôtre.

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Des “nettoyeurs de tranchée” qui n’existaient pas, et n’avaient donc qu’à aller faire leurs vilaines petites “affaires” chez les Roumano-bulgares…

Un peu plus tôt, il avait fait encore plus fort, en assurant de son ton péremptoire que même chez les poilus, on considérait que “qui n’avait pas fait Verdun n’avait pas fait la guerre !”

Et donc, mon grand-père, prisonnier, gazé, brancardier, titulaire de la Croix de Guerre, n’a pas, d’après ce monsieur, fait la guerre, puisqu’il n’était pas à Verdun. Il était ailleurs. Il a surtout, lui, vécu les deux premiers mois du conflit, août et septembre 1914, ces deux mois de glorieuse “offensive à outrance” en pantalon garance, au cours desquels il a perdu nombre de ses camarades. Les deux mois les plus sanglants de la guerre pour l’armée française, puisque 329000 soldats y trouvent la mort ou sont portés disparus. Mais, bon, de quoi iraient-ils se plaindre puisque, n’ayant pas “fait Verdun”, d’après un historien en 2016, ils n’ont pas “fait la guerre”.

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Oui, bon, vous êtes morts, d’accord. Mais avez-vous fait LA guerre, au moins ?

Le voyage du lieutenant Jouk (2)

 

UN FILS INDIGNE – UN COUSIN D’AMÉRIQUE – UN SONGE PRÉMONITOIRE ?

 

Je me dois de vous l’avouer, j’ai toujours fait le désespoir de mes parents. Ils ne sont plus de ce monde aujourd’hui, mais s’ils me voyaient écrire ces mots, et s’ils savaient ce qu’ils dissimulent quant à mes intentions, ils n’en seraient que plus désespérés.

Ce n’est pas faute d’avoir voulu être le fils qu’ils souhaitaient. On peut même dire que je n’ai jamais ménagé mes efforts en ce sens, du moins jusqu’à cette malencontreuse affaire du Père-Lachaise. Durant plus de vingt ans, je m’efforçai de les satisfaire. Sans grand succès, il est vrai.

Ma sœur aînée a toujours été pour eux un objet de fierté. Forte, vigoureuse, elle est devenue la maîtresse femme qu’ils attendaient, et ils ont vécu assez longtemps pour la voir tenir d’une main de fer dans un gantelet d’acier les domaines de son avoué de mari. Un excellent mariage, qui a allié notre nom, issu de la petite noblesse toujours inquiète d’être désargentée, à celui d’une famille de puissants bourgeois de Moscou, des gens qui possèdent des terres vers Orel ainsi qu’à Pskov et dont il se murmure qu’ils pourraient fort bien se voir anoblis un jour.

Personnellement, les épousailles de ma sœur ne m’ont ni contrarié ni réjoui. Je ne l’ai jamais considérée que comme le tyran que ma mère ne sut être envers moi. Ma sœur, au cours de mon enfance, se chargea mieux que personne de faire de moi ce personnage craintif et effacé que je suis encore aujourd’hui. Dragon de mes premières années, elle se fit plus distante quand il commença à être question de la marier. Mais depuis que je suis seul sur le domaine de Vodiannoié, ma chère Gorgone effectue un retour en force dans mon quotidien. Je sais bien ce qu’elle veut, que je décampe pour pouvoir ajouter la gentilhommière à la dot de son troisième et dernier fils. Et je ne sais comment l’empêcher de parvenir à ses fins.

De mes parents, donc, je faisais le désespoir. Je m’appliquais avec une grande constance à être médiocre en tout, parvenant à exaspérer chacun des précepteurs qui se succédèrent au chevet de mon éducation branlante. J’appris néanmoins le français, que je parle sans trop de difficultés mais avec un accent si marqué qu’il fait grincer des dents et hausser les sourcils dans les salons pétersbourgeois et moscovites, les rares fois où je m’y aventure. Je perçai également les mystères du calcul, mais dès qu’il fallut passer de l’arithmétique à l’algèbre, je me fis plus borné qu’un âne, et maintenant encore, je ne comprends toujours pas quel intérêt il y a à écrire des chiffres en lettres et vice-versa. Chacun chez soi, voyez-vous, et les vaches seront logiquement bien gardées. De l’histoire et de la géographie j’ai plus appris au fil de mes voyages plus ou moins involontaires qu’en ces longues heures perdues à répéter les noms de cours d’eau lointains et de montagnes que je soupçonnais parfois mon professeur d’inventer au fur et à mesure dans le seul but de me tourmenter. Quant à l’art de la rhétorique, je ne m’étendrais pas à son sujet, tant il me fut donné l’occasion de faire honte en public à mes maîtres par mon incurable timidité.

Élève moyen, du moins ne me distinguais-je pas par ma tendance à chercher les ennuis. Là où les garçons de mon âge grimpaient aux arbres, sautaient dans les torrents et couraient toutes sortes de risques pour le seul plaisir de se rompre le cou, je m’arrangeais toujours pour mettre une distance respectueuse entre arbres, rochers, rivières et ma petite personne.

Vint le temps de me placer dans un lycée, où je ne brillais guère plus qu’avec mes précepteurs. Je me retrouvais donc en pension dans un établissement prestigieux de Saint-Pétersbourg, d’où mes camarades et moi suivions avec une ferveur fébrile les bouleversements qui secouaient le reste du continent. Tous, nous vibrions aux exploits de l’excentrique maréchal Souvoroff, qui avait si glorieusement bousculé les révolutionnaires français dans les Alpes, et nous brûlions, même moi, de prendre une part active aux guerres des multiples coalitions qui, depuis plus de quinze ans, tentaient de ramener la France à plus de raison.

Sorti du lycée un médiocre diplôme en poche, me trouvant comme toujours dans la partie inférieure du classement, sans être non plus parmi les cancres, je ne savais trop que faire, mais mon père, ce parangon de volonté, se chargea bien vite de prendre la décision pour moi. Je serais cadet.

Je ne mis pas longtemps à comprendre que l’école militaire n’était pas plus faite pour moi que moi pour elle. C’est d’ailleurs à cette époque que les médecins s’aperçurent que j’avais fort mauvaise vue. Mais mon père fit des pieds et des mains pour m’éviter la réforme, et je restais à souffrir silencieusement le martyre lors des exercices de tir et d’ordre serré, tandis qu’en Europe, l’ouragan napoléonien continuait de tout balayer sur son passage.

Là encore, je fus le désespoir des miens. Compte tenu de mes piètres prestations à l’école, je me retrouvai à vingt ans sous-lieutenant dans un régiment d’infanterie de province, et je fus affecté à la garnison de Smolensk, où la vie ne fut finalement pas très différente de ce qu’elle avait été jusque-là, alternant entre exercices de tir, marches forcées, parades et soirées dansantes où j’excellais peut-être moins encore que sur le champ de manœuvre. Mes parents avaient rêvé pour moi de commandements, d’une commission sur un navire impérial, du prestige que l’on acquiert d’ordinaire si sûrement par quelque fait d’armes. À la moindre de mes permissions, on ne manquait jamais de me rappeler que mon beau-frère, l’avoué, avait rang de capitaine dans un régiment de hussards de Moscou. C’est que l’importun, non content d’être riche et promis à un brillant avenir, montait à cheval comme un dieu. Alors que moi, bien sûr, je n’entretenais avec la gent équine que des relations de neutralité armée. Tant que je ne leur montais pas dessus, ils me laissaient tranquille. Ce qui, pour un officier, était assez ennuyeux, puisque j’étais régulièrement appelé à chevaucher, pour porter un pli au colonel du régiment voisin, ou pour suivre mon propre état-major lors de ces maudites marches qui firent que je connus bientôt mieux la campagne autour de Smolensk que le dos de ma propre main.

Mais les champs et les marigots de Smolensk étaient une meilleure solution que s’il m’avait fallu servir sur un vaisseau de ligne en Baltique ou sur la Mer Noire. Car, comme vous allez bientôt vous en apercevoir, j’ai avec les choses de l’océan un léger différend. Alors, m’acquittant tant bien que mal de ma tâche d’officier subalterne, je regardais le temps passer en attendant que la guerre se décide à me rattraper.

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Je ne tardai pas à me rendre compte que je n’étais pas plus fait pour elle que pour la paix.

Ce qu’elle fit, et j’en fus finalement fort marri. Car je ne tardai pas à me rendre compte que je n’étais pas plus fait pour elle que pour la paix. Non que je sois un couard. En mon temps, je pris part à de somptueuses batailles qui sont encore dans toutes les mémoires, et à quelques affaires plus piteuses que les chroniqueurs se sont, on les comprend, empressés d’oublier. J’y pris part et y jouai mon rôle avec tout l’allant et l’entrain dont je peux être capable. Et c’est là que le bât blesse, car je suis capable de bien peu. Doué d’une voix faible, je peinais à me faire entendre de mes hommes. De taille moyenne, on ne me distinguait guère quand je marchais avec ma compagnie, sabre au clair. Et du fait de ma mauvaise vue, je devais constamment garder un œil sur mes homologues au sein de notre régiment pour ne pas risquer de m’égarer quand nous avancions sur le champ de bataille.

Vint le jour où l’Usurpateur, à la tête de son immense armée issue de tous les coins de l’Europe, s’enfonça sur nos terres avec une fureur et une fougue dignes des barbares d’antan. Notre généralissime, le vieux borgne Koutouzoff, se mit en tête de lui échapper, ce qui en crispa plus d’un à la cour. Nous autres, ses soldats, nous comprenions. Il voulait épuiser l’adversaire, qu’il savait trop fort, avant de lui porter le coup décisif et le chasser de la mère patrie.

Fuyant l’avancée du despote, nous abandonnâmes Smolensk, laissant à d’autres le soin de la défendre, et nous nous repliâmes, toujours vers l’Est, avalant plus de poussière que nous ne buvions d’eau, bien vite aussi épuisés que nos poursuivants, que nous savions sur nos talons.

Un jour de septembre, peu avant Moscou, Koutouzoff finit par céder aux pressions de l’entourage du tsar et accepta de livrer bataille. Mon régiment se retrouva déployé au sud du dispositif, loin de la Grande Redoute où, quelques heures plus tard, tout allait se jouer. Toute la journée durant, nous entendîmes rouler la canonnade. Les Français et leurs alliés ne ménagèrent pas leurs efforts, persuadés qu’ils tenaient enfin le combat d’anéantissement qu’ils espéraient depuis qu’ils avaient franchi les frontières de l’Empire. De ce qui resta plus tard dans les mémoires sous le nom de Borodino, que les Français appellent, eux, la Moskova, je ne vis pour ainsi dire rien. Le soir tombé, une estafette vint nous transmettre un ordre de marche. Nous nous repliâmes de nouveau, signe que, ne nous en déplaise, nous n’avions pas dû sortir vainqueurs de l’affrontement.

Vint l’hiver, et avec lui d’autres malheurs. Moscou brûla, l’ennemi s’en fut dans la neige et le froid, avec nos forces avides de vengeance dans son sillage. Il y eut d’autres combats, comme à Maloyaroslavets ou lors du passage de la Bérézina, mais je paraissais avoir un don pour y échapper. Pourtant, je rêvais de m’illustrer, comme mon maudit beau-frère, rentré au bercail la poitrine élégamment barrée d’un coup de latte de cuirassier, et bardée de décorations, faisant le ravissement tant de ma sœur que de mes parents. Mais non, décidément, c’était à croire que même la guerre ne tenait pas particulièrement à faire ma connaissance, s’estimant satisfaite de me savoir souffrir mille maux sur les routes et dans les camps.

L’année suivante, emportant tout sur son passage, notre armée entra en Allemagne, où elle fut rejointe par une nouvelle et puissante coalition. En octobre, alors que nous pourchassions ces diables de Français depuis près d’un an, il sembla possible, en une grande manœuvre d’enveloppement, d’abattre enfin la Bête. C’était près de la cité de Leipzig, et toutes les nations furent conviées à la fête.

Au bout de trois jours de carnage, cent mille hommes ne se relevèrent pas ; des généraux, des maréchaux et des princes y avaient laissé des bras, des jambes, la vie. Jamais notre vieux continent n’avait connu pareille frénésie de sang, l’Empereur était en repli, les restes de son armée fondaient comme neige au soleil et pourtant, il ne cédait toujours pas. Quant à moi, cloué au lit par une forte fièvre contractée à la suite d’une patrouille bien inutile dans des marais, je ratai une fois encore l’essentiel des réjouissances.

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Au bout de trois jours de carnage, cent mille hommes ne se relevèrent pas ; des généraux, des maréchaux et des princes y avaient laissé des bras, des jambes, la vie.

Mais nos chefs ne comptaient pas en rester là. Ils tenaient le fauve au collet et entendaient bien lui faire rendre gorge. Alors nos forces se lancèrent à sa poursuite, traversant toute l’Allemagne et s’engouffrant dans le nord de la France sans prendre le temps d’une halte. Régulièrement, l’animal blessé se retournait et frappait, et ses griffes traçaient alors des sillons sanglants dans nos rangs. C’est à partir de là que la partie guerrière de la guerre se mit à me rattraper. Un jour, ce fut une balle qui me siffla aux oreilles, aux environs de la ville de Laon. Un autre, mes soldats échangèrent des tirs avec les Marie-Louise, ces jeunes conscrits qui ne défendaient plus l’empire, mais leur sol. Et puis, enfin, vint ce mois de mars fatidique et notre avancée sur Paris, mon régiment fonçant droit sur le nord-est de la capitale, dont l’accès nous était barré par un cimetière, le Père-Lachaise.

Vous connaissez la suite. Mais je n’eus point droit au retour du héros quand je fus revenu dans le foyer familial, avant que Sobakoff m’envoie agoniser, disait-il, dans la saulaie de Vodiannoié. Passées les salutations d’usage — même mon beau-frère et ma sœur avaient fait le déplacement pour m’accueillir, mais je les soupçonne d’avoir surtout voulu m’exhiber les décorations de monsieur l’avoué car, quant à moi, je rentrai sans breloque, ayant réussi à ne rien accomplir de particulier en deux ans de campagne —, mon père me prit à part et m’annonça que, vraiment, il était de fort mauvais goût de ma part d’arriver ainsi, presque mourant. Ne savais-je donc pas que j’étais son seul fils ? Et si je décédais prématurément, comme tous les médecins me le promettaient, à qui reviendraient nos titres et nos biens, qui porterait notre nom, puisque entre autres incompétences, j’avais trouvé le moyen de ne pas non plus me fiancer ?

La mort dans l’âme, et plus seulement dans le poumon, ce fut presque à regret que je descendis dans le Sud.

Où je végète encore ce jour, plus de treize ans après les faits, continuant avec constance d’être le désespoir de mes proches. De constitution trop faible, je ne peux reprendre les affaires de mon père. Cloîtré dans la gentilhommière, il m’est difficile de fréquenter le beau monde de Moscou et Saint-Pétersbourg, et par conséquent d’y trouver épouse convenable. Mais en même temps, je m’obstine à ne pas quitter ce monde, qui me plaît de plus en plus, je le concède, et je ne facilite donc pas non plus la tâche de ma chère sœur, elle qui rêve secrètement de mettre la main sur l’ensemble de notre patrimoine.

 

La providence me sourit en venant m’extirper de la gangue oisive de mon exil, mais elle prit une forme des plus inattendues. Du côté de ma mère, la famille comptait une branche dont nous ne parlions pas, ou peu. Il était question de mésalliance, de querelles jamais vidées pour de pitoyables affaires d’argent, de trahison même. Ces gens-là avaient pour nom Bodroff, et la plupart vivaient loin, à l’Est. Ils avaient la sombre réputation d’être des aventuriers, il se murmurait que le patriarche Bodroff avait réservé fort bon accueil aux officiers français cantonnés sur son domaine dans les faubourgs de Moscou, tandis que deux de ses fils, eux, avaient profité de l’incendie de la ville pour s’enrichir aussi rapidement que scandaleusement.

C’est le benjamin de ces deux-là qui prêta pourtant ses traits à la fameuse providence.

Un matin, j’achevais de prendre mon petit-déjeuner quand le vieil Orekh, tout en inébranlable onctuosité, m’annonça la présence d’un visiteur à l’entrée du domaine. Intrigué, je passai une robe de chambre et le suivis jusqu’au vestibule, où je reçus l’inconnu.

Et c’est ainsi que je rencontrai mon cousin, Pavel Artémovitch Bodroff.

Le cousin Pavel, plus âgé que moi d’une poignée d’années, était aussi excessif en tout que j’étais moyen. Il me dominait de deux bonnes têtes au moins, et devait bien peser une trentaine de livres de plus. Le teint vif et cuivré par le soleil d’étranges latitudes dont je ne savais encore rien, il avait un rire aussi prompt qu’homérique. Avec cela, des mains énormes, puissantes et velues, des joues rebondies mangées par de gigantesques rouflaquettes, et un appétit d’ogre. Il ne cessait d’affirmer que nous nous étions connus enfants, rappelant en outre que je n’avais pas beaucoup changé depuis, ce dont je doutais personnellement. Mais j’avais beau sonder jusqu’aux tréfonds de ma mémoire, je ne me souvenais pas de lui, ni de l’un ou l’autre de ses frères, puisque j’étais à peu près sûr que ma chère mère, et surtout mon noble père, ne voulaient jamais entendre parler de ces « Bodroff de l’Est ».

Cet homme remarquable avait vécu la plus grande partie de sa tumultueuse existence loin des événements qui avaient secoué l’Europe. Je ne tardai pas à être fasciné par sa personnalité bonhomme. Lui ne demandait pas mieux que de me raconter ses aventures. Ainsi nous retrouvâmes nous souvent, après un bon souper, à deviser au coin du feu. Je lui racontai dans les moindres détails les péripéties de la bataille de Borodino, l’incendie de Moscou, les trois jours de Leipzig, que sais-je encore, ce qui semblait beaucoup l’amuser, le brave homme. À son tour, il me régalait de ses voyages en Orient. Mais avec lui, l’Orient, c’était l’Ouest. Je vois bien la confusion que cela peut semer dans vos esprits, mais je m’explique : le cousin Bodroff avait longtemps travaillé comme agent commercial d’une compagnie de fourrures à la Nouvelle-Arkhangelsk. Ce nom ne vous dit rien ? Bientôt, il vous sera aussi familier que Paris, Londres, ou Saint-Pétersbourg.

La Nouvelle-Arkhangelsk était alors la capitale de ce que l’on appelait l’Amérique russe, soit toutes les possessions de Sa Majesté Impériale le Tsar de Toutes les Russies de l’autre côté du détroit de Béring. À l’époque, bien qu’ignorée, voire dédaignée par la plupart des grands de la cour, cette « Russie d’Amérique » était en pleine expansion, à un point que j’étais d’ailleurs bien loin d’imaginer.

Un soir, en particulier, il me narra par le menu une de ses équipées dans ce monde lointain dont jamais nous n’entendions parler. Il avait dû, me rapporta-t-il, se rendre sur le littoral au large de l’île de Sitka, où est sise la Nouvelle-Arkhangelsk, afin d’y effectuer une tournée des comptoirs de fourreurs, surtout ceux qui tenaient commerce à quelques pas du Canada. Comme, dans la région, les frontières avaient tendance à bouger à la fonte des glaces, Anglais et Russes avaient l’habitude d’envoyer des administrateurs comme lui vérifier que les trappeurs ne s’égaraient pas trop. D’autant plus qu’il fallait compter, ajouta-t-il d’un air mystérieux, avec les redoutables indigènes.

À cette seule mention, curieusement, mon sang s’échauffa. Nous étions nous-mêmes au début du printemps et la Petite Russie se défaisait tout juste de sa pelisse de neige, mais il faisait déjà doux, comme toujours en nos contrées, et un vent lourd de parfums chauds et sucrés nous arrivait de la steppe. Nous devisions tous deux dans mon salon, celui où, d’ordinaire, je contemplais le monde par ma fenêtre, laquelle, comme à l’accoutumée, était ouverte. Mon hôte poursuivit son récit tandis qu’au loin sur l’horizon, le soleil disparaissait peu à peu derrière des volutes de nuages effilochés.

Il se trouve que les comptoirs qu’il devait visiter lors de cette tournée-là étaient précisément situés en lisière du territoire des plus féroces de ces sauvages, ceux contre lesquels notre glorieux empire avait dû mener deux guerres. Le sort des armes, me rassura mon cousin, nous avait été favorable, évidemment, mais quand même, l’affaire avait été chaude, ces barbares hurlants étant parvenus un temps à assiéger la Nouvelle-Arkhangelsk elle-même ! Dieu, me disais-je en l’écoutant, et nous n’en savions rien. À cette époque, nous, ici, en Russie d’Europe, nous nous préparions à aller porter le fer jusqu’en Bohême dans l’espoir de sauver Vienne des griffes de Napoléon. Comme le destin est étrange, penser que des soldats et des marins russes étaient morts en ces contrées si éloignées de nous, mais au nom du même empereur, de la même foi et, somme toute, pour les mêmes raisons que nos soldats le feraient à Austerlitz quelques mois plus tard. Sans toutefois la reconnaissance dont bénéficiaient leurs camarades tombés en Occident.

De plus en plus pris par le récit de Bodroff, ma vue se troubla tandis que le vent soufflait de plus belle, faisant vibrer les carreaux de ma fenêtre et tinter les porcelaines suspendues au-dessus du manteau de la cheminée.

— Il vous faut savoir, mon cher, continua mon cousin, que ces gens-là, sous bien des aspects, n’ont rien de mortels ordinaires. Ils sont capables de passer plusieurs jours sans manger ni boire, à se sustenter seulement de neige. Ils peuvent rester des jours durant à l’affût, immobiles près d’un trou dans la glace pour y capturer un phoque ou un gros saumon, ou sous les arbres en embuscade pour surprendre un élan ou un trappeur égaré. Et malheur à qui finit entre leurs mains ! Leurs tortures sont d’un infini raffinement, aussi complexes que les motifs dont ils ornent leurs étoffes, leurs casques et les statues de leurs divinités primitives ! J’ai entendu dire, d’un chasseur canadien qui le tenait lui-même d’un métis aléoute qui en avait été témoin, qu’un homme avait survécu dans un de leurs campements pendant trois jours et trois nuits, lentement et patiemment dépecé par leurs chamanes, des vieillards bêlants et édentés qui font peur à voir, croyez-moi …

Ce que je ne demandais qu’à faire, les sens déjà ébranlés par la furie du vent de la steppe, qui me semblait soudain porter comme l’écho d’étranges mélopées.

— Et leurs femmes, mon cher, leurs femmes … continuait Bodroff, décidément intarissable sur ces mystérieux Indiens. Des beautés ! Mais plus féroces encore que leurs hommes. Des visages de statues, nobles et hautaines. Des yeux de jais, qui vous dévisagent avec un culot et une froideur que l’on n’imaginerait pas ici. Des cheveux qui sont comme des rivières d’obsidienne, longs, noirs, lisses et luisants. Et je ne vous dis rien de certains de leurs autres talents, sachez seulement qu’elles sont réputées dans toute la région pour ne craindre rien, ni personne. À l’opposé des braves petites Aléoutes avec lesquelles il arrive bien souvent à nos trappeurs, si longtemps isolés, de frayer plus que de raison, et c’est pourquoi toute notre Russie d’Amérique est à ce point infestée de métis, vilains bâtards qui s’avèrent malgré tout fort utiles quand …

Je ne l’écoutais plus. Le vent me susurrait maintenant, d’une voix de femme grave et douce, dans la musique d’une langue inconnue, les promesses de mille joies et d’à peu près autant de morts, et, affolé par l’odeur animale de nos propres terres sauvages, j’appelais secrètement les unes et les autres de mes vœux.

 

Vous vous en doutez, je passai une nuit des plus agitées. Prétextant une fatigue qui n’avait rien de feinte, tant il y avait longtemps que je n’avais veillé si tard et que je ne m’étais à ce point passionné, je me couchai, la tête pleine de vent, de chants guerriers et de visions bariolées de peuplades assassines. Et de femmes, évidemment.

La question de mes relations avec le beau sexe fut, jusqu’à leur trépas, une raison de désespoir supplémentaire pour mes parents. Moi qui portais le nom de la famille et qui aurait dû le transmettre à une horde de fils vigoureux susceptibles de gonfler de fierté la poitrine de leur vénérable grand-père, je m’arrangeais, dès que je fus en en âge, pour méticuleusement me prendre les pieds dans tous les tapis de ce domaine déjà naturellement traître.

Je l’ai déjà évoqué, du temps où j’étais jeune officier, je ne brillais que rarement dans les salons où mes camarades et moi étions immanquablement invités. Car, pour les familles bourgeoises de Smolensk, rien n’était plus souhaitable que d’agencer une union entre une de leurs filles et un futur général, ou à tout le moins, un futur éminent représentant de l’élite impériale. Je vécus mon content de soirées interminables où je faisais le pied de grue, voire, pire encore, je tenais la chandelle tandis que mes fiers compagnons entraînaient de blanches oisonnes dans de folles valses et des gavottes endiablées. Or, aussi doué en danse qu’en équitation, contraint de plus de toujours porter des lorgnons sur le bout de mon nez rond, ce qui accentuait encore mon air gauche et timide, je n’avais que peu d’espoir d’attirer l’attention de ces demoiselles. Non que cela m’eût alors manqué. Vexé, incontestablement, mais manqué, point. Car qu’en aurais-je fait ? J’aurais maladroitement balbutié trois phrases convenues, avant de m’en aller piétiner quelques orteils aussi charmants qu’innocents. Puis, déjà rouge de honte, j’aurais approché un peu plus du cramoisi de l’apoplexie quand il m’aurait fallu présenter mes hommages à madame la mère, redoutable bouledogue empanaché veillant jalousement sur la vertu de ses héritières, pour ne rien dire de mes bafouillages à l’approche du père, qui aurait sûrement voulu m’entretenir de tout ce qu’il savait de mon propre père, à la si lumineuse réputation. Non, en fin de compte, j’étais aussi bien seul dans un coin chichement éclairé de la salle de bal, à attendre que tout cela prenne fin, et préférant après tout la quiétude austère de ma chambrée aux ors et aux feux de ces fêtes éreintantes.

Plus tard, officier en campagne commandant quelques dizaines de soudards vulgaires et dessalés, j’avais été confronté à d’autres exemples de cette civilisation inconnue qu’est la femme, des exemples fort différents de ce que j’avais entrevu jusque-là. Une Saxonne aussi peu farouche qu’elle était bon marché me laissa d’ailleurs, à la veille de Leipzig, un souvenir embarrassant qui fut longtemps mon seul souci en matière de santé jusqu’à ce que mon poumon éclipse tout le reste quelque six mois plus tard.

Puis, à mon retour de campagne, mes parents avaient cru bon de relancer l’incessant carrousel des prétendantes. La nièce Untel était des plus charmantes, entends-je encore ma mère m’expliquer alors que je débarquais à peine du lazaret, et depuis le décès de son malheureux tuteur, elle est bien seule, la chère enfant. De plus, les Untel détenaient quelques fort belles parcelles aux environs de Kiev, avait ajouté mon père, ce ne qui ne gâtait rien, il fallait avoir l’honnêteté de le reconnaître. Et que dire de la fille Chose, que j’étais censé avoir croisée quand elle n’était encore qu’une fillette. C’était désormais une fort jolie femme, m’assénait encore ma mère quelques mois après mon installation ici. Et son père était l’heureux gérant d’une puissante fonderie à Iekaterinoslav, s’était empressé de préciser le mien, de père.

Petit à petit, on m’avait moins souvent évoqué les charmes de l’héritière Ceci et de la pupille Cela. Jusqu’à ce que, de guerre lasse, mes pauvres parents abandonnent définitivement tout espoir de m’apparier un jour. Ma sœur avait bien tenté de prendre le relais, mais elle avait trop à faire avec le gouvernement de sa propre maisonnée. À Vodiannoié, j’étais hors de portée de ses griffes marieuses et réorganisatrices. Et puis, elle n’avait pas tardé à se faire une raison et à voir qu’il était dans son intérêt que je ne produise pas de rejeton susceptible de prétendre au patrimoine familial. Elle avait ses propres princes du sang à placer.

C’était donc tourneboulé que je m’étais couché cette nuit-là, le cerveau enflammé par le vent de la steppe, et les sens tout cuisants encore des descriptions des terribles sauvageonnes du cousin Bodroff.

Quand je sombrai enfin dans le sommeil, ce fut pour me retrouver environné de congères immenses et effilées comme des lames, sous un ciel d’un bleu aveuglant, tandis que rôdaient autour de moi les ombres menaçantes d’élans trop grands et de loups grondant leur faim. Je devinais au loin des chants hoquetants et syncopés de sorciers impatients de me découper en lanières pour décorer les idoles de leurs divinités païennes, et sentais sur mes traces l’haleine puante et avide d’êtres hybrides, mi-hommes, mi-bêtes, qui hantaient des forêts de troncs immenses et lisses où j’errais dans ma fuite.

Sans savoir où j’allais dans ce monde inconnu, j’avançais à pas de plus en plus lents dans un champ de neige infini qui montait à l’assaut du flanc d’une haute montagne, dont le pic cruel se découpait sur l’azur cru. Je vis des aigles, ou d’autres rapaces affamés, tournoyer au-dessus de moi. Mon souffle se fit court, douloureux, alors que mes jambes s’appesantissaient du poids de la neige accumulée.

Je me crus perdu. Dans mon rêve ou dans la réalité, je ne sais, mon poumon blessé s’était réveillé, me rendant chaque inspiration d’autant plus pénible que c’était désormais un air glacé, presque tranchant qui s’engouffrait dans ma gorge et ma poitrine. Mais toujours, je grimpais, comme si la solution à tous mes malheurs se trouvait quelque part au sommet de ce mont maudit.

Ce fut là que je la vis. Et aujourd’hui, avec la sagesse que me donne le temps qui s’est écoulé, je m’aperçois que ce rêve, sur le moment, m’en avait dit bien plus que je n’étais évidemment en mesure de comprendre.

Elle était là, grande, souple et mince. Et je me souviens avoir été surpris par le fait qu’elle était nue. Rassurez-vous, ma pudibonderie savait quelle était sa place dans mes rêves, ce n’est donc pas cela qui m’avait gêné, bien au contraire. Je pense même qu’en dépit de la situation difficile dans laquelle je me trouvais, une partie de mon esprit typiquement masculin avait apprécié le spectacle à sa juste valeur. Non, ce qui m’avait choqué, c’est qu’elle avait paru insensible au froid. Elle était là, grande, souple et mince, avec ces fameux cheveux noirs, cette rivière d’obsidienne chaud que m’avait vantée mon hôte, qui descendait en luisant sur ses épaules brunes jusqu’à ses hanches d’une rondeur envoûtante.

Elle dansait, avec pour seul vêtement ce que je crus être une ceinture faite de fragments scintillants du glacier sur lequel nous nous tenions. Elle dansait, et des tambours oubliés se mirent à vibrer entre mes tempes, dans mon ventre et sans doute même un peu plus bas. Je ne pouvais détacher mon regard de sa silhouette magnifique, de la sublime barbarie de la scène, elle dansait encore et encore, les paupières closes, tout entière offerte à la montagne et aux glaces, et je ne souhaitais plus qu’une chose : la rejoindre.

D’une grâce animale, elle tournoyait, ses pieds nus et bronzés frappant les lèvres de crevasses sans fond au rythme des pulsations qui agitaient tout mon être. Au bout de quelques pas lourds et maladroits, je fus près d’elle, sentant le souffle frais de ses mouvements quand ses mains passaient tout près de mon visage brûlant. Alors, comme si elle avait deviné ma présence sacrilège, elle ouvrit les yeux, et je me réveillai en sursaut, baigné de sueur. Dehors, le vent redoubla de hargne, s’en prenant aux bouleaux bien sages de notre allée.

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C’était en de tels lieux que le lieutenant Jouk et son pauvre poumon semblaient impatiemment attendus…

Et le lendemain matin, sans trop comprendre pourquoi, j’allais prendre une décision qui n’avait probablement que peu à voir avec mon goût modéré pour les voyages, et beaucoup plus avec mon désir infantile de n’être jamais sorti de ce rêve.

Dans le chapitre III, l’ami Jouk va se dire qu’il est allé trop loin, trop vite.

Terre promise (4)

L’avenue de ma victoire

L’Histoire. Si c’est un regard noir un peu triste qui l’a attiré jusqu’au pied de ces montagnes sauvages, pourquoi est-il aussi instantanément tombé amoureux de l’histoire du pays ?

Pourquoi son cœur se met-il à battre plus vite dès qu’il voit, sur de vieilles photos souvent floues, la forme particulière d’un calot à visière ou celle, tout aussi reconnaissable, de cet étrange casque.

Pourquoi a-t-il si aisément retenu tout ce qui concerne le difficile chemin parcouru par le peuple au fil des siècles, depuis le temps lointain de l’empire romain jusqu’aux soubresauts sanglants de la fin du communisme ?

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 09 H 00

La nuit a été courte, et j’ai le vague souvenir d’avoir sans doute dormi. Un peu. Pourtant, alors que nous marchons d’un pas vif, je me sens reposé, dispos. Ou plutôt, mes sens sont à ce point en alerte, mes yeux et mes oreilles tellement occupés à voir, entendre et enregistrer tout ce qui les entoure que le manque de sommeil, évident, est vite oublié.

Nous ne devons pas traîner, nous avons rendez-vous dans deux heures et demie avec Bogdan Hrib, un auteur et éditeur de romans policiers. Après tout, c’est d’abord pour des livres, des écrivains et des maisons d’édition que je suis venu, même si, tout au fond de moi, je sais que je suis là pour une autre raison, plus intime.

Alors, nous voilà partis, claquant le sol du talon comme de vrais petits soldats, “Drum bun brav Român!”, d’authentiques touristes de combat, pas le temps de s’arrêter, on avance, on fonce. À droite, le Musée national de l’Histoire roumaine, avec son étrange statue censée représenter l’empereur romain Trajan portant en offrande la “louve dace”. Pas le temps de m’interroger sur le caractère curieusement tentaculaire des bras de cette vision moderne du conquérant de la Dacie, à gauche, presque en face, se dresse déjà un autre palais, imposant, celui de la Caisse des dépôts et consignations, dont je ne sais pas ce que l’on y fait (dans son équivalent parisien non plus, d’ailleurs).

C’est à un marathon en réduction que nous nous livrons, tout en bavardant plus vite encore que nous marchons, sur cette splendide Calea Victoriei, l’Avenue de la Victoire, ainsi baptisée depuis le retour triomphal de l’armée roumaine en 1878, à la fin de ce que l’on nomme ici la “guerre d’Indépendance” contre les Ottomans.

Les édifices se succèdent, façades superbes, dans ce style des années Trente qui a valu à la ville son surnom de “petit Paris des Balkans”, alternant avec des immeubles hideux érigés du temps du communisme, et des cubes de verre et d’acier plus moderne, surgissant parfois, comme d’improbables excroissances, des cosses vides de bâtiments plus anciens.

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L’étrange mutation architecturale d’une ville qui palpite de vie. © Iulia Badea-Guéritée

Le cerveau enflammé par cet enchevêtrement de télescopages stylistiques, je me laisse emporter sur la grande et sinueuse Calea, car le temps presse, le temps presse.

Un récit l’a profondément touché, alors qu’il avait à peine vingt ans. Une histoire vécue, sur laquelle il était tombé complètement par hasard — le hasard, toujours lui — dans une librairie.

Rédigé par un vieil homme, devenu général, le livre l’avait entraîné dans un tourbillon épique, sur la trace de soldats partis se battre par une belle fin d’été, alors que la guerre, elle, la Grande, faisait déjà rage depuis deux ans.

L’auteur, jeune officier à l’époque, avait été envoyé en reconnaissance dans le pays qui se préparait à se lancer à l’assaut des ennemis de la France, et il était tombé amoureux de ses habitants et de leur ferveur patriotique.

Un sentiment que le jeune lecteur qu’il était, soixante-cinq ans plus tard, n’avait eu aucun mal à partager.

Les souvenirs du vieux général l’avaient enthousiasmé. Il s’était vu, lui aussi, ému aux larmes quand la foule, dans un restaurant de la capitale, avait entonné une vibrante Marseillaise, s’était imaginé faisant partie de ces “conseillers” français venus là pour aider la jeune et courageuse petite armée. À vingt ans, il est aisé de se rêver en héros.

Trente ans plus tard, il se dit qu’il aurait sans doute fait, en réalité, un piètre officier, et ne regrette nullement de n’avoir pris part à aucune guerre, ni aucune révolution. Mais l’émotion qu’il ressent à l’évocation de ces pages, quand il repense à l’histoire de ce soldat drapé dans la pourpre, l’or et l’azur sombrant dans les eaux du fleuve pour ne pas abandonner ses couleurs à l’ennemi, cette émotion-là est toujours intacte.

Au point qu’il a même, beaucoup plus tard, écrit une nouvelle en hommage à ce pan méconnu de la Grande Guerre. En hommage à l’histoire du pays.

20 novembre 2015 — Pasajul Villacrosse 10 H 00

Soudain, la course-poursuite sur l’artère historique de Bucarest s’interrompt. Il a suffi pour cela d’une boutique de souvenirs, où nous avons fait halte le temps d’acheter des babioles symboliques. Les rares fous qui me soutiennent depuis toujours dans ma passion méritent bien que je leur rapporte quelques sympathiques idioties. Tout en me jurant, comme devant tous les musées longés en coup de vent, que la prochaine fois, je prendrai tout le temps nécessaire : les musées, pour les visiter, mes amis, pour mieux les gâter en leur rapportant des choses que j’aurai choisies avec sérieux et sans hâte, en songeant avec soin à chacune et chacun d’entre eux.

Pas cette fois. Cette fois, il s’agit de ne pas lambiner. C’est ce que nous disons à peine sortis de la boutique.

Nous n’allons pas bien loin. Un passage nous interpelle, nous attire, nous avale dans sa lumière chaude et dorée. Il est encore tôt, il n’y a personne. La première chose que je vois, c’est un beau café qui, pour moi, porte un nom magique, que je n’aurais jamais vu si nous avions continué tambour battant sur la Calea Victoriei. Un hasard de plus, mais vous l’aurez compris, si vous me suivez dans mon périple depuis le début, ce diable de hasard, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne fait sans doute jamais rien à l’improviste.

Une fois passé ce café au nom unique, nous progressons lentement, émerveillés à la fois par l’étonnante beauté des lieux et par le calme qui y règne.

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Le passage Villacrosse, passerelle entre deux mondes, quasi-boucle intemporelle. © Iulia Badea-Guéritée

Le passage tourne, dessine comme une boucle pour nous ramener vers l’avenue. Et là se trouve, semblant nous guetter, un café oriental. Le petit-déjeuner, grâce à notre train d’enfer, n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Aussi nous installons-nous pour déguster des “cafés dans le sable”, que l’établissement nous vante comme “égyptiens”.

Nous sommes seuls, à une petite table ronde, et la tenancière a tôt fait de nous servir des tasses d’un breuvage d’un brun sombre, parfumé, d’où monte comme un parfum de cannelle, tandis qu’en fond, une chanteuse du Moyen-Orient gémit des vocalises chromatiques où l’on décèle comme une pointe de chagrin et de nostalgie.

De temps à autre, un type hirsute, l’air ensommeillé, entre par une petite porte et vient s’affaler pour tirer sur un narguilé glougloutant, écouteurs de son iPod vissés sur les oreilles. Puis, au bout de trois ou quatre bouffées, il se lève et repart en titubant d’où il est venu. Pour mieux resurgir quelques minutes plus tard et recommencer son curieux manège. Le tout sous le regard bienveillant de la patronne.

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C’est à Bucarest qu’ils sont les meilleurs, m’a-t-on assuré un jour… © Iulia Badea-Guéritée

La journée est à peine commencée qu’elle est déjà riche en ambiance et en découvertes. Et je n’ai encore aucune idée de ce qui m’attend par la suite.

Dans sa mémoire, le lien entre les soldats sur ces vieilles photos qui l’émeuvent toujours autant et le café oriental, c’est le père de sa première compagne qui l’incarne.

Soldat, il l’avait été, à la fin de l’autre guerre, la Seconde, encore pire que la Grande, et dont les conséquences pour le pays ont été si rudes, impitoyables. Cavalier, plus exactement, mobilisé dans l’autre partie du conflit, quand le pays s’était retourné contre ses anciens et répugnants alliés.

Il en parlait toujours avec humour — il ne dramatisait jamais rien. Mais il avait quand même été fait prisonnier et, les anciens alliés étant ce qu’ils étaient, cela lui avait valu de finir dans un camp de concentration. À la libération, il était parti avec un groupe de déportés français, et c’était ainsi qu’il s’était retrouvé en Occident.

“Les meilleurs cafés turcs, c’est chez nous qu’on les fait !” lui avait un jour ainsi fièrement déclaré cet homme haut en couleurs qu’il ne se lassait pas d’écouter.

Tout, à l’en croire, était meilleur là-bas. Les concombres saumurés, le bors (le borchtch) et le café turc. Et pourquoi en aurait-il douté, lui, puisque c’est chez le père qu’il les a dégustés pour la première fois ?

Depuis, ayant été porté plus à l’Est par sa propre histoire, il a eu l’occasion de goûter à bien des concombres et bien des borchtchs. Et au risque de contrarier cette terre qu’il aime tant, eh bien, non, les leurs ne sont pas meilleurs que les autres. Largement aussi savoureux, oui, cela, il est ravi de le reconnaître.

Et puis, de toute façon, ce qu’il aime, c’est aussi cet attachement à leur cuisine et leurs traditions, qui a fini par leur faire considérer que même ce qui, en réalité vient de chez les autres, ce sont eux qui le font le mieux.

Il aime cette fierté un peu folle, un peu naïve.

Mais à vrai dire, on l’a déjà souligné : il aime.

Tout.

Et c’est tout.

20 novembre 2015 — Calea Victoriei 11 H 30

Il m’aura fallu cette matinée, et les presque trois kilomètres de cette belle avenue, pour me rendre compte d’une chose, il m’aura fallu cet instant hors le temps autour d’un “café dans le sable” pour enfin prendre la mesure de ce qui est en train de m’arriver.

Après avoir dépassé la Strada Edgar Quinet — mais oui, c’est ça, Bucarest —, nous avons poursuivi notre remontée de l’avenue de la Victoire au pas de charge, et enchaîné monuments, palais royaux et gouvernementaux, statue équestre du roi Carol Ier, athénées et théâtres. Nous ne sommes plus très loin de notre but.

Et mon sourire, ce sourire un peu béat qui se dessinait déjà sur mes lèvres dans l’avion, la veille, et qui était allé s’élargissant dans la soirée, avec ma découverte des deux auberges, ce sourire qui s’était discrètement estompé quand il avait senti qu’il n’était plus de mise face aux deux monstres du passé et de l’avenir, ce sourire est de retour.

Nous approchons de la place de la Victoire, et avec la lumière du jour, une belle lumière bleue, un peu crue depuis que les nuages se sont dispersés, qui donne davantage de relief aux toits et aux cimes des arbres, je le comprends mieux que la veille.

Dans la lueur orangée de la vie nocturne, j’avais peut-être eu encore l’impression de rêver un peu, de ne pas être dans la réalité. Les bâtiments, les restaurants des rues piétonnes, les échos de chants et de danses n’avaient fait que me conforter dans cette douce fantasmagorie.

En cette fin de matinée, environné par le trafic acharné et grondant, à l’orée de cette grande place, alors qu’autour de moi les gens se hâtent, vaquent à leurs activités, travaillent, vivent, j’en suis enfin véritablement sûr :

je suis à Bucarest, qui n’est plus seulement pour moi un mot, un point sur la carte, des photos figées.

Je suis en Roumanie.

J’ai gagné.

Dans la cinquième partie, je saute dans le grand bain et plonge dans l’amour des Roumains pour les livres :

 

Terre promise (5)

Un pêcheur au Pescarul

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