L'Œil de Saphir et autres contes

Des mondes à conquérir, ou à reconquérir

Tag: voyage

Autres mondes, autres vies

Après une journée de travail, assis dans le RER, je me laisse bien souvent emporter dans mes mondes.

Je me coupe aisément de ce qui m’entoure, mes yeux se fixent sur le lointain, et je pars, durant les trente ou quarante minutes que dure mon déplacement, dans mes histoires.

Et c’est bien. Et utile, aussi.

Mais parfois, il m’arrive de sortir de mes explorations intérieures. Surtout quand les jours raccourcissent, comme en ce moment, et que, dans le crépuscule, les silhouettes dentelées des immeubles de ma banlieue se parent peu à peu de lumière.

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Les lumières de la nuit, fenêtres ouvertes sur d’autres mondes…

Alors me vient une question, tandis que je contemple, qui s’enfuient sur les côtés, ces lucarnes bleues et dorées, fragments d’intimités à jamais inaccessibles, petits pans de vie que je ne peux qu’entrevoir.

Cette question, la voilà :

combien sont-ils, combien sont-elles, par-delà ces lucarnes éclairées, à être “comme moi” ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, dans le confort relatif d’une chambre, d’un bout de bureau, d’un chez soi modeste mais bien réel, à vivre à moitié ici, à moitié ailleurs, dans d’autres mondes ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, à raconter d’autres vies, à vibrer et faire vibrer au rythme d’épopées et de mystères entièrement surgis de leurs imaginaires ?

Combien sont-ils, combien sont-elles, à créer, en proie à cette fièvre qui nous anime quand nous viennent les images, les sons, les sens ?

Peut-être certaines et certains rêvent-ils, comme moi, de publier, de faire partager au plus grand nombre. Peut-être se satisfont-ils de la passion de leur entourage, puissant moteur du rêve. Peut-être certains et certaines ne créent-ils que pour eux-mêmes.

Et ainsi, tout en rentrant chez moi le soir, il m’arrive d’éprouver un étrange désir, mêlé d’envie, d’un peu de jalousie. Je voudrais les voir, je voudrais les connaître. Ah, que leurs proches, leurs amis, leurs aimés ont de la chance, eux qui sont aux premières loges quand ils leur font partager leurs créations !

Et souvent, le lendemain matin, en reprenant le train, je me dis : qui sait quelles merveilles je croise chaque jour sans jamais le savoir ?

La prochaine fois que vous serez perdus dans la foule, ou que, de loin, vous apercevrez de la lumière briller à la fenêtre d’un immeuble ou d’une maison inconnue, pensez-y. Pensez à tous ces mondes, toutes ces vies, qui se dissimulent en chacun de nous.

Pensez à toutes ces merveilles que vous croisez chaque jour sans jamais le savoir…

Bilan d’étape (2)

Je vous l’ai déjà dit, et redit : je trouve que la vie va trop vite pour moi, surtout depuis quelques temps.

C’est pour cette raison, et dans le seul but d’essayer de m’y retrouver moi-même un peu, que j’effectue régulièrement des “bilans d’étape”. Le dernier date du mois d’avril. Près de cinq mois plus tard, j’éprouve le besoin de me poser de nouveau quelques instants, histoire de faire le point.

Je rentre tout juste, vous le savez, de mon troisième voyage en Roumanie. À l’issue de cette troisième virée, je me dois de vous le confirmer : je crains fort d’être définitivement “perdu pour la France”. Sauf pour ma chère Dordogne, et un certain coin en Bretagne qui m’est également très cher.

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© Yann Ollivier

Mais, oui, donc, je suis définitivement mordu, accro, contaminé. Ma roumanite est aiguë, et elle ne fait qu’empirer (enfin, tout est une question de point de vue, moi, je trouve qu’elle s’améliore) au fil des heures, et de mes voyages.

Reste que ces petits bilans servent surtout à vous parler de l’état d’avancement de mes travaux (j’ai la prétention de croire que si vous avez fait l’effort de venir jusque-là, c’est que ça vous intéresse).

Et de ce côté-là, ça a bougé, encore, un peu.

Tout d’abord, je suis rentré de ma vadrouille dans les Carpates avec la perspective de plus en plus précise d’une publication en roumain de La Fiancée noire, ce qui, après Tchorna naretchena en ukrainien, qui continue de faire ma fierté, donnerait Logodnica neagra, ce qui est pas mal non plus, dans le genre musicalité.

Je n’ai pas encore de date, j’attends la décision finale de mon éditeur, Bogdan Hrib, qui est aussi un ami, et un sacré auteur de polars. Mais s’il donne effectivement son feu vert au projet, je sais que je vais, une fois de plus, rester scotché au plafond pendant un petit moment (c’est que je suis un garçon émotif, voyez-vous).

Toujours sur le front roumain, aiguillonné par mes neuf jours oniriques sur place, je me suis enfin décidé à mettre le point final à la version longue de Terre promise. La genèse de l’aventure, vous l’avez suivie ici, je ne vais donc pas revenir dessus. Disons simplement que je suis encore sous le choc d’avoir bouclé ce texte, sans doute le plus personnel, le plus charnel, le plus sanglant que j’aie jamais écrit.

Qui, lui aussi, sera peut-être bientôt publié. En roumain. Là-bas. Par une amie que j’admire et respecte au plus haut point. Là, le plafond, je vais le crever.

Allons, allons, pas le temps de s’endormir ! Car avec tout ça, j’ai pris du retard sur la rédaction de la suite de la Fiancée noire, que mon éditrice et mon traducteur ukrainiens attendent. Par conséquent, une fois ce petit billet mis en ligne, je retournerai à mon métier à tisser, pour raconter la suite des exploits de la mystérieuse et terrible Telei dans les rues de Kiev en pleine révolution.

Toutefois, comme annoncé, je trouverai bien un peu de temps pour vous parler des gens merveilleux que j’ai rencontrés ou retrouvés dans ma Terre promise.

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Sur cette photo, une amie hors le temps et plusieurs nouvelles rencontres se croisent…

De celles et ceux, aussi, que je n’ai pas pu voir, mais que je reverrai sous peu, car, oui, j’y retourne bientôt.

Avant, sans doute, de vous proposer un troisième bilan d’étape.

Plus vite que la musique…

Tout va trop vite.

Pour moi, en tout cas.

Je sais, je me répète, mais je ne peux m’empêcher de le constater, et de le dire, ou de l’écrire, comme pour tenter de conjurer le sort, cette sensation d’accélération, cette impression d’être de plus en plus entraîné dans une danse folle qui ne ralentira plus jamais.

Une danse qui ne me laisse plus le temps de rien, et surtout pas de vous conter mes histoires, mes voyages.

Plus de neuf mois déjà se sont écoulés depuis le jour où j’ai, pour la première fois, posé le pied sur ma Terre promise. Depuis ce jour magique où j’ai compris que je ne m’étais finalement pas trompé dans ma passion indestructible pour ce pays que j’aime chaque jour un peu plus.

Depuis, j’y suis retourné, deux fois. À la fin du mois de mars, et à la fin du mois d’août. J’en reviens tout juste, avec un sentiment de décalage plus aigu que jamais. J’en reviens tout juste et je n’ai qu’une envie, c’est de vous parler de tout ce que j’ai vu, goûté, senti, ressenti, entendu, écouté. Alors que je ne vous ai presque rien dit de mon deuxième voyage, qui avait été tout aussi intense, puissant, profond.

L’absurdité de cette situation, du fait qu’à chaque fois, je vis, vois, apprends et enregistre plus que je n’aurai jamais le temps de vous transmettre, me heurte aujourd’hui plus violemment qu’auparavant.

Oui, tout va trop vite. Je prépare déjà mon prochain voyage, dans deux mois. Que puis-je donc faire pour vous donner un peu de ce que j’ai reçu ? Les images peuvent-elles suffire à remplacer ces mots que je n’aurai jamais le temps d’écrire ?

Non, mais c’est tout ce que j’ai à vous offrir aujourd’hui.

Alors, si vous en avez la patience, feuilletez ce petit album qui vous montrera quelques fragments de ce qu’a été mon bonheur. Comme ça, j’aurai l’illusion de vous avoir emmenés avec moi.

Et comme je suis gentil, en fin de compte (mais si, je vous assure), voici une carte, pour que vous puissiez un peu vous y retrouver.

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Vous pouvez repérer toutes les villes où l’on m’a accueilli avec générosité depuis novembre 2015 : Bucarest, bien sûr, mais aussi Sibiu, Brasov, Tîrgu Mures, et Pitesti.

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Entre cette image d’une ville à laquelle je suis particulièrement lié…

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…et ce coucher de soleil sur les Carpates, cinq mois se sont écoulés. Cinq mois de manque et d’incertitude. Mais quelle récompense.

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Sur la grand-place de Tîrgu Mures, littérature et débats sont au programme.

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Au pied du théâtre, les tentes se dressent. Et le théâtre lui-même est la parfaite incarnation de l’étrange dualité de la ville, avec ses deux grandes affiches, l’une en roumain, l’autre en hongrois. Ici, les tensions entre les deux communautés sont présentes, en filigrane. L’envie de vivre ensemble, elle, est heureusement la plus forte.

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Sur le stand des éditions Tritonic, ça ne rigole plus…

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C’est qu’il y a du beau monde à exposer. Pour les curieux, Spada, de Bogdan Teodorescu, vient d’être publié en français chez mes amis d’Agullo Éditions.

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Pendant ce temps-là : “Prenons notre air sérieux, se disait l’auteur, comment ça va trop les impressionner !” © A. Ojica

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“Ah, ben non, tiens.” © A. Ojica

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Après toutes ces journées passées à pontifier comme un grand génie du journalisme, de la traduction et de l’écriture, il fut décidé d’embarquer l’auteur pour de nouvelles aventures, gustatives, dans les hauteurs par-delà le village de Bala.

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C’était inviter le loup dans la bergerie…

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Finalement chassé à coups de pierre pour avoir jeté son dévolu sur un peu trop de jolies brebis, le terrifiant prédateur n’eut d’autre choix que de se réfugier sur les terres d’une redoutable princesse dace de ses amies. Laquelle mériterait à elle seule au moins tout un livre. Ce qui sera le cas, d’ailleurs.

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Les vrais maîtres du pays, ce sont eux.

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Par les rues tortueuses de l’imposante Brasov, la princesse dace le mena…

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…jusqu’à cette plaque qui, elle le savait, le toucherait en plein cœur. Car il y est fait mention du compositeur qui, en ces terres, lui parle mieux qu’aucun autre. Et enfin, il eut, un court instant, la sensation que la vie n’allait pas plus vite que la musique…

Noces d’émeraude

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Deux lacs. Deux lacs d’émeraude pailletés d’or. Deux grands yeux qui me dévisagent, qui me disent tout, qui comprennent tout.

Et ce regard, je ne l’aurais jamais croisé si…

Un jour…

Ce moment étrange, impensable, presque idiot, symbole de la fragilité de nos existences, de nos destins, je l’ai déjà évoqué, ailleurs, et je ne tiens pas à ce que les lignes ci-dessous soient simplement une redite de ces premières réflexions.

Mais quand même, quand on y songe, à quoi tient l’orientation, l’envie, la logique de toute une vie ?

À rien ou presque. Quelques secondes suffisent. Et il suffit de repenser à tout ce qui aurait pu se conjuguer, si aisément, afin que tout cela ne soit jamais, pour en avoir le vertige. Un vertige terrifiant, car sans fin.

Qui sait à côté de quoi nous passons, sommes tous passés au moins une fois dans nos vies ? Moi pas, certes. Dois-je m’en féliciter, m’en réjouir pour autant ?

Non.

Je ne sais plus qui a dit que le fait de savoir dire non était le premier pas vers la véritable indépendance. En fait, peut-être personne ne l’a-t-il jamais dit, peut-être l’inventé-je, comme j’ai peut-être inventé tout le reste, toute cette histoire née il y a quarante ans, par accident, par une belle après-midi de juillet, en Angleterre, dans cette bourgade du Surrey où H. G. Wells avait décidé de faire débarquer ses Martiens.

Ce jour-là, les Martiens, ils étaient deux. Il y avait moi, dans un coin d’un canapé trop grand pour moi — de toute façon, tout est toujours trop grand pour moi, je m’y étais déjà habitué. L’autre Martien était une Martienne. Enfin, peut-être pas Martienne, mais assurément pas de ce monde, du moins du nôtre. Et pour cause.

Toute petite, mince, blanche et brune. Et dorée. Rapide, souple, gracieuse. C’est tout juste si je n’entends pas encore mon cœur faire un curieux bruit de verre brisé à son apparition, la première fois, à l’écran.

Pourquoi ? Voilà la question, toute simple, que je me pose aujourd’hui, quarante ans après. Et pour tout dire, je ne me la suis jamais posée avant. Avant le 21 novembre 2015. Autrement dit, je suis resté près de trente-neuf ans sans m’interroger, sans m’étonner de ce qui, somme toute, n’avait pourtant rien de « normal », d’habituel.

Ne brûlons pas les étapes, même dans ce pauvre petit texte.

19 juillet 1976.

À Montréal, loin là-bas de l’autre côté de l’océan, c’est le matin, et le début des épreuves de gymnastique. Un feu follet s’échauffe, sans se douter qu’il va bouleverser, dans quelques heures, et dans les trois jours qui vont suivre, sa propre existence, et celle de bien d’autres. Et la mienne, même s’il n’en sait évidemment rien, et du reste, pourquoi s’en soucierait-il ?

Les deux lacs d’émeraude me sourient, et se moquent de moi. Oh, gentiment bien sûr, mais ils se moquent de moi malgré tout. C’est que je suis un peu ridicule, à force, avec cette passion effrénée, inexplicable, impossible à assouvir.

Impossible à assouvir ? Oui, j’en suis maintenant douloureusement conscient, mais là encore, ne brûlons pas les étapes. Ridicule ? Peut-être suis-je un peu dur avec moi-même. Mais en même temps, si, j’ai parfois tant l’impression d’être à contre-courant, ou hors le temps et l’espace, dans ma passion, que je ne peux qu’être le premier à rire de moi. Avant même les grands yeux verts et leur pétillement ironique. Au moins, je les aurai pris de vitesse. Ou plutôt, je ne les aurai pas attendus. Enfin, là encore, je mens, ces deux yeux-là, je les ai attendus toute ma vie. Je les attends encore.

La télévision, qui me semble énorme, est posée à même la moquette (chez moi, elle trône sur une tablette à roulettes prévue à cet effet, et elle est deux fois plus petite). Elle est en couleurs (chez moi, en noir et blanc). Et toute la journée, en anglais, elle m’offre un spectacle totalement inhabituel pour moi. Des séries de science-fiction auxquelles on n’a toujours pas droit en France, allez savoir pourquoi. Et du sport. Des sports. Les Jeux Olympiques.

Les amis chez qui je réside pendant ces trois semaines sont de grands amoureux de toutes les activités sportives (chez moi, on n’aime que le rugby, et le Tour de France, en noir et blanc, imaginez un peu).

Tout est déjà un autre monde. Et là, assis dans mon coin de canapé trop grand pour moi, soudain, sur l’écran, apparaît donc une petite jeune fille brune, toute pâle, moulée dans un maillot blanc, aux bandes azur, or et feu. Avec une jolie queue de cheval — ce qui, de tout temps, avec les tresses et les chignons, m’a toujours fait craquer — et des yeux noirs, cernés, si graves, si tristes. Je ne comprends pas ce qu’elle va faire, je ne connais rien à sa discipline. Tout ce que je vois écrit, c’est son nom, si joliment étrange, et celui, indissociable, de son pays, simplifié, comme toujours dans ces compétitions internationales, en trois lettres : ROM.

Elle s’élance, bondit, m’entraîne avec elle.

Et je suis à tout jamais perdu. Pour la France. Pour l’Occident. Pour ce qu’il convient, sous nos latitudes, d’aimer ou de ne pas aimer, de défendre ou de ne pas défendre.

ROM. Je suis fichu.

Quarante ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Ce n’est pas la bonne question, pas du tout. Car je ne peux y répondre en disant qu’il en « reste » quelque chose. Ce n’est pas qu’il en « reste » quelque chose, c’est que c’est devenu pratiquement toute ma vie, à part égale, et entremêlée, avec ma passion inépuisable pour le fantastique, ce qui est évidemment lié.

Quoi ? Quarante ans plus tard, je suis encore amoureux d’une femme que je n’ai jamais rencontrée et que je n’ai quasiment vue que jeune fille, lors d’épreuves sportives retransmises à la télévision ?

Non.

Ce qui s’est passé, ce jour de juillet 1976, c’est que le feu follet m’a injecté un virus dont je ne me suis jamais remis. Le virus de sa Terre. Et c’est de cette dernière que je ne suis pas guéri, que je suis encore amoureux aujourd’hui, plus qu’hier, moins que demain, ce que j’ai d’ailleurs compris il y a quelques mois.

Et maintenant, il ne s’agit plus de brûler les étapes, mais de rentrer dans le vif du sujet.

En cette deuxième moitié de juillet 2016, je fête mes noces d’émeraude avec la Roumanie. Curieuses noces, en vérité, où la mariée ne saurait guère qu’il y a eu épousailles.

Toujours est-il qu’il y a quarante ans, grâce à un enchaînement de hasards frisant le miraculeux, je suis tombé éperdument amoureux d’une culture, d’une langue, d’une histoire, et d’un peuple.

Je l’ai dit, je l’ai déjà exprimé ailleurs, sans doute mieux, mon humeur était alors autre. Aujourd’hui, alors que je voulais rédiger un texte grandiose, poétique, pour célébrer cette liaison sans failles — car de cela au moins je suis sûr, je n’ai jamais faibli dans ma passion —, alors que je rêvais de brosser une sorte de fresque où je me serais mis en scène dans mon lien indestructible à la Terre, je m’en trouve incapable. Comme paralysé.

Qu’ajouter, en effet, à ce que j’ai déjà écrit, sinon que la Roumanie fait partie intégrante de ma vie, même si jamais je ne pourrai en parler convenablement la langue, même si les Roumains resteront à jamais perplexes face à ce que je ressens pour leur patrie.

Peut-être est-il satisfaisant de se dire qu’au bout de quarante ans, ladite passion est justement intacte. Non, pas intacte. Qu’elle a encore grandi. Et pour cela, il a fallu que j’y aille.

Mon amour pour la Roumanie se décompose en deux époques. Il y a eu le temps où je rêvais d’y aller, ces trente-neuf longues années où, malgré toutes mes lectures, toutes mes rencontres, je n’avais qu’une idée très imparfaite de ce que j’allais trouver le jour où j’y mettrais enfin les pieds. Cette longue période a été celle d’un manque imaginaire, celle de la patiente construction d’un désir, renforcé par les liens puissants que j’ai établis au fil du temps avec quelques paires d’yeux, fauves ou verts.

Et puis, il y a l’autre époque, celle que je vis maintenant. Car j’y suis allé, enfin. J’ai vu, goûté, écouté, entendu, regardé, observé, découvert, et lu, bien sûr. Puis je suis rentré en France, le ventre tordu par l’envie sauvage de repartir. Alors j’y suis retourné, plus longtemps, et j’ai voyagé, parcouru, et toujours regardé, écouté, appris, savouré, dégusté. Puis je suis revenu, toute mon âme incendiée par le désir brutal, animal, de reprendre aussitôt l’avion.

J’y retourne dans un mois. J’ai le cœur qui bat plus vite à mesure que passent les jours.

Et j’ai peur. Mon séjour sera, une fois encore, un peu plus long que le précédent, et ce sera le troisième en neuf mois. Je sais ce que je vais retrouver, ne sais pas, ce qui est merveilleux, ce que je vais trouver de nouveau.

Mais je sais aussi qu’à mon retour, la fusion de mon réacteur nucléaire atteindra de nouvelles proportions, encore plus cataclysmiques. C’est de cela que j’ai peur, car je sais aussi que je n’y peux rien.

Quarante ans plus tard, je devine, dans les deux grands lacs d’émeraude pailletés d’or qui me dévisagent, autre chose que de la moquerie. Il y a de la tendresse, quand même, dans ce regard qui m’a transpercé et me transperce encore, ce regard qui s’est joué et se joue de moi — ce petit Français vieillissant, avec sa passion infantile pour nous, il a quelque chose d’attendrissant, après tout. Mais j’y décèle de l’agacement aussi. De l’agacement à l’idée que plus je retourne dans ma Terre promise, plus je l’aime, et moins je suis capable d’expliquer pourquoi je l’aime, pourquoi je les aime.

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Tant pis, quitte à ne plus pouvoir un jour arriver à seulement en parler de façon intelligible, j’y retourne quand même. Et y retournerai, encore et encore.

Jusqu’à ce qu’amour s’en suive…

Terre promise II — En attendant l’Été (1)

Retour sur le pas de la porte

21 mars 2016 — Bucarest-Otopeni 17 H 30

Le voyage avait mal commencé. Problèmes de billets, de réservation, d’inexistence passagère. Problèmes de voisins de vol, de grossièreté, de vulgarité.

Mais en réalité, non. Tous ces petits tracas, très vite, je n’ai éprouvé qu’une envie : m’en amuser, ce qui est fait ici, pour l’instant. Car tout au long de la semaine que je vais passer en Roumanie, les minuscules incidents de cet ordre vont se succéder. Et pas un seul ne parviendra à jeter une ombre sur mon séjour. Pas un. Alors, si je prétends que le voyage a mal commencé, en réalité, même là, je grossis le trait. Pour atteindre mon but, je suis prêt à tout accepter, tout supporter.

Du reste, en dehors de ces soubresauts risibles du début, tout le reste a été aussi parfait que possible. À mon passage au-dessus d’elles, mes chères Carpates m’ont de nouveau gentiment secoué. Sont-elles plus impatientes que la dernière fois ? Savent-elles que cette fois, c’est aussi pour elles que je viens ? Redoutent-elles un peu mon regard, moi qui leur suis déjà tout acquis ?

Quand je descends de l’avion, je suis déjà récompensé de ma patience. Dans le hall d’accueil de l’aéroport Henri Coanda, deux amis nous attendent. Deux « vieux » amis, même si je ne les connais que depuis mon premier voyage. Nos retrouvailles sont chaleureuses. Il y a là ce cher Alexandru, qui va m’accompagner pendant une partie des jours qui vont suivre, et Bogdan l’homérique. La conversation, comme laissée en plan quelques mois plus tôt, reprend. Essentiellement en français. Pour l’heure, je me heurte toujours à la même difficulté. Mon pauvre roumain, même si j’ai redoublé d’efforts depuis novembre pour lire toujours plus, me semble désespérément grippé, bloqué. Honteux, il n’ose pas se montrer en si auguste cortège, impressionné qu’il est par le français ou l’anglais de mes hôtes.

Mais, comme la première fois, cela ne suscite en moi qu’une gêne secondaire, auxiliaire.

Avant tout, j’écoute. Et je savoure, déjà, chaque seconde, chaque minute qui commence à filer depuis que j’ai de nouveau posé le pied sur ma Terre promise.

21 mars 2016 — Bucarest, Parcul Kiseleff 18 H 30

Nous n’avons pas traîné plus que nécessaire. C’est que notre avion avait du retard, qu’à Bucarest comme ailleurs, c’est l’heure de pointe, que les artères principales de la capitale sont donc encombrées. Et qu’une table nous attend quelque part en centre-ville.

À mes côtés, Bogdan est au volant. Un personnage, Bogdan, auteur de romans policiers, éditeur, photographe, un touche-à-tout pétillant qui a décidé de nous emmener, ce soir, dans un « bomb » — équivalent bucarestois de nos brasseries, à peu de choses près — qu’il connaît et dont il me dit le plus grand bien.

Ça tombe bien, j’ai faim. Et soif. En Roumanie, j’ai toujours faim. Et soif.

Nous n’y sommes pas encore. Le trafic se fait insistant. Pour l’heure nous longeons le Parc Kisseleff. Nous avons déjà dépassé l’Arc de Triomphe, nous ne sommes plus très loin de la Place de la Victoire, là où, justement, a eu lieu ma première rencontre avec Bogdan.

Kisseleff… Un général russe aurait donc droit à tout un parc en plein cœur de Bucarest ? Tous les Russes n’ont pas laissé ici que de mauvais souvenirs, Paul Kisseleff est de ceux-là. Il occupe, de 1829 à 1834, des fonctions proches de celle de régent dans les deux principautés encore vassales de l’empire ottoman, la Moldavie et la Valachie. Oui, la situation des terres roumaines est alors d’une grande complexité. La Russie des Tsars a imposé son protectorat sur les habitants orthodoxes des principautés, lesquelles n’en continuent pas moins à, officiellement, obéir à la loi d’Istanbul. Tout cela changera une quarantaine d’années plus tard, peu après la mort du général. Qui, de son vivant, semble avoir beaucoup fait pour les provinces dont il a la charge, puisque c’est sous son « règne » qu’elles se dotent de ce qui est considéré comme leur première constitution. Il entreprend également des travaux à Bucarest.

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Le général a un secret…

Un Russe, donc, qui a aidé les Roumains. Fort peu courant de mon point de vue. Le bonhomme m’intrigue un peu. Il prend à rebours mes préjugés sur l’attitude plus traditionnelle de son peuple vis-à-vis de leurs plus petits voisins. Une attitude à laquelle j’ai eu la malchance d’être confronté plus d’une fois, directement. Pour un peu, j’en voudrais presque à mes chers Roumains de lui avoir donné un parc, à ce Dourakine de service. C’est que d’ordinaire – et ils le savent —, les Russes n’ont que mépris pour eux, pour ne pas dire pire. Et la Roumanie a maintes fois été victime des agissements douteux de l’empire.

« Les Roumains, ce n’est pas un peuple ! » Voilà ce qu’il m’est arrivé d’entendre, en russe, à Moscou. Fièrement asséné, cruellement répété. Alors, qu’est-ce qui lui a pris, à ce général ?

Depuis, j’ai découvert son secret. Un secret qui s’appelait Alexandra. Le général avait succombé aux charmes d’une noble locale, à qui il fit six enfants illégitimes, tous deux étant mariés, chacun de son côté. Les Roumains eux-mêmes sont les premiers à dire que cette histoire a dû grandement contribuer à la bienveillance du gouverneur envers ses administrés valaques et moldaves.

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Le secret a un général…

Et soudain, je le comprends mieux, ce cher général d’un autre temps. Allons, il le mérite bien, son parc.

21 mars 2016 — Bucarest, Strada Traian, 19 H

La nuit tombe doucement en ce début de printemps. Il ne fait pas particulièrement beau, ni chaud, mais cela n’a pas d’importance, évidemment. Je suis dans les rues de mon « pas-de-porte », je me remplis les yeux des vitrines éclairées, des arbres sur les bords des chaussées, les oreilles des klaxons, des voix, de l’autoradio qui marmonne.

Nous débouchons sur une place au bout de laquelle trône un curieux édifice qui est d’ailleurs plus ou moins le but de notre parcours : une tour étrange, épaisse, qui nous domine d’une quarantaine de mètres. Foisorul de Foc, la « Tour de feu ». Conçue à la fois comme un château d’eau et une tour d’alerte contre les incendies, elle a été construite en 1890, et abrite désormais le musée des pompiers de la ville.

Dans l’obscurité naissante, elle est brillamment illuminée, et confère un étrange cachet à tout le quartier, entrelacs de rues, certaines étroites, d’autres plus larges, comme celle où l’on se gare, toutes semblant converger vers la haute et puissante silhouette de la tour qui continue de veiller, muette, sur les alentours.

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Un phare dans la nuit bucarestoise.

Dans les environs, je retrouve, à plus petite échelle, les contradictions que j’avais croisées la première fois, et qui ne m’avaient nullement dérangé, habitué que je suis aux villes de l’ex-Union Soviétique, ce télescopage entre ancien et moderne, entre neuf et délabré, entre boutiques clinquantes et taudis branlants.

Un télescopage au sein duquel je me sens à l’aise. Chez moi. L’impression est même encore plus forte qu’en novembre.

Bogdan nous guide vers l’établissement qu’il a choisi pour nos retrouvailles, ce « bomb » où nous allons pouvoir nous régaler tout en poursuivant nos multiples conservations, presque aussi nombreuses et diverses que nous.

Nous traversons une terrasse hantée par deux ou trois fumeurs — condamnés, depuis à peine quelques jours, à se livrer à leur passion à l’extérieur et non plus à l’intérieur —, puis entrons dans une salle au décor boisé et chaleureux.

Nous nous installons à une grande table de bois, commandons des bières et de quoi apaiser momentanément notre faim. Et là, assis confortablement, je prends le temps de déguster les instants qui s’écoulent.

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Passons aux choses sérieuses…

Je suis déjà si bien, et mon séjour ne fait que commencer.

Ma paisible et plaisante épopée se poursuit dans :

 

Terre promise II — En attendant l’Été (2)

Bières, vin rouge et bancomat

Terre promise II — En attendant l’Été

Prologue

 

17 novembre 2015 — Paris 16 H

« Tu vas à Bucarest ? »

La voix, féminine, est presque acide. Oh, la sensation est discrète, à la limite du perceptible, mais je ne suis pas dupe. Elle n’est pas vraiment contente.

C’est une amie — Roumaine, bien sûr —, à qui je viens d’annoncer que deux jours plus tard, je dois prendre l’avion et m’envoler, pour la première fois, vers son pays qui, alors que je ne l’ai encore jamais vu, est déjà (a toujours été) pour moi comme une seconde patrie.

« Oui, non, c’est bien, reprend-elle, d’un ton plus doux, comme si elle s’en voulait un peu d’avoir si mal accueilli la nouvelle, mais… »

« Mais… » Il en dit long, ce « mais ». Du reste, ce n’est pas la première fois que je l’entends, depuis que je croise des Roumaines et des Roumains et que je leur parle de ma passion pour leur Terre. « Oui, Bucarest, c’est bien, mais… »

Ce qu’il sous-entend, ce « mais », c’est que Bucarest, ce n’est pas la Roumanie. Que la vraie Roumanie est ailleurs. À Brasov et Sibiu, vous affirmeront les gens de Transylvanie. À Iasi et dans les collines embrumées d’où jaillissent les monastères peints, vous assureront les Moldaves. Chez nous, se contenteront de sourire, plus sobres, mes amis de l’Arges.

Elle vient de Craiova, dans le sud-ouest, et ne me dit pas que sa ville incarne davantage la Roumanie, mieux que la capitale ne le pourra jamais. Mais elle n’en pense sans doute pas moins. Alors, j’éprouve le besoin de m’expliquer, de lui expliquer. C’est la première fois que je pars, lui rappelé-je. Et quand on se trouve face à une belle demeure entourée d’un jardin magnifique, il n’y a quand même qu’une seule façon d’y entrer quand on est invité.

Par la porte.

Pour moi, Bucarest allait forcément être cette porte. Sauf que lors de ce premier voyage qui n’a guère duré, en réalité, plus d’un jour et demi, c’est là que je suis resté : sur le pas de la porte. Je ne suis pas allé plus loin. Je ne le pouvais pas, peut-être aussi n’en avais-je pas envie, pas encore.

Je ne suis pas un voyageur téméraire, je ne suis pas du genre à parcourir l’Inde à pied avec quelques pièces en poche. Même ma chère Roumanie, je n’imagine de la découvrir qu’accompagné. Non que je craigne quoi que ce soit, mais parce que j’ai besoin que mes amis m’escortent, me guident, me racontent ce que chacun, chacune vit, voit, ressent.

Aller en Roumanie, pour moi, c’est apprendre et écouter. Et j’ai l’impression qu’il en sera ainsi pendant longtemps encore.

Impatiente, elle me laisse néanmoins lui asséner ma minuscule parabole sur la porte d’entrée, concède en grognant que, certes, bon, effectivement, c’est bien par là qu’il faut passer, « mais… »

21 mars 2016 — Roissy 10 H

J’attends, et déjà, je retrouve cette étrange sérénité que j’avais connue quatre mois plus tôt, lors de mon premier départ.

Elle ne va pas tarder à être mise à rude épreuve, mais ceci est une autre histoire.

Il y a quatre mois exactement, le 21 novembre, je suis rentré en France à l’issue de cette brève prise de contact, après être sagement resté sur le seuil de la belle demeure. Et le peu que j’avais entrevu alors m’avait profondément bouleversé.

Au point qu’aujourd’hui, à la veille d’embarquer pour ce deuxième voyage, je ne suis plus celui qui est parti la première fois. Et cela vaut mieux, car l’ancien moi n’aurait probablement pas survécu à ce que je vais vivre, et dont je ne sais rien encore, en dehors des grandes lignes du programme qui m’attend.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais comprendre ce fameux « mais… », dont je n’ai aucune idée malgré tout ce que j’ai lu, vu, écouté.

Dans vingt-quatre heures tout au plus, je vais commencer à subir une nouvelle métamorphose, à un point que, pour l’instant, je suis encore très loin d’imaginer.

Toujours aussi joyeuse, Bucarest ne me rate pas dès mon arrivée dans :

Terre promise II — En attendant l’Été (1)

Retour sur le pas de la porte

Et quelques humbles photos un peu énigmatiques en guise de bande-annonce de la suite…

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De mystérieuses stations-services, comme on n’en voit pas chez nous…

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De mystérieuses pâtisseries…

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De mystérieux engins…

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Un mystérieux bastion…

La musique en mots

Entre deux histoires, faisons une pause. Musicale. Enfin, pas tout à fait. Disons que nous allons parler de musique.

Car la musique occupe une place essentielle dans mes récits. Je crois même que sans elle, je n’écrirais tout simplement pas.

Autrement dit, en presque quarante ans, la musique est devenue pour moi totalement indissociable de l’acte même d’écrire.

Comment ça marche ? De mon point de vue, c’est très simple. Parfois, des idées mes viennent, et je ne tarde alors pas à trouver une musique qui leur correspond. Parfois, c’est l’inverse : je découvre un morceau, et il m’inspire des images.

J’ai la chance d’avoir dans la tête une super salle de cinoche avec une sono d’enfer, et je n’ai qu’à me mettre de la musique pour qu’aussitôt des scènes entières soient projetées sur mon écran interne. Après, écrire tout ça est un jeu d’enfant.

Photo 4 - Salle de projection 1

Bienvenue dans ma tête…

La musique contribue donc à l’élaboration de mes histoires. Ensuite, certains morceaux deviennent des “thèmes”, qui correspondent à des personnages précis. D’autres vont me permettre de décrire des moments. D’autres encore constituent une ambiance.

J’ai toujours du mal à répondre quand on me pose la question : qu’est-ce que tu écoutes comme genre de musique ? Parce que j’écoute un peu de tout, même si j’ai une prédilection pour la musique électronique et pour les romantiques tardifs. Pour vous donner une idée plus claire de mes univers musicaux, le mieux est que je vous décrive plus en détail quelques-unes des playlists que je me “compose”. À chacun de mes livres, ou projets de livres correspond une, voire plusieurs playlists.

Par exemple, pour la plus ancienne de mes sagas, intitulée Beneagel, qui se déroule dans un univers fantastique situé dans l’Eurasie du Pléistocène, il y a environ 100 000 ans, un monde riche en forteresses sinistres, en charges de cavalerie et en puissances des ténèbres, les musiques sont généralement “planantes” (un terme que je n’aime guère) ou symphoniques.

Un peu comme ça :

Ou ça :

Autre exemple, la “bande-son” de la série Chemins de croix, un truc en six tomes où l’on suit quelques détectives privés et autres mercenaires qui galopent derrière un joli fantôme un peu insaisissable. Là, forcément, les musiques sont plus urbaines, et les playlists comprennent des choses aussi diverses que ça :

Ça :

Et ça :

Dans un texte précédent, j’ai déjà évoqué les livres que je suis en train d’écrire et qui se passent en Ukraine et en Roumanie d’aujourd’hui, et j’y donnais là encore quelques échantillons de ce que j’écoute (souvent en boucle) quand je travaille sur ces histoires.

Enfin, dans les deux sagas qui sont censées conclure toutes mes histoires, Les contes de l’Auberge et En Bleu et Vert, on retrouve aussi bien des morceaux descriptifs, symphoniques ou inquiétants, comme ceux de Beneagel, que de la pop, du rap, du rock. Il suffit alors de secouer énergiquement, pour bien mélanger le tout, et il n’y a plus qu’à écouter.

Même les aventures du sympathique petit lieutenant Jouk, que vous avez peut-être lues si vous venez ici de temps à autre, ont droit à leur musique.

Je rêve, un jour, de pouvoir commercialiser un produit qui serait à la fois livre et musique. Je rêve même de proposer à des artistes de composer non des musiques de films, mais des “musiques de livres”.

En attendant, c’est un ami, complètement fou lui aussi, même si sa folie est très différente de la mienne, qui a, je crois, trouvé la plus jolie formule pour définir ce lien que j’ai établi entre musique et écriture. “Tu transformes la musique en mots,” m’a-t-il dit.

C’est exactement ça.

Le voyage du lieutenant Jouk (2)

 

UN FILS INDIGNE – UN COUSIN D’AMÉRIQUE – UN SONGE PRÉMONITOIRE ?

 

Je me dois de vous l’avouer, j’ai toujours fait le désespoir de mes parents. Ils ne sont plus de ce monde aujourd’hui, mais s’ils me voyaient écrire ces mots, et s’ils savaient ce qu’ils dissimulent quant à mes intentions, ils n’en seraient que plus désespérés.

Ce n’est pas faute d’avoir voulu être le fils qu’ils souhaitaient. On peut même dire que je n’ai jamais ménagé mes efforts en ce sens, du moins jusqu’à cette malencontreuse affaire du Père-Lachaise. Durant plus de vingt ans, je m’efforçai de les satisfaire. Sans grand succès, il est vrai.

Ma sœur aînée a toujours été pour eux un objet de fierté. Forte, vigoureuse, elle est devenue la maîtresse femme qu’ils attendaient, et ils ont vécu assez longtemps pour la voir tenir d’une main de fer dans un gantelet d’acier les domaines de son avoué de mari. Un excellent mariage, qui a allié notre nom, issu de la petite noblesse toujours inquiète d’être désargentée, à celui d’une famille de puissants bourgeois de Moscou, des gens qui possèdent des terres vers Orel ainsi qu’à Pskov et dont il se murmure qu’ils pourraient fort bien se voir anoblis un jour.

Personnellement, les épousailles de ma sœur ne m’ont ni contrarié ni réjoui. Je ne l’ai jamais considérée que comme le tyran que ma mère ne sut être envers moi. Ma sœur, au cours de mon enfance, se chargea mieux que personne de faire de moi ce personnage craintif et effacé que je suis encore aujourd’hui. Dragon de mes premières années, elle se fit plus distante quand il commença à être question de la marier. Mais depuis que je suis seul sur le domaine de Vodiannoié, ma chère Gorgone effectue un retour en force dans mon quotidien. Je sais bien ce qu’elle veut, que je décampe pour pouvoir ajouter la gentilhommière à la dot de son troisième et dernier fils. Et je ne sais comment l’empêcher de parvenir à ses fins.

De mes parents, donc, je faisais le désespoir. Je m’appliquais avec une grande constance à être médiocre en tout, parvenant à exaspérer chacun des précepteurs qui se succédèrent au chevet de mon éducation branlante. J’appris néanmoins le français, que je parle sans trop de difficultés mais avec un accent si marqué qu’il fait grincer des dents et hausser les sourcils dans les salons pétersbourgeois et moscovites, les rares fois où je m’y aventure. Je perçai également les mystères du calcul, mais dès qu’il fallut passer de l’arithmétique à l’algèbre, je me fis plus borné qu’un âne, et maintenant encore, je ne comprends toujours pas quel intérêt il y a à écrire des chiffres en lettres et vice-versa. Chacun chez soi, voyez-vous, et les vaches seront logiquement bien gardées. De l’histoire et de la géographie j’ai plus appris au fil de mes voyages plus ou moins involontaires qu’en ces longues heures perdues à répéter les noms de cours d’eau lointains et de montagnes que je soupçonnais parfois mon professeur d’inventer au fur et à mesure dans le seul but de me tourmenter. Quant à l’art de la rhétorique, je ne m’étendrais pas à son sujet, tant il me fut donné l’occasion de faire honte en public à mes maîtres par mon incurable timidité.

Élève moyen, du moins ne me distinguais-je pas par ma tendance à chercher les ennuis. Là où les garçons de mon âge grimpaient aux arbres, sautaient dans les torrents et couraient toutes sortes de risques pour le seul plaisir de se rompre le cou, je m’arrangeais toujours pour mettre une distance respectueuse entre arbres, rochers, rivières et ma petite personne.

Vint le temps de me placer dans un lycée, où je ne brillais guère plus qu’avec mes précepteurs. Je me retrouvais donc en pension dans un établissement prestigieux de Saint-Pétersbourg, d’où mes camarades et moi suivions avec une ferveur fébrile les bouleversements qui secouaient le reste du continent. Tous, nous vibrions aux exploits de l’excentrique maréchal Souvoroff, qui avait si glorieusement bousculé les révolutionnaires français dans les Alpes, et nous brûlions, même moi, de prendre une part active aux guerres des multiples coalitions qui, depuis plus de quinze ans, tentaient de ramener la France à plus de raison.

Sorti du lycée un médiocre diplôme en poche, me trouvant comme toujours dans la partie inférieure du classement, sans être non plus parmi les cancres, je ne savais trop que faire, mais mon père, ce parangon de volonté, se chargea bien vite de prendre la décision pour moi. Je serais cadet.

Je ne mis pas longtemps à comprendre que l’école militaire n’était pas plus faite pour moi que moi pour elle. C’est d’ailleurs à cette époque que les médecins s’aperçurent que j’avais fort mauvaise vue. Mais mon père fit des pieds et des mains pour m’éviter la réforme, et je restais à souffrir silencieusement le martyre lors des exercices de tir et d’ordre serré, tandis qu’en Europe, l’ouragan napoléonien continuait de tout balayer sur son passage.

Là encore, je fus le désespoir des miens. Compte tenu de mes piètres prestations à l’école, je me retrouvai à vingt ans sous-lieutenant dans un régiment d’infanterie de province, et je fus affecté à la garnison de Smolensk, où la vie ne fut finalement pas très différente de ce qu’elle avait été jusque-là, alternant entre exercices de tir, marches forcées, parades et soirées dansantes où j’excellais peut-être moins encore que sur le champ de manœuvre. Mes parents avaient rêvé pour moi de commandements, d’une commission sur un navire impérial, du prestige que l’on acquiert d’ordinaire si sûrement par quelque fait d’armes. À la moindre de mes permissions, on ne manquait jamais de me rappeler que mon beau-frère, l’avoué, avait rang de capitaine dans un régiment de hussards de Moscou. C’est que l’importun, non content d’être riche et promis à un brillant avenir, montait à cheval comme un dieu. Alors que moi, bien sûr, je n’entretenais avec la gent équine que des relations de neutralité armée. Tant que je ne leur montais pas dessus, ils me laissaient tranquille. Ce qui, pour un officier, était assez ennuyeux, puisque j’étais régulièrement appelé à chevaucher, pour porter un pli au colonel du régiment voisin, ou pour suivre mon propre état-major lors de ces maudites marches qui firent que je connus bientôt mieux la campagne autour de Smolensk que le dos de ma propre main.

Mais les champs et les marigots de Smolensk étaient une meilleure solution que s’il m’avait fallu servir sur un vaisseau de ligne en Baltique ou sur la Mer Noire. Car, comme vous allez bientôt vous en apercevoir, j’ai avec les choses de l’océan un léger différend. Alors, m’acquittant tant bien que mal de ma tâche d’officier subalterne, je regardais le temps passer en attendant que la guerre se décide à me rattraper.

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Je ne tardai pas à me rendre compte que je n’étais pas plus fait pour elle que pour la paix.

Ce qu’elle fit, et j’en fus finalement fort marri. Car je ne tardai pas à me rendre compte que je n’étais pas plus fait pour elle que pour la paix. Non que je sois un couard. En mon temps, je pris part à de somptueuses batailles qui sont encore dans toutes les mémoires, et à quelques affaires plus piteuses que les chroniqueurs se sont, on les comprend, empressés d’oublier. J’y pris part et y jouai mon rôle avec tout l’allant et l’entrain dont je peux être capable. Et c’est là que le bât blesse, car je suis capable de bien peu. Doué d’une voix faible, je peinais à me faire entendre de mes hommes. De taille moyenne, on ne me distinguait guère quand je marchais avec ma compagnie, sabre au clair. Et du fait de ma mauvaise vue, je devais constamment garder un œil sur mes homologues au sein de notre régiment pour ne pas risquer de m’égarer quand nous avancions sur le champ de bataille.

Vint le jour où l’Usurpateur, à la tête de son immense armée issue de tous les coins de l’Europe, s’enfonça sur nos terres avec une fureur et une fougue dignes des barbares d’antan. Notre généralissime, le vieux borgne Koutouzoff, se mit en tête de lui échapper, ce qui en crispa plus d’un à la cour. Nous autres, ses soldats, nous comprenions. Il voulait épuiser l’adversaire, qu’il savait trop fort, avant de lui porter le coup décisif et le chasser de la mère patrie.

Fuyant l’avancée du despote, nous abandonnâmes Smolensk, laissant à d’autres le soin de la défendre, et nous nous repliâmes, toujours vers l’Est, avalant plus de poussière que nous ne buvions d’eau, bien vite aussi épuisés que nos poursuivants, que nous savions sur nos talons.

Un jour de septembre, peu avant Moscou, Koutouzoff finit par céder aux pressions de l’entourage du tsar et accepta de livrer bataille. Mon régiment se retrouva déployé au sud du dispositif, loin de la Grande Redoute où, quelques heures plus tard, tout allait se jouer. Toute la journée durant, nous entendîmes rouler la canonnade. Les Français et leurs alliés ne ménagèrent pas leurs efforts, persuadés qu’ils tenaient enfin le combat d’anéantissement qu’ils espéraient depuis qu’ils avaient franchi les frontières de l’Empire. De ce qui resta plus tard dans les mémoires sous le nom de Borodino, que les Français appellent, eux, la Moskova, je ne vis pour ainsi dire rien. Le soir tombé, une estafette vint nous transmettre un ordre de marche. Nous nous repliâmes de nouveau, signe que, ne nous en déplaise, nous n’avions pas dû sortir vainqueurs de l’affrontement.

Vint l’hiver, et avec lui d’autres malheurs. Moscou brûla, l’ennemi s’en fut dans la neige et le froid, avec nos forces avides de vengeance dans son sillage. Il y eut d’autres combats, comme à Maloyaroslavets ou lors du passage de la Bérézina, mais je paraissais avoir un don pour y échapper. Pourtant, je rêvais de m’illustrer, comme mon maudit beau-frère, rentré au bercail la poitrine élégamment barrée d’un coup de latte de cuirassier, et bardée de décorations, faisant le ravissement tant de ma sœur que de mes parents. Mais non, décidément, c’était à croire que même la guerre ne tenait pas particulièrement à faire ma connaissance, s’estimant satisfaite de me savoir souffrir mille maux sur les routes et dans les camps.

L’année suivante, emportant tout sur son passage, notre armée entra en Allemagne, où elle fut rejointe par une nouvelle et puissante coalition. En octobre, alors que nous pourchassions ces diables de Français depuis près d’un an, il sembla possible, en une grande manœuvre d’enveloppement, d’abattre enfin la Bête. C’était près de la cité de Leipzig, et toutes les nations furent conviées à la fête.

Au bout de trois jours de carnage, cent mille hommes ne se relevèrent pas ; des généraux, des maréchaux et des princes y avaient laissé des bras, des jambes, la vie. Jamais notre vieux continent n’avait connu pareille frénésie de sang, l’Empereur était en repli, les restes de son armée fondaient comme neige au soleil et pourtant, il ne cédait toujours pas. Quant à moi, cloué au lit par une forte fièvre contractée à la suite d’une patrouille bien inutile dans des marais, je ratai une fois encore l’essentiel des réjouissances.

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Au bout de trois jours de carnage, cent mille hommes ne se relevèrent pas ; des généraux, des maréchaux et des princes y avaient laissé des bras, des jambes, la vie.

Mais nos chefs ne comptaient pas en rester là. Ils tenaient le fauve au collet et entendaient bien lui faire rendre gorge. Alors nos forces se lancèrent à sa poursuite, traversant toute l’Allemagne et s’engouffrant dans le nord de la France sans prendre le temps d’une halte. Régulièrement, l’animal blessé se retournait et frappait, et ses griffes traçaient alors des sillons sanglants dans nos rangs. C’est à partir de là que la partie guerrière de la guerre se mit à me rattraper. Un jour, ce fut une balle qui me siffla aux oreilles, aux environs de la ville de Laon. Un autre, mes soldats échangèrent des tirs avec les Marie-Louise, ces jeunes conscrits qui ne défendaient plus l’empire, mais leur sol. Et puis, enfin, vint ce mois de mars fatidique et notre avancée sur Paris, mon régiment fonçant droit sur le nord-est de la capitale, dont l’accès nous était barré par un cimetière, le Père-Lachaise.

Vous connaissez la suite. Mais je n’eus point droit au retour du héros quand je fus revenu dans le foyer familial, avant que Sobakoff m’envoie agoniser, disait-il, dans la saulaie de Vodiannoié. Passées les salutations d’usage — même mon beau-frère et ma sœur avaient fait le déplacement pour m’accueillir, mais je les soupçonne d’avoir surtout voulu m’exhiber les décorations de monsieur l’avoué car, quant à moi, je rentrai sans breloque, ayant réussi à ne rien accomplir de particulier en deux ans de campagne —, mon père me prit à part et m’annonça que, vraiment, il était de fort mauvais goût de ma part d’arriver ainsi, presque mourant. Ne savais-je donc pas que j’étais son seul fils ? Et si je décédais prématurément, comme tous les médecins me le promettaient, à qui reviendraient nos titres et nos biens, qui porterait notre nom, puisque entre autres incompétences, j’avais trouvé le moyen de ne pas non plus me fiancer ?

La mort dans l’âme, et plus seulement dans le poumon, ce fut presque à regret que je descendis dans le Sud.

Où je végète encore ce jour, plus de treize ans après les faits, continuant avec constance d’être le désespoir de mes proches. De constitution trop faible, je ne peux reprendre les affaires de mon père. Cloîtré dans la gentilhommière, il m’est difficile de fréquenter le beau monde de Moscou et Saint-Pétersbourg, et par conséquent d’y trouver épouse convenable. Mais en même temps, je m’obstine à ne pas quitter ce monde, qui me plaît de plus en plus, je le concède, et je ne facilite donc pas non plus la tâche de ma chère sœur, elle qui rêve secrètement de mettre la main sur l’ensemble de notre patrimoine.

 

La providence me sourit en venant m’extirper de la gangue oisive de mon exil, mais elle prit une forme des plus inattendues. Du côté de ma mère, la famille comptait une branche dont nous ne parlions pas, ou peu. Il était question de mésalliance, de querelles jamais vidées pour de pitoyables affaires d’argent, de trahison même. Ces gens-là avaient pour nom Bodroff, et la plupart vivaient loin, à l’Est. Ils avaient la sombre réputation d’être des aventuriers, il se murmurait que le patriarche Bodroff avait réservé fort bon accueil aux officiers français cantonnés sur son domaine dans les faubourgs de Moscou, tandis que deux de ses fils, eux, avaient profité de l’incendie de la ville pour s’enrichir aussi rapidement que scandaleusement.

C’est le benjamin de ces deux-là qui prêta pourtant ses traits à la fameuse providence.

Un matin, j’achevais de prendre mon petit-déjeuner quand le vieil Orekh, tout en inébranlable onctuosité, m’annonça la présence d’un visiteur à l’entrée du domaine. Intrigué, je passai une robe de chambre et le suivis jusqu’au vestibule, où je reçus l’inconnu.

Et c’est ainsi que je rencontrai mon cousin, Pavel Artémovitch Bodroff.

Le cousin Pavel, plus âgé que moi d’une poignée d’années, était aussi excessif en tout que j’étais moyen. Il me dominait de deux bonnes têtes au moins, et devait bien peser une trentaine de livres de plus. Le teint vif et cuivré par le soleil d’étranges latitudes dont je ne savais encore rien, il avait un rire aussi prompt qu’homérique. Avec cela, des mains énormes, puissantes et velues, des joues rebondies mangées par de gigantesques rouflaquettes, et un appétit d’ogre. Il ne cessait d’affirmer que nous nous étions connus enfants, rappelant en outre que je n’avais pas beaucoup changé depuis, ce dont je doutais personnellement. Mais j’avais beau sonder jusqu’aux tréfonds de ma mémoire, je ne me souvenais pas de lui, ni de l’un ou l’autre de ses frères, puisque j’étais à peu près sûr que ma chère mère, et surtout mon noble père, ne voulaient jamais entendre parler de ces « Bodroff de l’Est ».

Cet homme remarquable avait vécu la plus grande partie de sa tumultueuse existence loin des événements qui avaient secoué l’Europe. Je ne tardai pas à être fasciné par sa personnalité bonhomme. Lui ne demandait pas mieux que de me raconter ses aventures. Ainsi nous retrouvâmes nous souvent, après un bon souper, à deviser au coin du feu. Je lui racontai dans les moindres détails les péripéties de la bataille de Borodino, l’incendie de Moscou, les trois jours de Leipzig, que sais-je encore, ce qui semblait beaucoup l’amuser, le brave homme. À son tour, il me régalait de ses voyages en Orient. Mais avec lui, l’Orient, c’était l’Ouest. Je vois bien la confusion que cela peut semer dans vos esprits, mais je m’explique : le cousin Bodroff avait longtemps travaillé comme agent commercial d’une compagnie de fourrures à la Nouvelle-Arkhangelsk. Ce nom ne vous dit rien ? Bientôt, il vous sera aussi familier que Paris, Londres, ou Saint-Pétersbourg.

La Nouvelle-Arkhangelsk était alors la capitale de ce que l’on appelait l’Amérique russe, soit toutes les possessions de Sa Majesté Impériale le Tsar de Toutes les Russies de l’autre côté du détroit de Béring. À l’époque, bien qu’ignorée, voire dédaignée par la plupart des grands de la cour, cette « Russie d’Amérique » était en pleine expansion, à un point que j’étais d’ailleurs bien loin d’imaginer.

Un soir, en particulier, il me narra par le menu une de ses équipées dans ce monde lointain dont jamais nous n’entendions parler. Il avait dû, me rapporta-t-il, se rendre sur le littoral au large de l’île de Sitka, où est sise la Nouvelle-Arkhangelsk, afin d’y effectuer une tournée des comptoirs de fourreurs, surtout ceux qui tenaient commerce à quelques pas du Canada. Comme, dans la région, les frontières avaient tendance à bouger à la fonte des glaces, Anglais et Russes avaient l’habitude d’envoyer des administrateurs comme lui vérifier que les trappeurs ne s’égaraient pas trop. D’autant plus qu’il fallait compter, ajouta-t-il d’un air mystérieux, avec les redoutables indigènes.

À cette seule mention, curieusement, mon sang s’échauffa. Nous étions nous-mêmes au début du printemps et la Petite Russie se défaisait tout juste de sa pelisse de neige, mais il faisait déjà doux, comme toujours en nos contrées, et un vent lourd de parfums chauds et sucrés nous arrivait de la steppe. Nous devisions tous deux dans mon salon, celui où, d’ordinaire, je contemplais le monde par ma fenêtre, laquelle, comme à l’accoutumée, était ouverte. Mon hôte poursuivit son récit tandis qu’au loin sur l’horizon, le soleil disparaissait peu à peu derrière des volutes de nuages effilochés.

Il se trouve que les comptoirs qu’il devait visiter lors de cette tournée-là étaient précisément situés en lisière du territoire des plus féroces de ces sauvages, ceux contre lesquels notre glorieux empire avait dû mener deux guerres. Le sort des armes, me rassura mon cousin, nous avait été favorable, évidemment, mais quand même, l’affaire avait été chaude, ces barbares hurlants étant parvenus un temps à assiéger la Nouvelle-Arkhangelsk elle-même ! Dieu, me disais-je en l’écoutant, et nous n’en savions rien. À cette époque, nous, ici, en Russie d’Europe, nous nous préparions à aller porter le fer jusqu’en Bohême dans l’espoir de sauver Vienne des griffes de Napoléon. Comme le destin est étrange, penser que des soldats et des marins russes étaient morts en ces contrées si éloignées de nous, mais au nom du même empereur, de la même foi et, somme toute, pour les mêmes raisons que nos soldats le feraient à Austerlitz quelques mois plus tard. Sans toutefois la reconnaissance dont bénéficiaient leurs camarades tombés en Occident.

De plus en plus pris par le récit de Bodroff, ma vue se troubla tandis que le vent soufflait de plus belle, faisant vibrer les carreaux de ma fenêtre et tinter les porcelaines suspendues au-dessus du manteau de la cheminée.

— Il vous faut savoir, mon cher, continua mon cousin, que ces gens-là, sous bien des aspects, n’ont rien de mortels ordinaires. Ils sont capables de passer plusieurs jours sans manger ni boire, à se sustenter seulement de neige. Ils peuvent rester des jours durant à l’affût, immobiles près d’un trou dans la glace pour y capturer un phoque ou un gros saumon, ou sous les arbres en embuscade pour surprendre un élan ou un trappeur égaré. Et malheur à qui finit entre leurs mains ! Leurs tortures sont d’un infini raffinement, aussi complexes que les motifs dont ils ornent leurs étoffes, leurs casques et les statues de leurs divinités primitives ! J’ai entendu dire, d’un chasseur canadien qui le tenait lui-même d’un métis aléoute qui en avait été témoin, qu’un homme avait survécu dans un de leurs campements pendant trois jours et trois nuits, lentement et patiemment dépecé par leurs chamanes, des vieillards bêlants et édentés qui font peur à voir, croyez-moi …

Ce que je ne demandais qu’à faire, les sens déjà ébranlés par la furie du vent de la steppe, qui me semblait soudain porter comme l’écho d’étranges mélopées.

— Et leurs femmes, mon cher, leurs femmes … continuait Bodroff, décidément intarissable sur ces mystérieux Indiens. Des beautés ! Mais plus féroces encore que leurs hommes. Des visages de statues, nobles et hautaines. Des yeux de jais, qui vous dévisagent avec un culot et une froideur que l’on n’imaginerait pas ici. Des cheveux qui sont comme des rivières d’obsidienne, longs, noirs, lisses et luisants. Et je ne vous dis rien de certains de leurs autres talents, sachez seulement qu’elles sont réputées dans toute la région pour ne craindre rien, ni personne. À l’opposé des braves petites Aléoutes avec lesquelles il arrive bien souvent à nos trappeurs, si longtemps isolés, de frayer plus que de raison, et c’est pourquoi toute notre Russie d’Amérique est à ce point infestée de métis, vilains bâtards qui s’avèrent malgré tout fort utiles quand …

Je ne l’écoutais plus. Le vent me susurrait maintenant, d’une voix de femme grave et douce, dans la musique d’une langue inconnue, les promesses de mille joies et d’à peu près autant de morts, et, affolé par l’odeur animale de nos propres terres sauvages, j’appelais secrètement les unes et les autres de mes vœux.

 

Vous vous en doutez, je passai une nuit des plus agitées. Prétextant une fatigue qui n’avait rien de feinte, tant il y avait longtemps que je n’avais veillé si tard et que je ne m’étais à ce point passionné, je me couchai, la tête pleine de vent, de chants guerriers et de visions bariolées de peuplades assassines. Et de femmes, évidemment.

La question de mes relations avec le beau sexe fut, jusqu’à leur trépas, une raison de désespoir supplémentaire pour mes parents. Moi qui portais le nom de la famille et qui aurait dû le transmettre à une horde de fils vigoureux susceptibles de gonfler de fierté la poitrine de leur vénérable grand-père, je m’arrangeais, dès que je fus en en âge, pour méticuleusement me prendre les pieds dans tous les tapis de ce domaine déjà naturellement traître.

Je l’ai déjà évoqué, du temps où j’étais jeune officier, je ne brillais que rarement dans les salons où mes camarades et moi étions immanquablement invités. Car, pour les familles bourgeoises de Smolensk, rien n’était plus souhaitable que d’agencer une union entre une de leurs filles et un futur général, ou à tout le moins, un futur éminent représentant de l’élite impériale. Je vécus mon content de soirées interminables où je faisais le pied de grue, voire, pire encore, je tenais la chandelle tandis que mes fiers compagnons entraînaient de blanches oisonnes dans de folles valses et des gavottes endiablées. Or, aussi doué en danse qu’en équitation, contraint de plus de toujours porter des lorgnons sur le bout de mon nez rond, ce qui accentuait encore mon air gauche et timide, je n’avais que peu d’espoir d’attirer l’attention de ces demoiselles. Non que cela m’eût alors manqué. Vexé, incontestablement, mais manqué, point. Car qu’en aurais-je fait ? J’aurais maladroitement balbutié trois phrases convenues, avant de m’en aller piétiner quelques orteils aussi charmants qu’innocents. Puis, déjà rouge de honte, j’aurais approché un peu plus du cramoisi de l’apoplexie quand il m’aurait fallu présenter mes hommages à madame la mère, redoutable bouledogue empanaché veillant jalousement sur la vertu de ses héritières, pour ne rien dire de mes bafouillages à l’approche du père, qui aurait sûrement voulu m’entretenir de tout ce qu’il savait de mon propre père, à la si lumineuse réputation. Non, en fin de compte, j’étais aussi bien seul dans un coin chichement éclairé de la salle de bal, à attendre que tout cela prenne fin, et préférant après tout la quiétude austère de ma chambrée aux ors et aux feux de ces fêtes éreintantes.

Plus tard, officier en campagne commandant quelques dizaines de soudards vulgaires et dessalés, j’avais été confronté à d’autres exemples de cette civilisation inconnue qu’est la femme, des exemples fort différents de ce que j’avais entrevu jusque-là. Une Saxonne aussi peu farouche qu’elle était bon marché me laissa d’ailleurs, à la veille de Leipzig, un souvenir embarrassant qui fut longtemps mon seul souci en matière de santé jusqu’à ce que mon poumon éclipse tout le reste quelque six mois plus tard.

Puis, à mon retour de campagne, mes parents avaient cru bon de relancer l’incessant carrousel des prétendantes. La nièce Untel était des plus charmantes, entends-je encore ma mère m’expliquer alors que je débarquais à peine du lazaret, et depuis le décès de son malheureux tuteur, elle est bien seule, la chère enfant. De plus, les Untel détenaient quelques fort belles parcelles aux environs de Kiev, avait ajouté mon père, ce ne qui ne gâtait rien, il fallait avoir l’honnêteté de le reconnaître. Et que dire de la fille Chose, que j’étais censé avoir croisée quand elle n’était encore qu’une fillette. C’était désormais une fort jolie femme, m’assénait encore ma mère quelques mois après mon installation ici. Et son père était l’heureux gérant d’une puissante fonderie à Iekaterinoslav, s’était empressé de préciser le mien, de père.

Petit à petit, on m’avait moins souvent évoqué les charmes de l’héritière Ceci et de la pupille Cela. Jusqu’à ce que, de guerre lasse, mes pauvres parents abandonnent définitivement tout espoir de m’apparier un jour. Ma sœur avait bien tenté de prendre le relais, mais elle avait trop à faire avec le gouvernement de sa propre maisonnée. À Vodiannoié, j’étais hors de portée de ses griffes marieuses et réorganisatrices. Et puis, elle n’avait pas tardé à se faire une raison et à voir qu’il était dans son intérêt que je ne produise pas de rejeton susceptible de prétendre au patrimoine familial. Elle avait ses propres princes du sang à placer.

C’était donc tourneboulé que je m’étais couché cette nuit-là, le cerveau enflammé par le vent de la steppe, et les sens tout cuisants encore des descriptions des terribles sauvageonnes du cousin Bodroff.

Quand je sombrai enfin dans le sommeil, ce fut pour me retrouver environné de congères immenses et effilées comme des lames, sous un ciel d’un bleu aveuglant, tandis que rôdaient autour de moi les ombres menaçantes d’élans trop grands et de loups grondant leur faim. Je devinais au loin des chants hoquetants et syncopés de sorciers impatients de me découper en lanières pour décorer les idoles de leurs divinités païennes, et sentais sur mes traces l’haleine puante et avide d’êtres hybrides, mi-hommes, mi-bêtes, qui hantaient des forêts de troncs immenses et lisses où j’errais dans ma fuite.

Sans savoir où j’allais dans ce monde inconnu, j’avançais à pas de plus en plus lents dans un champ de neige infini qui montait à l’assaut du flanc d’une haute montagne, dont le pic cruel se découpait sur l’azur cru. Je vis des aigles, ou d’autres rapaces affamés, tournoyer au-dessus de moi. Mon souffle se fit court, douloureux, alors que mes jambes s’appesantissaient du poids de la neige accumulée.

Je me crus perdu. Dans mon rêve ou dans la réalité, je ne sais, mon poumon blessé s’était réveillé, me rendant chaque inspiration d’autant plus pénible que c’était désormais un air glacé, presque tranchant qui s’engouffrait dans ma gorge et ma poitrine. Mais toujours, je grimpais, comme si la solution à tous mes malheurs se trouvait quelque part au sommet de ce mont maudit.

Ce fut là que je la vis. Et aujourd’hui, avec la sagesse que me donne le temps qui s’est écoulé, je m’aperçois que ce rêve, sur le moment, m’en avait dit bien plus que je n’étais évidemment en mesure de comprendre.

Elle était là, grande, souple et mince. Et je me souviens avoir été surpris par le fait qu’elle était nue. Rassurez-vous, ma pudibonderie savait quelle était sa place dans mes rêves, ce n’est donc pas cela qui m’avait gêné, bien au contraire. Je pense même qu’en dépit de la situation difficile dans laquelle je me trouvais, une partie de mon esprit typiquement masculin avait apprécié le spectacle à sa juste valeur. Non, ce qui m’avait choqué, c’est qu’elle avait paru insensible au froid. Elle était là, grande, souple et mince, avec ces fameux cheveux noirs, cette rivière d’obsidienne chaud que m’avait vantée mon hôte, qui descendait en luisant sur ses épaules brunes jusqu’à ses hanches d’une rondeur envoûtante.

Elle dansait, avec pour seul vêtement ce que je crus être une ceinture faite de fragments scintillants du glacier sur lequel nous nous tenions. Elle dansait, et des tambours oubliés se mirent à vibrer entre mes tempes, dans mon ventre et sans doute même un peu plus bas. Je ne pouvais détacher mon regard de sa silhouette magnifique, de la sublime barbarie de la scène, elle dansait encore et encore, les paupières closes, tout entière offerte à la montagne et aux glaces, et je ne souhaitais plus qu’une chose : la rejoindre.

D’une grâce animale, elle tournoyait, ses pieds nus et bronzés frappant les lèvres de crevasses sans fond au rythme des pulsations qui agitaient tout mon être. Au bout de quelques pas lourds et maladroits, je fus près d’elle, sentant le souffle frais de ses mouvements quand ses mains passaient tout près de mon visage brûlant. Alors, comme si elle avait deviné ma présence sacrilège, elle ouvrit les yeux, et je me réveillai en sursaut, baigné de sueur. Dehors, le vent redoubla de hargne, s’en prenant aux bouleaux bien sages de notre allée.

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C’était en de tels lieux que le lieutenant Jouk et son pauvre poumon semblaient impatiemment attendus…

Et le lendemain matin, sans trop comprendre pourquoi, j’allais prendre une décision qui n’avait probablement que peu à voir avec mon goût modéré pour les voyages, et beaucoup plus avec mon désir infantile de n’être jamais sorti de ce rêve.

Dans le chapitre III, l’ami Jouk va se dire qu’il est allé trop loin, trop vite.

Terre promise (7)

Pour mieux revenir

 

Ce n’est pas un séisme. Le sentiment est plus discret, plus ténu, pour l’heure.

Le résultat sera le même pour lui, quand l’évidence lui éclatera en plein visage.

En plein cœur.

 

21 novembre 2015 — Strada Apolodor 06 H 15

Il fait encore nuit, tandis que nous attendons le taxi à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea.

Derrière nous, l’Auberge des Brasseurs est exceptionnellement calme et silencieuse, preuve que finalement, il y a des gens qui peuvent dormir à Bucarest.

Personnellement, j’ai dû somnoler trois heures en tout, et encore, pas d’affilée. Mes yeux enfiévrés m’ont rediffusé sans interruption toutes les images qu’ils ont enregistrées depuis mon arrivée, mes oreilles affolées m’ont rejoué toutes les conversations en français, en roumain, en anglais, et même un peu en russe, et mes rêves anarchiques se sont chargés du reste.

Je ne ressens aucune fatigue, je me réserve ce plaisir pour plus tard.

Aucune tristesse non plus, aucun vide. Ça aussi, ce sera pour plus tard. Pour l’instant, après tout, je suis encore là, et je continue à profiter de la moindre seconde, à me remplir les rétines de tout ce que je peux voir, saturer mes tympans de tout ce que je peux entendre.

Je ne veux rien laisser de Bucarest, je veux tout emporter avec moi, même le souffle léger de la brise un peu fraîche, dans les arbres qui ornent la cour de l’Auberge des Brasseurs, même le reflet des réverbères sur les pare-brises des voitures garées le long des chaussées.

Tout, je veux tout emporter. Le taxi qui doit venir nous prendre a intérêt à avoir un grand coffre. D’ailleurs, il faudra bien qu’il s’y loge lui-même, car lui aussi, je vais l’emporter dans la malle géante de mes souvenirs, celle qui alimente l’éternelle fournaise de mon imaginaire.

Justement, le voilà, le petit coléoptère Dacia à la livrée jaune-orangée décorée du damier, symbole quasi-universel de son corps de métier. Le chauffeur, un jeune gars de grande taille à l’air un peu slave — quoi de plus normal ? —, s’empare de nos bagages, les fourre dans son coffre.

Je m’assieds à ses côtés, à l’avant.

Cette fois, c’est sûr, nous partons.

Je suis en train de quitter Bucarest, quelqu’un, quelque part, en moi, le sait, en est parfaitement conscient. Heureusement qu’il est là, ce quelqu’un, pour piloter mes faits et gestes en mon absence.

Parce que moi, je suis resté à l’angle de la Strada Apolodor et de la Strada Poenaru Bordea, pour regarder le petit taxi tout rond s’éloigner dans la nuit mourante, droit devant lui dans la Strada Operetei.

 

Ce n’est que peu à peu qu’il comprend ce qui se passe.

Quarante années de fantasmes, mais aussi quarante années d’un amour fidèle, indéracinable, que rien, aucune des épreuves bonnes ou mauvaises de sa vie n’a pu altérer, viennent de trouver leur conclusion.

La Terre, objet inatteignable de ses désirs, mirage qui avait toujours semblé le fuir, au point qu’il en était venu à parfois la considérer, entre deux rencontres inoubliables avec certains de ses représentants, comme quelque passion absurde, presque coupable.

Sa perversion à lui.

La Terre, il l’a atteinte.

Il a mis du temps à s’en rendre compte. Il va en mettre encore un peu plus à entrevoir les conséquences de cette réalisation.

Quarante années durant, il a construit sa relation à la Terre à partir d’un entrelacs complexe de réalité et de chimères. Réalité charnelle, dans tous les sens du terme, de ce qu’il a vécu et partagé. Réalité intellectuelle de ce qu’il a appris, lu, retenu, découvert. Et chimères, oui, ces chimères auxquelles avaient en lui donné naissance les récits des autres. Celles et ceux de là-bas, ceux, plus rares, de “chez lui” qui y étaient allés et en avaient rapporté des récits.

Ces chimères avaient à leur tour accouché d’héroïnes et héros qui avaient alors pris place dans ses romans, dans ses univers. Jusqu’à en devenir, pour quelques-unes, les clés.

De voûte.

Mais c’est ce qu’il est en train de comprendre maintenant : au bout du compte, il en était venu à se dire que la Terre resterait à jamais cela. Un assemblage chimérique composé de fragments oniriques entremêlés de moments fusionnels, d’une grande beauté, ô combien réels. Mais qui n’étaient pas la Terre.

La Terre, il était, il doit se l’avouer, persuadé qu’il ne la verrait jamais.

Un aveu qui a pour lui valeur de vertige.

 

21 novembre 2015 — Piata Victoriei 06 H 30

Nous avons avalé l’avenue de la Victoire au rythme soutenu de notre taxi, ce qui m’a permis de revoir en coup de vent les différents théâtres de mes exploits très relatifs de la veille. Il sera dit que je ne parcourrai jamais la Calea Victoriei que trop vite.

Toujours figé, Trajan n’a pas eu la politesse — ou le temps — de nous saluer, ne serait-ce que d’un tentacule distrait. Les édifices se succèdent, certains graves et austères, d’autres délabrés, dissimulés, comme honteux, sous leurs voiles de toile et leurs filets verdâtres, d’autres encore lumineux, fiers, éclatants de vie, tous filent, filent sur les côtés.

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By night, by morning, Bucharest is alive, always…

Le parcours de mon arrivée se rembobine, j’y retrouve les amers de mon aller, un palais ici, une belle maison dans le style Brâncovenesc là, mais la touche de mon voyage est bloquée sur retour rapide, forcément trop rapide, même si je fais des efforts surhumains pour prendre mon temps, pour continuer à savourer.

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En France, quand on descend le long de la côte aquitaine, on découvre le style basque. Imaginez des villas basques à Paris… Le style Brâncovenesc à Bucarest.

Seulement escortés d’autres taxis et de camionnettes de livraison, nous nous engageons sur la grande Place de la Victoire, que nous traversons pour nous engouffrer dans le boulevard des Aviateurs. Y a-t-il nom plus approprié pour cette magnifique artère qui nous entraîne inexorablement vers l’aéroport ?

La Roumanie a avec l’aviation un lien particulier, dont nous ne savons, en France, évidemment rien, ou pas grand-chose. Tous comme les Américains ne savent rien de Clément Ader et de sa Chauve-souris, ne connaissant que les frères Wright, nous n’avons jamais entendu parler d’Henri Coanda, qui était pourtant à moitié français par sa mère, un des pionniers de l’aviation, inventeur du premier avion à réaction, qui a donné son nom à l’aéroport vers lequel fonce ce maudit taxi décidément trop pressé.

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Le premier avion à réaction, signé Henri Coanda.

La tradition a survécu, et les Roumains hôtes des rives du Danube et des flancs des Carpates, ont toujours aimé voler.

Ainsi, je me suis toujours enthousiasmé pour les prouesses de leurs pilotes pendant la Seconde Guerre mondiale, qui se sont battus à la fois contre la RAF, l’USAF, les forces aériennes soviétiques, puis la Luftwaffe et l’armée de l’air hongroise, à bord, entre autres, d’un chasseur de conception entièrement locale, qui n’a jamais démérité, même face à des appareils qui lui étaient technologiquement supérieurs comme le P-38 Lightning ou le P-51 Mustang.

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L’IAR 80, discret fléau de l’aviation alliée…

Et les Roumaines volent elles aussi. Comme les fées de l’Escadrille Blanche qui, toujours pendant la guerre, à bord de leurs petits avions-ambulances, sauvèrent la vie de plus de 1 500 blessés de leur armée.

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Voilà à quoi ressemblent quelques anges.

Elles volent, oui, au point qu’une compétition de parachutisme féminin a été baptisée en hommage à l’une d’elles.

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Faut-il vraiment ajouter quelque chose ?

Allons, il faut bien que je l’accepte, en aussi bonne compagnie, je ne peux que me résoudre, bientôt, à décoller à mon tour.

 

Passager de la vie d’un autre, celui qui, tandis que lui rêvait et arpentait la Terre par procuration, se chargeait de vivre dans la réalité, c’est seulement maintenant, à cet instant, alors qu’il vient de quitter le boulevard des Aviateurs, qu’il l’admet enfin.

La Terre n’est pas une chimère, ne l’est plus. Lui, le narrateur italique, toujours occupé à se regarder exister, à raconter son existence fantasmée, magnifiée, transformée en mille épopées, tout en se disant, qu’un jour, un jour, ils verraient tous, un jour, il irait…

Eh bien, il y est.

La Terre n’est plus une chimère. Comme les femmes qu’il a aimées, qu’il aime encore, à en crever, et qui n’ont jamais rien eu de chimérique, toutes filles de la Terre, filles de la Forêt qu’elles étaient, qu’elles sont, la Terre est vraie, vivante, de chair et de sang, d’humus et d’air.

Et elle l’a accueilli en son sein, l’a serré, brièvement, contre lui.

Il est là où il a toujours voulu être, toujours eu le sentiment de devoir être.

Que fait l’autre ? Pourquoi repart-il ? N’a-t-il pas compris que c’était ici qu’il leur fallait rester ?

Soudain, il ne se résigne plus. Il se révolterait presque, lui qui s’était toujours distingué par sa capacité à tout accepter, à courber l’échine, à nourrir et caresser ses rêves en secret. Lui qui s’était même résigné à l’idée terrible qu’il ne verrait jamais la Terre.

Il ne se résigne plus, il veut rester, il restera !

Sur la terre des fées et des enchanteurs, des guerriers et des aviatrices, c’est là qu’il restera.

Pour l’éternité.

 

21 novembre 2015 — Bucarest-Otopeni 07 H 20

Plus moyen de reculer. Mais à vrai dire, je n’en ai pas très envie. Comment, je ne souhaite pas rester à tout jamais ici ?

Bien sûr que si.

Mais sous mes airs de rêveur, je suis un réaliste.

Et puis, j’ai aussi une autre envie, celle de retrouver tous ceux que j’aime et qui, en France, m’ont toujours soutenu dans ma folie.

Je n’ai passé qu’une trentaine d’heures à Bucarest, et j’ai déjà tant de choses à leur raconter que plusieurs jours n’y suffiront pas. Bon, peut-être, lassés, finiront-ils par me demander, me supplier d’arrêter avec “ma Roumanie” ? Mais en fait, je n’y crois pas, je les connais trop bien.

L’un d’entre eux, dans un de mes mondes, a même un jour incarné (magnifiquement) un pope, Ioan Constantin Balaurescu. Pourquoi ce choix de sa part : pour moi ? Pour lui ? Pour nous ? Et aussi un peu pour la Roumanie ?

Je crois que la réponse est oui, à chaque fois.

Voyez ainsi à quel point la Terre est indissociable de qui je suis, si bien que mes plus vieux amis eux-mêmes, qui n’ont aucune tendresse particulière pour elle, en viennent à vouloir, un temps, en faire partie. Pour moi, pour eux. Et aussi un peu pour elle.

Je n’aurai peut-être pas réussi grand-chose, mais j’aurai au moins réussi ça. La roumanophilie, à force, est contagieuse.

Voilà, dans un peu plus d’une heure, nous embarquerons dans un avion où l’on nous dira “buna dimeneata” pour la dernière fois avant longtemps, un avion qui, bien que dans les airs, me donnera encore, quelque temps, l’illusion d’être sur la Terre.

Ensuite, je regagnerai l’étrange, déplaisante et orgueilleuse vulgarité qui est, qui fait mon quotidien ; et surtout, après ces presque deux jours passés en Roumanie, à enfin voir le monde par le petit bout roumain de la lorgnette, je vais retrouver la planète telle qu’elle est vue par la France, et par conséquent telle qu’elle DOIT être vue, puisque c’est là le point de vue quotidien d’une des cinq grandes puissances qui se croient en droit de déterminer l’avenir de notre pauvre boule bleue.

Ça, en revanche, je n’en ai aucune envie.

Les formalités se déroulent, non sans quelques aspérités, même de ce côté-là de l’Europe, les attentats ont apposé leur marque. Mais les Roumains de la Roumanie d’aujourd’hui ont une façon de faire qui n’est pas celle des Français. Ni des Américains. Ou des Russes. Ils gardent une forme exquise de politesse, un naturel, un détachement qui fait qu’on se laisse faire.

Puis nous voilà dans l’entre-deux, l’univers étrange du “duty-free”, de l’intervalle sans loi, mais avec foi, où l’on est toujours bien reçu, du moment que l’on a de l’argent, quel qu’il soit — il est roi, loué soit son nom !

Toujours en Roumanie, mais déjà plus tout à fait.

Dans quarante minutes, je monterai dans l’avion. Et ce sera fini.

Vraiment ?

 

Est-ce au décollage qu’il a compris ? À l’atterrissage ?

Non, à l’atterrissage, il n’était déjà plus là.

Il y a eu un moment étrange, magique, où il a compris que ce qu’il était n’avait plus de raison d’être. Un moment où il s’est dit : “j’ai fait ce que j’avais à faire.” Un moment où, apaisé, pour la première fois de sa curieuse existence, il a reconnu : “je suis heureux.”

Les Carpates, ces brutes barbares et ancestrales, ont refusé de le laisser partir. L’autre pouvait bien filer, il pouvait bien s’en retourner dans son vilain Occident, il pouvait bien se satisfaire de l’idée qu’il allait raconter son joli et bref aller-retour à ceux de ses proches qui auraient la patience de l’écouter.

Elles, toutes glorieuses griffes dehors, n’en voulaient retenir qu’un seul.

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Elles me l’ont enlevé. Pour m’obliger à revenir ?

Celui qui avait succombé au charme inhumain du feu follet.

Celui qui avait toujours aimé la Terre, sans jamais la voir, sans jamais la connaître.

Celui qui, par deux fois, était tombé amoureux, d’abord d’une princesse, puis d’une reine, et quelle reine, la Reine des Fées, l’une et l’autre issues de cette Terre, terre bénie, terre unique, terre promise.

Sa Terre Promise.

Un peu tard, il a compris.

Il a compris qu’en la foulant enfin, cette terre, il se condamnait à disparaître.

Pour mieux renaître.

Sous une autre forme.

Celle de quelqu’un qui a définitivement accepté que tout cela, au bout du compte, n’est pas chimère, mais réalité, et que la réalité, crue, brute, sauvage, est plus belle, à jamais plus belle qu’aucun de ses fantasmes.

Et les Carpates le secouent.

Me secouent.

Reste ! lui crient-elles.

Aussi vieilles soient-elles, pour des montagnes, elles sont encore jeunes.

Les nuages m’empêchent de les voir.

Mais il les aime, même s’il les devine tout juste, par-delà les nuages.

Je refuse de croire que…

Au fil des kilomètres, il sent qu’il s’étiole, même s’il croit encore qu’il est aux commandes.

Une sensation étrange. Celle d’un lent, très lent déchirement.

Pour passer outre, je me plonge dans la lecture d’un article d’Historia — là encore, je n’en vois qu’un parmi tous mes vieux amis, celui, justement, qui a incarné ce fameux pope, qui pourrait me comprendre à cet instant précis, et là, maintenant, toi, mon vieux frère, j’ai envie que tu sois avec moi — sur les soldats roumains morts à Stalingrad.

Qui connaît cette histoire ? Qui, à l’Ouest, est capable d’en parler sans mépris — je ne réclame même pas le respect, juste un peu de considération.

Revoilà le hasard, ce fichu hasard auquel, vous le savez, je ne crois pas. Pourquoi, alors que je suis dans cet avion qui le ramène dans ce monde où je ne veux pas aller, faut-il que je lise cet article qui me rattache à un de ses plus grands fantasmes.

Les soldats arrachés à la Terre et envoyés pour mieux disparaître, dans la plus grande bataille de tous les temps. Cette bataille où ils n’avaient rien à faire.

Et plus tard, qu’en retiendra-t-on ?

Que les Roumains se sont débandés.

Non, ils se sont battus comme des lions dans une guerre qui n’étaient pas la leur ?

Qui connaît aujourd’hui le nom du général Lascar. Surtout nous, en France, si prompts que nous sommes à dénoncer les tares des … qui a résisté avec les débris de ses divisions pendant des heures, des jours, obligeant, par sa ténacité, son acharnement, l’Armée Rouge à engager ses réserves. Pauvres…

…Roumains, éternels oubliés de l’Histoire.

Je rentre, la tête chargée de vie, de goûts, de bruits, d’odeurs, d’autant de preuves de l’existence d’un monde.

…autres. Voyez comment nous traitons la guerre des Italiens, sans nous poser un instant la question de savoir ce qu’a été la vie sous le fascisme, oubliant délibérément le sort de ces centaines de milliers de jeunes hommes mobilisés au nom d’un dictateur pour mourir dans des combats dont ils n’avaient cure.

Alors, que peut-il espérer pour ses pauvres Roumains.

Rien ?

Pas si sûr.

Parce que, justement, m’attendent en France ceux qui me supportent depuis des années.

Et qui eux, à force, savent.

 

C’est sans doute au–dessus de mes chères Carpates — que je n’ai pas encore vues, à peine entraperçues, de très haut, de très loin — que tout s’est joué.

Sans doute là que je l’ai perdu.

Mon narrateur italique.

Les belles et sauvages montagnes l’ont bien agrippé, elles nous ont bien secoués. Elles me l’ont arraché, elles ne voulaient pas qu’il parte.

Et il n’est pas parti.

D’aucuns diront que j’ai plus de courage que lui, puisque je parle à la première personne. Et pourtant, sans lui, qui suis-je ? C’est en lui que je puise, jour après jour.

Oui, il est resté, avec elles, là-bas, et il…

…m’attend.

 

19 décembre 2015 — Sainte-Geneviève des Bois 19 H 56

Un mois.

Quarante ans d’attente, un jour et demi sur place, un mois plus tard. Unités de temps, de lieu.

Qu’en reste-t-il ?

L’envie énorme, immense, de revenir, de retrouver tous ceux qui m’ont si joliment accueilli.

Mais c’est encore trop primitif.

Peu à peu il a compris…

Je n’en veux à personne de ne pas comprendre ce que je ressens. Je suis incapable de l’expliquer…

…ce sentiment perpétuel de perte et de gain, de découverte et d’éloignement, de petitesse et de…

Aujourd’hui, je me sens différent…

Parce qu’il… si fragile…

Tant de doutes…

Tant d’amour.

Pentru totdeauna.

Pour toujours.

Le voyage du lieutenant Jouk

Ci-dessous, le prologue d’un autre récit de voyage, imaginaire, celui-là. Et pourtant, comme vous allez le voir, tout est lié.

Le projet n’ayant, une fois de plus, pas intéressé les éditeurs, et ayant pris assez la poussière, je me décide à le sortir de sa malle et à vous le proposer à la lecture ici.

Bon voyage, donc…

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LE VOYAGE DU LIEUTENANT JOUK

OU

RÉCIT D’UN APAISANT PÉRIPLE EN AMÉRIQUE RUSSE

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Prologue

 

Une balle entre les tombes

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Est-il convenable de mourir dans un cimetière ?

La réponse peut paraître évidente, car se trouve-t-il en effet de meilleur endroit où rendre son dernier soupir, à part peut-être, dans une église. Toutefois, la question méritait d’être posée, surtout pour ces quelques milliers d’hommes qui, pour le compte de généraux obscurs et de maréchaux qui présidaient à leurs destinées du haut de collines confortablement sises une poignée de lieues en arrière, se fusillaient allègrement entre les tombes du Père-Lachaise.

Ce jour-là, en ce pluvieux mois de mars de l’année mille huit cent quatorze, un empereur avait décrété que l’heure était venue de faire la peau à un autre, de préférence dans les faubourgs de la capitale de ce dernier, afin de mettre un terme à près de vingt-cinq ans de guerre.

Aussi des hommes en bleu et blanc avaient-ils attendu dès le matin, fusils pointés baïonnette au canon, que d’autres, en vert et blanc ceux-là, se décidassent à avancer.

Depuis l’aube, c’était chose faite, et l’on s’entretuait avec ferveur entre bustes de marbre et cénotaphes de pierre moussue. Le crépitement de la mousqueterie roulait d’une pente ombragée à l’autre. L’on se pourchassait vigoureusement entre de dignes caveaux de familles, se perçait le flanc à la commissure des lèvres avides de fosses communes boueuses, se sabrait au détour d’angelots qui souriaient de tant d’ardeur mise à rejoindre au plus vite le Créateur.

L’Histoire garda de l’affaire le souvenir d’une sinistre petite bataille, et ce fut à peu près tout. Il ne se trouva pas de chroniqueur de renom pour brosser le tableau vibrant de cette épopée guerrière, il n’y eut point de chant pour immortaliser les guerriers tombés au champ d’honneur, tués parmi les morts. Très vite, nul ne se soucia plus de ces soldats qui, pour certains, avaient traversé toute l’Europe à pied pour venir rendre l’âme à l’ombre de tombes anonymes déjà défigurées par les ans avant que leurs balles n’achèvent de les enlaidir.

Ce matin-là, dans les vallons et au pied des arbres du cimetière du Père-Lachaise, ils furent, dit-on, près de trois mille à perdre la vie, ultime et inutile sacrifice, qui n’eut d’autre effet que de permettre à Paris d’ouvrir ses portes à l’ennemi avec le sentiment du devoir accompli, tandis que l’Usurpateur abdiquait et que ses vainqueurs se disposaient bientôt à bivouaquer dans ses palais.

Aujourd’hui, pas un monument, fût-ce une modeste plaque, n’est là pour nous rappeler que si ce sont les grands qui mènent les guerres, ce sont toujours les petits qui livrent les combats, et qu’il est bien rare qu’ils sachent pourquoi ils se battent, ou quel est le nom du lieu où beaucoup vont perdre ce qu’ils ont de plus précieux : la vie.

Il suffit de quelques années pour que soit effacé jusqu’à l’écho des coups de feu et des hurlements de douleur et de rage. Puis la paix revient, et avec elle, bien vite, l’envie d’en découdre à nouveau, pour des souverains et des chefs d’État qui ne manquent jamais de raisons de se sauter mutuellement à la gorge. Il en va ainsi depuis des générations. Depuis des millénaires, l’homme égorge son prochain, dans les déserts et sur les mers, dans les forêts et les steppes, dans les villes et les temples. Et quand il en vient à tuer dans les cimetières, la boucle enfin se boucle, pour mieux recommencer…

 

Vous lirez bientôt le premier chapitre des aventures du lieutenant Jouk :

PRÉSENTATIONS – VODIANNOIÉ – LES VOIX DE LA SAULAIE

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