L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Tag: Ukraine

Le raconteur raconté — La prequel

Vous vous souvenez d’Anca ?

Je vous ai parlé d’elle, et de ce qu’elle a écrit sur une de mes histoires, ici.

Anca fait bien plus que cela, puisqu’elle est aussi en train de traduire ladite histoire vers le roumain. Je ne trouverai jamais les mots pour exprimer ce que je ressens à l’idée d’être publié, bientôt, dans ma Terre promise.

Mais, les hasards de la vie étant ce qu’ils sont (vous savez que je n’y crois pas), il y a peu, une amie m’a retrouvé, après quelques années d’absence. Une amie qui, avant Anca, avait été la première à rédiger un texte sur mes livres. Cet article, je vous le livre ci-dessous, pour celles et ceux à qui je ne l’ai pas encore fait lire.

Le plus agréable, avec ce diable de hasard, c’est qu’ainsi, mes histoires servent de pont entre deux âmes magnifiques, formidables incarnations de ce que leurs deux nations ont à offrir au reste du monde.

Oui, j’ai bien dit pont. Or, n’est-ce pas ce que j’ai toujours voulu être ?

Je suis un gros pont, et fier de l’être !

Un immense merci à Olha et Anca.

Romania-vs-Ukraine

Dr. Romanova Olha

(Institut de Littérature Taras Chevtchenko, Académie des Sciences d’Ukraine)

La perception de l’Ukraine dans la première moitié du XXe siècle dans les romans de Roman Rijka, Vasyl Barka et Mikhaïl Boulgakov. L’écologie de la conscience.

 

Essayer de comparer la vision du monde de différents écrivains est un travail ardu. Chaque auteur a sa personnalité propre, sa propre vision du monde, et aura donc une perception propre de tous les événements. Comment peut-on parler aujourd’hui d’événements qui ont été passés sous silence lorsqu’ils se sont produits ? Quels accents et quelles priorités faut-il mettre dans une telle étude ? Faut-il classer les écrivains selon leur origine, leur année de naissance. Ou leurs points de vue politiques ? Quel doit être le critère de présentation du tableau objectif du monde et de l’histoire de l’État (si l’objectivité en général est atteignable dans la littérature).

L’Ukraine du début du XXe siècle a été le théâtre d’un affrontement politique et moral. Elle a connu deux guerres mondiales, la guerre civile, la déportation, la famine, la répression et une tentative de dénationalisation complète du territoire.

Ce fut une période difficile, car au même moment se constituait en réalité une nouvelle culture (soviétique).

L’impossibilité (ajoutée à la mauvaise volonté) de mettre en relief et de séparer les fondements idéologiques de l’œuvre elle-même a abouti à la formation d’un système canonique de l’analyse du texte dès l’entrée à l’école. (Ce que je peux dire avec certitude, car j’ai moi-même été élève dans le système scolaire soviétique.) Ensuite est arrivée la période de l’indépendance et de « la chasse aux sorcières » dans la littérature. Cette chasse se poursuit encore aujourd’hui. Ce critère de sélection a davantage tenu à la position politique des auteurs qu’à la qualité de leur œuvres, comme cela se passait auparavant sous le régime soviétique.

Je pense que la question de la formation de l’image historique de l’Ukraine dans la littérature reste d’actualité. L’analyse des textes doit se faire en dehors de toute considération idéologique.

Cela est nécessaire, parce qu’une telle approche permet de jeter un coup d’oeil différent sur la situation littéraire. Elle permet de se dégager des idoles et des mythes, de redonner du mouvement, de se décomplexer et d’avoir enfin une vision nouvelle sur la littérature nationale. La littérature comparée en Ukraine n’est officiellement reconnue en tant que discipline que depuis quinze ans. Et il peut paraître déraisonnable de comparer trois auteurs aussi éloignés les uns des autres : leur seul point commun est la description des mêmes événements. Roman Rijka est la figure la plus contradictoire dans cette optique, mais aussi la plus intéressante. Son regard est privé de cet esprit de la nation que l’on retrouve dans les œuvres de Boulgakov et Barka.

Quelles sont les idées essentielles de ces trois œuvres?

L’auteur le plus célèbre des trois est Mikhaïl Boulgakov, russophone né en Ukraine. Son roman La Garde Blanche[1] embrasse les événements de 1917-1918 à Kiev : le pouvoir dans la ville et le pays a changé précipitamment. Il est passé de main en main : des troupes impériales aux Allemands, des Allemands à l’Hetman, de l’Hetman aux anarchistes, des anarchistes aux bolcheviks. Dix-huit fois en une année. Au centre des événements, il y a la famille Tourbine. Cette famille été née dans l’Empire russe et reste fidèle à ce pays qui n’existe plus.

Le roman de V. Barka Le Prince jaune[2] est aussi l’histoire d’une année : l’année de la famine (1932-33) et de la destruction artificielle de la paysannerie, en tant que porteuse de l’esprit du peuple. C’est durant cette période qu’ont disparu les joueurs de kobza : c’étaient des bardes nationaux, le plus souvent aveugles, qui passaient de ville en ville, de village en villagepour y chanter des chansons. V. Barka décrit la famine, décrétée par Staline. Ses héros sont la famille des Katrannik, qui ont tous disparu, sauf leur petit garçon. À cette époque, ce sont des milliers de personnes qui ont connu le même sort. Barka a dû émigrer aux États-Unis car il était menagé par les Soviétiques comme Ukrainien ayant travaillé pour les Allemands. C’est aux États-Unis qu’il a écrit Le Prince jaune.

Roman Rijka (Raymond Clarinard) parle de ces deux périodes dans sa trilogie[3] sur l’Ukraine et en ajoute une troisième : le temps de la Deuxième Guerre mondiale. R. Rijka au XXIe siècle tâche de traiter ces faits avec impartialité. Son héroïne principale est une journaliste française, qui travaille pour un journal français. Elle vient en Russie enquêter, car en France, comme dans toute l’Europe, personne ne croit aux informations sur l’exécution de l’ensemble de la famille royale par les bolcheviks. Tatiana Duchesne, la journaliste, réussit non seulement à sauver une des princesses qui a survécu – Olga, mais encore à l’accompagner partout. La valeur de cette œuvre se situe non seulement dans les péripéties de l’histoire mais aussi dans les émotions, dans l’amour et les vies de Tatiana et Olga. Ainsi que dans les événements auxquels elles ont participé ; les pays, les villes et les villages qu’elles ont visités. Rijka écrit une fantasmagorie. Dans ses romans, les toponymes sont autres, mais ce sont des conventions : Kyï, Masva, Parzh (Kiev, Moscou, Paris). Mais le personnage de la princesse royale est à sa place. Historiquement réinventée, elle s’intègre parfaitement dans le roman. Néanmoins, Rijka prend des précautions pour que l’on ne puisse faire une interprétation politique erronée de la présence de ce personnage.

Donc, quelle vision générale de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle faut il retenir ? Quel est le facteur motivant pour chacun de ces écrivains ? On peut reprendre la chronologie de ces évènements : la fin de la Première Guerre mondiale, la guerre civile, la famine de 1932-1933, le commencement du nouveau régime politique, la Deuxième Guerre mondiale. Boulgakov et Barka ont été les témoins des événements. Ce n’est pas un hasard si leurs romans se sont trouvés interdits. Le noyau idéologique traduit seulement les problèmes humains. Il est actuel de tout temps. Ici, il a été perçu comme antinational. Il s’agissait de replacer les sujets de ces œuvres dans leur contexte : la tragédie de la famille décrite représente en fait la tragédie humaine de la déception, l’angoisse de la disparition de l’ordre ancien et celle liée à l’apparition d’un ordre nouveau et donc inconnu. C’est pourquoi Rijka a écrit une trilogie, il a déposé comme une mosaïque les trois étapes : 1917, 1933 et 1941. Presque cinquante ans de bouleversements sur la carte géographique, historique, spirituelle et culturelle de l’Ukraine.

M. Boulgakov, par son intuition, a prédit de tels changements. En effet, dans la famille Tourbine, ils ont eu lieu encore plus vite : la trahison, l’amitié, la vie et, certes, l’amour. Barka mit plus l’accent sur le désespoir, la mémoire courte, qui conduit le peuple a oublier une partie de son histoire.

L’évolution de l’esprit avec en toile de fond l’évolution de l’histoire est l’un des sujets éternels dans la littérature. Il se manifeste symptomatiquement comme la réaction aux changements radicaux : La Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Màrquez. Ces sujets sont aussi traités dans les romans de M. Boulgakov, V. Barka et R. Rijka : il faut s’inspirer du passé et ne pas l’occulter pour en tirer les leçons pour le présent et le futur. Pour rester dans la réalité, chacun de ces écrivains a pris un point d’appui : la maison des Tourbine chez Boulgakov, la terre chez Barka, « l’état de la personne survivante » chez Rijka. Ces points fixes deviennent des valeurs inébranlables qui résistent donc aux changements. C’est l’une des réponses à la question : comment les gens ont-ils survécu dans des conditions pareilles ? En chaque personne réside une constante, éternelle : il faut lutter pour vivre. Ces notions, la « maison » et la « terre », s’étendent au pays entier, car le pays est formé par de millions de maisons et de terres. Rijka, en tant qu’étranger, ne comprend pas comment le peuple a pu réussir à survivre dans des conditions pareilles. Olga, on le peut dire, est le symbole d’une telle survie. Plus d’une fois dans les deux premiers volumes de la trilogie, il souligne que la guerre a changé la marche de la vie dans le pays, mais que la vie a continué même dans des conditions très difficiles. L’impression d’un manque de l’État a engendré la foi dans « le règne de Dieu sur la Terre ». Les motifs religieux éclatent avec une nouvelle force dans la littérature et l’art, mais le nouveau régime coupe vite la source de cette inspiration : il supprime tout simplement les églises. Les gens cachent dans leurs maisons des vestiges et des reliques, attributs des églises détruites, comme cela est montré dans le roman de Barka. Cette période a été particulièrement douloureuse pour les villageois, non seulement en raison du décret qui proclamait la confiscation de toutes leurs récoltes, mais aussi par l’interdiction de toute vie spirituelle.

L’homme, avec ses idées, peut changer l’espace. La force du désir de façonner un monde meilleur, sans violer les lois de la nature, se transforme en chaos. Si l’on jette un coup d’œil sur la carte de l’Ukraine de la première moitié du XXe siècle et d’aujourd’hui, nous pouvons remarquer que les traces de la division des terres sont toujours vivaces. M. Boulgakov est médecin : son regard sur la vie, sur sa partie physiologique, ne comporte pas de composante spirituelle, mais souligne au contraire la valeur de la vie, sa divinité. Vasyl Barka est né dans une famille croyante, l’un de ses frères est devenu prêtre. Barka a traduit la Bible pour le Vatican. La foi occupe une grande place dans son œuvre. Son roman se situe sur deux plans : terrestre et divin. L’Ukraine existe en effet dans trois plans : géographique, historique et spirituel. Souvent, ces plans sont divisés dans le temps et dans l’espace. Ils peuvent se croiser et engendrer sous l’effet de circonstances définies l’unité nationale, qui rassemble le peuple. C’est ce que l’on retrouve dans les romans de Boulgakov, de Rijka et Barka. Si l’un de ces éléments disparait, alors l’unité du peuple n’a pas le temps de donner sa mesure. Les écrivains posent la question de l’origine de cette force, une force qui ne porte pas de couleur nationale.

Dans le roman de Boulgakov, les gens se réunissent sur la place à côté de la plus vieille église de Kiev – Sainte-Sophie ; chez Barkale centre du village est supprimé – l’église est détruite. Chez Rijka,un tel aspect religieux est absent. Mais les gens croient que le tsar est nommé par Dieu. Le tsar a donc un pouvoir mystique pour sauver le peuple. Les héros des trois histoires attendent le Messie, ou au moins – un signe de Dieu, qui leur apportera l’espoir : chez Boulgakov, c’est la guérison admirable de l’aîné des Tourbine ; chez Barka, c’est le fils, seul rescapé de toute la famille, et la récolte surprenante de 1933 ; chez Rijka, c’est l’histoire de la survie de la princesse Olga.

Le temps ne sera jamais tel qui il était. Le rythme devient plus rapide. Le temps dans deux des romans est évoqué avec une perception typique slave chez Boulgakov et Barka. Rijkaimite cette tradition. Mais si chez Boulgakov et Barka, la relation au temps est dissimulée dans le texte des romans, au niveau des archétypes, Rijka, lui, donne aux chapitres de son deuxième volume, Les Champs cannibales, les noms des mois de l’année, et en langue ukrainienne. Ces mois ukrainiens reflètent directement ce qui se passe dans la nature : par exemple, « kviten’ » – qui signifie «fleurissant» —, ou « traven’ » – le mois des herbes, etc. Cette tradition d’appeler ainsi les mois de l’année remonte aux Slaves orientaux, avant l’acceptation de la réforme du calendrier de Pierre le Grand. Rijka tente de rétablir cette liaison entre les générations vivant sur la terre d’Ukraine et les événements qui se sont déroulés sur ce territoire.

La réponse à la question de ce lien, Rijka l’a cherchée dans les documents sur l’histoire et la géographie de l’Ukraine. C’est le pays qui était pour lui terra incognita. Pour comprendre l’Ukraine, il a dû bâtir une quête (comme un jeu) avec des héros inventés, pour franchir avec eux tous les cercles de l’enfer.

V.Barka a écrit sa thèse sur La divine Comédie de Dante, et la composante religieuse de son œuvre est évidente. De même, le caractère cyclique des événements est visible : l’enfer, le purgatoire et le paradis. M. Boulgakov aussi a écrit sa version du thème biblique, où l’on retrouve sa propre conception du Bien et du Mal. Par conséquent, à des époques différentes, dans des conditions différentes, ces trois écrivains posent la question de la lutte du Bien et du Mal. Leurs romans proposent plusieurs visions de ce sujet : la question du mal social (la calomnie, le vol) jusqu’au mal à une échelle universelle (la destruction du pays et son peuple, la destruction de l’âme du peuple). Certes, on peut dire que tous les événements historiques conduisent à aborder de telles questions. Or, il me semble que l’apparition de ces thèmes dans une littérature correspond à l’apparition de la composante nationale. L’apparition de ces problèmes clés, fondamentaux, est caractéristique des débuts de la littérature ukrainienne à proprement parler. C’est le sujet éternel de la littérature ukrainienne – la lutte entre le Mal et le Bien. Subissant des métamorphoses, ce thème se retrouve néanmoins en pointillé tout au long de l’histoire de la littérature ukrainienne. Par exemple, c’est l’un des motifs de l’oeuvre de Taras Chevtchenko.

Dans la littérature ukrainienne, l’image du pays est traditionnellement perçue à travers l’image de la famille, comme ici avec les Tourbine, les Katrannik, ou les Romanov. La famille, c’est le vecteur des valeurs traditionnelles, de la mémoire nationale. Comme souvent dans la littérature, la famille est en symbiose avec l’histoire du pays, il suffit de se rappeler La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, Les Rougon-Macquart d’Émile Zola, La Saga des Forsyte de John Galsworthy. Une telle forme permet souvent à l’écrivain non seulement de dépeindre la famille idéale, mais aussi de parler de sa propre famille, comme chez Boulgakov dans La Garde blanche ou dans Le Prince jaune de Barka.

Rijka s’est limité au vagabondage de l’orpheline royale, obligée de cacher ses origines au nom « de la justice supérieure ». Si Rijka écrit un récit fantasmagorique, la justice doit quand même triompher ?!

Paradoxalement, l’écrivain français, probablement malgré lui, s’est trouvé sous l’influence directe des faits. Traditionnellement, dans la littérature ukrainienne, le sujet du « petit homme » est indissolublement lié au thème de la Patrie. La vie du héros se dissout immanquablement dans la vie de la Patrie. L’élément essentiel, c’est la vie emportée par le tourbillon de la nature, mais en harmonie avec elle. Dès que l’harmonie est violée dans la nature, automatiquement, l’harmonie est violée dans la vie de l’homme. Dans le roman de V. Barka, la violation de cette harmonie est montré très nettement : quand dans la terre, où traditionnellement on semait le blé, les bolcheviques obligent les paysans à enterrer leurs voisins du même village. Ce qui se traduit par la disparition presque complète du village. Cela explique pourquoi tant de villages et de fermes ont disparu cette année-là, alors que la terre a produit une récolte sans précédent.

Rijka, curieusement, a su saisir la tendance de la littérature critique de la période des années 20 et 30, époque d’un dialogue entre la littérature de l’émigration et la littérature des temps nouveaux. Dans sa trilogie, on observe nettement l’impuissance de l’émigration, son absence de relations avec les événements en Ukraine. Son activité culturelle ne trouve pas d’écho, ni dans ses pays d’adoption, ni en Ukraine. Ainsi Olga vit à Paris, mais elle se fait du souci pour le destin du peuple resté à l’Est. Or, ses émotions n’ont plus de sens, au fond, puisque ce « peuple » de l’empire royal est déjà absent. Dans La Garde blanche de Boulgakov, on le voyait déjà avec précision, mais le roman de V. Barka s’attaque lui à l’étape suivante : la famine et ses conséquences.

Dans les romans de Boulgakov et Rijka, le théâtre occupe une place importante. C’est symbolique et symptomatique. Dans La Garde blanche, les Tourbine changent d’aspect – ils arrachent leurs épaulettes pour ne plus apparaitre comme des officiers russes. Tous les militaires de Kiev de la période 1917-1918 firent de même afin qu’on ne sache plus à quelle armée ils appartenaient. Cela n’est pas sans rappeler la farce théâtrale, avec ses changements de décor fréquents, les substitutions et les quiproquos des personnages, comme s’ils échappaient au contrôle du metteur en scène. Les officiers russes sont obligés de mettre des masques et de les porter, afin d’échapper au « nettoyage stalinien ». Le paradoxe est que pour vivre dans le pays, que l’on aime et protège, il faut porter un masque, seule condition autorisant la survie. Chez Rijka, le rôle du personnage négatif est joué notamment par une actrice de théâtre qui semble naturellement programmée pour la fourberie. Elle est l’antagoniste d’Olga, qui est candide et ouverte.

Autre sujet commun aux trois romans : l’esclavage institué par Catherine II et qui a duré jusqu’en 1864. L’esclavage reste d’actualité dans la littérature ukrainienne. Il faut se rappeller que jusqu’à Catherine II, l’Ukraine n’avait jamais connu l’esclavage. La vérité et l’iniquité, l’esclavage et la liberté, la piété et le manque de spiritualité sont des questions éternelles : quels péchés ont commis les Ukrainiens pour subir cela ? Boulgakov s’interroge : pourquoi Kiev, centre spirituel pendant des millénaires, centre de la Vieille Russie, a dû subir de tels bouleversements en 1917-1918.

Il est difficile de rapprocher ces trois romans de la Divine Comédie de Dante. Mais les personnages des trois auteurs suivent eux aussi leur chemin de croix pour parvenir à Dieu : les « tortures » purifient l’âme et permettent ainsi d’entrer au paradis. Je pense que Rijka a choisi d’écrire une trilogie pour cette raison : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Cela rejoint les textes de Dante dans la recherche de la chrétienté.

 

[1]Mikhaïl Boulgakov, La Garde blanche, Poche, 1993.

[2]Barka W,Le prince jaune / Transl. O. Jaworskyj /, Paris: Monde entier,1981.

[3] Roman Rijka, Les sept trains de l’impératrice, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2007 ; Les Champs cannibales, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2008; L’Empire des mille mots, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2009.

 

Un pont trop loin ?

hmmeABwz4MWH3eelrMpq97dU6BwNon, pas comme ça, même si cette image-là est pour moi lourde de sens et que j’y reviendrai sans doute un jour.

Mais plutôt comme ça :

200px-Bridge_in_kiev_1056-1Ou comme ça :

Бессарабский_мостBref.

Tout ça pour dire qu’au fil des rencontres, au fil des passions, un jour, je me suis dit que je me verrais bien en pont. Va donc, eh, tête de pont.

Certes.

Oui, un temps, je me suis rêvé en passerelle entre les deux terres qui comptent le plus pour moi, entre les deux peuples qui sont comme des frères que je ne comprends pas forcément tout le temps, mais pour qui je serai toujours prêt à tout donner.

Un temps, j’ai rêvé d’être un lien entre l’Ukraine et la Roumanie. Entre ma plus vieille et si chère amie, et l’amour de ma vie.

Quand je suis en Roumanie, outre le fait que je passe mon temps à dire aux Roumains à quel point je les aime et je les admire, à quel point je ne suis parmi eux que pour écouter et apprendre, j’aime à leur parler de l’Ukraine. Ce qui n’est pas si simple, car les Roumains n’aiment aucun de leurs voisins, ou presque. Il y a à cela des raisons historiques, et je ne leur jetterai pas la pierre. Mais en même temps, je décèle en eux, quand il s’agit de cette pauvre Ukraine, martyre éternelle, comme une certaine tendresse. Alors, je persévère.

La preuve ? Cette année devrait être publié en roumain, aux éditions Libris de Brasov, le premier tome de ma trilogie « Vosminih », qui se déroule en Ukraine, de nos jours.

Et quand je suis en Ukraine, outre le fait que je passe mon temps à dire aux Ukrainiens à quel point je les aime et je les admire, à quel point je ne suis parmi eux que pour écouter et apprendre, j’aime à leur parler de la Roumanie. Ce qui n’est pas si simple, car les Ukrainiens ont souvent, hélas, de leurs voisins, une vision absurde héritée de cet empire qui, tout en les écrasant, leur a appris à mépriser tout ce qui n’était pas impérial. Mais en même temps, je décèle en eux, quand il s’agit de cette étrange Roumanie, pétillante et si proche, un indéniable intérêt. Alors, je persévère.

La preuve ? Dans Le Roi de soufre — Révolution, qui doit sortir cette année traduit en ukrainien, un flic roumain, l’inspecteur-chef Sorescu, est mentionné.

Tout comme je m’entête à vouloir parler de ma plus vieille amie et de l’amour de ma vie aux Français qui m’entourent. Quelques-uns me suivent, d’autres s’en lassent, la plupart s’en moquent.

Et pourtant, je persévère.

Serait-ce là la vocation d’un pont ?

De ne jamais céder ?

 

 

One down, 25 to go…

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Voilà.

Un de plus. Ou de moins, c’est selon.

Un de plus à lire pour vous, si vous le voulez. Un de moins à écrire pour moi.

Histoire de terminer l’année 2016 en n’ayant pas le sentiment d’avoir complètement perdu mon temps, j’ai donc bouclé la rédaction du Roi de soufre — Révolution, le deuxième tome d’une trilogie intitulée Vosmynih, ce qui veut dire “poulpe” en ukrainien.

Le premier tome, c’est cette fameuse Fiancée noire dont je vous rebats les oreilles quasiment depuis le jour où j’ai créé ce blog. Devenue Tchorna naretchena en ukrainien, et sortie l’an dernier aux éditions Tempora. Et qui va devenir Logodnica neagra en roumain, sortie prévue cette année en Roumanie.

Le Roi de soufre — Révolution doit, lui aussi, être publié cette année en Ukraine, toujours aux éditions Tempora. Petro, mon formidable traducteur, est déjà à l’œuvre, tout comme Iulia et Anca, mes merveilleuses traductrices roumaines. Je suis en admiration devant leur travail à tous les trois, surtout qu’ils ont tous bien autre chose à faire, et je sais que c’est à elles et lui que je dois d’exister dans leurs langues magnifiques. Ce qui me rend heureux à un point qu’aucun mot ne pourra jamais exprimer.

Finalement, j’ai l’air de dire (et je ne suis pas le seul, suivez mon regard, oui, vous, là-bas, au fond, non, pas vous, l’autre, là) que je ne fais pas grand-chose, mais 2016 a été assez productif.

J’ai terminé trois textes. La suite de la Fiancée, donc, mais aussi Terre promise, ce récit très personnel à la fois de mon premier voyage en Roumanie et de ma relation amoureuse avec ce pays dont je suis fou — récit qui, lui aussi, si tout va bien, sortira cette année en roumain. Et une bêtise, une surprise destinée aux amateurs et amatrices d’une vaste crétinerie qui a pour nom ‘Ouflande.

Sauf que, voyez-vous, je me suis, il y a quelque temps, imposé un plan de travail qui fait que je ne peux pas me reposer sur mes lauriers, des plus relatifs, du reste. Car la trilogie de Vosmynih s’inscrit dans une succession de sagas que j’ai déjà plus ou moins évoquées ici. Autrement dit, si je veux mener à bien la tâche herculéenne que le nain que je suis a choisi de s’imposer, eh bien, à peine un tome est-il terminé que je ne peux qu’en entamer un autre.

C’est chose faite. L’année 2017 sera, je l’espère, au moins aussi productive que la précédente. Je travaille actuellement sur le troisième et dernier tome de Vosmynih, Le Roi de soufre — Comme l’orage, mais aussi sur L’Été de la Reine, dont je vous ai également déjà parlé. Sur L’ombre du Lombric, polar “roumain” qui, lui, pourrait bien être publié en France en 2018. Et sur une bêtise de plus, toujours pour les grands malades qui s’intéressent à la géopolitique ‘ouflandaise.

Alors, tout ce que je vous souhaite, en ce début d’année, c’est que mes histoires bizarres et compliquées ne vous ennuient pas trop. Et tout ce que je me souhaite, c’est de pouvoir vous dire, dans un an :

Two down, 23 to go…

Le miroir de la mémoire

Il y a quatre ans exactement, j’ai entamé la rédaction d’une nouvelle, ce qui, vous le savez, n’est pas mon mode d’expression favori. Mais là, ça s’imposait, pour trois raisons.

Tout d’abord, la veille, une amie irremplaçable, née sur les flancs des Carpates, avait perdu quelqu’un qui lui était très cher, ce qui m’avait beaucoup touché. Ensuite, le 11 novembre, comme à chaque fois, je n’avais pu m’empêcher de penser à celui de mes deux grands-pères qui avait vécu toute la guerre. Et le soir même, j’avais enfin découvert le nom d’un morceau que j’avais toujours aimé, toujours trouvé très émouvant, et dont les harmonies poignantes m’avaient toujours paru liées au sacrifice inutile de toute cette génération.

Ce trop-plein d’émotions a donné ce qui suit :

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Ce texte, court, devrait logiquement s’inscrire dans une série de nouvelles. En fait, il pourrait même s’inscrire dans trois séries différentes. Une qui serait consacrée à la Première Guerre mondiale, projet qui m’obsède depuis quelque temps déjà. Une qui tournerait plus généralement autour du thème de la guerre sous toutes ses formes. Une qui serait dédiée à l’histoire de la Roumanie.

Et La Charge se trouverait au croisement, mini-passerelle entre trois points de vue sur une même chose. Ou pas. Peut-être n’en ferai-je rien, pour finir, car La Charge se suffit à elle-même.

Curieuse façon de rendre hommage à mon grand-père français (qui se sentait tout à fait français, et même gascon, malgré sa part de sang cubain), n’est-ce pas ? En évoquant le sacrifice de ces cavaliers à l’autre bout de l’Europe, dans des combats dont il n’eut sans doute jamais idée de son vivant.

Peut-être aurait-il compris. Ou pas. Je ne sais pas, je ne l’ai pas connu, il est mort un an avant ma naissance. Il n’a jamais pu me raconter sa guerre, qui fut terrible et le marqua à jamais. Il serait probablement surpris — lui dont la mère avait quitté son île pour un si grand voyage vers l’Est — de voir son petit-fils être lui-même attiré encore plus à l’Est.

Car pour moi, la guerre, c’est aussi celle des autres, ces autres que je considère comme les miens. Les Ukrainiens. Et les Roumains. De 1914 à 1917, les Ukrainiens furent emportés dans la tourmente au nom de l’empire russe, et ils furent fauchés par dizaines de milliers dans les vaines offensives tsaristes, pour le compte d’un pouvoir dont ils n’avaient jamais voulu.

Quant aux Roumains, à la fin du mois d’août dernier, ils ont célébré le centenaire de leur intervention dans la Première Guerre mondiale aux côtés des Alliés. Personne, ici, ne s’en soucie, évidemment. Pour la petite Roumanie (moitié moins grande à l’époque qu’aujourd’hui), cette décision eut des conséquences tragiques. Au mieux, la participation roumaine à la Grande Guerre a droit à une mention, une phrase en passant dans les écrits de nos historiens et de nos spécialistes qui, quand ils ne disent pas de sinistres bêtises, se contentent de signaler que le pays fut écrasé en quelques mois par les Allemands. Et c’est tout. Du reste, ils n’ont guère plus de temps et d’espace à accorder aux Russes, sinon pour dire qu’ils étaient incompétents et ont été battus, ce qui est très loin de la réalité. Ni aux Serbes, qui ont résisté seuls pendant près d’un an avant de succomber. Non, ils n’ont de mots que pour la Marne, Verdun, un peu de Somme, quand même, mais pas trop non plus, et puis les mutineries, et l’entrée en guerre des Américains, ah, les Américains…

En quelques phrases, la voici donc, cette guerre roumaine. Après de longues tractations, le roi de Roumanie, pourtant d’origine allemande, choisit de rejoindre le camp des Alliés, qui lui avaient fait maintes promesses. Londres et Paris lui avaient garanti deux choses : il pourrait récupérer la Transylvanie, majoritairement peuplée de Roumains, et eux-mêmes se chargeraient d’attaquer la Bulgarie pour empêcher cette dernière de le poignarder dans le dos. Quant aux Russes, ils avaient promis leur soutien. Alors, l’armée roumaine, mal préparée, s’élança avec enthousiasme, libéra les premières villes occupées depuis des siècles par les Autrichiens et les Hongrois. Puis le piège se referma. Les Russes n’intervinrent que mollement. L’offensive alliée contre la Bulgarie ne se matérialisa pas. Les Bulgares, épaulés par les Allemands et les Ottomans, passèrent à l’action. L’état-major roumain multiplia les erreurs, céda à la panique, les Austro-hongrois contre-attaquèrent. En novembre 1916, l’armée roumaine en était réduite à lancer sa cavalerie dans des charges inutiles pour tenter de retarder l’inévitable. Bucarest tomba en décembre. Durant toute l’année 1917, et jusqu’en mars 1918, les Roumains s’accrochèrent dans “leur” Moldavie, où la population fut en outre victime d’une monstrueuse épidémie de typhus. Encadrés par les Français de la mission du général Berthelot (encore aujourd’hui considéré comme un véritable héros national en Roumanie), ils rendirent coup pour coup aux Austro-hongrois et aux Allemands, qui ne progressèrent plus. Alors vint février 1918, l’empire russe s’effondra, il y eut Brest-Litovsk, et tandis que, de leur côté, les Ukrainiens se battaient déjà pour leur liberté, les Roumains, eux, encerclés, durent déposer les armes. Ils ne revinrent dans la guerre qu’en novembre, mais ceci est une autre histoire.

Ils finirent certes dans le camp des vainqueurs, mais à quel prix ? 750 000 des leurs, civils et militaires, avaient péri, soit 10 % de la population de l’époque.

Pour moi, c’est aussi cela, le 11 novembre. Passé depuis longtemps de l’autre côté du miroir, cette mémoire-là est désormais autant la mienne que la leur, et j’en suis fier, aussi fier que de la guerre de mon grand-père.

In memoriam. Puissent-ils tous être In paradisum.

Bilan d’étape (2)

Je vous l’ai déjà dit, et redit : je trouve que la vie va trop vite pour moi, surtout depuis quelques temps.

C’est pour cette raison, et dans le seul but d’essayer de m’y retrouver moi-même un peu, que j’effectue régulièrement des “bilans d’étape”. Le dernier date du mois d’avril. Près de cinq mois plus tard, j’éprouve le besoin de me poser de nouveau quelques instants, histoire de faire le point.

Je rentre tout juste, vous le savez, de mon troisième voyage en Roumanie. À l’issue de cette troisième virée, je me dois de vous le confirmer : je crains fort d’être définitivement “perdu pour la France”. Sauf pour ma chère Dordogne, et un certain coin en Bretagne qui m’est également très cher.

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© Yann Ollivier

Mais, oui, donc, je suis définitivement mordu, accro, contaminé. Ma roumanite est aiguë, et elle ne fait qu’empirer (enfin, tout est une question de point de vue, moi, je trouve qu’elle s’améliore) au fil des heures, et de mes voyages.

Reste que ces petits bilans servent surtout à vous parler de l’état d’avancement de mes travaux (j’ai la prétention de croire que si vous avez fait l’effort de venir jusque-là, c’est que ça vous intéresse).

Et de ce côté-là, ça a bougé, encore, un peu.

Tout d’abord, je suis rentré de ma vadrouille dans les Carpates avec la perspective de plus en plus précise d’une publication en roumain de La Fiancée noire, ce qui, après Tchorna naretchena en ukrainien, qui continue de faire ma fierté, donnerait Logodnica neagra, ce qui est pas mal non plus, dans le genre musicalité.

Je n’ai pas encore de date, j’attends la décision finale de mon éditeur, Bogdan Hrib, qui est aussi un ami, et un sacré auteur de polars. Mais s’il donne effectivement son feu vert au projet, je sais que je vais, une fois de plus, rester scotché au plafond pendant un petit moment (c’est que je suis un garçon émotif, voyez-vous).

Toujours sur le front roumain, aiguillonné par mes neuf jours oniriques sur place, je me suis enfin décidé à mettre le point final à la version longue de Terre promise. La genèse de l’aventure, vous l’avez suivie ici, je ne vais donc pas revenir dessus. Disons simplement que je suis encore sous le choc d’avoir bouclé ce texte, sans doute le plus personnel, le plus charnel, le plus sanglant que j’aie jamais écrit.

Qui, lui aussi, sera peut-être bientôt publié. En roumain. Là-bas. Par une amie que j’admire et respecte au plus haut point. Là, le plafond, je vais le crever.

Allons, allons, pas le temps de s’endormir ! Car avec tout ça, j’ai pris du retard sur la rédaction de la suite de la Fiancée noire, que mon éditrice et mon traducteur ukrainiens attendent. Par conséquent, une fois ce petit billet mis en ligne, je retournerai à mon métier à tisser, pour raconter la suite des exploits de la mystérieuse et terrible Telei dans les rues de Kiev en pleine révolution.

Toutefois, comme annoncé, je trouverai bien un peu de temps pour vous parler des gens merveilleux que j’ai rencontrés ou retrouvés dans ma Terre promise.

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Sur cette photo, une amie hors le temps et plusieurs nouvelles rencontres se croisent…

De celles et ceux, aussi, que je n’ai pas pu voir, mais que je reverrai sous peu, car, oui, j’y retourne bientôt.

Avant, sans doute, de vous proposer un troisième bilan d’étape.

Dans Paris, la nuit, sous la pluie…

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C’est finalement ici que je vais vous parler d’une saga qui, logiquement, aurait dû avoir sa place sur un autre blog. Mais, ayant quelque peu le sentiment de me disperser, je me suis récemment dit qu’il valait peut-être mieux regrouper toutes mes histoires ici. Les “Grandes Sagas”, au nombre de cinq, et les “Autres Contes”, que j’ai déjà évoqués sous diverses formes.

Quant à mes vagues tentatives pour vous faire sourire, elles ont leur blog à elles, et ça, ça ne changera pas.

De plus en plus incapable de faire les choses dans un ordre quelconque, débordé tant par la vastitude de mes mondes que par le nombre de projets sur lesquels je “travaille” actuellement, je vais donc vous présenter en quelques mots la deuxième saga.

En réalité, je devrais vous parler de la première, une pentalogie intitulée Beneagel, mais ce sera pour une autre fois. Car il en va de ce que je fais ici comme de ce que j’écris, c’est avant tout une question d’humeur. Et pour l’heure, je suis plus d’humeur à rédiger quelques lignes sur Paris, la nuit, sous la pluie que sur l’Eurasie, ses royaumes et ses sorciers, à la veille de la dernière glaciation.

“Paris, la nuit, sous la pluie…” C’est un peu le leitmotiv de cette série, une hexalogie (je peux faire encore plus long, vous verrez) qui se passe dans un Paris très proche du nôtre, situé sans doute au début des Années 90.

On y suit les mésaventures, difficile de le dire autrement, d’un tandem de détectives privés, Robert Trombonard et Yves Figuier, qui exercent leur “art” dans ce Paris un peu fantasmé, et souvent humide. Le tandem lui-même est né de l’imaginaire que je partage avec un vieil et très cher ami, Yann Ollivier, également auteur de génie, pour ne pas dire mon auteur préféré. Si, disons-le, mon auteur français vivant préféré, voilà.

La série a pour titre Chemins de Croix, ce qui n’est guère engageant. Les six tomes sont à la hauteur. Autant le dire tout de suite, l’ambiance n’est pas des plus primesautières. On y tue, beaucoup, on y meurt aussi pas mal, et on y comprend, en fin de compte, pas grand-chose, car, comme pour les autres sagas de cet enchevêtrement d’histoires, la plupart des réponses ne se trouvent que dans la cinquième et dernière série, Les contes de l’Auberge.

Dans Chemins de Croix, tout commence quand Robert Trombonard croise la route d’un ancien amour de jeunesse. Enfin, plutôt de celle qui a été l’amour de sa vie. Oui, bien sûr, celles et ceux d’entre-vous qui ont un peu suivi ce qui se fait ici sentent venir le truc : elle est d’origine roumaine.

On retrouve plusieurs de mes autres obsessions dans la série, outre les Roumaines et la Roumanie : l’Ukraine, en bonne place dans le tome 2, la guerre, en bonne place partout, les mythes anciens, la démonologie, l’Apocalypse et, bien sûr, les Quatre Cavaliers qui vont avec.

Comment deux discrets détectives privés parisiens se retrouvent-ils embringués dans un cocktail pareil ? Je ne vais pas vous le raconter en détail ici, évidemment.

Ce que je peux vous proposer, c’est de lire les deux premiers tomes. Ils sont déjà écrits, et terminés, et même déjà relus et amendés, car j’ai bouclé le premier vers 1994, et le deuxième aux alentours de 2000.

Si cela vous tente, ils sont disponibles sous format Word. Le premier s’intitule Chemins de croix — Aude, le suivant Chemins de croix — La Main tendue.

Le plus simple, si cela vous intéresse, est de vous rendre sur ma page Facebook (sous mon pseudonyme de Roman Rijka), puis de me demander, en message privé, que je vous les envoie.

Quant au troisième tome, Chemins de croix — L’Évangile selon Saint Judas, il est déjà écrit aux deux tiers. Donc, il ne devrait pas y avoir trop longtemps à attendre avant de pouvoir le lire.

Et dans celui-là aussi, comme dans les deux premiers et dans les trois qui suivront, il sera question d’un privé amoureux d’une Roumaine, d’amitiés plus grandes que nature, de dieux, de démons, d’apocalypses grandes et petites.

Et de Paris, la nuit, sous la pluie…

Le voyage du lieutenant Jouk (1)

I.

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE

 

Mon nom est Jouk. Lieutenant Andréi Borissovitch Jouk. Ne vous attachez point à mon grade, il n’a plus guère de valeur aujourd’hui. Si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fut un temps, bien sûr, où de ma voix je faisais avancer cent soldats et où tous ensemble nous marchions en beuglant quelque chant martial jusqu’à ce que la mitraille vienne nous ramener à plus de discrétion. Mais ces temps-là sont bien loin. Et pour tout vous avouer, je ne les regrette pas. Il en est d’autres, en revanche, qui me manquent encore en ces instants où, vieillard près de sa fin, je me tourne vers mon passé pour trouver une once de raison à ma piètre existence. Des temps différents, qui m’entraînèrent vers d’autres lieux, loin du fracas des armes et des vains espoirs de nations tout aussi vaines. Des temps que je vais m’efforcer de vous narrer, tout en ne vous promettant pas de vous les restituer avec la justesse d’un historien, d’un savant ou d’un lettré.

Le départ de l’affaire, en fait, est fort simple. Quand l’Europe eut retrouvé la paix, autant que faire se peut, je dormais du sommeil du juste, un juste un rien troué, il est vrai, bref, je dormais dans un lazaret quelque part dans un faubourg au nord de la belle ville de Paris, un faubourg dont je crains d’avoir oublié le nom.

Quand j’ouvrai enfin les yeux, au bout de trois mois de repos forcé, un médecin, un certain Sobakoff, me fit savoir qu’il valait mieux pour moi retrouver l’air pur de nos forêts de bouleaux si je voulais avoir quelque espoir de connaître une poignée de printemps de plus.

Ayant repris des forces, et m’ennuyant considérablement, je décidai de rentrer chez moi, dans un village que vous connaissez peut-être et qui répond au curieux toponyme de Vodiannoié. Il est situé en plein cœur de la province que nous autres Russes appelons, non sans affection, la Petite Russie.

Non loin de Vodiannoié, donc, mes parents possédaient une gentilhommière où nous avions coutume de passer les étés. Et c’était là que le bon docteur Sobakoff me conseillait de me retirer en attendant de pousser mon dernier soupir. Ce qui, selon lui, n’aurait su tarder, puisqu’une vilaine balle de mousquet français avait cru bon de me perforer un poumon et de me lacérer d’autres organes dont je ne dirai rien, ne sachant point avec certitude s’ils font véritablement partie de mon organisme ou s’ils sont nés de l’imagination fertile de ces braves serviteurs du respecté Hippocrate.

Les années passèrent. Et ne mourant toujours pas, en dépit des prédictions du docteur, je commençai à me laisser gagner par le désœuvrement. D’autant plus que je sentais mes forces revenir au fil des jours et que, ayant épuisé tous les plaisirs de la chasse et de la pêche dans la saulaie en contrebas de la gentilhommière familiale, je ne voyais guère d’autre carrière que de peut-être repartir en guerre, contre les Turcs, par exemple. Car quand un Russe s’ennuie, il lui reste toujours la possibilité de s’inventer des hostilités avec ses voisins du Sud. Ce que personne ne viendra lui disputer. Après tout, qui s’en soucie ?

Je passais le plus clair de mes journées assis dans un bon fauteuil à haut dossier capitonné, près d’une fenêtre ouverte au premier étage de notre demeure. De là, j’avais vue sur le chemin terrassé qui, entre deux rangées de bouleaux, partait rejoindre la route reliant Iekaterinoslav au nord à Nikopol au sud-ouest.

Pour tuer le temps, c’était là que je lisais livre sur livre, dévorant récits de voyageurs, mémoires d’explorateurs, carnets d’anciens soldats qui rapportaient des faits glorieux qui me paraissaient bien loin de ce que j’avais personnellement vécu. Ceux-ci me parlaient de charges épiques, de galopades effrénées sous la canonnade, de guerriers dépoitraillés parfumés à la poudre et au sang dont le rire clair sonnait comme les trompettes des dieux au-dessus de la mitraille. Pour ces messieurs, la guerre avait été plaisante, belle même, et ils n’avaient pas un moment dans leurs journaux pour ces mornes heures englouties par des marches sans fin, ces tristes bivouacs sous la pluie où tout, jusqu’à notre pauvre gruau, avait saveur de boue. Pas une de leur page ou la plus modeste de leurs phrases ne s’attardait sur le sort malheureux des malades, de ceux qui s’en allaient d’une poitrine ravagée par la toux, de ceux qui s’étiolaient en se vidant de leur eau au fil de fièvres féroces, de ceux qui, stupidement blessés en l’exercice de quelque corvée, mouraient tout aussi sûrement de la gangrène que ceux, plus héroïques, qui s’étaient fait ouvrir le ventre ou le crâne d’un éclat ou d’une lame.

J’avoue en ce temps-là leur avoir préféré les histoires de voyages, même si leurs auteurs me semblaient eux aussi avoir une certaine propension à l’embellissement tant de ce qu’ils avaient vu que des événements qu’ils avaient vécus et du rôle qu’ils avaient pu y jouer.

Ce que j’aimais avant tout, c’était me plonger dans leurs descriptions de tons et de sons qui m’étaient inconnus. Tout en me régalant du spectacle de nos campagnes vertes et dorées sous leur ciel d’un bleu limpide, je me laissais emporter sur leurs traces vers de hautes montagnes aux cimes acérées et aux neiges scintillantes, vers des sentes sinueuses montant à l’assaut de roches arides, des landes mauves et brunes qui dansaient sous des vents dont jamais je ne sentirais le souffle. Je visitais à leur suite des citadelles orgueilleuses aux noms barbares, des villes étranges aux senteurs épicées, des ports aux quais de basalte où de puissants phares de granit tenaient lieu de sentinelles. Je les accompagnais à bord de caravanes ondulantes dans des plaines brûlées par le soleil, apercevais comme eux au loin des ruines blanchies environnées de légendes menaçantes. Je côtoyais des marchands et des voleurs, des négriers obscènes et des danseuses à la peau de satin, des conquérants et des conquis.

Ainsi fuyais-je tant bien que mal ma morose condition de moribond en sursis, tout en me disant que, somme toute, le sursis en question était plus long que ne me l’avaient promis les médecins. Ce dont je me plaignais guère.

Parfois, quand j’avais tant lu que les yeux me cuisaient, je me décidais à me hisser péniblement hors de mon fauteuil. Puis, aidé du vieil Orekh, qui avait été majordome et était déjà âgé quand mon grand-père maternel était encore le jeune maître du domaine, je m’habillais, passant un habit simple sur une chemise et des chausses épaisses, ainsi que des bottes de marche. Je me munissais d’une robuste canne et, enfin, je sortais.

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Une famille paysanne, Taras Chevtchenko, 1843.

Jour après jour, je suivais consciencieusement le même parcours dans ma lente promenade d’éternel convalescent. J’empruntais notre chemin terrassé pour me retrouver sur la fameuse route de Iekaterinoslav, et là, m’engageais vers le Sud. Au bout d’une verste à peine, j’obliquais sur la droite, vers l’Ouest, et m’enfonçais dans les champs au tracé inégal par de petits sentiers herbeux. J’écoutais triller les alouettes, les voyais virevolter au-dessus des tournesols et des blés, et toujours mes pas me ramenaient au fleuve, puissant, gigantesque et impassible, qui descendait vers la mer. Ici, dans nos contrées, il se hâtait bien plus qu’au nord-ouest, vers Kiev. C’est qu’il se remettait tout juste d’avoir franchi les rudes cataractes de Zaporojié, et que, tout ému encore, il se divisait en plusieurs bras plus vigoureux, alimentés de surcroît par plusieurs petites rivières qui en avaient assez d’irriguer seules les steppes.

Là s’étendait la saulaie que j’affectionnais tant, divisée par la résille des cours d’eau, ponctuée de minuscules villages aux murs d’un blanc éclatant quand le soleil donnait, et qui se paraient d’ombres et d’ardoise quand venaient les pluies.

Je pouvais rester des heures assis sous un saule, à contempler les hochements chevelus de ses confrères au-dessus des rives boueuses de la Konka, cet affluent qui nous venait de l’Ouest par le port de Nikopol, dont les paysans disaient en plaisantant que la peinture en était encore fraîche, la ville n’ayant été fondée que quelques décennies avant que le destin ne m’envoie presque mourir dans un cimetière parisien.

Je goûtais au chant des feuillages, qui murmuraient en contrepoint du chuintement de la rivière, emplissant mon poumon et demi d’un air chaud, riche et humide qui ne devait pas m’être si profitable que cela, après tout.

Certains jours, ceux où je me sentais plus fringant, j’emportais avec moi une gaule, quelques vers et une large épuisette. Je me postais alors sous mon saule favori, trempais ma ligne en veillant à ne pas m’emmêler dans les branchages de mon cher abri, et laissais mes yeux courir au gré de l’onde, suivant le dodelinement du bouchon d’argile et de plume au milieu du miroitement argenté de l’eau. Il n’était pas rare que je sois rejoins par des garnements des bourgades voisines, venus eux aussi taquiner brèmes et gardons. Les poissons étaient gras et la rivière n’en était pas avare, elle abritait en son sein de quoi tous nous contenter. Les enfants et moi commentions mutuellement nos prises, nos succès et nos échecs, les miens, plus fréquents que les leurs, provoquant particulièrement leurs rires. Puis, quand la douceur tournait à la fraîcheur et que le ciel commençait gentiment à rosir vers l’Est, chacun pliait bagage et rentrait dans ses pénates avec son butin, eux certains que leurs mères trouveraient moyen de l’accommoder, voire le mettraient à fumer pour le vendre ensuite sur les marchés du coin. Quant à moi, je confiais ma récolte à Macha, seconde fille d’Orekh et notre cuisinière, qui savait toujours qu’en faire pour contenter mon palais.

D’autres jours, je venais les mains vides. Je retrouvais mon saule, m’y installais pour l’après-midi et laissais filer le temps comme les eaux du Dniepr et de la Konka, attentif aux bruits de la campagne. Régulièrement, le clocher de la petite église perdue parmi les peupliers à deux ou trois verstes de là me donnait l’heure. J’entendais aussi les voix de tête des femmes qui allaient ou rentraient des champs, ou encore battaient le linge en aval. Tantôt elles cancanaient et s’esclaffaient, tantôt elles chantaient, de vieilles ritournelles idiotes où des paysans se plaignaient toujours de leurs épouses tandis qu’à l’ombre des chênes, même les rossignols ne pépiaient plus. Quand le vent était à l’Ouest, je devinais les rumeurs du port et les appels des bateliers sur les chemins de halage.

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Les lavandières, vues par Sergueï Vassilkovsky (1880-1890).

Ainsi m’ennuyais-je donc délicieusement, tout en me disant que c’était en fin de compte une bien agréable façon d’agoniser que de traîner saison après saison à savourer les plaisirs bucoliques des campagnes de Petite Russie, à peine gêné par un souffle un peu court de temps à autre, quand mon demi-poumon se mettait à faire des siennes.

Mais c’est alors que, treize paisibles années après qu’un voltigeur français m’eut tiré comme un lapin entre deux pierres tombales, je fus pris pour cible par un chasseur d’un tout autre genre, et c’en fut à jamais fini de ma tranquille convalescence.

 

Dans le chapitre II, l’ex-lieutenant Jouk fait la connaissance d’un cousin surgi de nulle part.

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